Les fantômes d’Halloween
Il se passe quoi ? questionna Renard.
— Comment veux-tu que je le sache ? rétorqua Henry.
— En tout cas, il y a vraiment de plus en plus de phénomènes étranges, dit Raph en les rejoignant.
— C’est vraiment pas toi ? s’assura Renard.
— Pourquoi je ferai ça ? s’offusqua Raph.
— Et du coup, demanda Henry en se tournant vers Renard, c’est pas non plus toi qui as mangé mon biscuit ?
— Je te l’ai dit ! se fâcha ce dernier.
— Oui, admit Henry, mais tu mens tout le temps. Et tu voles les gâteaux, aussi.
— Seulement ceux de Raph !
— C’est de la discrimination ! se plaignit le jeune homme.
— Est-ce qu’on peut revenir au problème en cours ? recadra Renard pour ne pas laisser aux autres le temps de lui trouver davantage de défauts.
Autour d’eux, les apparitions se faisaient de plus en plus concrètes. L’une d’elles était en train de boire le contenu d’une fiole. Probablement. Tout ce qu’on voyait, c’était la fiole qui semblait léviter, légèrement inclinée, et le liquide qui s’en échappait. Mais il ne tombait pas sur le sol : il s’arrêtait au bout d’une quarantaine de centimètres de chute, à environ 1m20 de haut. Et il restait là, comme prisonnier d’un récipient qu’on ne pouvait pas voir.
— C’est surréaliste, murmura Henry en observant la scène.
— Quelque chose que votre esprit scientifique ne peut pas comprendre, docteur ? le taquina Raph.
— Je trouverai l’explication ! se rebiffa le Castafolte.
— Ce sont peut-être vraiment des fantômes ? suggéra Renard.
— Ne dis pas n’importe quoi, le contra Henry, les fantômes n’existent pas !
— Les zombies non plus ça n’existe pas, fit remarquer Raph, et vous en avez plein les couloirs.
La remarque ne rassura personne.
— Et si c’était la conséquence d’une catastrophe qu’on n’a pas encore identifiée ? frissonna Renard.
— Une nouvelle catastrophe ? demanda Henry. Dans l’état où elle est, l’humanité n’a plus trop la possibilité d’en produire. C’est bien la seule bonne chose de notre époque.
— Ou une ancienne dont les effets ne se font sentir que maintenant ?
— C’est toi le spécialiste des causalités, dit Henry. Il va falloir investiguer…
— Maintenant ? s’enquit Raph. En pleine nuit, sans préparation ni aucune idée de ce qui se passe ?
— Raph a raison, dit Renard, et Henry leva un sourcil mi-surpris mi-narquois devant la remarque improbable. On n’a pas assez de recul, pas assez d’éléments. Ça ne sert à rien de chercher la cause, mais on peut essayer de glaner des informations sur l’événement lui-même.
Il jeta un œil vers sa machine à voyager dans le temps, qui faisait aussi un excellent téléporteur.
— On ne sait pas ce qu’ils sont ni comment ils sont apparus, mais temporellement, on sait qu’ils n’existaient pas il y a une heure, annonça Renard. Reste à connaître leur répartition géographique. Je vais aller faire un tour, voir si le phénomène est centré sur le Terrier ou s’il y en a ailleurs.
— Sois prudent…
— Je suis toujours prudent, Henry, répondit le Voyageur du Temps en lui lançant un clin d’œil.
— Oui, et tu reviens toujours tout esquinté. Et qui doit te soigner ensuite ? protesta le docteur.
Renard sourit sans répondre et tapota une commande sur sa machine. Il savait qu’Henry avait raison, mais, en dépit des apparences, il était prudent — raisonnablement — et Henry en était conscient aussi. Voyager dans le temps et sauver le monde comportaient des risques, et quelqu’un devait bien les prendre.
Il n’alla pas loin pour son premier contrôle — en fait, il aurait même pu y aller à pied sans mettre tellement plus longtemps : il était simplement dans les corridors menant au Terrier. Un peu plus loin, il vit un zombie. Mais celui-ci ne grognait pas. Renard l’observa quelques instants avant de remarquer qu’il pouvait voir à travers — dans la pénombre des souterrains, ce n’était pas évident.
Il se téléporta ensuite à la surface. Il faisait nuit et il fallait faire attention à où mettre les pieds dans les décombres. Tout d’abord, il ne vit rien, puis un groupe de chiens attira son attention. Il s’apprêtait à entrer une nouvelle commande sur la machine avant qu’ils ne remarquent sa présence, lorsqu’il s’aperçut que l’un d’eux portait un collier. Pas des chiens sauvages, donc. En regardant de plus près, les autres aussi avaient des colliers. Ils avaient même des laisses, qui flottaient en l’air, tenues par… rien. Des chiens fantômes.
Quelques centaines de mètres plus loin, il vit un homme gravissant un escalier en colimaçon. L’escalier, lui, brillait par son absence.
Sur les quais de Seine, il ne se passait rien d’étrange.
Sous la Tour Eiffel, deux fantômes faisaient un pique-nique. L’un d’eux buvait au goulot d’une bouteille qu’on ne voyait pas, tandis que l’autre était absorbé dans des bricolages incertains.
— C’est quand même bien tranquille pour des fantômes… remarqua-t-il.
Il poussa jusqu’à Néo-Versailles, mais là, personne n’avait rien vu de bizarre. Les fantômes semblaient concentrés sur Paris, et plus particulièrement autour du Terrier. Si peu agressifs qu’ils se soient montrés jusqu’à présent, c’était inquiétant.
*
Au Terrier, la curiosité avait remplacé le malaise initial. Les fantômes ne semblaient pas dangereux ; en fait, ils ne semblaient même pas s’intéresser à la Meute et ses invités. En dépit des instructions de Belette, qui recommandait la prudence, les enfants s’approchaient pour mieux observer.
À présent que les fantômes étaient plus substantiels, on distinguait mieux leurs traits. Certains étaient grands, d’autres paraissaient être des enfants. Tous n’étaient pas humains : on avait vu un RTI, mais aussi plusieurs rongeurs de taille tout à fait habituelle. Beaucoup d’araignées. Ce qui les distinguait de leurs contreparties ordinaires : leurs corps n’étaient pas complets, bien qu’on puisse se rendre compte aisément qu’ils utilisaient aussi leurs membres invisibles. Certains étaient translucides. D’autres n’étaient pas visibles du tout, mais interagissaient avec les objets autour d’eux.
L’un des fantômes était plongé dans une discussion animée, mais aucun son ne sortait de sa bouche. Il faisait des pauses, comme pour écouter la réponse d’un interlocuteur qui n’était pas là, puis repartait de plus belle en gesticulant. Il était un peu effrayant de par son comportement erratique, mais ne portait aucune attention aux occupants du Terrier.
Dans un coin, une théière se souleva comme par magie et versa du thé dans une tasse bien trop propre pour appartenir à la Meute.
— Je peux en avoir ? demanda un petit.
Mais la tasse se leva et se vida de son contenu en ignorant la demande.
Un chat se promenait entre les chaises. Sa queue et ses pattes étaient visibles en pointillés. Une petite fille s’approcha de lui et lui tendit un cookie. Le chat recula, se cacha derrière un pied de table, fit mine de ne pas s’occuper de la fille et de son offrande. Il huma l’air. Puis s’approcha l’air détaché, jeta un coup d’œil furtif à la fille, s’arrêta pour faire un brin de toilette. Et bondit sur le gâteau — effrayant les enfants qui regardaient — attrapa le biscuit dans sa gueule et se sauva avec.
Plus loin, un balai s’agitait tout seul, faisant voler la poussière.
— Celui-là, il est le bienvenu quand il veut ! commenta un paresseux.
Un fantôme se prit les pieds dans une chaise et s’étala à grand bruit. Il se releva, chercha autour de lui ce qui l’avait fait trébucher puis, semblant ne pas identifier la chaise, buta dedans à nouveau. Des enfants se moquèrent devant le ridicule de la situation. Un plus compatissant éloigna la chaise avant que le fantôme confus ne la percute une nouvelle fois.
— Vous croyez que ce sont des morts qui sont là pour Halloween, comme dans les histoires de Raph ? demanda quelqu’un.
— Mais non enfin, ce ne sont que des histoires ! lui répondit-on.
— C’est dommage, moi j’aurais bien aimé voir Slicky Jack…
— J’ai vu ma sœur ! affirma une fille.
— T’as pas de sœur, la reprit un sceptique.
— Elle s’est fait manger par des zombies il y a longtemps, expliqua la fille. Mais c’était elle, j’en suis sûre !
— Hé, on dirait Crapaud !
— Non, Crapaud était beaucoup plus moche, affirma quelqu’un.
— Ah oui…
Le fantôme éternua — un éternuement silencieux — et disparut.
— Loup ! C’est Loup ! cria un garçon.
La Meute entière se tourna dans la direction qu’il indiquait, mais personne d’autre ne vit leur ancien mentor.
— Waouh, tu as vu les cheveux de celle-là ? demanda un adolescent à un autre, visiblement sous le charme du fantôme d’une jolie rousse.
— Et son manteau, répondit l’autre. Il la met tellement en valeur…
— Eh ! protesta le premier. Je l’ai vu d’abord, elle est pour moi !
La rousse s’éloigna tandis que les deux garçons se chamaillaient.
— Belette ! Regarde le vieil homme là-bas, pourquoi est-ce qu’il a le même manteau que Renard ? demanda un petit.
Belette se retourna et vit un vieil homme bedonnant, revêtu d’un long manteau qui avait vu de meilleurs jours. Henry le vit aussi. Il serra la main de Belette comme pour l’ancrer dans la réalité.
— Ça ne peut pas être vraiment des fantômes, n’est-ce pas ? demanda Raph au Castafolte.
Celui-ci haussa les épaules, perturbé. De vrais fantômes, il n’y croyait pas ; mais plusieurs d’entre eux avaient été identifiés comme des revenants. S’il y avait une explication scientifique, elle lui échappait complétement.
*
Renard revint et partagea ses observations avec Henry, Raph et Belette. Les autres lui firent part des événements survenus au Terrier en son absence : la petite fille qui avait vu sa sœur, Loup, Judith, et un garçon qui avait reconnu Furet, disparu deux ans plus tôt lors d’une chasse au RTI qui avait mal tourné. Ni Belette ni Henry ne mentionnèrent avoir vu le Maître, fondateur de la Meute.
— Si ce sont des morts venus nous rendre visite pour Halloween, il faut être gentils et leur donner des gâteaux ! déclara une petite.
— Ça va pas non ? la contredit un plus grand. On les a pas invités, et puis, il y a juste assez pour nous !
— Mais Raph a dit que les gâteaux étaient pour les morts qui revenaient, pour les apaiser ? insista la petite.
— Ils m’ont l’air calmes. Je vois pas pourquoi on partagerait alors qu’on leur a pas dit de venir.
— Peut-être qu’on les a invités sans faire exprès ? Peut-être que comme on a tout préparé comme s’ils allaient venir, ils ont cru qu’ils pouvaient ?
— C’est idiot…
— Mais ils étaient jamais venus avant, t’as une meilleure explication ? le défia la petite.
— Peut-être qu’on est en train de rêver ? suggéra quelqu’un.
— Tous en même temps ? lui demanda-t-on.
— Pas forcément, élabora le premier. Si je rêve et que tu fais partie de mon rêve, tu n’as pas besoin de rêver aussi.
— Ou alors c’est les champignons ! se hasarda quelqu’un d’autre.
— Quels champignons ? Ceux des lampes ?
— Non, les champignons hallucinogènes dans les gâteaux !
— Mais on les a pas mis, Raph voulait pas !
— Et si on avait des pouvoirs magiques ? proposa une fille. On a pensé très fort qu’on voulait voir des fantômes comme dans les histoires, et ils sont apparus ! Ça explique aussi pourquoi Tortue a vu sa sœur, et pourquoi Lynx a vu Loup !
— Moi je pense très fort à mon Papa et ma Maman, et je les vois pas, pleura un petit garçon.
À bout de théories, plusieurs têtes se tournèrent vers les adultes. Et trois de ceux-ci fixaient le docteur Castafolte qui, si appréciatif qu’il fut de l’admiration que suscitait son génie, se sentit comme un gladiateur poussé dans l’arène devant son incapacité à formuler la moindre théorie sur la provenance des fantômes.
— Eh bien… commença-t-il, espérant peut-être que l’inspiration allait venir en parlant.
— Henry ? l’interrompit Renard. C’est pas toi là-bas ?
Il désignait un fantôme qui étudiait la réaction produite par le contenu d’une fiole versé sur des yeux de zombie. Un grand fantôme aux cheveux bouclés, qui portait une blouse d’un blanc douteux et arborait une fière moustache.