Les contes de l'Oie Saoule

Chapitre 54 : La ballade du Castel assoupi - Deux respectables vieilles dames

3346 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 27/04/2026 19:23

Cette nouvelle répond au défi "La Réparation" de mars-avril 2026, en plusieurs chapîtres.

.oOo.

D’un mouvement ample et énergique, la palette frappait le paquet de linge. D’un geste auguste et régulier, elle abattait sa besogne comme autrefois les colons de Númenor défrichaient l’Arnor à grands coups de cognée. Le lin pleurait son eau sur la margelle, à gros bouillons, sous les arcades de grès de l’antique lavoir.

A son côté, agenouillée près du bassin, Melthril pétrissait une pelote, trempait les dentelles dans une mousse de saponaires, et recommençait. Les joues rosies par l’effort, elle interpela sa commère de son habituel ton enjoué :

—    La fête du Lairemerendë [1] approche à grands pas !

Arweneth continua de battre l’étoffe avec l’autorité d’une maîtresse lingère, le regard concentré sur sa tâche.

Methril insista :

—    Cette année, c’est notre village qui va recevoir nos parents des autres refuges !

Un long moment s’étira, silence de labeur ponctué des battements puissants d’Arweneth, qui résonnaient entre la voûte du lavoir et la surface troublée des eaux. Un jet clair s’écoulait dans le bassin, jaillissant d’un lys de pierre cerclé de sept étoiles sculptées.

Melthril, les mains dans la mousse, jeta un regard en coin à sa compagne et refit une tentative :

—    J’ai bien envie de réessayer la recette de Maman…

Un surplus d’énergie s’abattit sur le linge, avec une moue appliquée d’Arweneth pour seule réponse au babillage de Melthril. Accordant un instant de répit à ses broderies savonnées, cette dernière insista :

—    Vous vous souvenez de ses bugnes au miel de lavande ?

Arweneth ne pouvait plus feindre se concentrer sur sa corvée et s’en prendre à son linge. Elle grogna :

—    C’est bien joli, toutes ces festivités ! Mais je ne vois pas bien l’intérêt d’une pavane au son du biniou, dans les relents de chèvres de la grange au père Malduin !

Melthril sourit en dedans et saisit la balle au bond :

—    Hé bien il suffira de nettoyer un peu ! …

Elle se releva vivement pour appuyer ses dires et se mit à brosser la mousse qui mangeait les sept étoiles de grès, blason de l’ancien Arnor.

—    … après tout, les fêtes servent aussi à cela : retrouver un peu de décorum ! Et puis, je me souviens d’un temps où vous n’auriez pas été la dernière à guincher un peu, avec les godelureaux de notre jeunesse !

—    Ça n’a plus rien à voir ! Il y avait de la joie, il y avait du faste… Le marbre du grand escalier reluisait des lumières des hauts candélabres. Les mesures de l’orchestre ondoyaient dans la salle de justice, tendue à nos couleurs, parfumée de sauge et jonchée de lys ! Les couples bien mis tournoyaient dans les senteurs d’oliban ! La farandole de victuailles choisies et de mets délicats rassasiait toute la maisonnée ! Les tonnelets de vins fins étaient mis en perce et les voutes de la salle basse résonnaient des chants de nos métayers ! C’était le temps léger de l’espoir et des plaisirs raffinés… Et nous voici luttant pied à pied pour la survie de notre village, cachées au fond des forêts du vieil Arnor… Non, ça n’a plus rien à voir… Et puis tu sais bien que j’ai perdu toute envie de danser…

Melthril s’en voulut d’avoir réveillé la mélancolie de sa commère, qu’elle ne contenait qu’en se livrant de toute son énergie aux travaux de leur petite communauté.

—    Notre jeunesse n’est plus et nos proches s’en sont allés trop tôt, je le sais bien, se mordit-elle les lèvres. Mais il faut bien que nos jeunes gens fassent un peu la fête ! Et qui d’autre que nous peut leur en donner le goût ?

—    Est-ce que je fais la fête, moi ? La garde sur les Hauts du Nord ne va pas se faire toute seule ! Tu oublies que j’ai le regard perçant et que je puis encore manier le glaive, au besoin, et pourfendre cette engeance qui nous chassa de nos terres !

—    C’est là mission pour nos jeunes gens ! Notre rôle est d’entretenir le savoir et le souvenir ! Et aussi par la fête, justement ! Aidons-les à entrevoir leur propre espoir, ils en ont bien besoin ! Du reste, qui montera la garde, demain, lorsque les vieilles femmes que nous sommes auront rejoint les Salles de Mandos, si la jeune génération manque à se rencontrer, à se plaire et à produire des héritiers ?

Arweneth se rembrunit et ses battements se firent moins vigoureux sur le linge roulé en boule. Le regard de l’énergique lavandière se perdit dans les reflets dansants du clapot. Oui, autrefois, elle avait aimé danser. Mais il lui manquait son cavalier d’alors. Il y a bien longtemps, le sort des armes avait été contraire à son bien-aimé, qu’elle avait perdu trop tôt. Sa palette retomba. Ce n’était plus du linge, qu’elle tenait sur la margelle d’un antique lavoir, mais plutôt le linceul de sa jeunesse dans les ruines de son peuple.

Melthril se radoucit, s’en voulant d’avoir blessé sa compagne :

—    Allons, m’amie, vous savez mieux que personne que cette vie d’abnégation secrète, que mènent ici les nôtres, doit trouver sa compensation dans l’espoir ! Ne laissons pas nos cœurs s’assombrir et donner raison aux mensonges de l’Ennemi ! Transmettons aux nôtres un but qui vaille la peine !

Le langage guerrier avait toujours eu le don d’entraîner l’ardeur d’Arweneth :

—    Tu as raison, hauts les cœurs ! Allons enseigner à nos jeunes oies blanches, comment dorer de belles bugnes pour une fête digne de ce nom !

Les deux femmes, empoignant leurs paniers de linge propre, remontèrent les marches de marbre brisé. Le sentier serpenta au flanc de la colline jusqu’au village, où voisinaient la belle maçonnerie de jadis et des fortifications de fortune. L’ombre du soir tomba sur le refuge, ces quelques foyers retranchés dans l’immensité des terres sauvages. Au loin s’élevaient les crètes des Hauts du Nord, ombres bleues se perdant dans la lueur déclinante, hérissées de crocs calcinés : les anciennes tours de guet.

.oOo.

Le cercle des enfants s’était formé sur les dalles tièdes de la petite place, à l’abri d’un chêne centenaire dont les racines soulevaient les pierres comme les doigts d’un géant. Seule rescapée, une fontaine frappée des sept étoiles glougloutait non loin. Les gamins, stylet en main, gravaient avec application sur leurs tablettes de cire, sous la houlette de nos deux grand-mères.

Arweneth se tenait debout, une baguette de frêne à la main, pointant une suite de runes tracées à la craie sur un pan de mur de la bibliothèque ou, plus précisément, la remise du père Malduin, où les villageois avaient assemblé les grimoires, rouleaux, cartes et manuscrits qu’ils avaient pu emporter dans leur exode.

—    « Iriel », courageux ! On commence par la rune « I » ! Elle ne se trace pas d’un trait tremblant. Elle doit être droite, comme l’échine d’un garde sur le rempart. Il est vaillant, il est courageux, le garde sur son rempart, n’est-ce pas ?

Un jeune garçon, le visage barbouillé de terre, leva la main :

—    Pourquoi apprendre les lettres des Rois, Dame Arweneth ? Mon père dit que les orques n’ont pas besoin de lire pour frapper.

Arweneth abaissa sa baguette. Son regard de silex fixa l'enfant.

—    Précisément, mon petit. L'Ennemi ne construit rien, il ne fait que dévorer. Ne vallons-nous pas mieux que les orcs ? Apprendre à lire les noms de nos ancêtres, c’est dresser un mur qu'aucune hache ne peut entamer. C’est une victoire dont ils ne pourront jamais rêver. La gloire ne réside pas seulement dans l’art de manier l’acier, mais dans le refus d’oublier qui nous sommes. D’ailleurs, l’écriture sert aussi à la guerre : nos pigeons ne voyagent-ils pas d’un village à l’autre, en emportant les nouvelles des manigances de l’ennemi ?

Melthril, assise sur un muret, distribuait des quartiers de pommes aux plus petits. Elle intervint avec un rire qui s'envola comme un oiseau :

—    L’écriture et la culture, mes agneaux, c'est surtout le miel de la vie. Sans ces runes si difficiles à apprendre, comment ton papa aurait-il pu écrire sa demande en mariage à ta maman, mmh ? Et je crois me souvenir que tu adores entendre raconter les victoires des rois du temps jadis ?

Elle prit sur ses genoux une petite fille dont les doigts poisseux s’aventuraient sur un parchemin jauni où s’entrelaçaient des motifs de fleurs et d'étoiles.

—    Regarde ces enluminures. Ce ne sont pas que des mots de guerre. Elles illustrent des chansons sur la mer que vous n'avez pas encore vue, sur les jardins de Lórien où les fleurs ne fanent pas. Apprendre ces lettres, c'est garder une petite lampe allumée dans votre cœur. Quand vous serez fatigués de courir dans le froid, vous vous souviendrez de ces histoires et vous aurez envie de rire, de danser, et vous pourrez recommencer le lendemain.

—    Mais si on perd les papiers ? demanda la fillette.

Melthril lui tapota doucement le front :

—    On ne perd jamais ce qu'on a gravé ici dans la joie, ma choupinette. Arweneth vous apprend à tenir le bouclier avec courage et détermination, moi je vous apprends ce qu’il y a derrière le bouclier et qui mérite d’être protégé. Et rassure-toi, je vais aussi t’apprendre à en dessiner d’autres, de ces jolies enluminures !

Arweneth hocha la tête, un éclair de fierté et de reconnaissance mêlés dans les yeux, puis tapota de nouveau le tableau de sa baguette.

—    Bien. Reprenons. « Iriel », courageux… Tracez-le avec fierté… et dans la joie !

.oOo.

Le vent du Nord glissait sur les Hauts avec une plainte de vieille harpe désaccordée. Les créneaux brisés s’évasaient comme les pétales d’une fleur pétrifiée, au sommet de la tourelle mangée par les lierres et les pousses de sureau colonisant les murs décrépis.

Arweneth se tenait droite, coiffée d’un vieux heaume de cuir et de fer. Elle ne s’appuyait pas au parapet ; elle faisait corps avec lui. Sa vieille cape de voyage, d’un gris indéfinissable, la fondait aux ombres de la ruine, vigie du vieil Arnor, immobile comme les statues de ses ancêtres qui se disloquaient dans la cour de l’édifice en ruine.

La vieille femme scrutait les landes et leurs pourpres de bruyère, puis les causses arides qui les surplombaient, piquetées du rose de sainfoin et du jaune du genêt. Le regard attentif redescendait inlassablement au long des ruisseaux dévalant les pentes dans le vert vif de la menthe et des joncs, s’attardant parfois sur un cerf solitaire brâmant dans les brumes fugaces.

Une bruine insidieuse commençait à tomber ; Arweneth ramena donc les pans d’une peau de daim sur le foyer de bois sec et de poix. Le feu d’alarme devait toujours demeurer prêt à être embrasé.

— Couvre donc la cage de Messire Aew[2], Melthril ! S’il a les plumes trempées, il ne portera aucun message au village si l’Ombre se lève au Nord.

Melthril s'exécuta, jetant une serge épaisse sur le panier du pigeon, avant de se tourner vers l’Ouest, là où les Collines du Crépuscule égayaient l'horizon de leurs cimes violacées, îlot de clarté sous les giboulées de printemps.

— Ces collines… murmura-t-elle. Je me revois, haute comme trois pommes, m’y perdant un soir d’automne. J’étais persuadée que des lutins m'offraient des baies d’argent pour me guider.

Arweneth laissa échapper un rire bref, tel un craquement de sarment :

—    Tes lutins étaient surtout les douze vassaux de notre Hir qui battaient la lande, avec leurs lances au grand complet, torches au poing ! Tout le château était en émoi, on n'entendait que le rappel des cors de chasse.

—    Vous étiez donc là avec les autres ?

—    J’en avais l’âge. Et puis surtout personne n’avait pu m’empêcher de me glisser avec les piqueurs. Tu devais avoir quatre ans et moi sept. Trois ans de plus, ça compte à ces âges-là !

—    Le château n’est plus, mais les nôtres se mobiliseraient comme autrefois, si un enfant se perdait ! Enfin, ce qui reste de notre peuple… sourit tristement Melthril, les yeux perdus dans les brumes du couchant.

—    Tu dormais dans un trou de renard, couverte de feuilles de hêtre. Et tu avais en effet des baies serrées dans tes petits poings. Oh, pas en argent, les baies ! Mon père en a pleuré de joie en nous hissant sur sa selle, moi avec toi dans les bras !

Le souvenir passa lentement, comme les brumes sur la lande.

Aux pieds de la guetteuse, Melthril avait aménagé un nid de couvertures entre deux blocs de maçonnerie effondrés, que les rôdeurs avaient consolidées en plate-forme de guet. Elle s’affairait au-dessus de son panier d’osier avec la fébrilité d’un fourrier en campagne.

—    Un peu de calme, Melthril, je t’en prie ! grogna Arweneth en s’ébrouant. Tu couvres le bruissement des bruyères, ton boucan entrave notre service !

—    Oui, da ! C’est votre estomac qui gronde plus fort que tonnerre en été, m’amie ! répliqua Melthril un peu moqueuse, tout en dénichant enfin une fiole bouchée de cire. En revanche, ce petit vin de sureau murmure des choses fort raisonnables. Et j'ai rapporté des talmouses au fromage, encore tièdes de l'âtre.

Arweneth ne détourna pas les yeux du lointain, là où l’horizon septentrional se noyait dans un anthracite menaçant. Au-delà planaient les ombres du Roi-sorcier d’Angmar, l’ennemi implacable qui avait détruit leur Royaume, chassant les paysans et contraignant les rescapés à se terrer dans des village-forteresses comme le leur.

—    Nous sommes ici pour veiller, pas pour festoyer comme couvée au printemps. L’Ombre ne prévient pas. Elle ne frappe pas à la porte pour demander si la table est mise.

—    Justement ! fit Melthril en brisant une croûte dorée qui libéra un parfum de beurre frais et d’abats mijotés aux herbes. Si l’Ennemi nous observe, qu’il sache que nous ne tremblons pas. Qu’il sente que l’Arnor a encore du goût à la vie… et des recettes de derrière les fagots !

Rajustant son châle autour de ses épaules affaissées, Melthril se leva au côté d’Arweneth et lui proposant une demi-tourte fumante :

—    Tenez, m’amie, prenez cette part. Mangez lentement, pendant que je prends la garde à mon tour.

Arweneth laissa échapper un soupir qui ressemblait à un aveu de défaite. Sa main gantée quitta son baudrier et se tendit pour recevoir la tiédeur du réconfort, sans quitter des yeux une ombre se mouvant au pied d’un cairn lointain.

—    Ils ne nous laissent plus assurer les gardes de nuit… maugréa-t-elle.

—    Il est vrai que nos yeux ne sont plus aussi vifs qu’autrefois ! Sans parler du reste…

—    Ah mais parle pour toi ! J’ai toujours mon regard d’aigle et une poigne solide !

—    Et les lorgnons que vous chaussez pour lire le Lai d’Eärendil ?

—    C’est seulement pour voir de près ! En tout cas, de ton côté, on peut dire que la langue est encore agile… Cela est bien difficile à supporter, mais le capitaine du village – un garnement à qui nous avons enseigné tant d’années – nous ménage et ne nous confie que le secteur le moins exposé…

—    Le capitaine sait ce qu’il fait, car vous futes bon professeur ! Il faudra bien que nous arrêtions un jour ! Personne ne se voit décliner, nous ne faisons pas exception ! Prenez conseil en vous-même, m’amie, et demandez-vous si vous voudriez vraiment attendre jusqu'à nous flétrir et faillir à notre tâche, impuissantes et séniles. Non, Arweneth, nous descendons des Númenóréennes et sommes dépositaires des us raffinées du temps des Rois ; à nous a été donnée non seulement une durée de vie deux fois plus longue que celle des Hommes de la Terre du Milieu, mais aussi la grâce de partir quand nous l’estimons juste et de rendre le don.[3]

Fière et droite dans sa panoplie, Arweneth trembla un peu, d’émotion contenue. La semonce de sa compagne lui rappelait leurs vœux de courage, prononcés jadis à leur majorité, leur engagement à servir le Roi et accomplir leurs devoirs sacrés. Que le royaume fût tombé n’était en rien une raison pour s’en détourner. Elle poussa un soupir, comme soulagée d’un poids qu’elle pouvait partager :

—    Pour dire la vérité, fidèle amie, je sais moi aussi qu’arrive le temps où il faudra rendre ce qui nous fut accordé… Mais je sens que notre devoir en Terre du Milieu n’est point achevé… N’avez-vous jamais le sentiment qu’il manque à nos vies un haut fait qui eût du être accompli il y a des années ?

Melthril continua de guetter les collines. Rarement la rigide Arweneth abandonnait-elle sa carapace rugueuse, pour s’ouvrir avec cette candeur et cette franchise. Melthril ne tourna point son regard vers sa compagne, de peur de briser le fragile instant d’intime connivence. Car elle aussi, depuis quelques temps, sentait sourdre une petite voix, égoïste et têtue, qui s’élevait chaque fois qu’elle se réfugiait dans l’habitude et les corvées quotidiennes. Un besoin trouble de rendre le don, avant qu’il ne fût trop tard…

.oOo.

A suivre...


NOTES

[1] Sindarin « Fête Verte », signalant le début de l’été, équivalent du Beltane celtique, à peu près.

[2] Sindarin Petit Oiseau

[3] Directement inspiré de « La geste d’Aragorn et d’Arwen », Appendice A du Seigneur des Anneaux, J.R.R. Tolkien.

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