L'Art mérite que l'on souffre

Chapitre 13 : Acte III - Scène 4

1882 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 17/06/2024 21:49

Acte III - Scène 4

« J'envie le silence... je suis condamné au bruit »


L'océan sans commencement, sans fin, déferlait inlassablement sous la proue. L'Indomptable déployait ses trois mâts majestueux et ses voiles s'étiraient de toute leur envergure sous la force du vent iodé. Accoudée au garde-corps, je savourais sa caresse glaciale qui enroulait sauvagement mes cheveux, les agitait devant mes yeux comme un étendard furieux de franges rouges. Mes pieds avaient trouvé l'équilibre sur le balancier du plancher et mon corps tout entier avait épousé le rythme du roulis incessant. 

Inspirée, je tendis une main vers les flots pour en soutirer quelques filets, ressentir du bout des doigts jusques dans ma paume la densité et la composition de l'eau. La compréhension de son essence affluait à mon esprit, aussi limpide qu'un matériau à sculpter et la magie que je lui insufflais redescendait dans sa plasticité, fusionnait dans ses mouvements pour façonner des reliefs éphémères. 

« Quelle inconvenance... »

La voix de Jhin s'était perdue dans un soupir agacé. Je me tournai vers lui et dissimulai un sourire face à sa tentative de garder une démarche distinguée malgré les oscillations du plancher.

« Tu as acheté toutes les places sur ce navire, il n'y a personne à impressionner ici... A part un vieux capitaine bourru... »

Jhin s'approcha et réajusta la fourrure blanche de ma cape hivernale.

« Et il y a moi, très chère. J'aime quand tu es élégante.

– Humm, je promets d'y accorder plus d'importance, mais avant, regarde un peu ça ! »

Tandis que Jhin, exaspéré, levait les yeux au ciel, je me penchai en avant, la poitrine plaquée au bastingage, les deux bras tendus au-dessus des flots. Je canalisai mon énergie pour tirer à la dérive un grand volume d'eau salée. Contre la gravité, elle cascada vers le haut, volta par-dessus la balustrade avant de se dissocier en quatre courbes tourbillonnantes. Malléables, elles cédèrent à ma demande, ondulèrent en colonnes, en arcs, puis s'assemblèrent en une sculpture représentant Jhin dans une posture lyrique ornée de lotus fleurissants.

Le regard stupéfait de Jhin sur mon œuvre détourna ma concentration l'espace d'une seconde et la sculpture explosa sur le coup. Une onde glacée m'arracha une aspiration dans un sursaut de panique. Face à moi, Jhin ruisselait de la tête aux pieds, le corps raidi comme un bloc sous le choc thermique. Il se terra dans un profond silence. Un silence qui en disait long.

« Je suis désolée ! »

Je m'empressai d'aspirer jusqu'à la dernière goutte infiltrée dans nos cheveux et nos vêtements, pour la raccompagner par-dessus bord. 

Jhin épousseta son manteau dans un long soupir.

« Allez, dit-il en posant sa main dans mon dos. Rentrons...

— Ça t'a plu ? Avoue...

— Tu veux dire, avant d'être aspergé ?

— Arrête ton char, je sais que ça t'a plu ! »

Jhin se tourna brusquement vers moi, me plaqua contre une haute caisse de provisions.

« Je te trouves bien audacieuse de t'adresser à moi de la sorte !

— Ca mérite une correction ?

— Tu te joues de moi ? »

Son corps s'écrasa contre le mien. Sous ses sourcils bruns froncés, ses yeux ambrés me fusillèrent et je l'imaginais, avec ce même regard, si dur, m'allonger sur les lames du plancher humide et chavirant, braquer le canon de son fusil en joue, prêt à tirer par salves de quatre, le souffle suspendu aux lèvres... Ses lèvres, j'avais envie de les goûter, de les savourer encore et de glisser ma bouche humide avec indécence le long de son cou, plus bas encore jusqu'à le sentir frémir, désarçonné, rendre les armes.

« J'ai envie de toi... murmurai-je suavement.

— Si peu poétique... »

Ma main glissa sur sa cuisse. Ses lèvres se posèrent sur les miennes, aussi ardentes que le vent était gelé. Soudain, une violente secousse bouscula le navire, et nous perdîmes l'équilibre. Je tombai lourdement sur Jhin. Mon cœur pulsa tandis que je peinais à me relever sur le sol ondulant.

« Qu'est-ce qui se passe ? paniquai-je. On a heurté un récif ? »

Jhin se releva avec aisance sur ses pieds mécaniques, il scruta le ciel qui se grisait à vue d'œil comme si une tempête se levait subitement.

« On change de cap... s'étonna-t-il. »

Il se précipita vers la poupe et je tentai vainement de lui emboîter le pas, déséquilibrée par les mouvements incessants du navire. Fatalement, Jhin me distança, je manquais d'endurance et d'agilité, et je le vis disparaître dans un voile grisâtre.

Subitement, mon corps s'enraidit. Une étreinte glaciale me saisit à la poitrine. Mes jambes se dérobèrent. Je tombai à genoux, paralysée d'effroi, dévorée aux tripes, happée dans un brouillard de pensées incohérentes.

Traitre. Peur. Mort.

Une voix sépulcrale s'était immiscée dans mon esprit. Je plaquai mes paumes sur mes oreilles. 

« Jhin ? bredouillai-je. »

Je sens ta peur. Qu'as-tu à te reprocher pour avoir si peur ?

Je plaquai mes mains plus fort. Le vrombissement de ma pulsation s'intensifia.

« Q-Qui est là ? murmurai-je d'une voix tremblante. »

Tu n'as pas l'air d'un matelot, ni même d'un capitaine. Tu portes pourtant l'odeur de la traîtrise...

L'estomac me remonta aux lèvres. La terreur m'affaissait, je me recroquevillai.  

Tu as du sang sur les mains ? Quels innocents as-tu tué ?

Ma mâchoire se crispa. Brusquement, un projectile jaillit de la brume. Par réflexe, je parai de ma main droite et déviai sa trajectoire. Le métal de mon poignet se courba aussitôt sous le choc, enraya mon articulation. Le projectile fusa dans un demi-tour, m'agrippa à la gorge et m'écrasa de tout son poids face contre terre. C'était un harpon.


Donne-moi ton nom.

« Hirose Hara. »

Mes paroles m'avaient échappées sans résistance.

Hirose Hara... oui, tu es sur ma liste !

La joue contre le parquet, je ne perçus de mon ennemi que ses bottes usées couvertes d'algues encore humides sortir de la brume pour s'avancer jusqu'à moi. Dans la panique, je tentai de me libérer de l'imposant harpon. Mais je compris aussitôt. Je compris que la moindre tentative, le moindre geste me cisaillerait la gorge. J'étais clouée au sol, et il était préférable d'y rester. Désespérée, je hurlai à pleins poumons :

« JHIN !! »

D'un geste incertain emprunt de magie, j'évacuai la brume un court instant. Un. Deux. Trois. Trois coups de feu éclatèrent et mon effroyable opposant s'éclipsa en un battement de cils. Le poids du harpon se volatilisa et j'en profitai pour me redresser à la hâte. Je me hissai sur mes pieds, relevai la tête. Sur le gaillard d'arrière, Jhin visait un ennemi désormais invisible. Au sol, ses balles demeuraient intactes. Impossible. Avait-il manqué sa cible ? La brume se reformait déjà sur tout le navire et je la repoussai obstinément, me créant un chemin jusqu'à Jhin.

Où crois-tu aller ? Les requins ont faim !

Je m'arrêtai net. Je n'avais aucune habilité au combat, pourtant la magie s'agitait en moi, impatiente, prête à en découdre. La peur m'avait abandonné et je fis volte face. Mais cet élan de courage fut de courte durée : mon adversaire se matérialisa face à moi. Le crâne nu couvert d'énormes cicatrices — ou de nécroses, — son apparence n'avait plus d'humain qu'une allure approximative, comme s'il était piégé entre la vie et la mort. Sa peau était grise, comme si elle avait été usée par le reflux, ses yeux bleus luisants de rage s'enfoncèrent en moi comme deux dagues glaciales.

La quatrième balle de Jhin fusa dans une détonation. Mais l'ennemi l'esquiva habilement, son corps se décomposa durant une fraction de seconde, à l'instant même où la balle aurait dû le toucher. Je tendis face à lui ma main gauche et usai de ma magie pour le vider de ses fluides vitaux. A ma grande surprise, ce fut comme si son corps parvenait à se matérialiser dans un mélange d'eau et de sel ; et il exerçait sur lui un contrôle infaillible que je ne pouvais surcharger. A l'instant où je réalisai que je n'aurais aucune emprise sur lui, il décocha son harpon. Je l'esquivai de justesse, mais lorsqu'il la rappela à lui, j'eus tout juste le temps de pivoter. Trop tard. Il s'accrocha violemment à ma nuque et me projeta contre le démon. Sonnée, je perçus tout juste les échos de la voix de Jhin scander mon nom.


La créature me saisit à la gorge. Sa poigne de fer m'écrasa la trachée. J'étouffai. Mon corps se cambra dans un reflexe de survie.

Mort aux traitres.

Un. Deux. Trois. Quatre. Les balles me frôlèrent mais ne parvinrent pas à occire leur cible. Les sens engorgés, je mobilisai toute ma magie par automatisme ou par désespoir. Je brûlais de l'intérieur, mes os craquèrent, chaque fibre de ma chair s'embrasa. Je m'efforçai d'appeler la marée toute entière. Et voyais trouble, je voyais double le visage effroyable et hachuré de la créature qui m'étranglait de toute sa hargne. Je voyais flou et dans le flou, le visage de Lyang dans ses derniers instants. Je voyais le visage de mon crime, le visage de la mort. Le masque du Loup — Non. Celui de l'Agneau. Sous la pression, mon corps s'embrasa et les flots lui répondirent. Le navire tangua dangereusement à tribord. Il se souleva dans un long grincement, nous déséquilibra. Un raz-de-marée nous plongea dans la pénombre. Chaque veine de mon visage me sembla sur le point d'éclater, mais je guidai péniblement, dans un effort ultime, la vague géante dans un demi-tour colossal. De toute ma puissance, et même s'il fallait que j'y passe, je propulsai la déferlante sur mon ennemi. Dans un bruit sourd, la vague se brisa sur lui et le catapulta sur l'horizon.

Je chutai en arrière en reprenant une inspiration salvatrice. Ma tête percuta violemment le plancher tandis que la brume se dissipait. Je sentis le navire flotter dans les airs un instant puis retomber dans un tremblement assourdissant. Le sol se souleva, vertical, et je roulai à pleine vitesse, embarquée comme une poupée de chiffon jusqu'à la balustrade. A bout de force, j'assistai impuissante à ma fin, prête à passer par-dessus bord. Au même instant, une main mécanique me saisit par le bras et je repartis en sens inverse. Jhin me ramena contre lui, un bras verrouillé contre ma hanche, l'autre fermement agrippé aux cordages.

« Bon sang... souffla-t-il. Quel spectacle !

— Fiches-toi de moi... couinai-je. »

Je tentai vainement de m'accrocher à lui mais toute force me déserta. Et je sombrai une fois de plus dans l'obscurité.


Le rideau tombe.

Fin de l'Acte III.


Laisser un commentaire ?