Entre les mondes

Chapitre 19 : SILYEN

1486 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 28/10/2021 19:54

 La lumière du Don avait chassé le monstre, le gardien ou quoi que soit cette entité.

  Mais Silyen ne s’en préoccupait pas le moins du monde, accaparé par un phénomène beaucoup plus intéressant.

  Là où s’était tenue l’âme de Stephen Hadley, il n’y avait plus que du vide.

  Pour l’Egal, le temps se suspendit, comme si les secondes se dilataient jusqu’à l’infini.

  Un sourire béat étira ses lèvres.

 Il serait bien resté là à analyser ce petit miracle mais la réalité le rattrapa. La lumière n’était qu’un moyen de gagner du temps, la chose allait rapidement revenir. Il ferma la porte d’un geste sec puis tomba à genoux, haletant.

  Les hypothèses se bousculaient dans sa tête.

 Si Stephen Hadley s’était déplacé, même à pleine vitesse, il l’aurait senti. Là, il semblait avoir tout simplement disparu. Qu’y avait-il après le Purgatoire? Encore un autre monde? Ou l’âme était-elle annihilée une fois que le défunt était en paix avec lui-même?

 Puis son regard tomba sur Luke, évanoui dans une mare de sang, la chemise déchirée.


Luke se réveilla trois jours plus tard dans son lit à baldaquin, l’air complètement déboussolé. Immédiatement alerté grâce au lien, Silyen se précipita à son chevet.

– Tu as dormi trois jours, l’informa l’Egal. Je commençais à sérieusement m’inquiéter. J’ai fait appel à notre lien au moins cinq fois mais on dirait que la sixième était la bonne.

  Luke digéra l’information.

  Puis il pensa à autre chose:

– Mon père!

   Evidemment.

– Il a disparu, répondit Silyen, prudemment. Il a continué sur la route de la mort jusqu’à la prochaine étape, quelle qu’elle soit. Pour en être certain, il faudrait que je…

Mais Luke ne l’écoutait plus. Il se laissa retomber contre les coussins. Il avait la bouche légèrement ouverte, les épaules voûtées. Ses yeux étaient vides, c’était comme si toute émotion l’avait déserté. Puis il croassa:

– Pourquoi tu n’y es pas arrivé? Je croyais que tu avais absorbé tout le Don de Grande-Bretagne.

  Sil tambourina impatiemment du pied:

– Ce qui ne change rien à la question. Je peux recréer de la matière simple. Un mur, une vitre. Un tapis. Mais pas un corps. C’est beaucoup trop complexe. As-tu la moindre idée du nombre de composantes auxquelles il faudrait penser? Des mois de recherches et d’essais, peut-être des année, seraient nécessaire et je devrai encore réussir à y rattacher l’esprit et l’âme. Et puis, les morts ne sont pas censés revenir, ajouta l’Egal en essayant de gommer le ton de l’évidence.

  Luke s’était à nouveau recroquevillé sur lui-même et bientôt, ses épaules furent secouées par des sanglots silencieux. Silyen se rapprocha encore et, ignorant le nouveau mouvement de recul du jeune homme, lui passa un bras autour des épaules. Luke s’accrocha finalement à lui comme à une bouée de sauvetage. Il essaya de dire quelque chose mais dut s’y reprendre à deux fois.

– Un jour, t-t-tu m’as que je ne… je ne pouvais pas sauver t-tout le monde. Mais j’aimerait t-tellement en être capable!

  Puis à travers le lien, Silyen sentit un changement chez Luke: une colère sourde montait, chassant la tristesse. La rage issue de l’impuissance. Il devait certainement en vouloir aux Egaux, qui avaient tué son père, à Silyen, qui l’avait retenu à Far Carr, etc, etc. Il était temps de briser ce cercle vicieux.

  L’Egal se redressa et prit le jeune homme par le menton pour le forcer à le regarder.

– Personne n’est capable de sauver tout le monde, pas même moi… La vraie force, c’est de savoir l’accepter, dit-il d’un ton ferme. Il faut savoir choisir tes combats. A quoi bon lutter contre quelque chose que tu ne peux changer? A quoi bon ruminer le passé, à part si tu aimes te torturer? Par contre, si tu as tes chances, mets toutes tes forces dans la bataille. C’est ce que tu as fait à Millmoor, lorsque tu as commencé à lutter contre le régime.

  Luke sembla sur le point de dire quelque chose, l’air furieux .

  Il était temps d’essayer une autre stratégie.

– Viens, je veux te montrer quelque chose, fit Silyen en se levant.

  Sans attendre la réponse, il s’empara de deux plaids et créa une porte au milieu de la chambre. Elle s’ouvrit sur un monde plongé dans l’obscurité. Une senteur de gazon fraîchement coupé et de crépuscule envahit la pièce, accompagnée de la chanson des grillons. L’Egal tendit la main à Luke, qui le regardait d’un air méfiant.

– Allez Hadley, ça va te plaire.

  Luke semblait déterminé à rester recroquevillé au pied de son fauteuil, à pleurer toutes les larmes de son corps. Alors Silyen l’empoigna et le releva brusquement. Le jeune homme parut si scandalisé qu’il ne songea même pas à se débattre et fut trainé dehors. Là, l’Egal referma vivement la porte puis étala deux couvertures par terre.

Luke ne devait pas voir à deux mètres, à cause de la nuit noire qui les entourait. Mais lui discernait sans peine les environs grâce à sa vision Douée: une rangée d’arbres se balançait doucement, agitée par une légère brise, un étang étincelait sous la lune et très loin, derrière un océan de collines en pente douce se dessinait un manoir. Son coeur se serra brièvement. Puis il se détendit et se laissa tomber par terre. Il s’aperçut alors que Luke, resté debout, tempêtait.

– Chut! lui intima-t-il. Tu tiens à ce que tout Kyneston sache que nous sommes ici?

  A ce moment-là, un spectre aurait eu la peau plus rose que Luke.

  L’Egal prit sa main et le tira par terre.

– Je venais parfois ici lorsque l’humanité me fatiguait. J’y trouvait toujours de la sérénité, chuchota-t-il à l’oreille du jeune homme qui se calmait peu à peu.

  Plus par plaisir d’utiliser son Don que par nécessité, il envoya son pouvoir autour d’eux, afin de créer un dôme d’invisibilité. Une fois que les étincelles se furent dissipée, il demanda à Luke de lever la tête. Un ciel piqueté d’étoiles se découpait majestueusement au dessus-d’eux. Loin de la pollution lumineuse des villes, la Voie Lactée se discernait distinctement, comme un voile parsemé de diamants qu’un géant aurait étiré à travers la voûte céleste. Et puis soudain…

– Une étoile filante! fit Luke.

– Et là une autre, dit Silyen en écho, dont les yeux parvenaient à apercevoir bien plus de détails.

  Voyant que le jeune homme frissonnait, l’Egal créa une aura de chaleur douée autour de lui.

– C’est la nuit des Perséides, murmura-t-il. C’est pour ça que je t’ai amené ici. Chaque année, une météorite passe près de la Terre et s’émiette peu à peu sous l’effet du soleil. Les poussières s’enflamment au contact l’atmosphère et laissent ces traînées qu’on appelle communément étoiles filantes. Certains nomment ce phénomène « pluie », mais je parlerais plutôt d’un essaim…

– Et pourquoi Perséides? demanda Luke.

  Silyen sourit, content de pouvoir le distraire un peu:

– En référence à la constellation de Persée, d’où semblent venir la les étoiles filantes. Persée était un héros de la mythologie grecque, connu pour avoir tué la Gorgogne Méduse grâce à l’aide de la déesse Athéna.

– Je sais, répondit Luke.

  La fierté de l’Egal fut douchée lorsque le jeune homme ajouta:

– C’était dans Assassin’s Creed Grèce Antique.

  Tous deux continuèrent à fixer le ciel sans un mot.

 Silyen sentit la colère du jeune homme s’affaiblir au long de la nuit, tandis qu’il regardait, hypnotisé, les étoiles quadriller le ciel.

– Et maintenant? souffla Luke à un moment donné.

– Nous allons retrouver le roi.

– Mais nous avons perdu sa trace… Tu l’as bien vu.

– Nous n’avons pas échoué, répondit mystérieusement Silyen.

  Il refusa d’en dire plus, malgré l’insistance de Luke.

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