Travail, famille, amours (ou mensonges, c'est la même chose) par

0 point(s) avec 1 review(s) sur 0 chapitre(s), moyenne=0/10
Continuation / Famille / Amitié

1 Travail, famille, amours (ou mensonges, c'est la même chose)

Catégorie: G , 11316 mots
1 commentaire(s)

Travail, famille, amours (ou mensonges, c’est la même chose)




Ce one-shot participe à un jeu d'écriture sur le thème « Famille » et « Métiers sortant de l'ordinaire »




Lorsque ses camarades de classe ou bien ses amis demandaient à Emily Lightman ce que son père faisait comme travail, et qu’elle répondait qu’il était expert en détection de mensonges, elle n’était jamais surprise de voir les yeux se plisser ou bien les sourcils se froncer, dans une expression d’incompréhension évidente. Elle n’était jamais surprise non plus de se voir ensuite poser tout un tas d’autres questions toutes plus précises les unes que les autres sur l’emploi de son paternel, car personne ou presque ne savait en quoi cela consistait exactement. Ce n’était pourtant pas la faute de Cal Lightman : il était un expert dans son domaine et sa réputation le précédait. Il avait même écrit plusieurs ouvrages à portée scientifique, d’ailleurs.


Le métier en lui même sortait clairement de l’ordinaire, à ce point que Cal était le seul à l’exercer dans tous les États-Unis, et peut-être même dans tout le monde entier. Il avait lui-même monté sa propre entreprise, « Le Groupe Lightman », et avait sous ses ordres un nombre conséquent d’employés, parmi lesquels une équipe de trois collaborateurs avec lesquels il travaillait quotidiennement. En règle générale, les services de l’entreprise étaient majoritairement sollicités par la police lorsqu’ils étaient dans une impasse, ou bien le FBI, avec qui le groupe s’était récemment remis à collaborer après une période d’interruption. Parfois également, mais c’était bien plus rare, Cal acceptait les requêtes personnelles. Que ce fût des meurtres, des enlèvements ou bien alors d’autres crimes encore, de divers degrés de gravité, le docteur Lightman avait été amené à apporter son aide sur de nombreuses enquêtes, et la première impression qu’on avait parfois voire souvent de lui, c’était qu’il était un clown, et que sa science n’avait rien de scientifique. Cela ne l’avait jamais perturbé outre mesure, et Emily se demandait fréquemment comment il pouvait accepter de laisser son travail être ainsi dénigré. Il avait des diplômes qui prouvaient le sérieux de ce qu’il avançait.


–       Mon cœur, tu m’écoutes ?


Dans un mouvement de surprise, tirée de ses pensées, la jeune fille tourna la tête à gauche, vers l’origine du son. Son père, le coude posé sur le bureau et sa tête reposant dans main, étendit légèrement le bras droit pour lui ramener une mèche de cheveux bouclée et mordorée derrière son oreille. Bientôt la cinquantaine, les cheveux bruns coiffés de manière plus ou moins douteuse à l’aide de laque, et habillé d’un complet noir tout simple par-dessus une chemise blanche, Cal Lightman était l’exemple type de l’homme classe sur lequel le temps ne semblait pas avoir d’emprise. Derrière ses lunettes de vue noires rectangulaires, ses yeux marron scrutaient sa fille adolescente avec intensité. Vu comme ça, son regard était si perçant qu’il en était presque intimidant, voire effrayant, pour quiconque ne le connaissait pas personnellement. Mais cela faisait longtemps que sa fille s’était habituée à être fixée ainsi par son paternel ; il ne lui inspirait plus de peur depuis longtemps.


–       Hm hm, je t’entends, papa, répondit-elle en tapant distraitement son stylo-bille contre son bloc-notes situé devant elle.


La pièce dans laquelle ils se trouvaient ne bénéficiait en grande partie que de la lumière artificielle provenant de lampes situées au plafond. Elle n’était d’ordinaire pas accessible à quiconque n’appartenait pas au personnel, mais aujourd’hui était une occasion spéciale. Insonorisée, la salle était particulièrement privilégiée par le docteur Lightman et son équipe lorsqu’ils planchaient sur une affaire. Au milieu de l’espace se trouvait une large zone carrée, délimitée par des panneaux de verres, appelé très justement « le Cube », et où les suspects ainsi que les individus liés à l’enquête étaient questionnées. Les données des interrogatoires étaient analysées en temps réel par des ordinateurs et technologies de pointes situés tout autour du Cube.


Cal se recula finalement, avant de s’enfoncer dans son siège en cuir, son bras droit reposant à présent sur l’accoudoir, et sa main gauche soutenant toujours son visage. Un air de défi que sa fille lui connaissait très bien, tant elle l’avait déjà vu sur son visage, marquait ses traits.


–       Ah oui ? Alors vas-y, je t’écoute, c’est quoi ça ?


Il désigna d’un vif mouvement de tête le panneau de verre situé devant Emily, et cette dernière comprit immédiatement qu’il lui demandait en fait de se concentrer sur la scène qui se déroulait juste derrière.

Le docteur Gillian Foster, la principale associée de Lightman, qu’il connaissait depuis des années déjà, était installée à une table toute simple, et interrogeait sans relâche le principal suspect du crime sur lequel le groupe travaillait actuellement. Les cheveux châtains clairs coupés en un carre évasé de la jeune femme ondulaient à chacun des mouvements qu’elle effectuait, et les traits encore fins de son visage concordaient avec son âge encore jeune.

Rapidement, ses lèvres formèrent les paroles d’une question, et Emily cligna des yeux pour tenter de se concentrer au maximum. Comme son père le lui avait appris, le principal n’était pas tant de poser les questions que d’observer les réactions de la personne à qui l’on s’adressait. Lorsque l’inconnue interrogée répondit à la question, il vint un moment où elle tripota machinalement du bout des doigts sa boucle d’oreille, une créole en argent, et Emily tiqua instantanément. Elle répondit, sans quitter l’accusée du regard, et sûre d’elle : elle n’avait même pas besoin de regarder ses notes.


–       Ça, c’est un geste manipulateur. Quand une personne touche ses bijoux de manière aussi nerveuse, c’est un signe de mensonge.

–       Hm, pas mal, tu suis bien. On va peut-être pouvoir faire quelque chose de toi, finalement.

–       Merci pour le vote de confiance, papa. Tu sais, je ne t’ai pas forcé à m’enseigner tout ce que tu savais.

–       Eh, il fallait bien que quelqu’un s’en charge ! C’est pas avec les deux-trois cours ridicules de psychologie qu’ils te servent à la fac que tu vas apprendre grand-chose.


Face au ton hautement sarcastique de son père, Emily ne put s’empêcher de lever les yeux au ciel : même lorsqu’elle répondait correctement, son père lui ôtait toute la fierté qu’elle pouvait avoir ! Depuis qu’elle avait intégré l’université, seulement quelques mois auparavant, Cal n’avait eu de cesse de regarder avec attention les notes qu’elle prenait en classe et de scruter chaque résultat scolaire qu’elle avait obtenu jusqu’à présent. Et, comme il en avait l’habitude lorsqu’il se trouvait dans une situation qu’il n’appréciait pas, il n’avait pas tardé à faire part de son mécontentement.


Si Emily avait dû donner son avis, elle aurait assurément dit que son père feignait simplement cet énervement, et qu’il s’agissait plus de taquinerie qu’autre chose. Peut-être était-il un peu anxieux ou surpris qu’Emily ait décidé d’étudier la psychologie, comme lui l’avait étudiée à Oxford à l’époque. Après tout, l’un et l’autre n’avaient jamais véritablement parlé des projets futurs de la jeune fille. Cal avait toujours mis un point d’honneur à ne pas vouloir l’influencer dans ses choix de carrière, mais en toute honnêteté, Emily n’avait jamais réellement envisagé autre chose que la psychologie ou tout du moins un domaine similaire. Elle avait pensé un temps faire du droit, domaine que sa mère, avocate, connaissait par conséquent très bien, mais avait finalement renoncé après mure réflexion. Même si elle appréciait le métier d’avocat, elle n’avait pas la volonté de suivre les traces de sa mère, et puis parler en public n’était pas quelque chose pour laquelle elle était à l’aise de toute façon. Par contre, être spécialiste en détection de mensonges, aussi peu commun le métier fut-il, l’intriguait vivement. Son père, dans sa jeunesse, avait tout de même passé des années avec les peuples autochtones de Papouasie Nouvelle-Guinée rien que pour étudier les micro-expressions. Et à présent, par un simple haussement de sourcil ou un mouvement de lèvre prononcé, il était capable de déterminer si quelqu’un mentait ou disait la vérité, ou même plus largement ce qu’il éprouvait. C’était particulièrement utile lorsqu’il jouait au poker et tentait de démasquer les bluffers, mais aussi pour son travail, lorsqu’il devait trouver le responsable d’un meurtre ou aider quelqu’un à retrouver ses parents biologiques ; par contre dans la vraie vie…


Emily soupira. Disons que le don de Cal était loin d’être une bénédiction lorsqu’il était question de ses proches. « Tout le monde ment » était la devise fétiche par laquelle il ne cessait de jurer, et au quotidien, cette façon de penser et cette manière d’être analysé en permanence à la recherche du moindre signe de mensonge devenait éprouvante pour son entourage, et pas seulement. Déjà qu’il était particulièrement protecteur avec sa fille, sa faculté à lire sur les visages comme dans un livre ouvert n’arrangeait absolument pas les choses.


Cal s’installa plus confortablement dans son siège en cuir noir et croisa ses mains sur ses genoux, tandis que sa fille regardait à nouveau avec attention la personne qui était interrogée. Il s’agissait d’une jeune femme, à peine plus âgée que Gillian, et dont les longs cheveux blonds plutôt raides retombaient sur ses épaules. Son décolleté vertigineux mettait en relief sa poitrine généreuse, et dans sa voix perçait une pointe d’accent qui tendait à prouver qu’elle possédait des origines étrangères. De grands bracelets plutôt voyants tintaient à ses poignets, et s’accordaient de manière convenable avec les vêtements qu’elle portait : un simple tee-shirt à manches longues surmonté d’un gilet en laine gris et accompagné d’un jean. En résumé, une tenue banale et passe-partout, mais, Emily savait de toute façon que toutes les personnes liées de près ou de loin aux affaires que traitait son père était exactement comme ça, toutes sans exception : « passe-partout ». Et malgré tout ça, il fallait faire au mieux pour débusquer la vérité et déterminer qui était le vrai criminel. Parfois, cela revenait à chercher une aiguille dans une botte de foin, mais « on n’a rien sans rien », comme le dit si bien le proverbe.


L’affaire dont il était question en ce moment se résumait ainsi : Gregory Bercows, quinquagénaire marié et père de famille, entretenait une liaison avec Mary Andrews, de presque plus de vingt ans sa cadette. Elle avait fini par découvrir, quelques années auparavant, qu’il ne quitterait jamais sa femme contrairement à ce qu’il lui avait promis et avait mis un terme à leur relation. Il en était devenu fou. Il l’avait harcelée de messages pendant des mois, jusqu’à ce qu’elle accepte tout récemment de le revoir et de lui donner une nouvelle chance. Gregory avait été retrouvé mort avant-hier dans une ruelle du centre-ville de Washington, et Cal avait accepté de se charger de l’affaire parce qu’il ne pouvait rien refuser ou presque à la personne qui lui avait demandé de l’aide. Ou, plus justement dit, il n’avait pas envie de refuser, surtout.


Gillian, installée face à Mary, lui présenta plusieurs clichés sur papier glacé : celui de la sœur de Mary, d’abord, celui de la femme de Gregory, ensuite, sans obtenir de quelconque résultat intéressant ou exploitable. Enfin, elle glissa sur la table un portrait de la victime elle-même. Face à cette dernière photo, les lèvres de la jeune femme s’entrouvrirent légèrement et ses pommettes remontèrent brièvement.


–       Tu as vu ça ? demanda Cal, son regard passant tout d’un coup de Mary à Emily.


Cette dernière hocha doucement la tête, les yeux écarquillés.


–       Ça a l’air d’être de la surprise. Mais si elle avait vraiment tué monsieur Bercows, on verrait plutôt de la colère, ou bien de la tristesse, c’est ça ?

–       Exactement. Ce n’est pas elle la coupable. Mais elle a quand même menti, tout à l’heure, donc, elle cache quelque chose.


Cal se pencha en avant, l’air songeur, et laissa sa tête reposer dans ses mains, ses coudes épais posés sur le plan de travail juste devant lui. Il reporta son attention sur la suspecte sans prononcer un mot, visiblement très concentré, et sa fille suivit son regard. Debout aux côtés de la prétendue coupable se trouvait une autre femme, qui ne devait pas encore avoir quarante ans. D’origine clairement métis – son père était africain –, un fait dont elle avait assez souffert durant sa scolarité, elle possédait de longs cheveux bruns ondulés aux boucles envoûtantes, et ses yeux d’un noir d’encre profond fixaient avec insistance Gillian, comme pour essayer de sonder son âme. En fait, elle éprouvait beaucoup plus d’animosité envers Gillian que celle-ci n’en avait pour elle. Était-elle jalouse ? Il y avait sûrement un peu de ça. Pourtant, c’était elle qui avait demandé le divorce, parce que la situation menaçait de devenir intenable. Que fallait-il comprendre ?


–       Je ne pense pas qu’on va en apprendre plus tant que ta mère sera avec elle. Il y a trop d’interférences.

–       Qu’est-ce que tu vas faire, alors ? demanda Emily en croisant les bras sur sa poitrine d’un air perplexe.

–       Mais rien du tout, mon cœur. Je vais juste lui proposer d’aller faire un petit tour.


La jeune fille regarda d’un air sceptique son père se relever de sa chaise et se diriger vers l’entrée du Cube, où se trouvaient les trois femmes. Elle lança un regard interrogateur à Ria Torres et Eli Loker, les deux autres collaborateurs principaux de son père, qu’elle connaissait relativement bien, à présent. Ils avaient tous les deux levé les yeux des écrans d’ordinateur sur lesquels ils analysaient les moindres détails vocaux présents dans les réponses de Mary. Ria secoua vivement la tête en signe d’incompréhension, et l’adolescente reporta à nouveau son attention sur son père, au moment où celui-ci entrait dans la salle. Cal n’était clairement pas du genre à demander où à attendre une quelconque autorisation pour faire ce qu’il avait envie de faire, encore moins lorsqu’il s’agissait des locaux de sa propre entreprise.

Sa collègue, Gillian, devait être habituée depuis longtemps à le voir interrompre un interrogatoire – quand ce n’était pas lui qui le menait, en tout cas – car elle ne prit même pas la peine de se tourner vers lui. Mary, quelque peu étonnée, leva la tête en direction de son avocate, comme pour lui demander une explication à cette arrivée inopinée, mais elle ne rencontra pour toute réponse que le visage étonné de Zoé, qui arqua un sourcil d’incompréhension. L’homme lui indiqua d’un signe de tête d’approcher, et elle soupira d’exaspération avant de se tourner vers sa cliente pour lui demander de l’excuser. Gillian lança également un regard passablement ennuyé à son associé, sans pour autant prononcer le moindre mot ; elle le suivit cependant du regard tandis que Zoé le rejoignait à grandes enjambées et qu’ils sortaient tous les deux de la cabine, la porte se refermant automatiquement derrière eux. L’avocate fut la première à prendre la parole après cela, et sa fille sentit la tension devenir davantage palpable qu’elle ne pouvait déjà l’être.


–       Quoi, qu’est-ce qu’il y a ?


Cal fourra simplement ses mains dans ses poches de sa veste noire, et demanda, d’un ton détaché :


–       Ça te dit qu’on aille prendre un café, avec Emily, comme on faisait â l’époque ?


Le « quand on était encore une famille » resta en suspens, mais Emily n’eut aucun mal à le deviner, et elle savait que sa mère non plus. Elle leva les yeux au ciel d’un air quelque peu exaspéré. Pour une raison qu’elle ignorait, ses parents tentaient désespérément de sauver les apparences en jouant à la famille parfaite, et ce malgré le fait qu’ils étaient divorcés depuis des années déjà. Non seulement, il fallait passer toutes les fêtes importantes en faisant semblant de nager dans le bonheur complet, mais en plus, comme si ça ne suffisait pas, Cal et Zoé couchaient régulièrement ensemble – enfin, nettement moins, voire carrément plus du tout depuis quelques temps, sûrement à cause de leurs travails respectifs et de leurs vies personnelles assez remplies. Le pire était qu’ils paraissaient persuadés que leur fille ne remarquait rien ! Et après, elle avait droit à des critiques de la part de son père simplement parce qu’elle osait garder une plaquette de pilules contraceptives dans le tiroir de sa chambre au cas où. Quelle drôle de famille avait-elle là, quand même.

Zoé afficha une mine incrédule.


–       Tu te moques de moi ? Et la cliente ?

–       Gillian, Ria et Locker sont sur le coup, ils se débrouilleront sans nous.

–       Je ne vais pas la laisser toute seule là-dedans.


Son ex-mari s’approcha tout près d’elle, presque dangereusement près, même, jusqu’à ce que son visage ne soit plus qu’à quelques centimètres de celui de son interlocutrice, au point qu’elle sente son haleine mentholée venir chauffer sa joue. Elle tentait de fuir son regard, mal à l’aise, tandis que lui, la tête penchée, cherchait à tout prix à maintenir un contact visuel avec elle. Emily regarda la scène avec un air d’inquiétude, et même Ria et Eli chuchotaient entre eux sans quitter le couple des yeux.


–       Écoute, chuchota Cal, cette femme-là – il désigna de l’index le Cube, à l’intérieur duquel ladite femme se trouvait – cache quelque chose. Elle ne craquera pas si tu restes avec elle. Tu veux que je t’aide à prouver qu’elle est innocente, oui ou non ?


–       Bien sûr que je le veux ! s’emporta Zoé, les bras fermement serrés contre sa poitrine. C’est pour ça que j’ai fait appel à toi !

–       Alors sortons d’ici et allons prendre ce verre.


Elle releva férocement le menton et le toisa de ses grands yeux sombres, dans lesquels brillaient un éclat d’impétuosité. Il soutint son regard, de manière plus apaisée. Au bout de quelques secondes, consciente qu’elle ne gagnerait pas, puisqu’il ne s’agissait pas d’un jeu de toute façon, elle baissa la tête, résignée. Ses yeux se posèrent sur sa fille, inquiète, et cette dernière la vit se mordre discrètement la lèvre.


–       Très bien, capitula-t-elle en levant les bras en signe d’impuissance. Sortons boire un coup.


Cal recula de quelques pas, satisfait, quittant l’espace personnel de son ancienne épouse. Elle le contourna en faisant ostensiblement claquer ses talons noirs sur le sol, une expression indéchiffrable sur le visage, mais cela ne parut pas le déstabiliser, car il remit simplement ses mains dans ses poches, la suivant des yeux tandis qu’elle allait chercher son sac à main. Après quoi, il adressa un sourire niais à sa fille qui plaqua sa main sur son front d’un air désabusé. Ses parents pouvaient être de vrais idiots, parfois.

Et le pire, c’était qu’ils ne faisaient même pas exprès.



***



Zoé Landau ne savait pas à quel jeu jouait son ex mari.


Mais elle était curieuse de le découvrir.


Le bougre avait quand même eu le culot de l’inviter dans le bar dans lequel non seulement ils s’étaient rencontrés plus de vingt ans auparavant, mais également celui où Emily avait été conçue, pour dire les choses sobrement. L’avocate n’y avait plus remis les pieds depuis sa séparation – trop douloureux. Ce n’était pas faute d’apprécier le lieu, pourtant.


Le commerce était resté tel que la jeune femme s’en souvenait, ou presque : un établissement criant de modernité au cœur de la capitale américaine. Le parquet en bois très clair contribuait à rendre l’espace lumineux plus que les larges fenêtres ouvertes sur l’extérieur ne le faisant déjà, de grands néons pendaient du plafond, et des chaises hautes s’alignaient face à des comptoirs, des tables et des plans de travail d’un blanc immaculé. Enfin, des plantes en pot au feuillage touffu assuraient une touche de verdure. Le seul véritable gros changement résidait dans le fait que les parents, déjà cinquantenaires à l’époque, avaient désormais pris leur retraite pour laisser les enfants récupérer tranquillement l’affaire familiale.


Assise à une table avec son ancien mari et leur fille, Zoé remuait machinalement à l’aide de son agitateur en plastique rouge son Manhattan revisité par la maison – un véritable délice, et accessoirement la principale raison parmi d’autres pour laquelle elle adorait l’endroit. Ses souvenirs l’emmenèrent à une époque pas si lointaine, enfin, vingt ans quand même, où Cal prenait le temps de profiter de l’instant présent et où il ne se prenait pas encore pour Dieu. Il était diplômé depuis déjà plusieurs années, à l’époque. Ses recherches l’accaparaient beaucoup, mais sa famille passait toujours d’abord.


La jeune femme, le poing contre la joue, regarda passer un couple et leur garçon sur le trottoir devant le magasin. Cal n’était absolument pas méchant, loin de là. Du moins, pas consciemment. Il avait toujours été un excellent père, et n’avait jamais fait d’infidélités à sa femme. Il avait vraiment cherché à faire plaisir du mieux qu’il le pouvait à son foyer, et Zoé avait été véritablement heureuse à ses côtés, au point de rester quatorze ans avec lui. Mais aller au-delà n’aurait pas été envisageable, et même si elle lui vouait encore une affection profonde, leur vie de couple était définitivement terminée.


Ce n’était pas possible de vivre avec quelqu’un à qui on ne pouvait pas préparer de surprise pour son anniversaire sans qu’il ne devine tout sur votre visage et se mette à poser des questions et à échafauder des hypothèses plus abracadabrantes les unes que les autres. Ce n’était pas possible de vivre avec quelqu’un qui dès qu’il voyait vos pupilles se dilater tandis que vous regardiez un autre garçon, s’agaçait en prétendant que vous alliez le tromper. Et ce n’était là que le début d’une longue liste. Avoir la capacité de lire les mensonges s’avérait être un don autant qu’une malédiction. Cal pouvait lire dans les gens comme dans un livre ouvert, et son ex épouse refusait de continuer à en faire les frais. C’était pour cela qu’elle avait décidé de se séparer de lui, mais ils conservaient malgré tous de bons rapports, et pas uniquement pour le bien de leur fille. Ils s’entendaient bien.


Elle cessa de regarder l’agitation au-dehors et se força à reconduire son attention sur ce qui se passait à sa table. Le visage aux traits encore juvénile d’Emily, installée en face d’elle, disparaissait presque entièrement, jusqu’en haut du nez, derrière le milkshake trois saveurs fraise-vanille-Nutella surmonté de crème chantilly incrustée de pépites de M&M’s qu’elle avait commandé. À côté d’elle, son père ne faisait pas pitié non plus et commençait déjà à descendre le contenu de son immense chope remplie jusqu’à ras bord d’ale moussue plus dorée qu’un blond soleil d’été. Il reposa sa tasse, qui cogna bruyamment contre la table. Entre ça et leur fille qui sirotait bruyamment sa boisson à la paille et les bavardages des clients avoisinants, c’était une véritable symphonie.


–       Tout va bien ? Tu as l’air pensif.


La voix grave et chaleureuse de Cal perturba son interlocutrice, qui tâcha de reprendre rapidement ses esprits.


–       Oui, c’est juste… Ce n’est pas la première fois que je fais appel à tes services pour une affaire, et pourtant tu arrives à me surprendre à chaque fois.


Elle ponctua ces paroles d’un petit sourire mielleux, moins sincère qu’elle ne l’aurait voulu, parce que pour elle, c’était « surprendre » dans le bon sens du terme, mais elle était à peu près sûre que tout ce que Cal avait noté était cet air d’autosuffisance qu’elle adoptait en sa présence, comme une carapace protectrice, parce qu’autrement, si elle cédait, elle n’était pas sûre de jusqu’où les choses pouvaient aller. De toute façon, il était inutile de discuter avec lui, car il ne voyait toujours que ce qu’il voulait bien voir, et rien d’autre. Cela dit, elle ne regrettait absolument pas d’être venue jusqu’à son entreprise pour qu’il l’aidât sur son dossier. Il était particulièrement doué, il fallait au moins lui reconnaître cela, et ne refusait jamais les affaires qu’elle lui soumettait ; c’était tout ce qu’elle demandait.


Cal entrouvrit la bouche pour répondre, mais fut coupé par Emily qui releva la tête et prit la parole à sa place, ses doigts tenant toujours sa paille.


–       C’est vrai. Moi aussi je l’ai déjà suivi sur une de ses enquêtes. C’était pour mon club de journalisme, tu te souviens ? demanda-t-elle en se tournant vers son père. La fille de mon entraîneur avait disparu. Je confirme, c’est vraiment impressionnant de te voir travailler.


Ses yeux brillaient d’une certaine fierté en disant cela.


Agitant légèrement la tête et sa cascade de boucles marron foncé, Zoé prit son cocktail dans sa main et en avala une gorgée, pensive. Cal recherchait la vérité, quelle qu’elle fût, ce qui signifiait que même si elle n’allait pas dans le sens de Mary, il en parlerait quand même au procureur chargé de l’affaire. Dans les faits, Zoé n’avait rien contre, il s’agissait d’une méthode comme une autre. Mais, maintenant qu’elle y pensait, elle avait bien envie d’avoir l’envie du spécialiste sur la culpabilité ou non de sa cliente. Après tout, s’il était déjà persuadé qu’elle était coupable, ses préjugés risquaient de compromettre toute l’enquête.


Bon, la vérité c’était que Zoé se sentait un peu nerveuse de ne pas être auprès de Mary. Attendre bien sagement que les petits employés de Lightman eussent fini leur interrogatoire était une véritable torture, plus qu’elle ne l’aurait cru. D’un autre côté, c’était comme ça que fonctionnait le groupe ; elle n’allait pas s’opposer à la seule technique en mesure de disculper sa cliente.


–       Tu penses qu’elle l’a fait ? Je veux dire…

–       Le meurtre ? Nan, j’ai pas vu de signe de mensonge quand elle en a parlé, affirma-t-il en secouant la tête. Je pense plutôt qu’elle couvre quelqu’un.

–       Je me demande qui c’est. Sûrement une personne proche, déclara-t-elle en regardant distraitement son verre. ça se passe toujours comme ça, dans ce genre d’affaire.

–       En attendant, est-ce qu’on pourrait mettre le travail de côté et parler d’autre chose d’un peu plus gai ?


Zoé eut un mouvement de recul face à la requête inopinée de Cal, et même sa fille adressa à celui-ci un regard piqué par la curiosité. C’était peu fréquent de le voir demander à changer ainsi de sujet. Il était rarement tendu et s’il y avait une personne qui savait rester maître de ses émotions en toutes circonstances, c’était bien lui. Par contre, comprendre les émotions des autres lui était beaucoup plus difficile, mais ce n’était de toute façon pas ce qu’on lui demandait de faire. Trouver la vérité n’était pas compatible avec le fait de rester attentif à ne pas heurter les états d’âmes et les sensibilités des gens. Au fond, Cal restait un véritable mystère, pour Zoé, et peut-être était-ce mieux ainsi. Elle haussa néanmoins les sourcils, sceptique.


–       Quoi, j’ai dit quelque chose de mal ?

–       Pas du tout. C’est juste qu’on passe un moment agréable en famille, dans un bar sympa, et que je n’ai pas envie que notre brève petite sortie soit gâchée par cette histoire de meurtre. Il y a bien d’autres sujets de conversation, non ?


À ces mots, la jeune femme afficha un air quelque peu dubitatif, ne sachant trop si elle devait être convaincue par l’excuse qui venait de lui être donnée. C’était compréhensible, de vouloir profiter d’une petite parenthèse loin du quotidien éreintant et pourtant si familier qu’était le travail, et puis, Emily n’avait pas encore vingt ans, et à cet âge-là, on préférait sans doute éviter d’entendre parler de meurtres et autres histoires sordides, bien qu’avec la carrière qu’exerçassent ses deux parents, la jeune fille ne pouvait pas être mieux servie en matière de faits divers.


–       Très bien, répondit Zoé en agitant frénétiquement les bras, avant de s’enfoncer sans attendre dans son siège. De quoi est-ce que tu veux qu’on parle alors ?

–       Je ne sais pas, moi, de ce que tu veux ! Tiens, pourquoi de nos vies amoureuses ? Comment ça va, avec euh…


Cal s’était penché vers elle, mais ne la regardait plus, occupé à rechercher dans sa mémoire le nom qui lui faisait défaut. Ou du moins, c’était ce qu’il prétendait. Sa mémoire était excellente, en vérité, même plus que celle de la majorité de la population du pays, en fait. Lorsqu’il faisait mine de ne plus se souvenir de quelque chose, c’était souvent parce qu’il avait une bonne raison. Pour embêter quelqu’un, par exemple. Zoé ne comptait plus le nombre de fois où Emily s’était plainte que son père se trompait toujours lorsqu’il appelait ses petits-copains par leurs prénoms. « Liam », son dernier ex petit ami, devenait « William » ou carrément « Willy », et ce n’était qu’un exemple parmi d’autres. C’était la grande passion de Cal, taquiner sa fille par rapport à ses copains, mais à côté de cela, il n’avait jamais manqué le moindre anniversaire de sa fille ou de sa femme, y compris ceux de mariage. Pour ça, c’était quelqu’un de fiable.

Rien à voir avec Roger, le fiancé de Zoé depuis plusieurs années déjà. Elle l’avait rencontré l’année suivant sa rupture avec Cal, dans le cadre de son travail, et, l’année d’après, il avait commencé par oublier leur anniversaire de rencontre. L’année suivante, c’était celui d’Emily qu’il avait manqué ; c’était peut-être moins grave pour lui parce qu’elle n’était pas sa fille biologique, mais pour Zoé, ça n’avait pas d’importante, et elle avait été furieuse en constatant ce manquement. Tous les restaurants étant déjà complets, la soirée avait terminé en mangeant un fast-food devant la télé qui n’avait pas arrêté de sauter… Bref, l’horreur. Roger venait tout juste de la demander en mariage, lorsqu’elle avait repris contact avec Cal, et même si elle souhaitait faire croire qu’elle nageait dans le bonheur, ce n’était pas vraiment le cas. Elle n’avait porté son alliance qu’un court laps de temps après la demande en mariage, et avait mis sa relation avec Roger en pause lorsqu’elle avait continué à fricoter à nouveau avec son ex mari, au grand désespoir de leur fille, d’ailleurs. Et maintenant, elle hésitait sur la marche à suivre.


Ce fut le smartphone d’Emily sonnant pour probablement l’avertir d’un message qui sortit Zoé de ses réflexions. La jeune fille abandonna sa paille plongée dans le milkshake et extirpa l’iPhone de la sacoche qu’elle transportait avec elle afin de prendre connaissance du SMS ; la lumière blanche, presque bleutée de l’écran éclaira son visage, et elle releva les yeux, s’adressant à ses parents qu’elle regarda successivement.


–       Ok, votre conversation commence à devenir franchement gênante, alors je vais aller faire un tour aux toilettes en attendant.

–       Eh ! T’as pas le droit de nous planter comme ça ! fit mine de s’insurger son père, tandis qu’elle se levait de table. Fais-moi au moins un bisou, avant.


La jeune fille secoua la tête d’un air désabusé, avant de s’éloigner en direction des sanitaires, un sourire amusé étirant ses lèvres.


–       Désolé, papa. Je n’en ai que pour cinq minutes, vous devriez pouvoir survivre sans que ça ne tourne au drame, maman et toi.


Et elle disparut du champ de vision de ses parents.

Restés seuls, ces derniers échangèrent un regard. Cal engloutit la dernière gorgée de sa bière, et Zoé ne put s’empêcher de se dire qu’à côté des consommations de sa fille et de son ex, la sienne faisait plutôt pâle figure. Pourquoi de telles considérations, tout d’un coup ? Elle n’en savait trop rien. Elle sentit Cal la fixer pendant plusieurs secondes, avant qu’il ne reprît plus ou moins maladroitement le fil de la discussion.


–       Bon, où est-ce qu’on était, déjà ? Ah oui, ton copain, là…

–       Roger. Ça se passe très bien entre nous, si tu veux tout savoir.

Cal fronça les sourcils et pencha la tête sur le côté, jouant le faux offensé.

–       Je t’en prie, Zoé. Tu sais que ça ne sert à rien de me mentir.

–       C’est vrai que je– qu’on a connu quelques difficultés, mais c’est du passé, maintenant. On t’invitera même à notre mariage.


Ce n’était pas totalement faux, dans l’idée. Zoé comptait véritablement reprendre contact avec Roger et essayer de recoller les morceaux. Ils étaient toujours fiancés, après tout : le mariage n’avait pas officiellement été annulé, simplement reporté ultérieurement. Le père de Zoé n’avait jamais apprécié Cal, de toute façon, et ce malgré le fait qu’il ne l’avait rencontré qu’une fois. De toute façon, les choses devaient se passer ainsi : il n’y avait plus d’avenir dans une relation avec Cal, et Emily elle-même répugnait à l’idée que ses parents pussent se remettre ensemble. Elle avait déjà du mal lorsque la famille passait les fêtes ensemble, alors… il était hors de question de lui imposer ça. C’était pour cela que l’avocate s’obstinait à rester concentrée sur Roger, son fiancé officiel. Elle lui enverrait un message, ils se retrouveraient pour partir un weekend en amoureux à New-York, et le mariage se tiendrait à la fin du mois. Il fallait que les événements se déroulassent ainsi, c’était souhaitable pour tout le monde. De toute manière, elle n’était pas dupe.


Cal avait déjà lui aussi quelqu’un d’autre avec qui refaire sa vie.


Lorsqu’Emily avait informé sa mère que son père lui avait avoué qu’il était amoureux de sa collaboratrice, Zoé n’avait pas été surprise. Gillian avait été la psychologue de Cal qu’il avait été forcé de consulter lorsqu’une affaire sur laquelle il travaillait – à l’époque où il était employé au Pentagone – avait mal tourné. Les dossiers étant classés secrets, évidemment, Zoé n’en savait pas davantage, sinon que les deux jeunes gens avaient fini par quitter le Pentagone et monter leur propre entreprise. Le patient qui tombait amoureux de sa psy, même après des années, cela constituait toujours un cliché hollywoodien à vous en faire grincer les dents, mais il n’y avait rien d’inattendu là-dedans pour autant. En fait, l’avocate se demandait même comment il était encore possible que son ancien compagnon n’eût pas déjà fait le premier pas. Après tout, c’était Cal qui avait proposé à Zoé de sortir avec lui, et lui qui avait fait la demande en mariage – bon, elle était déjà enceinte de deux mois, à l’époque, mais ça n’était pas le plus important. Maintenant qu’il avait enfin quitté le stade du déni et du « ce n’est qu’une collègue de travail », il était grand temps qu’il allât de l’avant et qu’il se décidât enfin à prendre sérieusement en main sa relation avec Gillian.


Zoé sourit à cette pensée. Cela ne lui avait pas sauté aux yeux dès le départ, mais elle pouvait renverser la tendance avec son ex mari, maintenant. Et elle ne comptait certainement pas s’en priver. Il pouvait bien donner des leçons, quand lui-même n’était pas irréprochable. Le petit sourire narquois dont elle gardait jalousement le secret revint habiter ses lèvres, et elle posa ses doigts manucurés de rouge, avant de rétorquer :


–       Et toi, alors ? Comment ça se passe, avec Gillian ?

–       Très bien, pourquoi ça n’irait pas ? demanda Cal en la dévisageant avec de grands yeux.

–       Ça fait des années que tu lui tournes autour, et pourtant rien n’a changé entre vous. Qu’est-ce que tu attends ?


Il baissa les yeux et regarda dans le vague, perdu. La vérité, Zoé la connaissait, c’était qu’il n’en savait rien. Elle n’était peut-être pas aussi experte que lui dans le domaine étonnant et inhabituel qu’était l’étude des émotions, mais à son humble avis, il avait surtout peur de la perdre, peur de perdre leur si précieuse « amitié », s’il lui déclarait ses sentiments. Alors il préférait se réfugier derrière le travail, tout en veillant à maintenir une distance professionnelle entre eux deux. Une ligne rouge que ni l’un ni l’autre n’avaient jusqu’à présent jamais franchi. Il était fascinant de voir à quel point Cal pouvait être un adepte de la fuite lorsqu’il ne se trouvait pas ou plus en position de force. Et encore, heureusement qu’il conservait un caractère particulièrement affirmé malgré tout. C’était ce que Zoé avait toujours apprécié, chez lui.


–       Ça ne te gêne pas, toi ? Je veux dire, on a vécu des choses ensemble, et peut-être que ça t’affecterais…

–       Je te l’ai déjà dit : je n’ai jamais voulu te faire souffrir, Cal. Et ça vaudra tant que je serai en vie.


Elle le regarda droit dans les yeux en disant cela. Son interlocuteur, qui s’était penché vers elle, les coudes sur la table, passa sa langue sur ses lèvres, avant de s’éloigner pour venir s’enfoncer dans son siège, après quoi il posa ses mains l’une sur l’autre, sur son ventre. Zoé savait qu’il savait qu’elle disait la vérité.


–       D’accord. Dans ce cas… Je compte inviter Gillian au restaurant le weekend prochain. Je n’en ai encore parlé à personne, pour l’instant.

–       C’est… super ! approuva l’avocate avec un enthousiasme un peu exagéré.

–       Ah, tu vois, je savais que ça n’allait pas te plaire ! protesta Cal en se rapprochant d’elle et en pointant son visage avec son index. Je le vois dans ton regard !


Ses cheveux bouclés s’agitèrent tandis qu’elle secouait la tête d’un air agacé.


–       Ne dis pas n’importe quoi. J’ai tourné la page, toi aussi. On a tous les deux quelqu’un, et on mène chacun nos vies de notre côté. Ça n’empêchera pas qu’on reste une famille, avec Emily.

–       Donc, on est bon ? On peut aller de l’avant sans que l’autre ne sois frustré ou jaloux ?

–       On est bon, acquiesça-t-elle.


Les mots sonnaient un peu faux quand même.


Paraissant vraisemblablement soulagé, Cal s’enfonça à nouveau dans son siège et tendit sa main vers son ex femme, qui vint la taper avec sa propre main, avant de terminer sans empressement son cocktail. Un serveur vint leur demander s’ils avaient besoin de quelque chose tandis qu’elle dégustait sa dernière gorgée, et elle laissa son ancien époux répondre, réfléchissant à ce qu’elle allait faire, maintenant.

Après cette affaire-ci, elle en prendrait une autre, puis encore une autre, mais même si elle se plaisait relativement bien dans son travail, ce n’était pas ce qui contribuerait à faire d’elle une femme comblée. Elle éloigna d’elle plus rageusement qu’elle ne l’aurait voulu son verre, contrariée. Pourquoi n’existait-il donc pas de recette pour un bonheur parfait ?!


Juste à ce moment-là, Emily revint des toilettes, signala sa présence en interpellant ses parents et se réinstalla joyeusement devant son milkshake, qu’elle s’appliqua à terminer, puisqu’elle était à présent la seule qui n’avait pas achevé de boire sa consommation. Sa mère l’observa faire dans un tendre sourire, avant que son attention ne se reportât à nouveau sur son ex mari lorsque celui-ci lui adressa la parole, sans pour autant la regarder dans les yeux. Il regardait leur fille.


–       Ça t’ennuierait de venir dîner à la maison, ce soir ? Je cuisinerai quelque chose pour nous trois.


Prise au dépourvu, Zoé demeura interloquée quelques secondes, avant de finalement répondre. Il fallait dire que depuis leur divorce, son ancien conjoint ne l’avait pas souvent invité chez lui, du moins pas pour partager un repas.


–       Euh… Oui, bien sûr, pourquoi pas, si tu y tiens.

–       Évidemment, tu n’es pas obligée d’accepter, précisa Cal en se massant le front. C’est juste, j’ai besoin de me changer les idées. Ça va déjà faire quarante ans cette année.


Zoé fronça les sourcils, se demandant où il voulait en venir. Une fraction de secondes suffit pour que la réponse lui sautât aux yeux.


–       Oh, tu veux dire, depuis son décès.

–       Depuis son suicide, corrigea Cal entre ses dents. Tu sais que j’aime appeler un chat un chat, Zoé.


Il n’avait pas prononcé ces mots méchamment ; elle savait que c’était surtout envers lui-même qu’il était agacé. Dans un élan de compassion, elle passa son bras par-dessus la table et le posa sur son avant-bras à lui. Elle jeta ensuite rapidement un coup d’œil inquiet à Emily, qui lui assura d’un signe de tête qu’elle allait bien. Il n’était pas faux de dire qu’elle en avait vu d’autres ; parler de suicide n’était plus un sujet interdit, à son âge, elle était grande et forte, maintenant. La jeune fille posa sa main sur celle de sa mère en signe de soutien, également, et tous les trois échangèrent un sourire complice.


Un téléphone portable, celui de Cal, cette fois-ci, se mit à sonner. Tandis que le serveur venait récupérer le milkshake terminé d’Emily, son père décrocha prestement, sous le regard intrigué de son ex femme.


–       Lightman, j’écoute. Hm, hm… Déjà ? Dites-donc, vous ne traînez pas, au FBI. Tout de suite ? D’accord, j’arrive.


Il raccrocha aussitôt après. Rendue perplexe par l’expression qu’il arborait, Zoé n’attendit pas avant de poser sa question ; elle n’aimait pas patienter et préférerait prendre les devants de toute façon.


–       C’était qui ?

–       L’agent Reynolds, du FBI. Il y a du nouveau sur l’enquête, répondit Cal, une lueur d’excitation dans le regard, avant de se lever de sa chaise.


Emily ainsi que sa mère quittèrent la table à leur tour, naturellement. Même si Cal ne leur avait pas demandé de revenir avec lui au bureau, elles savaient que l’ordre était implicite ; il fallait résoudre cet affaire, et Emily était encore en stage d’observation, dans les faits. L’avocate se mordit la lèvre.


Elle se demandait bien ce qui l’attendait au bout du tunnel.



***



Avachi dans le large canapé en cuir de son salon, ses lunettes noires fermement vissées sur son nez, Cal Lightman regarda l’heure à sa montre et soupira ; il était bientôt vingt-et-une heure.

Pour la énième fois depuis qu’il l’avait en sa possession, avant même qu’il ne déménageât aux États-Unis, il laissa le film se lancer automatiquement ; le vieux projecteur noirâtre et décoloré, malgré une prise d’âge relativement importante, fonctionnait encore comme s’il était de toute première jeunesse, Le spécialiste en détection de mensonges avait toujours eu un faible pour ce qui possédait un côté ancien, de toute façon. C’était, dans le fond, un peu sa génération.


Louise Mason, 25 novembre.


Le visage pâle d’une femme apparut soudainement sur le mur. Bien qu’elle entamât la deuxième partie de sa quarantaine, elle donnait l’impression d’avoir facilement vingt ans de moins. Étaient-ce ses cheveux châtain clair coupés dans un carré aérien, ou bien l’absence de rides sur sa peau, qui délivraient cet effet, cela demeurait difficile à déterminer. Assise dans un sofa à motifs écossais, elle avait passé une jambe par-dessus l’autre et croisé les bras, qu’elle frictionnait de temps à autre, sur sa poitrine. Le gilet gris qu’elle portait ne suffisait manifestement pas à lui tenir chaud.


–       J’ai vraiment envie de rentrer et de voir mes enfants. C’est l’anniversaire de mon mari, ce weekend. On fête toujours ça en famille.

–       Vous pensez que vous allez mieux ?


C’était un homme, qui avait prononcé cette dernière phrase, mais on ne le voyait pas à l’écran, juste des gros plans du visage de la quadragénaire. Du point de vue de quelqu’un qui n’avait pas de contexte, on aurait pu dire qu’elle passait une sorte d’entretien.


–       Oh oui, c’est évident. Je me sens plus forte.


Elle pencha la tête de manière insignifiante sur le côté, arborant un sourire que Cal savait être uniquement de façade. Il la regarda faire onduler ses cheveux tandis qu’elle répondait à des questions de base sur son alimentation et son sommeil, mentant encore et encore. Comme à chaque fois, la culpabilité commença à le dévorer de l’intérieur, et vint rapidement le moment où il dut faire un effort surhumain pour ne pas arrêter immédiatement cette mise en scène. Il ignorait pourquoi il s’infligeait ça. Ou plutôt, si, il savait : ce film constituait une piqûre de rappel, la raison pour laquelle il faisait ce qu’il faisait : plus aucun drame de ce genre-là ne devait arriver. Il devait tout faire pour les empêcher de se produire.


–       Comment vous sentez-vous à l’idée de revoir votre famille ?

–       Oh, je suis tellement heureuse… Je vais commencer par fondre en larmes, en les voyant ! Ils me manquent énormément.


L’émotion dans la voix de Louise était particulièrement surjouée, trop pour être sincère. Mais, quelqu’un de non averti pouvait aisément croire à la véracité des propos. Après tout, il était toujours particulièrement difficile de deviner ce qui se passait dans la tête des gens. Au moment où la femme aborda le gâteau au chocolat aux fleurs de toutes les couleurs qu’elle allait faire pour célébrer ses retrouvailles avec ses proches, Cal laissa ses pensées divaguer, comme pour échapper un tant à cette culpabilité omniprésente qui lui serrait le cœur chaque fois qu’il venait à regarder ce film, et même lorsqu’il ne le regardait pas, d’ailleurs.


Il était né en 1963, à Londres, où il avait grandi avec un père officier de l’armée, alcoolique particulièrement violent. On ne pouvait pas dire qu’il était parti du bon pied dès le départ, mais après tout, sa petite protégée, Ria – Zoé aimait jouer les cyniques en disant qu’il les prenait jeunes », avait elle aussi connu la violence d’un père, ce qui lui avait conféré son don inné en matière de déchiffrage des expressions. Sans cela, elle serait encore à fouiller des bagages à l’aéroport. Et Gillian, qui avait vécu avec un mari drogué, et avait été obligée de rendre un nourrisson qu’elle avait adopté, parce que la mère biologique avait un délai où elle pouvait changer d’avis ?


C’était vrai, il existait toujours pire que soi. Quelques temps après la mort de son père, Cal était allé vivre dans un bidonville à Belfast, en Irlande du Nord. Terry, qui avait d’ailleurs essayé de l’entourlouper dans un coup fumeux, l’avait accueilli à bras ouverts, tout comme sa famille. Ils avaient vécus d’arnaques, de petites arnaques, immobilières, notamment, jusqu’à se faire prendre par les flics, et Terry avait assumé l’entière responsabilité des faits. « Tu as un cerveau, alors sers-toi en », lui avait-il dit, et la citation raisonnait encore clairement à ses oreilles, des années plus tard. C’était à ce moment-là qu’il avait commencé à sérieusement réfléchir sur le sens de sa vie et à entamer des études de psychologie, à Oxford. Ensuite, il avait émigré vers les États-Unis, et il avait beaucoup voyagé, dans le cadre de ses recherches sur les micro-expressions et leur universalité. Puis, à trente ans, il avait rencontré Zoé et eut Emily, une famille avec qui il avait partagé quatorze ans de bonheur, jusqu’à son divorce. Durant ce laps de temps, il avait travaillé au Pentagone, un poste qu’il avait quitté lorsque ce dernier avait tenté de couvrir une affaire aux circonstances tragiques, mais cela, c’était encore une autre histoire, sur laquelle il n’avait présentement pas envie de s’étendre. Il avait créé sa propre entreprise avec Gillian comme associée, une entreprise spécialisée dans les micro-expressions. Une obsession qui lui venait justement de Louise Mason.


Il s’était procuré ce film lorsqu’il voyageait pour prouver ses théories et cartographier les muscles du visage humain et leur fonctionnement selon les expressions qu’une personne affichait. Évidemment, le clip datait : il sautait par moments, et les couleurs étaient un peu passées, mais l’hôpital auquel Cal s’était adressé pour l’obtenir n’avait pas pu lui refuser. Sur cette bande, Louise, internée en hôpital psychiatrique, était en entretien avec un psychologue, dans l’espoir d’obtenir une autorisation de séjour d’un weekend pour voir sa famille. Malheureusement, elle n’allait pas si bien qu’elle voulait le faire croire. L’hôpital n’avait rien vu, et l’avait laissé sortir. Ils ignoraient à ce moment-là qu’elle ne reviendrait pas.

Elle s’était suicidée le lendemain du jour où elle avait obtenu son autorisation. Et si Cal en savait autant sur le sujet, c’était parce que, cette femme…


… c’était sa mère.


–       Papa, j’ai retapé toutes mes notes sur mon ordi, et je voulais que tu y jettes un œil avant que je–


L’intéressé sursauta en entendant la voix aux tonalités chaleureuses de sa fille, et se retourna pour pouvoir la regarder. Cette dernière, vêtue de son sweat-shirt rose préféré orné d’un chat, et son MacBook dans ses mains, ouvrit de grands yeux marron en apercevant le visage de Louise sur le mur du salon.


–       C’est grand-mère ! s’exclama-t-elle en s’empressant de rejoindre son père et de s’asseoir à côté de lui sur le canapé, l’ordinateur trônant sur ses genoux. Tu regardes encore ce film ?

–       Mouais. J’ai bien dû le visionner plus d’une centaine d’heures, en tout.


La spontanéité avec laquelle il avoua les faits le surprit. Il avait toujours très peu parlé de sa mère à ses collaborateurs, et même à ses proches aussi, d’ailleurs. Tout ce temps passé à observer les dernières paroles d’une femme avant qu’elle ne se tuât, cela sonnait un peu glauque et macabre, mais c’était grâce à cela que Cal en était là où il était aujourd’hui. Il avait eu l’idée de ralentir le film, et c’était ainsi qu’il avait découvert la toute première micro-expression, une micro-expression d’agonie.


Joie, peur, colère, mépris, surprise, dégoût et tristesse. Sept émotions universelles qui s’avéraient être les mêmes quelque fût le pays où l’on se trouvait. Chaque mouvement musculaire nécessaire à l’apparition de ces émotions sur le visage était catégorisée dans ce qui était appelé le système FACS, pour Facial Action Coding System ; ce système était une référence pour tout ce qui avait trait aux mouvements des muscles du visage, cela même si on ne cherchait pas spécialement à coder une émotion. Cal avait mis des années pour élaborer un tel système. Tout était vraiment parti de Louise, et si les médecins avaient eu connaissance des micro-expressions à l’époque… peut-être qu’il n’y aurait pas eu que sa vie à elle, qui aurait été sauvée. Alors, en sa mémoire, Cal tentait d’utiliser sa science pour venir en aide aux autres le plus possible. Il lui devait bien cela.


–       C’est dingue, que les médecins n’aient rien remarqué. Heureusement que tu as découvert tout ça ; tu peux sauver des gens, maintenant.


Cal demeura silencieux quelques secondes, avant de passer affectueusement un bras autour des épaules de sa fille.


–       Tu sais, mon cœur, l’étude du langage facial et corporel n’est pas infaillible. Il faut que tu comprennes qu’il y aura toujours une marge d’erreur. Moi-même, ça m’est arrivé de me tromper en étudiant des gens, et des personnes en ont payé le prix.


Sarajevo, Bosnie, 1994. Après une formation par les services secrets britanniques du MI–6, dans le cadre d’une coopération avec la lutte contre le terrorisme, il avait été envoyé là-bas pour interroger des officiers. L’un d’eux devait lui dire où se trouvaient la position des snipers serbes, et Cal avait cru qu’il mentait. L’officier avait été habillé en civil et jeté au milieu de la rue qu’il avait indiquée ; il n’avait pas tenu cinq secondes et s’était écroulé au bout de cinq mètres, fusillé de toutes parts. Tout ça parce que Cal était persuadée que sa méthode ne présentait pas de défauts, et qu’il était trop arrogant pour admettre ses erreurs. Et il pouvait citer d’autres cas comme ça.


Emily hocha la tête, sans dire un mot et Cal vit à ses yeux écarquillés et à sa déglutition plus prononcée que d’ordinaire qu’il l’avait inquiétée, et il resserra son bras autour de ses épaules, jusqu’à ce qu’elle se retrouvât complètement collée à lui. Il n’avait pas l’intention de l’effrayer, mais elle avait besoin d’entendre certaines vérités si elle souhaitait travailler dans le domaine de la psychologie et marcher dans les traces de son père. Elle s’avérait être déjà particulièrement douée, et son père n’avait pas de doute qu’elle ferait un excellent élément au sein de l’entreprise, si toutefois, elle ne changeait pas d’avis en cours de route, mais elle paraissait être sûre d’elle.


–       Bon, alors, tu voulais que je jette un coup d’œil à tes notes ?

–       Oui, je dois les envoyer à l’une de mes professeurs. Je veux être sûre que ça fasse bien.

–       Fais-voir ça.


Sa fille lui posa l’ordinateur sur les genoux, et Cal commença à lire. Elle avait une bonne prise de notes, avec des phrases bien tournées et agréables à lire, qui plus était. Il y avait bien quelques points qui méritaient des éclaircissements, mais dans l’ensemble Emily savait de quoi elle parlait, c’était clair et net. Du haussement d’épaule unilatéral qui trahissait un manque de confiance en ce qu’on disait, à la main passée dans les cheveux qui était le signe le plus notable de la honte, l’essentiel était consigné dedans, et l’adulte ne peut s’empêcher de retenir un sourire. Si ça continuait comme ça, il n’allait bientôt plus rien avoir à apprendre à sa fille, et ça serait dommage.


–       Le repas est prêt ! lança Zoé en débarquant à son tour dans le salon.

Interrompu dans son activité, Cal tourna la tête en même temps qu’Emily, pour en arriver à une seule observation : son ex-femme était décidément bien moins impressionnante lorsqu’elle portait l’un de ses vieux tabliers à lui, recouvert de sauce et d’une substance blanche qui était probablement de la farine. Ses lèvres s’entrouvrirent légèrement et elle afficha une expression de surprise en apercevant Louise sur le mur. Cal, se rendant compte que le film tournait toujours, s’empressa de repasser le MacBook à sa fille et d’éteindre le projecteur. Il avait commencé à préparer la viande, mais sa fille et son ex-femme l’avaient chassé de la cuisine en lui expliquant qu’elles comptaient préparer une surprise, et, sans rien à faire, il avait décidé de regarder à nouveau le film de Louise. L’enquête avec Mary avançait aussi, Ben Reynolds leur ayant amené un suspect à interroger au cours de l’après-midi, mais ce n’était pas lui le coupable, et les investigations continueraient demain ; bref, c’était le moment de profiter d’une soirée tranquille.


Zoé ôta la pince avec laquelle elle s’était attaché les cheveux, et secoua la tête avant de poser les mains sur les hanches avec une mine inquiète.


–       J’espère que je n’interromps rien ? interrogea-t-elle en haussant légèrement les sourcils.

–       Non, non, Emily voulait que je jette un œil aux notes qu’elles avait retranscrites sur son ordinateur –

il se tourna vers l’intéressé. Je n’ai pas eu le temps de tout lire, mais de ce que j’ai pu voir, c’était du très bon travail.


Les joues de la jeune fille rougirent de fierté.


–       Merci, papa.

–       D’ailleurs, commença Cal, soudainement frappé par une réalisation soudaine, pourquoi tu dois l’envoyer à ta prof ?


Elle leva les yeux au ciel.

–       C’est pour mon projet de recherche. Vous savez bien que j’ai été retenue pour le programme d’échange et que je pars étudier toute l’année prochaine à Paris. Ma référente voudrait savoir sur quoi je compte travailler, pour mon mini-mémoire.


Effectivement, Cal avait failli oublier. À la rentrée prochaine, sa fille partait en Europe. Ce serait sa dernière année de licence, et bien qu’elle eût déjà quelques pistes de réflexion quant au sujet qu’elle traiterait pour sa première année de Master, elle comptait profiter du voyage à venir pour affiner ses recherches. En ce sens, elle ressemblait à son père. Et puis, changer d’air lui ferait du bien. Vu le nombre de fois que lui-même avait voyagé, Cal ne pouvait que l’encourager à partir. En fait, il était particulièrement fier d’elle.


Bon, il n’empêchait qu’elle allait lui manquer quand même.


–       J’espère que vous deux, vous ne vous étriperez pas quand je ne serai plus là, ironisa-t-elle, en posant l’ordinateur à côté d’elle.

–       Pas du tout.


Zoé et Cal se regardèrent l’un l’autre en constatant qu’ils avaient répondu en même temps, et il était certain que ni l’un ni l’autre n’aimait le terrain où cela risquait de les mener, surtout si leur fille s’en mêlait. Elle était trop intelligente pour son propre bien.


–       Bon, proposa Zoé en tapant dans ses mains. Et si on montrait à ton père la surprise qu’on a préparée ?


Emily hocha vigoureusement la tête, et le petit groupe se dirigea vers la cuisine. Elle possédait un certain charme, avec son large plan de travail en bois et ses tabourets hauts. Diverses photos, notes et décorations étaient accrochées un peu partout sur le grand frigo métallique, et les placards, tous en acajou, ne manquaient pas, même s’ils étaient plus souvent vides que pleins. Même au niveau de l’espace, la cuisine était agréable, et il s’en dégageait presque une atmosphère cocooning.


Zoé s’empara de gants qu’elle enfila avant d’ouvrir le four et d’en ressortir quelque chose qu’elle présenta à celui qui avait partagé sa vie dans un sourire joyeux, tandis que leur fille, non moins excitée, sautillait presque sur place.


–       Surprise !


C’était le gâteau au chocolat orné de fleurs que Louise Mason n’avait jamais eu l’occasion de faire à son mari et à ses enfants. Cal sourit, ému.


Sa famille et son travail resteraient toujours les piliers centraux de sa vie.


1 commentaire(s)

Laisser un commentaire ?