Gambit Tome 3
C’est l’heure.
Solennellement, je revêts une robe apportée par le serviteur de Lanceford. Cette fois, j’ai insisté : ce sera en noir et doré. Ce sont mes couleurs, particulièrement lors des combats.
Lucy fait promettre à Fang de ramener une vidéo. Elle passera le temps de mon absence avec Paty. Simultanément, la psychiatre payera sa dette à ma fille, et moi, la mienne à Miss Tension.
Chanter, c’est tout à fait hors de mon champ de compétence. J’accepte que ce sera, probablement, l’un des moments les plus embarrassants de toute ma vie.
Fang termine les dernières touches de maquillage, et nous voilà à traverser le tunnel qui donne sur la route.
En roulant, elle me demande :
- Comment ça s’est passé, en intimité avec le prince?
Un sourire me gagne.
- Ah il est doué.
- Ouuuuh ah oui?
Les yeux pleins d’étoiles, elle insiste :
- Est-ce qu’il fait partie de ton harem?
- Nah. Il est d’une parfaite galanterie. Quoi que…
- Quoi que?
- Je n’aurais pas détesté qu’il ouvre la porte à ce genre de… discussion. Son bureau a l’air assez solide.
Elle éclate d’un rire à la fois merveilleux et sincère qui comble le silence pendant quelques secondes.
- Il a l’expérience des femmes. Dunn me disait que chaque nuit, il se réveille avec une demoiselle différente à ses côtés. “Pour se nourrir”, officiellement.
- Je n’en doute même pas : au charisme qu’il a…
- Ça, c’est bien vrai. Et elles ont toutes le même profil : athlétiques, longs cheveux noirs, la plupart du temps latines… Je trouve que tu te places bien dans sa palette.
- À part que je ne suis pas latine?
- C’est un détail.
Le sourire niais sur mes lèvres indique que, malgré moi, c’est plaisant de savoir que je pourrais, peut-être, lui plaire un peu sous cet aspect. Mais mes attentes à l’endroit du prince vont bien au-delà du sexe.
J’attends l’opportunité d’une revanche. Une vraie.
Lorsque nous arrivons, le bar de Miss Tension est plein à craquer.
Et la Mage jubile.
Ce soir, Fang et moi acceptons de poser avec Miss pour l’une de ses photos polaroid qui se retrouvera sur un mur plus discret, c'est-à-dire celui qui est dédié aux personnes surnaturelles de ce monde. Ce mur est dans son bureau, à l’abri des regards.
En touchant encore mes bras, la Drag Queen pousse un cri en renversant la tête :
- Là, je le sais pu si c’est pas moi qui te doit de quoi, ma belle : dire que j’ai contribué à ça, je suis toute émue! Dis-moi que tu vas revenir me voir après…
- Bien sûr!
Ma promesse ne tombe pas dans l’oreille d’une sourde.
Quand vient le temps de monter sur scène, j’ai le cœur qui bat joyeusement, et je remarque, au sol sur les planches, des symboles. Burinés à même le bois, ils me font penser aux protections qu’avait faites Erika, mais ces symboles semblent d’une autre palette, loin des lettres latines… “Pour moi, ça vaut super cher”, avait dit la Drag. C’est intéressant…
La foule est merveilleuse : ce sont clairement les gens dans la salle qui font le spectacle. Et si je ne suis pas la meilleure chanteuse de la soirée, les paroles des chansons célèbres de George Thorogood and the Destroyers et le classique “Poison” de Alice Cooper font le travail d’animation à ma place.
Fang et Miss Tension jubilent à mon retour près du bar :
- C’était magique !
- Miss, c’est quoi les symboles, sur la scène?
- Houuuuu mademoiselle a l’oeil ! C’est pour nourrir un petit truc que je m’occupe.
Une mimique étonnée me prend, alors elle ajoute :
- C’est des affaires de Mages. Je fais des choses qui demandent un coup d’énergie. Comme ta bague, par exemple. La scène, c’est un peu comme une batterie Duracell.
Ça fait du sens.
Une heure plus tard, nous devons plier bagage. Miss Tension nous fait une accolade, en nous faisant répéter la promesse de revenir la voir.
De retour à l’Élysée, nous passons la guérite et Fang et moi sommes encore sur le petit coup de joie de la soirée tandis que la TransAm emprunte le long tunnel.
Elle s’arrête de parler brusquement ; quelqu’un marche en contresens dans le tunnel. Je ralentis et une espèce de malaise s’installe sans que je puisse comprendre pourquoi. C’est Dunn, avec un regard sombre et les traits du visage durcis. À pied.
Fang murmure tout bas : “Qu’est-ce qu’il fait là?”.
Le dos droit, il me semble beaucoup plus raide que d’accoutumé quand il se pousse sur le côté. La fenêtre descendue, je m’arrête à sa hauteur.
- Ça va? Tu veux embarquer?
Il ne me répond pas. Son regard me fixe avec un intérêt nouveau qui me met mal à l’aise, venant de sa part. Ses yeux glissent vers Fang qui pousse un soupir. Devant le mutisme du serviteur, elle brise le silence :
- Désirez-vous de la compagnie?
- Non, pas ce soir. Demain, soyez prête.
Et il reprend sa marche, sans plus d’explication.
Je le regarde s’éloigner dans le rétroviseur. Fang répond à mes questions muettes :
- Quand il est comme ça, essaye même pas de lui parler.
- Ah bon?
- Oui. T’inquiètes, ça va durer un temps, pis ça va se calmer.