Les contes de l'Oie Saoule

Chapitre 56 : La ballade du Castel Assoupi - La balade des gens peureux

2365 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 08/05/2026 11:21

Le soleil déclinait, jetant des reflets de fer battu sur les eaux vives du petit gué que la charrette venait de passer dans un vacarme de bois sec. C’est alors qu’ils surgirent : une dizaine de formes grises glissant entre les roseaux avec une fluidité de cauchemar. Fier-Sabot se cabra, les naseaux frémissants, au milieu du courant qui lui battait les jarrets.

Arweneth, avec une vivacité que lui déniait ses quatre-vingt-dix hivers, se dressa sur le siège. Elle tira du fourreau son antique lame, dont l’acier forgé jeta un éclat de défi dans le soleil couchant. La dame bondit sur les galets au côté du bidet en poussant un cri de guerre, où seule sa compagne sut percevoir un écho de douleur de lumbago.

— Arrière, engeance de Carcaroth ! [1] clama la guerrière d’une voix terrible, qui fit tressaillir les fauves.

Le chef de meute se mit à gronder.

Melthril, restée sur le banc, se pencha en arrière sous la bâche du charriot, fouillant dans ses ballots en rouspétant comme une ménagère mécontente de son chenil :

— Ouh ! Les vilains loups ! Pchitt ! Ouste ! A-t-on jamais vu plus mal élevé ? Oh mais où donc l’ai-je mis ?

Face à la meute, les pieds bien ancrés sur la berge, Arweneth exécutait de grands moulinets en hurlant sus aux loups, tâchant de sa main gauche, de faire reculer le baudet, tétanisé par la terreur.

— Allez-vous-en, sales bêtes ! renchérit Melthril, rouge de colère mais fouissant toujours la tête dans les bagages. Mais quelle outrecuidance ! On n’assaille point les Dames sur les chemins, c’est là félonie ! Avez-vous donc oublié les bonnes manières enseignées par votre mère-loup ? Ah ! Les voici !

Enfin, elle ouvrit un bocal et en sortit des poignées de scrofulaire, des racines de rue et des brins d’aubépine qui avaient macéré dans l’huile rance. Elle se tourna vers la meute en brandissant sa préparation d’un air de triomphe.

Arweneth ne se trouvait plus à l’avant, semblant s’être retranchée à l’arrière du chariot ; mais la ménagère en courroux ne prit pas le temps de s’en étonner et sauta à bas. Elle se mit à jeter sa mixture au museau des bêtes avec des gestes de malédiction.

La meute l’observait – narquoise, à sa façon de horde sauvage – frêle silhouette désarmée et possédée par la fureur, tenter de les asperger de sa décoction.

Et soudain l’odeur les atteignit. Une pestilence de bouc crevé, une puanteur de putois malpropre, la suffocation d’un foin moisi et brûlé sur un lit de lisier, les frappa de plein fouet.

Melthril elle-même chancela, terrassée par l’odeur et s’agrippant au bât de Fier-Sabot, qui croyait défaillir lui aussi.

La meute se débanda dans un long hurlement de ralliement.

Melthril, écœurée par ses propres mixtures, se sentit fort satisfaite d’elle-même, malgré son esprit empâté et ses sens anesthésiés. Elle câlina Fier-Sabot et le mena vers l’avant en lançant par-dessus son épaule, avec un petit sourire de triomphe modeste à l’attention de sa commère :

— Rien ne vaut une bonne fumigation contre les vilaines bêtes malpolies !

A l’arrière, Arweneth en nage essuya sa rapière pleine de sang et la rengaina. Le chef de meute gisait sur la berge, éventré d’un coup net et précis. La guerrière était trop essoufflée pour contredire sa commère ; souriant elle aussi en-dedans, elle fut heureuse de laisser à Melthril le bénéfice de ce triomphe sur le fil : « Une victoire dans une bataille obscure n’en est pas moins noble lorsque personne n’en chante les louanges. » [2]

.oOo.

La carte avait depuis longtemps épuisé ses secrets. Depuis deux jours maintenant, nos commères s’étaient aventurées sur l’espace vierge du parchemin, semé de combes et collines aux contours incertains. Leur destination les attendait là-bas, à douze lieues au nord, selon leur estimation, mais les chemins étaient envahis de ronces et d’orties qu’elles devaient dégager. Fondrières, éboulis et troncs effondrés les avaient contraintes à faire demi-tour et trouver d’autres pistes à plusieurs reprises.

La brume ensorceleuse s’était refermée sur le vallon comme un linceul humide, changeant chaque bosquet en silhouette grimaçante. Au sommet d’un talus de grès, qui surplombait un marécage malodorant, le duo s’était arrêté, égaré et à bout de nerf. Un chêne foudroyé déployait au-dessus du charriot ses bras décharnés et mangés par les mousses.

— Je vous l’avais bien dit, Arweneth ! s’exclama Melthril en agitant sa lanterne sourde, la carte étalée sur les genoux. Nous avons déjà croisé ce vieux chêne ! Nous tournons en rond comme des hannetons dans un bocal !

— Hé bien profite-s-en pour mettre cette mappe à jour !

— Cela n’est possible et n’a de sens que s’il nous est loisible de nous orienter !

— Cette brume rend la chose impossible, j’en conviens !

— La mousse sur les arbres indique le nord, nous l’enseignons nous-mêmes aux bambins du refuge !

— Mais les mousses et moisissures couvrent l’entièreté de ces troncs, dans ce pays malade des maléfices de l’Ennemi !

— Il nous faut faire halte !

— Pas avant d’être sorties de cette impasse !

— Au moins, profitons-en pour allumer un bon feu et manger chaud !

— Nous avons fait cercle, dis-tu ! Soit ! D’après toi, cercle à droite, ou cercle à gauche ?

— Je pencherais nettement pour poing dextre.

— Par conséquent, il nous faut opter pour poing senestre dès que possible.

Ainsi fit notre duo d’aventurières : lorsque le sentier fit mine de suivre un ruisselet sur leur droite, elles engagèrent Fier-Sabot à flanc de colline, sur leur gauche, à travers genêts et bruyères.

Et cela sembla leur réussir, malgré la réticence du baudet : nos respectables vieilles dames franchirent l’escarpement pour redescendre dans un vallon plus accueillant. Un sentier grossier s’étendait devant elles, se faufilant entre les arbustes, passant de flaques grasses en dalles d’ardoise sombres.

Arweneth sourit à sa commère en lui donnant un petit coup de coude de connivence, lorsque son regard tomba sur une portion de sol meuble. Elle se figea, tétanisée sur les rênes ; Fier-Sabot le sentit et s’arrêta, frissonnant dans le vent humide.

Là, dans la boue fraiche au pied de la cariole, s’étalait une empreinte oblongue et grotesque, grande comme un pavois. Des stries de cuir piquées de verrues courraient tout du long, plongeant dans les cavités difformes creusées par les orteils, terminées par des traces de griffes grosses comme le poing.

— Oh, par Elbereth… souffla Melthril. C’est… c’est énorme. On dirait qu’un Oliphant s’en est venu du Harad pour barrir dans nos forêts ! Ce pourrait-ce être…

Un frisson parcourut son échine. Sa voix s’éteignit, incapable d’énoncer ce qu’évoquait cette trace monstrueuse. Sans un mot, elle montra du doigt la piste qui s’enfonçait dans les fourrés, alternant des empreintes à l’abominable et asymétrique gigantisme.

Un silence glacé tomba sur la lande, balayée par des lambeaux de brume. Les deux femmes se regardèrent en tremblant. Chacune lut dans le regard de l’autre la peur même qui nouait ses propres entrailles. Certes, les aventures se devaient de comporter quelque rebondissement, quelque épreuve à surmonter. Mais un grand troll des collines, fort comme douze hommes, cruel et indestructible, c’était là vraiment une fin prématurée…

Le visage gris, Arweneth dut exercer toute sa volonté pour se contraindre à réagir et déclara d’une voix étranglée :

— Il nous faut fuir. Mais par où ?

Melthril, reconnaissante envers sa compagne de les tirer du charme qui les avait maintenues silencieuses et immobiles devant cet abominable augure, lança comme un va-tout :

— Suivons les traces à rebours. La bête ne reviendra pas sur ses propres pas !

Dans le vacarme affolé de leurs cœurs qui résonnaient dans leurs poitrines comme le glas de leurs espérances, nos deux respectables mais pitoyables vieilles dames tirèrent Fier-Sabot par la bride, suivant la piste aussi vite que le pouvaient leurs jambes flageolantes et leur baudet tremblant de terreur.

Le sentier s’égarait sous une canopée de petits hêtres tourmentés, dont les racines noueuses semblaient vouloir entraver chaque pas. Dans cette pénombre verdâtre, les fourrés s'épaississaient en un lacis de ronces et d'épines noires, dans des senteurs d'humus croupi qui saisissaient la gorge. Sous ce dôme de feuilles hostiles, la majesté des anciens rois paraissait bien lointaine face à la nature sauvage et la puissance brute des créatures qui hantaient ces combes.

Le soleil déclinait sur la lande grise, plongeant les fourrés dans une noirceur huileuse. Un renard glapit au loin, comme un avertissement avant la débâcle du jour.

Notre duo, grelottant de désarroi, se hâtait avec lenteur au long du chemin, à présent large et pierreux. Soudain toute l’horreur de leur situation leur sauta au visage, au sommet d’une barre rocheuse : une demi-douzaine de pistes d’empreintes monstrueuses convergeaient vers la gorge où menait le chemin et d’où émanait une odeur de charogne.

Les vieilles dames, échevelées et blêmes comme leur linge, réalisèrent qu’elles s’étaient jetées dans la gueule même du loup !

— Le monstre est peut-être au gîte ! Ne paniquons pas ! Il faut fuir !

— Mais la nuit tombe, la bête pourra nous rattraper sans difficulté !

— Nous pourrions sacrifier notre monture, la laisser en pâture et nous échapper en portant la nourriture ?

— Vous n’y pensez pas, m’amie ? Ce serait une horrible trahison pour notre brave compagnon !

— J’en ai l’âme meurtrie, crois-le bien ! Mais il nous faut sacrifier l’accessoire pour sauver l’essentiel…

Soudain, une ombre se détacha d’un pilier d’ardoises, se dressant devant elles. Les deux femmes hurlèrent, avant de brandir leurs dagues. Une silhouette de haute taille, drapée dans un manteau de serge grise, s’avança vers elles, brandissant une grande épée.

— Cessez votre tapage et ce verbiage inepte ! Folles que vous êtes !

Les deux vieilles dames tressaillirent. La voix semblait jeune, malgré son autorité. Jamais personne n’osait leur parler sur ce ton ! Leur juste indignation leur fit retrouver une part de leur contenance :

— Qui vous rend si hardi de nous alpaguer de la sorte ?

— Taisez-vous ! Vous voulez donc servir de pitance au troll qui gîte là en bas ?

La semonce fut prononcée à voix basse, mais l’argument porta : les deux dames gardèrent closes leurs lèvres prêtes à se lancer dans une aria outragée.

L’inconnu se mit à rassembler du bois mort.

— Et maintenant vous m’aidez ! En silence ! chuchota-t-il avec insistance.

Une fois réuni un impressionnant boisseau, il demanda aux vieilles dames imprudentes de rassembler encore plus de bois, puis il descendit au fond de la gorge et alluma un feu.

Arweneth le rejoignit et l’apostropha en sourdine, indignée :

— Mais qu’est-ce que vous faites ? Vous allez nous faire repérer !

— Silence ! souffla-t-il. Je tâche de nous sauver la vie à tous !

Une fumée âcre s’éleva ; l’inconnu alimenta en bois mort et la flamme s'éclaircit.

— Mais que faites-vous ? chuchota Arweneth.

— Je trompe la bête, répondit-il sur le même ton, avec un cynisme fatigué. Nous sommes devant son vestibule. Si le troll voit cette clarté, il croira que le soleil est encore haut et restera terré dans son antre.

— Mais le monstre va bien se rendre compte que l’heure du crépuscule est passée !

— Un troll, ça ne sait pas compter ! insista l’inconnu dans un souffle exaspéré. Et de toute façon, nous n’avons pas d’autre solution ! Aidez-moi plutôt !

L’inconnu disposa encore du bois pour que le feu se maintînt dans la durée. Levant les yeux vers la cariole restée en haut de la gorge, il vit descendre Melthril, enroulée de draps qui voletaient autour d’elle.

Ébahi par un tel niveau d’innocence, il vit la vieille dame se pencher vers lui, et lui chuchoter sur le ton d’une confidence :

— Que diriez-vous d’étendre ces voiles derrière le feu ? Cela permettra d’accroître la luminosité pour tromper ce vilain troll !

Le visage de l’inconnu s’éclaira d’un sourire approbateur.

Lorsque le soleil sombra derrière l’horizon, le feu brûlait haut et fort, sa lumière amplifiée et éclaircie par une paire de draps précieux tendus derrière le foyer.

Melthril fit ses adieux à son trousseau, l’inconnu entraîna les vieilles dames, les installa dans la charrette et entraîna le baudet par la bride.

Fier-sabot, qui avait bien compris qui était devenu le patron, n’éleva aucune objection et, trop heureux de quitter ce lieu funeste pour les bidets, partit d’un trot soutenu.

.oOo.

A suivre...



NOTES

[1] Sindarin « Loup à la gueule rouge », nom du loup le plus gigantesque et le plus maléfique au 1er Âge, élevé par Morgoth le Prince des Ténèbres lui-même.

[2] J.R.R.Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, Le Retour du Roi, Chapitre 2 – Le passage de la Compagnie Grise

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