Gambit - Les Dossiers Interdits
Chapitre 16 : Nom de code : IL PRIMO (partie 2)
5347 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 07/11/2026 12:10
https://www.youtube.com/watch?v=JCOGejLz8q0
"Good and Evil
Good and Evil
Can't you see
We all gotta choose between Good and Evil
Eventually"
Lorsqu’elle ouvre la portière de son véhicule, Edgard s’envole avec un croassement. Aussitôt, la migraine revient en force et son équilibre menace de la quitter. Quelque chose d’humide juste sous son nez la contrarie : du sang. “Bordel… Come on… On se calme.” Elle prend un mouchoir en papier et éponge les dégâts de son mieux en prenant le temps de se calmer. Vaguement, elle a conscience que quelqu’un l’interpelle, lui demande si elle va bien ; la policière répond que oui, que c’est un malaise passager. La personne repart et elle reste donc assise dans son véhicule, les jambes à l’extérieur bien sur l’asphalte.
“Respire… se dit-elle encore. Tu y es arrivé. T’as un nom grâce au jeune, l’adresse de l’assassin grâce à Seb, le dossier complet du mec, maintenant tu te calmes, tu rentres chez toi, tu donnes tout ça à James. T’as fait du beau boulot cette nuit, agent Doyon.” En repensant au dossier envoyé par Seb, elle épluche son contenu en surface pour passer le temps sur son cellulaire, histoire d’avoir l’air de faire quelque chose pour les passants. Et puis, il faut bien donner le temps à la migraine de passer. Elle repère le nom de Rémi Côté, 58 ans, demeurant dans un quartier un peu mieux nanti sans pouvoir toutefois affirmer qu’il soit riche. Il a été travailleur social entre 1996 et 2017 dans divers organismes communautaires ou dans des écoles pour finalement occuper un poste au département de la protection de la jeunesse. Une vie entière passée à sauver autrui, semble-t-il. Et pourtant, ledit sauveur aurait battu, violé et tué au moins quatre ados. “Il a choisi les postes qui lui donnaient l’opportunité de choisir ses victimes. Une position d’autorité sur les jeunes…” Elle refuse toutefois de détailler sa propre pensée, histoire de se protéger de la rage et de l’impuissance.
Lorsque la migraine devient plus tolérable, Shelley met le contact et roule en direction de la maison de James. Toutefois, pendant le trajet, la douleur la frappe à nouveau, au point où elle évalue la possibilité de simplement s’arrêter et appeler quelqu’un pour venir la chercher. “T’es presque arrivée, fait pas ta chochotte.” Lorsqu’elle stationne la voiture, elle ouvre la portière et passe à un cheveu d’être malade. L’air frais la revigore un peu, juste assez pour lui donner l’énergie de se traîner jusqu’à la porte de la maison. Derrière elle, elle entend le croassement d’Edgard qui est de retour sur le toit de la voiture tandis qu’elle fouille son sac pour trouver ses clés.
La lumière du porche s’illumine et une infâme odeur de vieille cigarette froide la frappe de plein fouet tandis que la porte s’ouvre. La migraine fait qu’elle regarde au sol et voit des pantoufles brunes qu’elle ne reconnaît pas, dans lesquelles des pieds disparaissent, mais elle est incapable de lever adéquatement la tête. “Je peux vous aider?” fait une voix qu’elle ne connaît pas. Elle remarque que la porte d’entrée n’est pas celle de James, que le balcon non plus, qu’il y a une chaise berçante non loin et un énorme cendrier noir débordant de mégots.
Paty l’avait prévenue. Juste après qu’elle ait confiné l’un des fragments d’Ernest Larivière dans le charnier, elle avait dit : “Les moments de confusion vont s’atténuer, mais ne disparaîtront pas tout de suite. Si vous vous surmenez, si vous consommez alcool ou drogue, vous pourriez vous retrouver dans de fâcheuses conditions.” Comme cette nuit, par exemple…
- Je vous demande pardon, monsieur, j’ai une migraine qui me rend un peu confuse…
- Et vous conduisez dans cet état?
- Je sais, c’est pas terrible… Je me suis trompée de maison, c’est ça?
- Tout va bien, mademoiselle. Il fait froid ce soir : entrez donc, je vais vous appeler un taxi.
- Merci, c’est gentil.
Sans réfléchir, elle franchit le seuil de la porte, laissant derrière elle Edgard qui croasse encore. La panique menace de prendre le pas tandis qu’elle s’aperçoit qu’elle n’arrive plus à penser de façon cohérente. Toutefois, le fait d’être avec quelqu’un est rassurant et lui donne la chance de s’ancrer un peu plus dans le moment présent et d’éviter une désorganisation complète.
Le propriétaire des lieux la fait s’assoir dans l’entrée et demande d’une voix réconfortante :
- Quelle est votre adresse?
- C’est pas fameux, je m’excuse… Je n’arrive même pas à me souvenir.
- Tout va bien. Vous avez vos pièces d’identité?
- Oui… Oui.
Elle prend douloureusement son sac et fait tomber son badge en sortant son portefeuille. L’inconnu le ramasse et le lui tend :
- Vous êtes policière? demande-t-il toujours d’une voix douce.
- Communautaire, oui répondit-elle en trouvant son portefeuille. J’ai mon adresse… Mais je sais pas si elle est à jour…
- Policière communautaire, c’est drôle! On aurait presque pu travailler ensemble à une époque.
- Ah oui? C’est bien. Vous pouvez appeler le taxi s’il vous plaît?
- Oh oui. Je vais vous appeler ce taxi, agent Doyon.
La façon dont il prononce son nom éveille un peu son intérêt, mais la douleur est telle qu’elle passe par-dessus son sentiment.
- Je vais chercher mon cellulaire, attendez-moi ici.
Shelley acquiesce et réussit à appuyer sa tête contre le mur pour chercher plus de stabilité. Tout lui paraît trop fort : la lumière dans l’entrée, le son des pantoufles de l’homme sur le bois, jusqu’à sa propre respiration. Quoique la nouvelle position qu’elle vient de trouver semble lui faire du bien car son cœur se calme un peu, de même que la douleur. En régulant son souffle, malgré l’odeur omniprésente, elle réussit à ouvrir les yeux et regarde l’entrée de cette maison inconnue : une patère, un manteau d’automne, plusieurs cadres qui montrent un vieil homme et deux enfants, une croix en laiton au-dessus de la porte, des bottes de pluie et des chaussures… Elle vient de déranger un gentil monsieur au beau milieu de la nuit en se trompant de maison à cause de sa migraine parce qu’elle n’a pas pris soin d’elle…
“Pathétique, ma fille, se dit-elle. Va falloir te gérer.”
Puis, ses yeux s’accrochent sur un détail. Une carte blanche, accrochée à la patère. Le genre que portent les professionnels de la santé qui travaillent dans les hôpitaux.
Elle se lève douloureusement et s’en approche : ce monsieur travaille à l’hôpital. La photo présente un homme entre 55 et 60 ans, l’air banal. Et son nom… Un seau de glace se déverse dans son dos et ses yeux s’agrandissent lorsqu’elle lit “Rémi Côté, travailleur social”.
Sa bouche s’ouvre et un air découragé se peint sur le visage de Shelley. “J’ai pas fait ça…” Donc, elle avait décidé de venir ici d’elle-même pendant son absence? C’est encore le temps de fuir, de sortir. la porte est juste là… Mais le bruit des pantoufles se rapproche à nouveau. Cette fois, elle voit Rémi Côté qui revient vers elle, tout sourire, une arme à feu à la main dans sa direction.
- Vous avez l’air d’aller mieux, agent Doyon. Tant mieux! Ce sera plus facile pour la suite.
Shelley lève tranquillement les mains tandis qu’il lui fait signe de changer de pièce. Ensemble, ils entrent dans ce qui semble être une cuisine, quoi qu’il soit permi d’en douter vu l’état de la pièce : les murs jaunis témoignent des années de tabagisme, l’évier et les comptoirs débordent de vaisselle sale, le four présente plusieurs objets qui pourraient s’enflammer et de petites mouches virevoltent sous le néon au plafond. Un autre cendrier, débordant de mégots, est au centre de la table, entouré de journaux pêle-mêle et d’une boîte de petits gâteaux moisis.
La bonne nouvelle, c’est qu’avec l’adrénaline qui vient de monter en flèche, la policière ne sent plus du tout sa migraine. Elle s’assoit lentement à la table, sous l’ordre de Rémi, et s’applique à garder son calme tout en se rappelant comment réagir dans ce genre de situation. Elle sait quoi faire, comment le faire, désamorcer l’image de la bombe que projette Rémi Côté en ce moment, ne pas l’attiser. En faire son allié temporaire, même si chaque fibre de son être préfèrerait l’anéantir. Combien de jeunes, en tout, cet homme a-t-il violé? Massacré? Tué? Combien ont supplié de les laisser vivre en pensant à leur famille, terrorisés de la mort qui allait s’abattre sur eux? Une rage froide monte en elle : or de question de donner à cet homme ce qu’il veut. Ce genre d’individu se nourrit de la peur provoquée chez autrui : elle ne lui donnera pas la sienne. Détruire cet homme, elle le sent, lui ferait un bien immense, mais elle n’a pas le droit d’être juge, jurée et bourreau, se dit-elle.
Qui plus est, en analysant rapidement la situation, il ne sait rien d’elle, sinon qu’elle est policière. Il ne sait pas pour l’enquête qu’elle a mené, pour le fantôme de ce jeune et pour LaVerdure. Il s’est monté lui-même un scénario dans sa tête. Il va falloir retourner ce scénario contre lui-même.
Tandis qu’il fait un mouvement pour prendre place à son tour, elle demande doucement :
- Est-ce que je peux vous demander un verre d’eau, s’il vous plaît?
Sa requête surprend l’homme qui suspend son geste. Il se retourne vers l’évier en s’exclamant :
- Vous ne manquez pas de culot pour quelqu’un qui a une arme braquée sur elle.
- Sans mentir, je suis surtout déshydratée.
Rémi rit en déposant un verre sale rempli d’eau du robinet devant elle. Aussitôt, elle prend de grandes lapées et le vide presque d’un seul coup.
- Merci beaucoup.
- Pas d’quoi. C’est pas parce que vous allez mourir que vous devez souffrir.
- Vous avez décidé de mon sort?
- Allons, agent Doyon. Bien sûr que vous allez mourir. Vous croyez que j’ai marché dans votre histoire de migraine? Tant qu’à ce que la swat débarque chez moi cette nuit pour m’arrêter, je vais au moins en embarquer une avec moi.
- Vous croyez que je suis avec la swat?
- Pour quelle autre raison une policière communautaire débarquerait au beau milieu de la nuit chez moi, si c’est pas parce que vous avez enfin compris des choses à mon sujet?
- Je suis vraiment navrée de vous décevoir, monsieur Côté, mais… Si c’était le cas, je vous souligne que je porterais un gilet pare-balles.
Rémi fronce les sourcils et la regarde plus en détail, son arme encore braquée sur elle.
- Vous bluffez…
- Avec tout mon respect : ce serait plutôt à mon avantage de vous faire croire que je ne suis pas seule et vulnérable devant vous, monsieur Côté.
Le tueur éclate de rire en la regardant, mais elle garde son calme et son sérieux. Le rire de l’homme augmente et des larmes se mettent à rouler sur ses joues : il vient de comprendre qu’il a fait une énorme erreur et son découragement a surpassé son assurance. Cela dure pendant presque une minute entière avant qu’il ne s’exclame :
- C’est pas possible!
- À voir votre réaction, vous étiez certain qu’une équipe débarquait chez-vous cette nuit. Vous venez de me dire que je vais mourir, alors ça ne change rien… Pourquoi vous pensiez que j’arrivais avec la swat?
- Oh… Allons… Agent Doyon! Comme si j’allais vous livrer mes petits secrets…
- Je vais mourir, vous l’avez dit, monsieur. À moins que vous me disiez que vous allez me laisser sortir vivante?
- Ah non, désolé, agent. Ça n’arrivera pas…
- C’est ce que je me disais : vous avez menacé un agent de la paix avec une arme illégale. Peu importe ce que vous avez fait par le passé, ce qui se passe en ce moment vous nuit au point de ne pas pouvoir me laisser ressortir vivante.
L’homme garde le silence. Shelley appuie encore :
- Dites-moi, monsieur Côté. Ça vous travaille : vous avez envie d’en parler. Qu’est-ce qui fait en sorte qu’un travailleur social bien placé à l’hôpital menace un agent de police confus au beau milieu de la nuit avec une arme illégale? Pourquoi pensiez-vous que je débarquais avec la swat cette nuit?
L’homme bat des paupières rapidement et déclare d’une voix lourde et blanche, à l’image d’une confession et comme si lui-même était surpris de dire:
- J’ai… J’ai déjà… tué.
Shelley approuve d’un signe de la tête en laissant un silence souligner sa déclaration. Une vague de soulagement traverse Rémi qui prend une grande inspiration tandis que son visage se couvre de sueurs. Il avait vraiment besoin de le dire à quelqu’un, et Shelley le sait, elle vient de gagner en importance à ses yeux. Après quelques secondes, elle tend une perche :
- Vous avez tué. Dans quel contexte?
- Vous en savez déjà beaucoup trop…
- On s’en fout, monsieur Côté, je vais mourir. Vous avez besoin d’en parler à quelqu’un : ça paraît sur votre visage. Vous traînez un poids sur vos épaules que vous aimeriez partager, alors faites-le, mon ami. C'était pour défendre votre vie?
Rémi secoue négativement la tête. Il ouvre la bouche une première fois, perd ses mots, avale difficilement sa salive et déclare à voix basse :
- Pour qu’ils soient à moi…
- Qui ça, Rémi? Qui vouliez-vous posséder?
Il lève un regard étonné vers elle. Un petit rire lui échappe :
- Ces jeunes… Ceux qui se détruisent et détruisent les autres…
- De qui on parle, Rémi? Est-ce qu’ils ont des noms?
- Ils en ont tous, ne soyez pas stupide, allons. Ils ont des noms, et ils se détruisent en consommant des merdes, et ils contaminent d’autres jeunes inoffensifs et ils se multiplient ensuite, encore et encore, et il n’y a rien à faire : ce sont des coquerelles! Des punaises de lit. Des chats, plutôt. Une infestation dans nos rues. Un débalancement de notre écosystème. Mais parce qu’ils sont beaux, jeunes et qu’ils ont l’air sans défense, personne ne fait rien. On les laisse faire, et…
Shelley le laisse terminer et respecte son silence pendant un temps en acquiesçant. Ce qui la surprend, toutefois, c’est de voir les larmes qui glissent encore sur son visage. tente-t-il de s’attirer la sympathie de sa victime? Il continue :
- Et ils font plus que contaminer avec la drogue! Ils salissent tout ce qui bouge autour d’eux, et ils ont pourtant l’air si doux, si gentil… Quand on les approche, ils promettent mer et monde, ils disent qu’ils vont changer, mais c’est de la poudre aux yeux, et ils replongent à chaque fois.
- C’est dur de ne pas vouloir les aider, n’est-ce pas, Rémi?
- Oui! Oui et quand on commence à le faire, au début, ils ont l’air coopératifs, et ils font ce qu’on leur dit, exactement, mais ils finissent toujours par en revenir à ce qu’ils connaissent… Vous êtes intervenante, vous aussi, vous savez de quoi je parle, alors ils rechutent et ils salissent, et ils en font chuter d’autres aussi, et… et…
Cette fois, il sanglote. De la morve s’échappe de son nez. C’est le moment de prendre une chance : Shelley sort un mouchoir de sa poche et le lui tend. Rémi ne réfléchit pas, pose son arme sur la table et se mouche.
Et la policière ne fait rien. Elle observe avec une certaine curiosité morbide cet homme de presque soixante ans, qui se livre comme s’il n’y avait pas de lendemain. Elle évalue ses chances de réussite si elle prend l’arme pour se protéger de lui : effectivement, elle le pourrait.
Mais elle choisit de ne pas le faire. Sa colère surpasse ses valeurs intrinsèques, la poussant à haïr celui qui est assis devant elle. Gérard Robert l’a eu facile. Lui ne s’en tirera pas. Elle demande :
- J’imagine que vous en avez bavé vous aussi quand vous étiez ado. Pas vrai?
- Comme chaque intervenant…
Ce serait le moment de valider ses sentiments, de le sortir de la crise, de l’amener à se livrer lui-même à la police et de lui donner la chance de changer son histoire.
Ce serait exactement le bon moment.
- Était-ce votre mère ou votre père qui abusait de vous? pousse-t-elle encore.
- Mon grand-père… confie-t-il du bout des lèvres, les yeux dans le vide. Ma mère était trop jeune pour prendre soin de moi.
- Ça se passait la nuit, lorsque tout le monde dormait?
- Après l’école, dans sa voiture…
La policière acquiesce en pinçant les lèvres. Cette confirmation d’abus pourrait la rendre empathique à son endroit, mais elle constate plutôt que cette information lui fait l’effet inverse. Il sait ce que c’est. Il connait ces sentiments. Et pourtant, il a fait le choix de les faire vivre à d’autres enfants sous le couvert d’une punition… À ce moment, la rage lui fait légèrement trembler les mains.
- Ça me surprend que vous soyez encore debout, Rémi.
- Ouais… Vous avez raison. J’ai essayé de me tuer, déjà.
- Ah oui?
- Après le premier. Sébastien Deslauriers. Je vais m’en souvenir toute ma vie.
- Vous souffriez beaucoup, n’est-ce pas?
- Mon Dieu que je m’en suis voulu… Pas de l’avoir tué, mais d’avoir échoué à le sauver. Mais son sacrifice en a sauvé combien de dizaines d’autres?
Il tente de se disculper, constate-t-elle, de donner une raison à ce qu’il a fait, de faire d’elle son alliée, de chercher son approbation. Elle esquive et dit plutôt d’une voix douce :
- Et c’est lourd à porter, seul.
- Oui… Bordel que c’est lourd à porter… La honte…
- Je crois que votre honte est légitime, Rémi. Personne ne devrait vivre avec ce que vous avez. C’est vraiment triste.
Il lève un regard surpris vers elle :
- Que voulez-vous dire?
- Je ne dis rien. C’est vous qui allez le dire. Vous n’avez pas simplement tué ces adolescents, Rémi.
L’homme garde le silence. Shelley le pousse encore :
- Que leur avez-vous fait, Rémi?
Le silence, sale et rempli des souvenirs de l’homme, embaume la pièce. À voir son regard se perdre dans le vide, la policière s’amuserait presque :
- Vous l’avez dit tout à l’heure, je répète vos mots : “ils ont l’air si doux, si inoffensifs”.
- Je… Je ne fais pas ça… pour… pour l’attrait sexuel, vous savez?
- Vous le faites pour les dominer parce que ces jeunes ont besoin de se faire montrer la vie, n’est-ce pas? C’est ce que vous avez appris de votre grand-père, dans sa voiture, quand vous reveniez de l’école.
- C’est ça…
- Mais vous savez que la société ne le voit pas comme vous, Rémi. Si ça se sait, vous mourrez dans d’atroces souffrances.
- Si ça se sait…
- Oui. Et ça finit toujours par se savoir. La preuve : je suis là.
Dans le couloir, l’horloge sonne les douze coups de minuit. Instinctivement, la main de la policière se porte à son bracelet d’argent où est placée la puce GPS. James rentrera chez lui dans quelques minutes, trouvera la maison vide, lui enverra un texto, et, en ne recevant pas de réponse, va la géolocaliser. Quoi que cet homme fasse, il a perdu.
- J’ai des enfants… ajoute Rémi, toujours en pleurant. Un beau grand garçon de vingt-quatre ans et une fille de dix-sept ans…
- Je suis certaine qu’ils sont fiers de leur père.
- Oh oui… Mon garçon va devenir psychologue, vous savez. Ma fille a tout ce qu’il faut pour devenir ingénieur. J’ai bien fait mon travail de père…
- Vous avez bien fait votre travail avec eux, oui.
- Mon ex-femme… C’était un bon parti. Une gentille fille. Elle m’a aimé comme il le fallait, du début à la fin. C’est moi qui n’étais plus capable de faire semblant avec elle. Mais c’est une bonne personne.
- Je n’en doute pas un instant. Et je me doute que ce sera difficile pour vous, le jour où ils apprendront la vérité.
Rémi pleure de plus belle. Il se cache le visage dans ses mains et sanglote. Encore une fois, Shelley pourrait prendre le pistolet, le tenir en joug, mais elle ne bouge pas. Quelque chose bouillonne en elle depuis le début, s’insurge contre ce monstre qui se donne le droit d’évaluer la valeur d’une vie.
- Vous serez capable d’assumer, vous croyez? Lorsque votre fille sera écartée de l’école d’ingénieur? Lorsque la crédibilité de votre fils sera entachée à cause de vous? Vous saurez encaisser ça?
Pas de paroles, que des sanglots. Les sanglots d’un lâche, d’un pleutre, d’un gosse incapable d’assumer les conséquences de ses actes. Elle laisse le silence le contaminer, le laisser envisager les pires scénarios. Il l’a dit lui-même : il a déjà eu des idées suicidaires. Cette porte de sortie lui reviendra rapidement à l’esprit si ce n’est pas déjà fait.
Elle dit sur un ton doux :
- Allons, Rémi. Vous et moi, nous savons ce qui va suivre. Quelqu’un doit mourir ce soir, et vous avez la chance de faire quelque chose de bien, ce soir.
L’homme se redresse un peu et regarde la policière, les yeux remplis de douleur. Elle ajoute :
- Libérez-vous de ce fardeau.
Rémi acquiesce. Il respire un grand coup avant de prendre l’arme à feu qui n’a toujours pas bougé depuis qu’il l’a déposée. Il enlève le cran de sûreté et regarde encore la policière qui affiche un regard à la fois doux et empathique. Le visage de l’homme se décompose et sa voix s'étrangle tandis qu’il murmure à peine :
- Je suis désolé…
- Je sais, répond Shelley. C’est pour ça que ça s’arrête cette nuit, Rémi.
Il acquiesce encore en s’étranglant de ses larmes. Puis, dans un geste soudain, comme s’il arrachait un pansement, il met l’arme dans sa bouche et tire.
Elle devrait, à ce moment, être horrifiée, ou terrifiée du silence définitif qui s’abat après le coup de feu. Ou bien, au minimum de la chose, être désolée pour lui. Cependant, et c’est probablement ce qui la rendra ensuite songeuse, elle sent plutôt une chaleur réconfortante l’envahir.
—
- Il a avoué, et a nommé avoir fait plusieurs autres victimes qu’il a rencontrées tout au long de sa carrière. Je croyais avoir réussi à le raisonner pour qu’il se rende de lui-même, faire preuve de bonne foi… Dire que je venais juste chercher des témoignages…
- Tout un témoignage, déclare le jeune agent qui prend sa déposition. Et comment tu as trouvé son adresse, déjà?
- Son ancien employeur m’a donné un coup de pouce.
- OK. Man… C’est vraiment triste pour les jeunes… Un pourri de moins sur cette planète.
- Je te le fais pas dire.
La policière soupire devant son collègue qui prend sa déposition devant la maison de Rémi Côté. Un peu plus loin, elle voit le procureur passer le ruban jaune et traverser la distance qui les sépare à grandes enjambées. Le jeune agent à ses côtés la salue une dernière fois avant de s’éclipser à la vue de Maître Leblanc. Leur relation est devenue encore moins secrète qu’un secret de polichinelle…
James commence par la regarder des pieds à la tête, vérifiant d’abord son état physique. Un peu de sang sous le nez, d’accord, mais tout semble normal.
- T’es correct?
- Oui, tout est nickel.
- Ta déposition?
- Tout est fait aussi.
Un collègue plus haut gradé fait signe à la jeune femme :
- Ton rapport pour demain après-midi!
- D’ac!
Le procureur met une main autour de son épaule pour la reconduire jusqu’à sa propre voiture, chose à laquelle Shelley ne s'oppose pas. Il y a plusieurs heures, l’a-t-elle appris, qu’elle n’est plus en état de conduire.
Une fois isolé des autres, un silence de plomb tombe sur le couple. Lui parce qu’il fulmine, elle parce qu’elle cogne de sérieux clous, voire s’endort pendant quelques secondes.
L’immobilité de la voiture lui fait ouvrir les yeux et James en descend, toujours sans un mot. La jeune femme l’imite douloureusement, très légèrement nerveuse de ce qui va suivre, mais surtout épuisée.
À peine dans le portique, le procureur lui lance un regard empreint d’une certaine colère. Elle en est persuadée : ce n’est que la pointe de l’iceberg. Il se contient, en ce moment.
- Là, tu vas m’dire kessé qui s’est ENCORE passé, tabarnak.
- … À ma décharge, j’ai été laissée sans surveillance.
Sa réplique a le bon goût de surprendre son amoureux qui ouvre la bouche d’indignation :
- Fuck off… Pas une autre Campbell…
- Quoi?
- J’me comprends.
- Chéri, si tu veux des détails, on s’assoit, OK?
Le procureur souffle un grand coup en lui indiquant le salon.
- Remarque, je devrais te mettre à genou dans l’coin…
- Mais je te jure que je ne me suis pas lancé là-dedans en con.
Après s’être assise, elle raconte les travaux légers, les quatre dossiers, les similitudes entre deux cas, le nom de LaVerdure qui ressort dans les écrits.
- Faque t’es allé voir la baronne gratis comme ça…
- Huh… Oui, pourquoi?
- Elle t’a pas fait une dette?
- Bah… non… J’veux dire… C’est pratiquement une collègue de travail à ce niveau… Mais bref, j’ai commencé à avoir un peu mal à la tête à ce moment-là, mais y’avait rien de pas normal. Donc, LaVerdure m’a confirmé qu’elle ne connaissait pas juste les deux jeunes, mais bien les quatre. Alors j’ai envoyé la liste des noms de ses employés de ces années-là à Seb pour qu’il me sorte les dossiers actuels de ces intervenants pour…
- Pourquoi t’as pensé aux intervenants?
- Bah les quatre fréquentaient la maison des jeunes, c’était leur premier point commun…
Elle se lance dans le récit de ses théories, Edgard qui la rejoint, le Ouija pour voir les esprits des adolescents… À ce moment, James se passe une main sur le visage, mais la laisse poursuivre. Puis :
- Mais la migraine qui m’a mitraillé le cerveau… Je te jure, mon amour que j’avais pas l’intention d’y aller moi-même cette nuit. Je voulais te remettre ces dossiers pour ouvrir les procédures et relancer l’enquête, c’était ça mon plan. Je n’ai pas compris “pourquoi” ni “comment” je suis atterri chez monsieur Côté : j’étais complètement confuse. Je suis revenue à moi, j’étais déjà dans l’entrée de la maison et il pointait son arme à feu sur moi…
- Pis y s’est passé quoi?
- Il pensait que j’étais avec la swat team, donc j’ai juste… fait une intervention.
- Pis le gars s’est quand même gunné?
Shelley se redresse un peu sur le divan. C’est le moment où son couple sera mis à l’épreuve, se dit-elle. Mais si elle est capable de mentir à un agent de police, elle en est incapable face à James.
- J’ai fait une intervention. Mais pas pour le sauver.
- Hein?
- Je l’ai brisé. Je l’ai poussé au suicide. Je l’ai tué, mais avec ses propres mains.
Voilà, c’est dit. Et dans le silence qui règne maintenant sur eux, elle attend la réaction de son amoureux. Réaction qui reste en suspens pendant quelques secondes. Voyant qu’elle attend quelque chose, James bat un peu des paupières, comme s’il peinait à la croire. Et pourtant…
- T’es-tu correct? lui demande-t-il.
- Je… Je vais bien, je pense.
- Tant mieux, parce que ça se pourrait que tu doives recommencer.
- Ah bon?
- Ouin. Bienvenue dans le monde de la nuit, mon amour.
—-
Le même jeune officier qui avait eu l’amabilité de lui apprendre le mode de fonctionnement de l'imprimante-numérisatrice-dominatrice-robotatrice revient la trouvé, perdue dans le dédale des piles de dossiers à numériser. La policière lève le nez d’un document et sourit au café que lui amène son collègue.
- Hey voilà! Le nectar de vie de madame.
- Merci bien!
- Entendre dire que monsieur le procureur était pas content de te retrouver chez le pédo l’autre soir?
- J’aurais pas dû faire ça. C’était con de ma part.
- Oh non, t’aurais pas dû le garder pour toi toute seule. La prochaine fois, pense aux copains!
Il lui lance un clin d'œil complice avant de partir.
Shelley soupire silencieusement en jouant avec son bracelet. Si seulement ces foutus travaux légers pouvaient se terminer…