Mystère révélateur sous la plume

Chapitre 1 : Mystère révélateur sous la plume

Chapitre final

2387 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 07/04/2026 13:23

Contribution au Jeu d’écriture Les dés sont jetés

Tirage, Caractéristique 2 (Solitaire), Lieu 13 (Maladie), Objectif 3 (Découverte), Objet 8 (Plume), Rencontre 13 (Mystère) et Obstacle 16 (Lit)



Mystère révélateur sous la plume




L’immense pièce blanche exhalait l’odeur des médicaments et des produits aseptisants. Une odeur lourde et suffocante accentuée par la chaleur du soleil qui filtrait à travers les rideaux. La respiration d’Ivan Fiodorovitch fut le seul son régulier qui accompagnait le ronronnement du système de chauffage. Aucun autre bruit, aucune autre présence, pas d’infirmière, pas de médecin. Se redressant sur ses coudes, le jeune homme balaya de ses yeux gris et éteints la salle : vide. Personne ne lui rendait visite, pas même son frère de sang. Il marmonna : 

— Arh ! Tous ces maux m'accablent ! Pourquoi maintenant ? Pourquoi au moment où je devais témoigner à la cour ? Mon père est mort… Assassiné ? Par qui ? Pas par moi… Bien que je ne sois pas pour autant innocent ! Et pourtant… Je l’ai haï, n'est-ce pas suffisant ? Un mal suffisant pour être malade, rempli de remords… Qui peut bien en vouloir à notre père ?

Il baissa ses yeux sur les draps immaculés.

— Même si je ne l’aimais pas ! 

Sa voix s’étrangla. Il serra convulsivement dans sa main une plume blanche qui brillait des éclats dorés et argentés. Cette plume, il l’avait trouvée la veille de son effondrement physique et mental et lui servait d’ancrage pour ne pas sombrer dans le désespoir. 

— Une plume qui appartenait à un étrange oiseau… Blanc comme la neige la plus pure et au regard de feu…

Il se gratta le menton imberbe d’un geste absent.

— Mon benjamin, Aliocha ? Il semble mieux comprendre Dimitri que moi ! Ou le fils du premier lit, Mitia(1) ? Je ne suis pas non plus le plus innocent, j’ai  souhaité sa mort…

Il joua avec la plume en l’observant attentivement. Celle-ci lui chauffa les doigts. Il la lâcha subitement. Un courant d’air doux et printanier provenant de la fenêtre lui caressa le visage. Il tourna la tête vers la fenêtre, s’attendant à la voir ouverte. Rien de tel. La fenêtre était fermée. Il se retourna et vit qu’il n’était plus seul, une jeune femme, debout près de la porte lui souriait énigmatiquement. Sa longue chevelure blonde ramassée en tresses semblait féerique, ses pas qui effleuraient à peine le sol et elle se déplaçait avec une grâce royale.

— Je peux vous aider dans votre réflexion et votre quête autour de Fiodor Pavlovitch. Les meurtriers réels sont toujours les plus particuliers de leur espèce. Mais si je vous aide à trouver, seriez-vous capable de supporter la vérité ?

Interdit, Ivan Fiodorovitch la scrutait. La gorge serrée, il murmura : 

— Voulez-vous dire que je me trompe, qu’il faut chercher ailleurs ? Comment pouvez-vous connaître la vérité ? Qui êtes-vous ? Vous êtes entrée sans que je vous ai remarqué…

Elle leva la main droite chargée de bagues et répondit d’une voix mélodieuse rappelant une cascade d’eau : 

— C’est vous qui m'avez appelé !

Il fronça les sourcils. Elle s’approcha de lui et s’assit sur le bord du lit. Sous son poids, le matelas ne s’enfonça pas et les draps ne bougèrent même pas.

— Comment ?

— La plume ! lui sourit-elle.

La plume s’éleva du sol lorsque la jeune femme pointa son index droit vers elle.

— Est-ce un tour de magie, une farce ou un rêve ?

Les yeux gris-bleu de la nouvelle venue le clouèrent au lit. Une force qu’il ne soupçonnait pas semblait briller au fond de ses prunelles, tel l’effet d’un rayon X sur le corps. Il essaya de se redresser, mais en vain, impossible de faire un mouvement.

— Non, jeune homme ! Ni magie, ni farce ! Seulement une connaissance ancestrale et vraie que vous nommez magie par ignorance ! Un rêve, peut-être ? Un rêve, et vous seul détenez les clefs de compréhension…

Ivan approuva faiblement et trembla de froid, comme pris d’un excès de fièvre.

— Cette plume est la mienne. 

Le duvet de l’oiseau se balança de droite à gauche et s’immobilisa dans les airs aux côtés de la nouvelle venue.


Un silence tendu s’installa entre eux, encore plus étouffant que l’atmosphère habituelle de la pièce. La température ambiante sembla augmenter de quelques degrés, laissant Ivan en sueur. Après un instant qui dura une éternité, la jeune femme, d’une voix grave, interrogea :

— Qui est le coupable ? 

Elle marcha jusqu’au fond de la pièce. Sa robe blanche brodée de motifs slaves rouge et bleu s’agitait avec élégance au moindre pas. Ivan la scruta et répondit : 

— L’un de nous… Soit celui qui a porté le coup, soit celui qui a permis l’acte… Soit la main, soit le cerveau… Mais les deux sont coupables ! Les deux sont coupables ! cria-t-il.

Elle se retourna et, sans se départir de son sourire énigmatique malgré ce cri, leva les mains dans les airs, faisant apparaître un écran blanc semi-transparent entre elle et le malade.

— Je ne vais rien vous dire de but en blanc. Je ne sais rien d’ailleurs, ironisa-t-elle. C’est à vous de déduire. N'oubliez pas que toute vérité obtenue sans peine est rapidement négligée et oubliée, prise pour fausse, alors que celle trouvée est chérie comme l’or le plus précieux, tant bien même qu’elle serait fausse.

— Pourquoi ? 

— Vous ne me croirez pas, répliqua-t-elle en haussant les épaules. Mes artefacts de voyance infaillibles, la pomme d’or et l’assiette d’argent, pourraient très bien vous montrer les derniers moments de votre père… Mais vous n’y croirez pas, vous les foulerez aux pieds comme une illusion. Vous croyez en votre esprit, pourtant vacillant et imparfait. 

— Qui êtes-vous ? insista Ivan.

Son interlocutrice soupira et répondit : 

— On m’a appelée la Très Sage, à la connaissance aussi vaste que l’univers, je suis immortalisée sous mon prénom Maria, au patronyme oublié. Les légendes me disent la fille de la redoutable sorcière.

— Baba Yaga ? s’étonna-t-il.

— Oui, Baba Yaga, Ivan Fiodorovitch.

Elle siffla : 

— À vous de jouer !

Elle murmura une incantation en slavon avant de conclure.

— Soyez attentif à vos conclusions, chaque mauvaise déduction vous condamne à rester prisonnier de ce lit. Vous n’avez que trois tentatives. Réfléchissez bien !

Un sourire trop calme étira ses lèvres. Un frisson parcourut l’échine d’Ivan, qui comprit le sérieux de sa situation. Il opina silencieusement.

« Si c’est un rêve, c’est devenu un cauchemar ! » pensa Ivan.


— Commencez !

Maria lévita dans la pièce, s’approchant du lit, toujours dissimulée derrière l’écran magique. La plume vola à côté d’Ivan. Il transpirait abondamment, le drap sous son dos en était trempé.

— Qui a accompli, parmi certains proches de Fiodor Pavlovitch, l’acte dont vous avez formulé le souhait ardent au fond de votre âme ?

Il s’agita sous les couvertures, respirant difficilement.

« Réfléchis ! Reste rationnel ! Bien que j’aie eu cette pensée, ne croyant pas en l’immortalité de l’âme, il demeure que je ne serais jamais capable de commettre l’irréparable ! Qui ? J’en ai parlé à Aliocha… À Mitia aussi… Peut-être Mitia… Non… Moi… Oui, non… Mitia… Il s’est disputé avec père pour une femme… Quel est son nom ? Grouchenka… Agrafena Alexandrovna ? Non… Katia… Katerina Ivanovna… Ce n’est certainement pas la douce et charmante fiancée de Mitia, Katia. Elle est bien trop noble pour agir ainsi ! J’ai trouvé ! »

— J’accuse mon demi-frère Dimitri, il s’est disputé avec notre père à cause d’une femme, à cause d’Agrafena Alexandrovna ! Notre père voulait la marier.

La plume écrivit sur l’écran le nom complet de l’accusé avant d’hésiter, puis de le biffer dans une traînée de feu sous le regard perplexe d’Ivan et celui, immuable, de Maria. L’objet magique s’enfonça ensuite dans le bras d’Ivan. Des émanations glaciales pénétrèrent la peau sans qu’il ne puisse prendre la plume entre ses mains. Ce déchirement lui coupa le souffle et immobilisa le bras atteint sur le lit. Il essaya de mouvoir une jambe, mais les draps semblèrent de plomb, bloquant toute tentative.

— Une erreur, l’avisa froidement Maria avec son sourire serein.

« Impossible ! » pensa-t-il, en glissant sa main sur la blessure écarlate laissée par la plume en grimaçant. « Échec… Malgré l’évidence criante ! Qui ? »

— Dimitri Fiodorovitch n’est pas un innocent non plus, commenta Maria en le scrutant intensément, mais il n’a pas du sang sur les mains… Juste des pensées impures !

— Je suis à ma deuxième chance, répéta le fils de Fiodor Pavlovitch à voix haute. Le véritable coupable n’est pas forcément le suspect le plus évident. Il faut chercher le cerveau de l’opération…

Maria demeura droite comme un cierge, ne confirmant, ni infirmant les paroles de son interlocuteur. Ivan ferma les yeux.

« Ce ne peut pas être mon frère. Aliocha est beaucoup trop moral… Il s’est maintes fois opposé à ma vision athéiste et désabusée du monde lors de nos discussions. Impossible qu’il viole ses principes pour une action si vile ! Sauf si ? Non ! Non ! Qui alors ? Moi, j’en suis le cerveau ! Oui… Non… J’ai eu cette haine profonde ! Franchir le pas… ce n’est rien… Rien ne m'empêche de franchir le pas, non ? C’est seulement que je l’ai oublié ! Je peux ne pas me souvenir… Le départ pour la ville… Prétexte… »

Il ouvrit les yeux, observant le plafond nacré. Il se blottit encore plus dans les draps tellement il tremblait de froid.

— Moi-même, bien que je n’en garde aucun souvenir !

La plume inscrivit le nom d’Ivan Fiodorovitch avant d’hésiter à biffer son nom dans une traînée de glace. Elle s’envola à côté du malade et accomplit un vol circulaire autour de lui. De ce mouvement de l’artefact, Ivan ressentit une pression insoutenable dans la tête, comme si un troupeau de chevaux la piétinait, torturant son âme.

— Une autre tentative, commenta Maria, imperturbable en le fixant trop intensément. Vous avez progressé vers la vérité, mais il manque encore un peu, ou peut-être pas ?

« Alors qui ? » songea le mortel une fois que la migraine passa. « Ce n’est pas Agrafena Alexandrovna, elle n’a vraiment aucun intérêt, puisqu’elle n’est pas l’héritière ! Ce serait un acte complètement illogique qui ne lui permettrait pas d’atteindre son but… Un proche de notre père… Le cerveau… Moi… Avec qui ai-je le plus partagé mes tourments ? Je n’ai pas soufflé mot à Agrefena Alexandrovna… Non pas elle… Moi… Non, oui… Il y a le serviteur de notre père, Pavel Smerdiakov, dont on ignore le père, avec qui j’ai partagé mes pensées… Lui, l’épileptique servile, pourrait.... Il voudrait bien s’accaparer de ses biens ! Non ! Impossible, il ressemble à une ombre… Pas assez fort… J’ai souvent discuté avec lui de mes sombres idées. Et il côtoie notre père tous les jours. Pourquoi pas lui ? Oui… Non… Je ne le sais pas ! »

Un souvenir lui revint en mémoire, le frappant de plein fouet. 


La veille de son départ pour la ville, il discutait jusqu’à tard le soir avec le serviteur de son père. Soudain, il lui annonça : 

— Je m’en vais en ville demain !

Les yeux de Pavel brillèrent d’une lueur étrange et il approuva d’un signe imperceptible de la tête.

— Merci, mon frère, chuchota le serviteur en quittant la petite pièce d’un pas léger.


« Oui ! J’ai trouvé ! »

— Pavel Smerdiakov, dit-il avec certitude.

La plume nota le nom, dévoilant son patronyme.

— Les rumeurs sont-elles vraies ? Pavel Fiodorovitch serait un fils illégitime de notre père ? Je l’ai poussé à cette action, ma langue est terrible, tout aussi meurtrière que sa main !

La plume fit briller d’une lueur rougeâtre le nom et tourna autour de l’homme dans le lit. Les draps ne le retenaient plus. Maria, imperturbable, s’exclama d’une voix puissante : 

— Vous avez trouvé ! Votre quête est terminée ! Votre curiosité est-elle satisfaite ?

— Oui… Je… Inattendu ! bredouilla-t-il. Non… J’ai découvert la vérité, non ?

Elle leva les mains vers Ivan et chanta une incantation ancienne.

— La vérité, oui ! Vous serez encore malade à cause de votre esprit. 

— Mais après ce temps de convalescence, je dois témoigner devant les juges ! 

— Pour dire votre vérité. Vérité trouvée par la force de votre esprit ! En êtes-vous certain ?

— Oui !

Un claquement de doigts de Maria fit disparaître la vitre. La fille de Baba Yaga se métamorphosa en une tourterelle. L’air devint plus léger et un doux parfum floral inconnu envahit la pièce. La créature ailée sortit par la baie vitrée par laquelle elle était entrée. Ivan remarqua que la fenêtre était fermée et que la plume était sur les draps. Un silence serein le berça. Il plongea dans les bras de Morphée, épuisé.





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(1) Aliocha est l’un des nombreux diminutifs russes pour le prénom Alexeï, ou Alexis en français. Alors que Mitia est le diminutif pour le prénom Dimitri, ou Démétrius en français, et Katia pour Katerina, ou Catherine.

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