Gambit Tome 3
Nous avons définitivement plus d’objets à ramener qu’à notre arrivée. Le tout est sur la table de la cuisine, avec la consigne de laisser le soin aux serviteurs d’apporter le tout à ma TransAm. C’est un vieux réflexe, certes, mais je nettoie au possible les traces de notre passage avant le réveil de Lucy quand on frappe à la porte.
J’ouvre sur Fang qui semble particulièrement heureuse et détendue. Elle entre avec un petit sourire qui en dit long sur son bonheur d’avoir son mentor tout près.
- Sir Lockhart m’a pressée de questions à ton sujet.
- Désolée?
- Ben non, voyons. C’est de bon jeu! Tu sais, quelqu’un d’aussi vieux et puissant que Romano, en temps normal, c’est à nous de baisser la tête. Pas à lui.
- Je l’ai compris…
- Faut que je te prévienne. Ce gars là, il ne fait pas peur juste à cause de son âge. C’est une machine de guerre moyenâgeuse et indestructible. Il n'est pas du genre à discuter. Et quand il y a quelqu'un dans son collimateur, c’est dur de le faire penser à autre chose. Là, c’est ambigu de savoir s’il voulait juste prendre “cake topper” en défaut, ou si tu l’as vraiment intéressé, mais fais attention à toi, OK?
- T’inquiètes. De toute façon, les chances que je le croise à nouveau sont minces. À moins qu’il ne décide de venir en ville dans la prochaine année…
La porte de la chambre de Lucy s’ouvre. Mon adolescente salue Fang et se dirige vers le frigo pour prendre une poche de sang. Notre amie dit à mon attention :
- Le prince te veut dans ses appartements avant ton départ. Je reste avec ta fille. Tu sais c’est où?
- … Ses appartements… Son bureau?
Fang sourit :
- Non. Ses appartements. Comme dans “là où il a son lit et ses menottes”.
Elle m’arrache un petit rire et m’explique comment me rendre en ajoutant : “C’est pas le bureau en bois, mais…”
Quelques minutes plus tard, je circule dans les ailes de l’Élysée réservées aux vampires. Aucune goule ne m’arrête, comme si tout le monde avait été averti de ma venue. Et c’est fort probablement le cas : j’ai déjà vu un jeune vampire perdu se faire malmener dans ce secteur.
Oman me salue à mon approche et ouvre la porte de la chambre pour me laisser passer. Il me glisse au passage :
- Très efficace, le staring contest d’hier. Je ne l’aurais pas tenu.
- Ne félicite pas ma stupidité trop tôt, s’il te plaît…
Quand Oman rit, c’est de tout son corps. Ses épaules sautillent joyeusement, son sourire monte à ses yeux et ça donne envie de continuer à le taquiner.
Les appartements du prince sont à l’image de son bureau : avec un plafond haut, des draperies, des toiles… Une odeur de fleurs flotte dans l’air, provenant de vases remplis et bien présentés. Personne n’est à la vue, encore. Aussi, je reste un peu dans l’entrée qui donne sur ce somptueux salon avant que Le Russe n’entre dans la pièce. Ses cheveux encore humides témoignent d’une douche récente.
Quelque chose dans son non verbal me montre qu’il semble hésiter.
- L’attention de Sir Romano vous a été acquise, la nuit dernière. commence-t-il.
- Je ne l’ai pas fait exprès.
- Et c’est ce qui est le plus beau, dans tout ceci. C’est authentique.
Il s’approche de moi : pas de parfum surfait, pas d’eau de toilette qui prend à la gorge… Juste une odeur discrète de savon.
- C’est le moment où nous devons faire le saut. Je vous ai déclaré comme étant ma future Infante devant tous.
- Ah ça oui, vous avez fait ça. Et vous m’avez prise par surprise.
- Mes excuses, j’ai improvisé. Je voulais qu’il vous sente inatteignable. Ça a fait mouche. La nouvelle se répandra sous peu jusqu’à la ville où l’actuel prince sera, sans nul doute, curieux, et pourrait tenter de vous soustraire pour me défier. En vous séduisant, ou en vous tuant. Donc, je dois officiellement marquer mon territoire.
- D’accord… À quoi pensez-vous?
Maintenant, il est si près de moi que je sentirais son souffle s’il respirait.
- S’il tente de vous séduire, il pourrait utiliser le sang pour créer un lien. Alors je dois vous lier avant lui. Cela ne l’empêchera pas d’essayer, peut-être même de réussir jusqu’à une certaine limite. Toutefois, nous pourrons ainsi gagner du temps et réagir. Cela ne fera pas de vous ma goule. Disons que vous me trouverez simplement un peu plus… sympathique.
Oh non. Mon estomac se révulse un peu à l’idée de boire son sang. Et ce, même si, depuis le début, c’est sous-entendu, que quelque chose du genre pourrait arriver. Je réalise, toutefois, que c’est ce qui le met mal à l’aise : il hésite à le faire, et ça se voit au nombre de secondes qu’il laisse en suspens et à son immobilité, comme s’il me donnait l’opportunité de m’opposer à la dernière minute.
- Ça ne vous plaît pas.
- Je ne crois pas à la loyauté arrachée, déclare-t-il. Je crois que ce genre de lien peut se retourner contre nous trop facilement.
L’image de deux adolescents anxieux me vient et me fait sourire.
- Alors, ne me l’arrachez pas. Et avant de parler de loyauté, parlons d’un lien de confiance qui s’établit, voulez-vous?
À mon tour de faire un pas vers lui. Est-ce que je rêve ou il semble devenir nerveux?
Nerveux ou pas, il y a un problème. Le genre de problème que rencontrent, justement, deux adolescents anxieux qui n’ont pas d’expérience. L’un de nous deux doit le nommer à haute-voix pour briser la glace, alors je me dévoue :
- Il va falloir m’expliquer comment faire. On doit se couper la main et mêler nos sangs, ou…
Ma dernière phrase allume quelque chose. C’est un baiser passionné qu’il m’offre, d’abord sans me toucher. Ses mains gagnent ma taille seulement lorsque les miennes se nouent derrière sa nuque.
Et dans ce baiser, un goût.
Non seulement est-ce le baiser le plus expérimenté que j’aurai eu de toute ma vie, car ici, monsieur a effectivement perfectionné son art, mais en plus, un goût exquis s’y joint. Un goût qui me rend folle de désir, qui me fait tourner la tête, qui provoque un déferlement de passion semblable à celui qui m’assaillait, autrefois, au Local avec les trois masques.
Je réalise à peine d’être soulevée et entraînée vers son lit. Je ne sais même pas à quel moment nos vêtements sont retirés. Mais ses dents dans mon cou, la douleur initiale, et la jouissance que procure sa morsure et ses caresses…
Ça, je le sens.
Et c’est parce que la bague à mon doigt pulse doucement que je demeure maîtresse de mon corps. Sinon, pauvre de lui, je ne répondais pas de mes actes.
Quand mon esprit brumeux reprend un peu connaissance, je ne sais combien de temps s’est écoulé. Je gis sur son torse maintenant dénudé tandis qu’il caresse le phénix tatoué de mon dos de sa main chaude. Mes yeux trouvent les siens. Il semble amusé.
- De tout le temps que tu as passé ici, jamais personne ne t’a mordu…
- Je ne me serais pas laissé faire.
- Ah non…
- Jamais sans mon consentement.
Il sourit et embrasse ma main. Je lui demande, avec une pensée pour Dunn et Dahlia :
- C’est comme ça que tu donnes de ton sang à tes serviteurs?
Ma question le fait rire.
- J’ai improvisé.
À mon tour, de rire.