Les fantômes d’Halloween

Chapitre 5 : Le bug temporel

2179 mots, Catégorie: K+

Dernière mise à jour 29/10/2026 18:53

 Henry s’approcha du fantôme et l’examina un moment. Ce dernier, se sentant sans doute observé, abandonna son expérience pour s’intéresser à ce qui se passait autour de lui.

— Bonjour, lui dit Henry. Je suis le docteur Henry Castafolte.

Le fantôme le regarda, perplexe, avant d’ouvrir la bouche pour répondre. Mais aucun son n’en sortait.

— Quelqu’un sait lire sur les lèvres ? demanda Renard avec une pointe de sarcasme.

— Ça va pas être pratique… commenta Raph.

Le fantôme secoua la tête d’un air agacé. Il semblait avoir les mêmes difficultés qu’eux, et les mêmes frustrations. Puis il se redressa pleinement, comme s’il venait d’être frappé par un éclair de génie, et sourit. Il retroussa sa manche et leur montra son code-barres ; Henry lui rendit son sourire et fit de même. Les deux Castafolte s’étaient reconnus sans l’ombre d’un doute.

Henry fit signe au fantôme et lui désigna la porte du Terrier. L’autre acquiesça, et les deux robots prirent la direction de la sortie sans plus s’occuper des humains.

— Henry ! Où tu vas ? demanda Renard en leur courant après.

— Au labo. On pourra y faire des expériences pour comprendre ce qui se passe. Laisse-moi te dire qu’avec deux moi sur le coup, on va vite régler ce problème ! annonça le scientifique.

— Je viens aussi !

Henry haussa les épaules en guise d’assentiment. Renard pourrait toujours leur préparer du café. Et il appréciait l’avoir près de lui lorsqu’il travaillait : ça lui faisait une audience à laquelle exposer ses idées, et les commentaires de son ami étaient un puits d’inspiration sans fond — son génie ne connaissait aucune borne.


*


Ils arrivèrent au laboratoire pour y trouver une scène digne de l’apocalypse. Et l’apocalypse, ça les connaissait.

Cinq ou six versions d’Henry s’agitaient dans la pièce — qui, avec eux en plus, était bien trop petite. Avant même que le propriétaire des lieux ne finisse d’analyser la situation, Renard bondit vers un des fantômes.

— Hé, touche pas à ça ! dit-il en s’emparant de ses cartes temporelles, outré.

Le Castafolte brandissait un feutre et s’apprêtait visiblement à utiliser les précieuses cartes pour y gribouiller quelque chose. Renard le foudroya du regard.

— Ce n’est pas une si mauvaise idée, commenta Henry.

— D’écrire sur mes cartes ? ! s’offusqua le Voyageur du Temps.

— Non, bien sûr, le calma Henry. Le support n’est pas bon, mais écrire ? Il nous faut un moyen de communiquer.

Là-dessus, Henry s’empara d’une liasse de vieux papier qui traînait sous son bureau, et en distribua à tous les Castafolte. Les fantômes se saisirent immédiatement de l’outil et se mirent à écrire leurs théories.

Renard se posta un peu à l’écart pour les observer. Il pouvait regarder Henry travailler pendant des heures : ses projets, que quiconque aurait jugé irréalisables, n’étaient pour l’inventeur qu’un challenge dont le plus gros obstacle était généralement le matériel. Là, c’était la même chose — puissance huit.

Il s’attarda un peu sur les robots-fantômes. Deux d’entre eux étaient plus ou moins translucides, tandis qu’un autre n’avait ni bras ni jambes : on voyait sa tête, sa blouse dont les manches étaient retroussées, et un peu plus loin, dissociées du reste, les mains gantées et les chaussures. Un quatrième portait une barbe complète et un cinquième n’avait même pas de moustache. Celui-ci semblait être mis à l’écart par les autres Castafolte.

Une routine s’installa. Pendant qu’un groupe était occupé à trifouiller des appareils divers, un des scientifiques écrivait quelque chose sur sa feuille, puis la brandissait. Les autres analysaient l’information, échangeant des regards comme s’ils pouvaient aussi communiquer par télépathie, et démontaient la théorie du premier ; puis le ballet recommençait avec de nouvelles expériences suivies d’une nouvelle thèse. Ils avaient tous l’air passablement énervés, et Renard pouvait entendre Henry grommeler sous sa moustache.

"Projection holographique ?"

"Projection holographique avec interaction physique ?"

"Ridicule !"

"Bug des systèmes de perception ?"

"Cela suppose que seuls les Castafolte sont soumis à cette anomalie, or clairement les humains y sont également susceptibles."

Les pancartes improvisées se levaient, s’abaissaient, s’échangeaient à toute vitesse. Renard suivait tant bien que mal, comme un spectateur devant un match de tennis endiablé.

"Superposition quantique ?"

"Je ne suis pas une probabilité !"

— C’est bien trop lent ! râla Henry. Il avait l’habitude de devoir ralentir son débit lorsqu’il voulait que ses amis comprennent ses inventions, mais là il parlait à de multiples lui-mêmes, il aurait dû pouvoir s’exprimer à pleine vitesse, et il était limité par la lenteur de l’écriture !

"Hallucination collective ?"

"Lequel d’entre nous hallucine ?"

"Moi, forcément !" apparut en sept exemplaires.

"Collision temporelle ?"

"Cela implique un multivers contenant toutes les possibilités et des failles entre les différents plans."

"Ce n’est pas plus idiot que la superposition quantique."

"C’est aussi idiot que la superposition quantique !"

Les hypothèses s’enchaînaient, certaines loufoques, certaines très pointues, preuve que les scientifiques maîtrisaient leur domaine mais n’avaient toujours aucune idée de la direction dans laquelle chercher.

Renard n’était pas inquiet : huit cerveaux en ébullition qui se renvoyaient leurs idées à toute allure, ils allaient trouver. Henry disait souvent que les fausses théories faisaient partie du processus scientifique : en éliminant les mauvaises solutions, on se rapproche forcément du but.

Et ils semblaient effectivement s’en approcher : le texte sur les pancartes se voyait remplacé par des formules mathématiques, et Renard cessa de s’intéresser à leur conversation silencieuse. Il alla se faire un café et s’installa confortablement pour le siroter tout en observant son robot s’agiter avec ses alter ego.


*


— Ça y est ! Je sais comment empêcher d’autres échos de se manifester ! s’exclama soudain Henry.

— Pardon ? demanda Renard, aussi surpris par la fin brutale du silence que par la déclaration. Les échos ?

— Les échos temporels. Les fantômes si tu préfères. Donne-moi la machine, commanda Henry.

— La machine à café ? interrogea Renard, sachant pertinemment qu’il ne s’agissait pas de celle-là, mais passablement agacé par le manque d’explications de la part de son ami.

— La machine à voyager dans le temps, précisa le Castafolte en fronçant les sourcils, comme s’il avait affaire à un enfant buté.

— Pourquoi ? Quel rapport ? s’enquit Renard en décrochant la machine de son bras.

— Je dois la recalibrer. Tu vois, nous nous sommes rendu compte avec mes autres moi — des génies, si je peux me permettre l’appréciation — que les fantômes étaient en fait des échos issus d’autres lignes temporelles : des versions alternatives de nous dont les détails changent en fonction des catastrophes que tu as annulées ou pas.

— Et c’est à cause de la machine ?

— Il y a un léger déphasage dans les buffers temporels, ça génère des fuites entre des réalités alternatives voisines. Il suffit de corriger le réglage pour stopper l’apparition de nouveaux fantômes.

— Et pour les ceux qui sont déjà là ?

— Ah… hésita Henry. Pour ceux-là, c’est plus compliqué. On planche encore dessus, mais je crois qu’on n’est pas loin d’une solution.

Henry prit la machine de Renard. Munis de tournevis, lui et un autre Castafolte s’affairèrent à la recalibrer.

— Pendant que je fais ça, dit Henry en bidouillant la machine temporelle, on a préparé une liste avec mes doubles. Rends-toi utile et vois si tu peux nous dégotter du matériel.

— À tes ordres, ronchonna Renard, qui avait parfois l’impression d’être le disciple de Léonard dans la bande dessinée du même nom.


*


Renard revint au bout de deux heures, avec tout le matériel demandé dans un état à peu près exploitable — un miracle.

Les Castafolte avaient mis à profit le temps écoulé pour peaufiner leur plan : ils allaient construire un appareil semblable au portail spatio-temporel qu’Henry avait développé (par erreur) pour envoyer Raph et Stella dans le futur, mais dont le comportement serait différent : pas de déplacement spatial, pas de déplacement temporel, mais un pas de côté entre les différents plans de la réalité.

Le gros du matériel était disponible au labo : l’armature du portail, la source d’alimentation principale, les condensateurs dimensionnels. Ce qui manquait, c’était de quoi contrôler la vibration nécessaire au passage entre les réalités, et les émetteurs infrarouges qui permettraient de contrôler l’appareil à distance.

Au retour de Renard, le portail avait fière allure. Il avait été monté sur roulettes afin de pouvoir être facilement déplacé jusqu’au Terrier. Henry laissa ses alter ego le finaliser tandis que lui assemblait la télécommande.

— Et voilà, terminé ! annonça-t-il au bout de quelques minutes.

— Déjà ? s’enquit Renard. Ça a été rapide.

— Oh, tu sais, ce n’était pas très compliqué, expliqua Henry avec toute la fausse modestie qui le caractérisait. Ce n’est qu’une télécommande.

— Et ça fonctionne comment ?

— Eh bien, tu appuies sur le bouton, là, et ça envoie un ordre au portail transdimensionnel…

— Merci Henry, je sais comment fonctionne une télécommande. Plus généralement, c’est quoi le fonctionnement de tout ça ? Quel est le but du portail transmachin ?

— Transdimensionnel. À l’aide de la castazapette, tu règles la fréquence de–

— La castaquoi ?

— La castazapette. La télécommande, précisa Henry en mettant cette dernière bien en évidence. À l’aide de la castazapette donc…

— Vous vous y êtes mis à huit pour trouver ce nom pourri ?

— Je ne vois pas le problème, c’est un très bon nom, se défendit Henry, offensé. Percutant et intuitif. C’était mon idée, élabora-t-il avec un sourire fier.

— Ça manque un peu de rigueur…

— Quand on baptise ses plans « le plan à trois » ou « le plan Q », on ne donne pas de leçons, rétorqua le Castafolte.

— Oui, bon… bougonna Renard. Et donc, le portail ?

— Tu pointes la castazapette vers un fantôme, reprit Henry en énonçant le mot bien distinctement, puis tu tournes la molette jusqu’à entrer en résonance. Ensuite, tu appuies sur le bouton pour valider le réglage. Lorsque le fantôme franchit le portail, il se retrouve entièrement chez lui, plutôt que de flotter entre deux réalités.

— Et si ce n’est pas lui qui franchit le portail ?

— Alors c’est embêtant. Il faudra s’assurer que ça n’arrive pas.

— Comment on sait qu’on a trouvé la bonne fréquence ?

— Le bip devient continu.

— Le bip ?

— Laisse-moi te faire une démonstration.

Henry pointa la castazapette vers un de ses doubles, et celle-ci émit des sons intermittents. Il tourna la molette, les sons ralentirent. Il tourna dans l’autre sens, et ils accélérèrent, jusqu’à devenir un signal continu.

Un autre fantôme attira l’attention de celui qui servait de cobaye, et Henry valida le réglage. Les doubles avaient eu le temps de finir le portail, et celui-ci s’alluma : une lumière électrique tissa un voile entre les arceaux. Le cobaye salua les autres Castafolte et s’avança à travers le portail en toute confiance. Il ne réapparut pas de l’autre côté.

— Super, dit Renard, il n’est plus là. Comment être sûr qu’il est bien arrivé à destination ?

— On pourrait fabriquer une autre machine pour communiquer avec les dimensions dont on a les coordonnées. Peut-être même y voyager. Mais c’est plus compliqué, et on n’a pas le temps. Fie-toi à notre génie collectif.

— C’est pas hyper rassurant…

— De toute façon, une erreur d’aiguillage est impossible. En cas de mauvais réglage, soit il ne se passe rien, soit l’entité est pulvérisée. Et clairement, ça n’a pas été le cas.

— C’est très au point, ton truc…

— Je te signale qu’on l’a construit en deux heures, s’offusqua Henry. Fatalement, on a été un peu vite sur certains détails.

— Et il va falloir faire ça fantôme par fantôme ? s’enquit Renard, pas enchanté par l’ampleur de la tâche.

— Malheureusement, oui, confirma Henry.

— Comment va-t-on faire pour tous les trouver ? J’en ai vu jusqu’à l’autre bout de Paris !

— J’ai prévu de fabriquer un détecteur. En attendant, on apporte tout ça au Terrier, et on lance l’opération.

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