Gambit - Les Dossiers Interdits
Chapitre 15 : Nom de code : IL PRIMO (partie 1)
7305 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 31/10/2026 11:21
https://youtu.be/RJrgpLvhYmk?si=JZlr0hIEPmV2yW9r
“Dites-moi que c’est une blague.”
Shelley regarde la pile de dossiers devant elle. La policière tente de maintenir un visage digne et de feindre l’intérêt, même si sa fierté est rudement malmenée. Dix années sur le terrain, un nombre incalculable de projets mis sur papier, sur pieds et menés jusqu’au bout, encore plus d’interventions de gestion de crise, de négociations… Tout ça pour finir devant d’immenses classeurs poussiéreux pour en numériser des documents?
Le tout jeune officier à ses côtés se frotte les mains dans un signe de malaise. Ce n’est pas tous les jours qu’un nouveau policier explique à une collègue plus expérimentée ce genre de tâches nettement moins palpitantes réservées aux policiers en travaux légers. Mais la policière ne va certainement pas se démonter devant son nouveau collègue : elle a le souci de montrer l’exemple. Qui plus est, entre “numériser de vieux dossiers et être un peu utile” ou “passer des jours entiers à jouer de la guitare au cimetière et attendre le retour de James”, elle a vite fait son choix. Discrètement, elle joue quand même avec son bracelet d’argent à son poignet et tente de se concentrer sur les tâches prescrites.
D’un mouvement de tête, elle remercie le jeune homme qui brûle de lui poser la question qui tue, celle qui hante une partie du commissariat. Il se dandine un peu d’un pied à l’autre avant de demander :
- Dites, agent… Vous vous souvenez toujours pas de votre agresseur? Je veux dire : vous avez pas de souvenir de qui vous a fait ça?
Fait quoi? Qui a trucidé son esprit d’éclat d’âmes qui ne lui appartiennent pas? Shelley a un sourire douloureux en se souvenant que son amoureux et Patricia Vulin ont monté de toutes pièces un faux dossier médical alléguant qu’elle fut agressée par un inconnu et souffrait d’une commotion cérébrale :
- Il faisait noir. Je sais que c’était un homme plus grand que moi, c’est tout.
- Vous croyez qu’il vous visait parce que vous êtes policière?
- Non, je ne pense pas. J’étais en civil.
- Vous avez pensé aux Boys à Fiset? demande-t-il, un peu fébrile. Les motards criminalisés pourraient vous en vouloir?
- Compte tenu du fait que monsieur Fiset soit mort…
- Lui non, mais sa fille…
Shelley se retint de lever les yeux au ciel, se contentant de répéter le mensonge qu’elle a apprit par coeur pour éviter trop d’attention :
- Les motards criminalisés n’accepteraient jamais une femme à leur tête, premièrement. Deuxièmement, quand on m’a trouvé, il me manquait mon sac et mes cartes. Il y a eu des transactions non autorisées sur mes comptes bancaires. Donc, je crois qu’il est sage de se dire que j’étais simplement au mauvais endroit au mauvais moment. Vous pouvez marcher tranquillement dans les rues sans avoir peur de vous faire assommer parce que vous êtes policier, agent Baillargeon, ne vous inquiétez pas.
- Je ne disais pas ça pour ça, agent Doyon. Mais vous savez, tout le monde est sur les nerfs : jamais les rues n’ont été aussi tranquilles, et d’un seul coup, vous vous faites agresser gratuitement? Nous avons tous pensé qu’il s’agissait d’un avertissement au début.
- Mon agression est arrivée en septembre 2021. Nous sommes en janvier 2023. D’autres policiers ont-ils été attaqués dans les rues, depuis?
- Non-madame.
- Alors vous avez votre réponse. Maintenant, si vous voulez bien, j’ai des dossiers à classer.
Le jeune policier acquiesce et repart sans plus de réponses tandis que Shelley ouvre le premier classeur.
Sortir le dossier, valider les numéros du dossier, lire le dossier sommairement, vérifier les noms des agents sur le dossier, numériser le dossier, faire la nomenclature du dossier dans la banque de données virtuelle, détruire le dossier, recommencer.
Quelle platitude.
Si, au tout début, la frustration et l’amertume l’étouffent, les tâches deviennent toutefois graduellement automatiques. Elle va même jusqu’à imaginer une méthodologie macabre pour faciliter le travail à la chaîne en faisant des piles selon les sujets des dossiers et dès que l’une arrive au compte de dix, elle les détruit : les vols dans une, les agressions dans l’autre, les fraudes, les meurtres, les viols… Tristement, elle constate que la pile représentant les agressions sexuelles est bien mince comparativement au vol. Elle songe qu’il est vraiment révoltant qu’il y ait plus de gens qui rapportent les vols de vélos que de femmes qui dénoncent leurs agresseurs. D’un autre côté, ils sont plusieurs acteurs qui tentent de faire changer cette situation, et les féminicides passent de moins en moins inaperçus. Elle en est à monter mentalement un plan d’intervention communautaire à ce sujet lorsqu’un détail attire son œil sur un dossier qui allait se retrouver dans la pile des meurtres non élucidés. Celui qu’elle tient dans ses mains, elle est persuadée de l’avoir numérisé il y a quelques minutes : un adolescent de quinze ans, Sébastien Deslauriers.
Encore un effet des éclats qu’elle a retiré avec Paty? Serait-elle dans l’une de ces espèces de boucles créées par son esprit, comme celle qui lui a fait refaire cinq fois les protections du cimetière? Sans doute… Il lui arrive encore de faire certaines tâches à répétition, mais elle s’en aperçoit, maintenant. De là la stratégie de briser sa routine et d’amener son cerveau à s’adapter à de la nouveauté progressivement. Or, le profil de ce Sébastien Deslauriers, elle le connaît, elle en est certaine. Mieux vaut en avoir le cœur net, donc elle étale la pile des dossiers concernant les morts par overdose et les regarde avec plus d’attention.
Et non, il ne s’agit pas d’une boucle cognitive : de tous les dossiers, elle en ressort quatre avec presque exactement le même profil : Sébastien Deslauriers, quinze ans, jeune revendeur pour les Boys de “Le Flot” Fiset, décédé en juin 1997. Puis Luc Bisson, seize ans, jeune revendeur dans la même lignée, mort en mars 1998. Jean-François Desmarais, quinze ans, revendeur, 1998. Cédric Barras, même chose, 1999. Y en a-t-il d’autres? Le préjugé social veut que ce soit “normal” que ça arrive, qu’un jeune qui consomme finisse par en décéder, mais la réalité est toute autre surtout chez les vendeurs de groupes criminalisés. Ce n’est pas à leur avantage que leur vendeurs tombent comme des mouches ; ça attire l’attention.
Elle regarde l’heure et constate que son temps de travail se termine sous peu : pas le temps d’éplucher ces dossiers ici. Mais ça tombe bien : tout est numérisé, et ces dossiers devraient être détruits. Personne ne remarquera leur absence si elle les prend avec elle pour les lire plus attentivement.
En se rendant à sa voiture, elle se dit qu’il serait “normal” que ces jeunes puissent avoir été exécutés s’ils ont tenté de voler l’argent des ventes de “Le Flot” Fiset : cet enfoiré n’avait pas de limites. Peut-être que la tête des Boys avait un copain policier qui passe ce genre d’enquête sous silence? Ça s’est déjà vu, surtout au début des années 90.
D’ailleurs, ce connard, exécuté par une religieuse il y a quelques années, a-t-il laissé un fantôme derrière lui? Un frisson de dégoût traverse la policière à cette idée. Qu’il aille en enfer, cet abruti. Et si vraiment sa fille, comme le disait LaVerdure au mariage de Barbara, a réformé les Boys pour, ironiquement, en remettre la responsabilité à une vampire, tant mieux. D’ailleurs, il faudrait bien établir un pont de communication avec cette nouvelle… Comment dire… Responsable?
Lorsqu’elle pourra véritablement reprendre son poste, ce sera dans ses priorités. En attendant, elle doit encore se remettre sur pied.
Conduire n’est pas un problème, du moins selon l’évaluation de la Dre Vulin. Mais il arrive encore, de temps en temps, que James la retrouve au cimetière en train d’effectuer des rituels en italien sur le charnier tandis qu’il l’attend à une heure précise à la maison. Pour elle, à ce moment-là, son comportement a une suite logique : ce qui est dans le charnier doit y rester verrouillé, et chaque nouvelle protection veillera à garder le lieu sécuritaire. La problématique, c’est que les idées de protections lui arrivent au beau milieu de la nuit tandis qu’elle dort, fleurissent dans la journée, court-circuitant sa volonté ou ce qu’elle a à faire. Elle ne le fait pas exprès. Si elle résiste trop à ces moments d’égarements et qu’elle lutte pour ne pas y céder, alors une migraine intense s’empare d’elle, lui provoquant des visions de halos et des sautes d’humeurs magistrales.
Pauvre James…
Quoique la situation va de mieux en mieux. Il est même arrivé qu’elle passe tout un mois sans ce genre d’événement. Ces moments de balades imprévues s’espacent graduellement ou deviennent de plus en plus organisés : elle pense à mettre souliers ou bottes, elle s’habille, elle parle, mais elle n’est jamais tout à fait consciente, perdue dans ses pensées.
Ce soir, James travaille au palais de justice et ne rentrera probablement que vers minuit. La maison du procureur semble bien grande et vide à la policière qui se demande si elle pourra, un jour, se remettre à vivre seule. Peut-être un jour… Mais en attendant, James la rend bien à l’aise chez lui, et même s’ils n’ont pas nécessairement décidé en grande pompe de vivre ensemble, la vie a très bien fait les choses. Et bon sang qu’elle l’aime. De la pointe des cheveux au bout des ongles d’orteil, de ses élans de tendresse à ses sautes d’humeur. S’il est une problématique, c’est ce sentiment de culpabilité qu’elle ressent lorsqu’elle réalise à quel point elle est devenue un poids pour cet homme. Il ne le dira jamais, puisqu’il a trop de classe pour ça, mais les traits tirés de don amoureux parlent pour lui.
Elle stationne son véhicule et entre dans la maison silencieuse. Brutus lui manque terriblement. En songeant au malinois, elle se souvient de la rencontre avec Crit, l’un des amis de James, et de l’idée d’aller voir ses petits-fils… Elle envoie un message à Candide : “Allo! Dis donc, de mémoire, Crit avait parlé d’aller voir les bébés de Brutus : ils sont probablement pu bébés aujourd’hui, mais tu penses que ce serait faisable?” Quelques secondes plus tard, tandis qu’elle pose les dossiers des jeunes sur la table, Candide lui répond : “OMG GURL, YEAH! J’organise ça!”
Un sourire échappe à la policière tandis qu’elle reprend son enquête sur les jeunes victimes. Les rapports d’autopsie lui donnent la nausée : traces de ligotages, agressions sexuelles, cuir chevelu arraché pour ceux qui avaient les cheveux plus longs, tous sont morts d’overdose. Les corps étaient retrouvés çà et là : l’un dans une benne à ordure, l’autre sous un viaduc, un autre dans une décharge… “Ça en dit long sur ce que pensait le ou les agresseurs à leur propos…” se dit-elle. L’un a été porté disparu par sa famille, les trois autres étaient des enfants du système. Tous des garçons. Un nom revient dans deux dossiers : celui de LaVerdure qui a été interrogée, puisque deux ados fréquentaient son centre pour les jeunes. “Ah bah effectivement, elle n’a pas pris une ride depuis…”
En se passant une main sur le visage, elle soupire. Peu, voir pas de témoignages… Elle pourrait écrire un rapport et envoyer le tout à la brigade des stups ou celle des homicides. Ou tenter de le garder bec et griffe au communautaire puisque ces dossiers concernent les jeunes? Nah, ça échouerait : son équipe ne verse pas dans les meurtres. Une idée la frappe et elle envoie un message à sa sœur : “Yo, peux-tu me donner le numéro de LaVerdure?”. Quelques minutes plus tard, tandis qu’elle réchauffe le dîner de la veille, elle reçoit l’information avec un émoji de cœur vert. Alors elle texte à LaVerdure : “Allo, c’est Shelley Doyon! Je me demandais si tu avais une minute ou deux pour qu’on se voie : je suis sur une vieille histoire.”
Voilà, c’est lancé dans l’univers. Elle termine son repas, s’étire et décide de ne pas passer la soirée enfermée. Le mois de septembre est doux et amène une brise fraîche qui fait du bien. Comme elle se rend près du fleuve pour prendre l’air dans la zone touristique, une notification lui annonce la réponse de LaVerdure : “Ouais, je suis en centre, si tu veux venir.” Shelley change donc sa trajectoire et se dirige vers la maison des jeunes.
L’endroit n’a presque pas changé avec les années : table de billard, jeux vidéos, bibliothèque, radio... Parfois, lorsqu’ils ont des activités, les jeunes et les intervenants remballent le tout et sortent des tables pliantes pour organiser des soupers-spaghetti ou des cuisines communautaires. Vampire ou pas, baronne ou pas, LaVerdure tient ce lieu à bout de bras depuis des années, et tant que ce refuge existe, il y aura une porte de sortie ouverte pour les jeunes de la rue.
Quelques ados adressent à la policière en civile un signe de la tête. Certains préfèrent sortir sans demander leurs restes, d’autres se ferment carrément. Mais personne ne crie, personne ne râle… Elle les salue en retour et passe directement au bureau de la punk.
La porte en bois grande ouverte semble avoir vécu des jours meilleurs : un coup l’a clairement traversée, et ça semble assez récent puisqu’il se trouve des éclats au sol. À l’intérieur, la vampire se passe une main sur le visage, visiblement agacée. Sans s’imposer, Shelley ramasse quelques copeaux pour les mettre dans une poubelle non loin.
- Ça va? Demande-t-elle la blonde.
- Ouais, ça roule. Ça roule. Dis, t’as pas un filet pour un jeune qui vient d’avoir dix-huit ans et qu’y a nulle part où aller?
- Ouaip : il a besoin pour ce soir?
- Nah, ce soir, il va s’calmer un peu. Mais si tu peux parler avec un intervenant pour qu’il l’intercepte demain matin…
- Pas de problème. Barbie se cherche un nouveau plongeur, s’il veut du travail.
- Putain, j’avais pas pensé…
Quelques secondes de silence passent entre les deux femmes avant que la vampire ne dise en riant :
- J’te dirais bien d’fermer la porte, mais…
- T’inquiète, c’est pas confidentiel. Du moins, je pense pas. Je suis venue te voir pour te parler de cold cases. Si je te dis “Sébastien Deslauriers, 1997, et Jean-François Desmarais, 1998”, ça te dit quelque chose?
- T’as des photos?
Shelley sort les deux portraits de son sac à dos. La punk les regarde et hoche la tête :
- Ouais, j’me souviens de ces deux-là. J’ai essayé d’les t’nir loin de ce connard de Paul Fiset, mais l’argent… Le renom…
- Tu crois que c’est lui qui les a tués?
- Quoi d’autre?
- Et ces deux-là…
Encore deux autres portraits. LaVerdure fronce les sourcils :
- Mais qu’est-ce tu m’fais là…
- Ces deux jeunes sont décédés de la même façon que les deux premiers, dans les mêmes années, et ont des histoires de vie très semblables. Et ça, ce sont ceux que j’ai repérés aujourd’hui : je n’ai pas investigué à savoir s’il y en a eu d’autres depuis 1999.
- J’te confirme que oui : y’a des jeunes qui sont disparus et que j’ai signalés, mais jamais autant que ces deux années-là. Mais ces deux-là, j’étais certaine qu’ils avaient juste passé à autre chose… Ils vendaient aussi pour “Le Flot”?
- Ouais.
- Merde…
- Et je pense pas que ce soit “Le Flot” qui les a tués.
La punk fronce les sourcils et reste silencieuse. La policière explique :
- Les Boys, quand ils tuent un de leur revendeur, c’est d’une balle dans la tête. Et ils les exposent dans des lieux publics pour bien montrer ce que ça coûte, de les trahir.
- OK…
- Ces enfants sont morts d’overdose. Et les corps ont été laissés dans des lieux insignifiants. Je te passe les détails scabreux.
- Attends… Tu crois qu’ce serait un tueur en série?
- Je vais même plus loin, LaVerdure. Qui étaient tes intervenants à l’époque?
- QUOI? NON, MAIS QU’EST-CE QUE T’INSINUES, BORDEL!!!
Même si elle s’attendait à une réaction virulente, Shelley se sent rapetisser devant la baronne qui ne se prive pas de monter le ton. La rage dans son regard en dit long sur sa façon de penser.
- PUTAIN, T’ARRIVES ICI POUR ME FAIRE UN INTERROGATOIRE EN MODE SOLO INDIANA JONES POUR ME DIRE QUE J’AURAIS EMBAUCHÉ UN TUEUR D’ENFANTS?
- C’est pas ce que je dis, dit Shelley en levant les mains pour inciter au calme. Je dis que quatre jeunes qui fréquentaient ton centre ont été battus, violés, drogués, laissés dans des ordures, et que c’est cette maison pour les jeunes qui est leur point commun.
- POURQUOI TU M’ACCUSES PAS, TANT QU’À Y ÊTRE?
- Parce que si ça avait été toi la coupable, tu aurais changé de parcours depuis pour ne pas te faire prendre. Ça ne tient pas la route.
Cette démonstration de logique froide provoque deux réactions chez la vampire : de l’étonnement et de l’amertume. Déstabilisée de la réponse de la policière, sans doute parce qu’elle s’attendait que le fait qu’elle soit une vampire l’accuse directement, elle baisse le ton et déclare :
- Mes intervenants, agent Doyon, ils sont mes seules putains d’alliés dans ce chaos de procédures gouvernementales.
- Oui, et les policiers sont censés protéger et servir, ça ne nous empêche pas d’avoir des pommes pourries. Chaque métier a ses poids morts. Et tu m’excuseras, mais intervenants, médecins, religieux, j’en ai rien à faire en cas de meurtre. Je ne mène pas une enquête officielle, ce soir : je t’en parle avant qu’un autre policier remarque les similitudes et que l’enquête ne te mette la pression.
Cette déclaration aide à tempérer un peu plus la rage de la punk momentanément. La vampire lance un regard en direction de la porte ouverte et trouée qui donne sur la grande salle : quelques ados tendent désormais l’oreille. Après quelques secondes, elle soupire :
- Putain qu’tu fais un beau couple avec Leblanc…
- Je vais le prendre comme un compliment.
La vampire soupire et rit. Il n’y a toujours pas de joie, dans ce rire. Seulement de l’amertume et beaucoup de colère.
Elle se lève et se rapproche d’un classeur qu’elle ouvre dans un geste brusque. tandis qu’elle fouille les dossiers, elle demande dans une ultime tentative de conversation plus légère :
- Et puis, comment ça se passe, le retour au travail?
- Palpitant. J’ai trouvé ces similitudes en numérisant de vieux dossiers poussiéreux en travaux légers.
- Toi, en travaux légers? Qu’est-ce t’as fait…
- J’ai été agressée par un Spectre.
- C’était pas il y a deux ans?
- Oui. Et je viens de commencer les travaux légers.
LaVerdure lève la tête vers Shelley. Son attitude change et s'adoucit considérablement.
- Putain… fait-elle. C’était à ce point?
- À ce point, oui.
- Ton chevalier servant est venu me demander la permission de laisser passer Paty Vulin… Est-ce que ça t’a aidé un peu?
- C’est grâce à elle si je suis devant toi, ce soir.
La policière lui fait un discret signe de la tête en guise de remerciement auquel la baronne répond avant de se remettre à fouiller.
- Voilà. Pendant ces deux années-là, j’ai eu ces cinq employés.
- Cinq seulement?
- M’en parle pas : ça a descendu à trois en l’an 2000, puis un entre 2007 et et 2013. Depuis, on roule à quatre intervenants. Notre bon gouvernement et ses coupures…
- Mais t’es pas… baronne?
Shelley prononce ce mot presque en le murmurant, ce qui fait éclater de rire LaVerdure qui lui tend les dossiers :
- C’est qu’un putain d’titre pour fermer des gueules. On s’en fout. Mais qui t’a dit ça?
- Bah… Tu sais… Monsieur Étienne Blanchard n’avait plus rien à perdre, et depuis… J’écoute quand James et les autres parlent.
- Ça a du sens. Tu sais que je devrais pas te laisser libre comme ça dans la nature avec ce genre de renseignement?
- Je suis pas libre dans la nature : je suis l’amoureuse de James Leblanc et la patiente de Patricia Vulin.
- T’as encore un cœur qui bat et des poumons qui respirent, ma belle.
- Pour le moment, rétorque la policière qui ricane gentiment en regardant les dossiers. Mais il y a un corbeau qui me dit que je vais mourir jeune…
- T’aurais pas préféré mourir vieille dans une maison entourée de gens qui te pleurent?
- Hell, no…
La réponse très franche de la jeune femme fait rire la vampire. Shelley regarde les photos des individus tour à tour avant de numériser ces dossiers avec son cellulaire.
- OK, je vais tenter de trouver leurs fantômes.
- De trouver les quoi de où?
- Trouver les fantômes des victimes. Eux vont pouvoir identifier leur agresseur.
- Allons donc… Toi, agent Doyon, tu vois les fantômes?
- Pas d’amblé, mais j’en suis capable. Si c’est l’une de ces quatre personnes, nous le saurons.
- Attends… Et tu vas faire quoi ensuite?
La question surprend Shelley :
- La nouille sympathique, et faire avouer le meurtrier. Quoi d’autre?
- S’il n’est plus en ville, tu y as pensé? Et si c’est un mec haut placé du gouvernement? Shelley, tu te mets en danger…
- LaVerdure, je serai pas capable de dormir sur mes deux oreilles si je me dis qu’un tueur en série agit librement et que j’aurais pas tout fait pour l’arrêter. Et je me dis que toi non plus.
- Je dis pas le contraire. Mais tu devrais pas te lancer là-dedans de cette façon : rapporte l’information à tes supérieurs, joue pas avec ton métier…
- Fais-moi confiance, je sais ce que je fais. Tu sauras me le redire, et si je me trompe, je reviendrai te dire moi-même que tu avais raison. D'accord?
La punk lève les yeux au ciel.
- Tête brûlée, va… Aller : fous le camp.
- Merci pour le coup de pouce.
- Dis donc : si jamais vraiment c’est un des ex-employés… Tu vas me t’nir au courant, pas vrai?
La question se pose. SI vraiment le coupable de ces quatre meurtres est l’un de ses anciens intervenants… Shelley hoche lourdement la tête avant de sortir du bureau.
En repassant devant les jeunes, cette fois, certains la regardent avec une certaine admiration, probablement parce qu’elle ne semble pas être dans tous ses états après s’être fait gueuler dessus de la sorte. Une fois à l’extérieur, l’air frais lui fait un bien immense. Elle redresse la tête vers les étoiles tandis qu’une migraine entreprend de lui mitrailler lentement les tympans.
Quelque chose roule sous son pied. Immédiatement, son cœur s’emballe et une sueur froide l’étreint. “Pas maintenant, s’il te plait, pas maintenant…” Elle ouvre son blouson pour laisser passer l’air froid et s’accroupit, se concentrant sur sa respiration qu’elle tente de calmer tout en pinçant la peau de sa main gauche avec force. “Reste réveiller… Respire, reste réveiller…”
Le phénomène menace son équilibre, plus aucun son ne lui parvient et, après quelques secondes, les symptômes se calment lentement. Quoique la migraine s’est confortablement installée sous toute sa boîte crânienne et lui donne la nausée. Ces symptômes lui arrivent encore de temps à autre, toujours lorsqu’elle se pousse à agir malgré la fatigue. Paty lui avait dit à ce sujet : “C’est désagréable, mais vois ceci comme un garde-fou. Lorsque ces étourdissements te prennent, c’est que tu es trop loin dans l’épuisement. Respecte-toi et repose-toi.”
Se reposer? Tandis que le meurtrier de quatre adolescents est encore libre d’agir? Sans savoir s’il a d’autres victimes inconnues dont les corps n’ont pas été retrouvés? Si c'est un tueur en série, il a dû élargir son territoire de chasse pour éviter de se faire prendre, avec les années… Pas question de s’arrêter tout de suite. Mais la migraine lui vrille les tympans et lui fait réaliser qu’elle n’est peut-être pas en état de mener à bien cette enquête ce soir. “OK, OK… D’accord. Disons que je vais juste… Aller sur les lieux où les corps ont été trouvés et voir si l’un des jeunes est encore sur place.”
Elle passe cet accord avec elle-même et décide de prendre une boisson énergisante pour se donner une chance. La migraine se calme un peu, sa menace planant quand même encore au-dessus de la policière. Obstinée, elle indique les adresses où les corps des adolescents furent retrouvés à son GPS, tout en vérifiant que son sac contenant le Ouija et les chandelles est bien sur la banquette arrière. Puis, une idée la frappe de plein fouet ; une fois dans sa voiture, elle compose un numéro.
Après quelques sonneries, au moment où elle se dit qu’il ne décrochera pas, la voix de Seb se fait entendre :
- Je vous ai déjà dit que cette porte était fermée!
- Seb, attendez, s’il vous plaît, je ne vous appelle pas pour des raisons surnaturelles, ne raccrochez pas!
Un silence suit sa supplique. Shelley continue :
- Je sais que vous ne m’appréciez pas, Seb, mais j’ai besoin de vous. Il se pourrait que des vies soient en jeu…
- Comme à chaque jour.
- Oui, mais là c’est différent. Je cherche un potentiel tueur en série pédophile.
Encore un silence. La policière sent qu’elle a touché quelque chose, alors elle poursuit :
- Quatre jeunes ont officiellement été retrouvés morts en 1997 et 1998, tous avec le même modus operandi. J’ai cinq suspects potentiels, mais les dossiers datent des mêmes années. J’ai juste besoin des adresses et numéros de téléphone de ces suspects. S’il vous plait…
Toujours pas de réponse. Elle ajoute :
- James n’en saura rien, vous avez ma parole.
- Qu’est-ce qui vous dit que votre suspect serait dans ces cinq noms?
- Ils ont tous travaillé au même endroit en tant qu’intervenants auprès des jeunes.
Un soupir bruyant retentit à l’autre bout de la ligne.
- Envoyez ce que vous avez de ces profils au compte Admin sur hunter.net, je vais voir ce que je peux faire.
- Génial! Merci Se…
La ligne se coupe. Shelley fait ce qu’il lui a demandé puis roule vers le premier lieu marqué, soit le lieu où fut retrouvé le corps de Cédric Barras.
La policière se présente donc au quartier de classe moyenne-basse, sans grands commerces, dont les rues sont éclairées de lampadaires fatigués. En regardant les photos figurant dans le dossier, elle stationne son véhicule tout près du lieu et s’assoit sur la banquette arrière en s’assurant de ne pas être vue ou surveillée. Constatant qu’il n’y a pas un chat, elle galère un peu à placer les chandelles et sursaute lorsqu’un message déclenche une notification bruyante : les dossiers et adresses des cinq suspects viennent de lui être envoyés. Un sourire la prend et le bruit de quelque chose qui cogne contre le plafond de sa voiture lui serre le coeur.
Elle en sort avec précaution, prête à y trouver un chat ou un rat, mais le croassement la fait jurer :
- Tabouère, Edgard! T’as failli me faire faire une crise cardiaque…
Le corbeau croasse et tape encore de son bec sur la carrosserie du véhicule.
- Non, mais arrête!
Le piaf s’arrête et penche la tête de côté tandis qu’elle reprend place sur la banquette arrière, adressant un nouveau regard autour. Cette fois, une bande de badauds un peu bruyants rient aux éclats un peu plus loin. Fort heureusement, ils ne viennent pas dans sa direction.
- OK, je me dépêche, qu’on ne se fasse pas prendre.
Elle allume les chandelles et pose les mains sur la goutte. Une grande inspiration l’aide à se concentrer et elle pose la question à haute voix : “Esprit, es-tu là?”
Le silence lui répond. Elle regarde autour pendant quelques secondes, s’attendant à voir un adolescent dans un piteux état lui apparaître. Plutôt, elle aperçoit une femme dont une robe de chambre brûlée semble avoir fondu sur son corps dénudé. Les orbites ne contiennent pas d’yeux, et ses lèvres sont fendues sur les côtés. L’inconnue titube en se retenant contre le mur de la bâtisse.
Paniquée, et n’écoutant que son sens du devoir de venir en aide, Shelley sort de la voiture en trombe et se dirige vers elle :
- Madame?
- Aidez-moi… Le feu…
Quel feu? La policière s’arrête en réalisant que la femme vient de passer au travers une bicyclette posée tout près et cadenassée.
Cette femme est un esprit… Ça fonctionne : elle voit les esprits en dehors du cimetière. Mais cette dame n’est pas le fantôme qu’elle cherche. Qui plus est, quelque chose lui donne la chair de poule. Pour une raison obscure, à ce moment, Shelley est persuadée que cette femme, d’une façon ou d’une autre, lui fera du mal si elle s’en approche. “C’est totalement irrationnel… tente-t-elle de se raisonner.” Pourtant, son instinct la pousse à reprendre le volant là, maintenant, tout de suite.
Comme s’il lisait dans ses pensées, Edgard s’envole au moment où Shelley met le contact. Elle entend encore, derrière elle, la femme crier pour de l’aide. Une part d’elle-même culpabilise de ne rien faire, l’autre se dit qu’elle saura bien comment lui venir en aide un jour. Mais pas ce soir. Ce soir, son objectif est tout autre.
Chemin faisant, elle croise des gens de toutes sortes lors du trajet : des gens qui marchent avec leur chien tout à fait banalement, puis un homme qui se promènent avec une corde au cou et qui les invective peu glorieusement, un vieillard vindicatif en chemise d’hôpital, l’abdomen couvert de sang… “Ça fait encore effet… Je vois encore les esprits” constate-t-elle.
Elle arrive enfin au second lieu, dans le quartier le plus vulnérable de la ville, là où règnent les revendeurs dans les rues, où s’abritent les gens sans domicile fixe dans les immeubles désaffectés, où il se murmure que des choses inhumaines se produisent à l’abri des regards, comme une secte qui tente de s’implanter, mangée par un vampire. Les graffitis “ACAB” l’attendent fermement et lui rappellent la dure réalité de ces gens.
Une fois stationnée dans une ruelle plus discrète, elle se demande si elle doit utiliser à nouveau le Ouija quand elle aperçoit un adolescent tout près. Il regarde dans la direction de la piquerie en se grattant la tête et elle pourrait croire, a priori, qu’il s’agit d’une personne banale, mais lorsqu’il se retourne vers elle, elle constate les traces de vomissure sur son chandail et son teint beaucoup trop pâle. De plus, sans être une grande pratiquante de la mode, elle remarque que les vêtements de l’ado semblent avoir été tendance il y a plusieurs années.
Edgard se pose à nouveau sur le toit de la voiture et croasse un coup quand le jeune tourne un regard vers la policière. Il fronce les sourcils, regarde autour de lui comme s’il vérifiait quelque chose tandis que Shelley l’interpelle :
- Bonsoir! Je suis l’agent Shelley Doyon.
- Vous… me… voyez?
- Oui, je vous vois.
- C’est pour ça que vos yeux sont bleus comme ça?
La policière s’étonne à son tour :
- J’imagine? Je suis à la recherche du fantôme d’un adolescent qui s’appelle Jean-François Desmarais…
- C’est moi, ça! Vous me voulez quoi? Ça y est, vous avez trouvé mon meurtrier?
- Pas encore, Jean-François. Mais j’y travaille vraiment fort, et je vais avoir besoin de votre aide.
L’adolescent s’emporte presque immédiatement :
- Quoi? J’suis mort, câlisse! Qu’est-ce que vous voulez que j’fasse de plus?
- Vous pourriez me dire qui vous a fait ça, par exemple? demande Shelley en tentant de canaliser la colère de l’esprit.
- J’me souviens pu de son nom. J’me d’mande si j’l’ai su….
- Le temps ne vous aide pas, c’est sûr… Mais j’ai vraiment besoin de votre aide. Peut-être que si je vous le montre?
Jean-François se tempère un peu et finit par acquiescer. Shelley sort son cellulaire et présente les photos des employés de LaVerdure. L’adolescent regarde d’abord distraitement, visiblement confus, puis mentionne l’un des hommes brusquement, presque pris de panique :
- Fuck, c’est lui!
- Vous en êtes sûr? Rémi Côté?
- J’vous jure! J’oublierai pas son visage. Ni ses mains. Surtout ses mains…
Compatissante, elle voit l’esprit devenir bouleversé tandis que des larmes argentées glissent le long de ses joues.
- Vous savez, j’voulais juste être cool. Je voulais juste… J’sais pas… Exister. Avoir un nom. C’gras-là, y’avait l’air de quelqu’un que je pouvais croire. Je m’suis fait avoir. Là, j’existe pu…
- Non, ça, c’est faux, dit la policière en rangeant son cellulaire. Vous existez. Pour moi, vous existez, Jean-François.
- Parce que j’suis qu’une victime…
- Parce que vous étiez un ado qui méritait d’avoir sa chance. Et cet homme vous en a privé.
L’esprit vacille un peu. Les larmes roulent encore sur son visage et son regard fuit celui de celle qui le voit.
- Vous allez faire quoi avec?
- L’arrêter, répond simplement l’agent.
- Et le punir?
Comment expliquer à cet ado que le système correctionnel du pays n’est pas punitif? Qu’il vise à la réinsertion sociale? Que cet homme risque de passer quelques années en prison avant de ressortir et… Elle refuse d’aller plus loin dans son cheminement de pensées : elle n’est pas payée pour remettre en question le système qu’elle représente. Mais ce jeune, surtout dans cet état, a besoin d’entendre qu’une forme de justice sera appliquée. Alors elle répond :
- Il sera arrêté et envoyé en prison.
- Il ne viendra pas ici, pas vrai? Il va pas recommencer? Pas sur moi… s’il vous plaît.
Cette fois-ci, la policière comprend la peur du jeune.
- Non, ça je peux vous le promettre. Peu importe ce qui se passe, je peux vous assurer que vous êtes loin de cet individu.
- Mais s’il meurt…
- Jean-François, je vous garantis que cet homme ne vous approchera plus.
L’adolescent hoche la tête.
- Merci de votre collaboration. Je dois partir…
- Dites, ma mère est là-dedans… Elle est complètement camée. Vous pouvez pas… Je sais pas, l’obliger à sortir de là pour plus qu’elle se drogue?
La policière s’arrête dans son mouvement et tourne un regard vers la piquerie. Elle ne peut absolument pas obliger quelqu’un à recevoir des soins, mais… Cet ado en a tellement bavé.
- Je vais faire mon possible, mais il faut respecter sa volonté. Vous pouvez me la montrer?
Edgard croasse et se pose sur l’épaule de la policière qui marche d’un pas déterminé vers la bâtisse où un homme est couché près de la porte d’entrée. Dans les vapes, c’est à peine s’il la remarque. Le fantôme de Jean-François la suit, les yeux brillants d’espoir et d’émotions qu’un fils ne devrait pas avoir à entretenir. Car aucun enfant ne devrait jamais s’inquiéter de la sorte pour son parent, songe-t-elle.
Une fois entré, les intervenants débordés de demandes ne la regardent même pas, occupés à répondre aux sollicitations ou à donner de l’information. Quelques néons font un bruit désagréable lorsqu’ils ne sont pas hors d’usage, laissant constater nombre de graffitis et de déchets au sol. Une odeur d’urine et de vomit embaume l’air ambiant, couvrant celle du café froid renversé ou de la vieille cigarette. L’adolescent lui fait signe de le suivre, et elle se retrouve devant une chambre dont la porte est arrachée. Assise sur une civière, une femme rongée par la vie, aux traits creusés et présentant une absence d’hygiène totale, lève un regard étonné vers elle.
- Fuck off… T’as pas un corbeau sur l’épaule…
Jean-François, débordant de tristesse, déclare :
- Elle s’appelle Irène Marcotte.
Shelley acquiesce tristement et s’approche de la femme :
- Salut Irène.
- Tu veux quoi… T’as un corbeau sur l’épaule…
- C’est mieux qu’une banane dans l’oreille, non?
La diversion fonctionne et la femme éclate de rire.
- Y’a quelqu’un qui a un message pour toi, Irène.
- Fuck that shit… Dis-y que j’va l’payer quand j’vais être sortie…
- Non, pas ton vendeur. Ton fils, Irène.
Cette fois, le regard de la mère change et se remplit de larmes. Elle réplique sèchement :
- Mon gars… Y’est mort…
- Il est juste derrière toi. Jean-François est avec nous, Irène.
Le silence assourdit la petite pièce d’à peine deux mètres carrés. Bouleversée, la femme laisse les larmes glisser sur ses joues tandis qu’elle s’insurge :
- T’as pas l’droit d’me dire des affaires de même…
- Dites-lui que je m’ennuie de mon cheval brun, intervient le jeune. Elle va comprendre.
Shelley acquiesce et répète :
- Jean-François dit qu’il s’ennuie de son cheval brun.
Cette fois, elle éclate en de violents sanglots. Elle se met les mains sur la tête, comme dans une vaine tentative de se protéger, avant de se retourner vers le vide derrière elle :
- Mon bébé… Où t’es, mon bébé…
- Il te voit, Irène. Il est juste là. Et il est inquiet pour toi. Ça lui fait de la peine de te voir dans cet état.
- Quoi? Mais non, je vais bien, j’ai juste besoin de… Il me voit tout le temps?
- Il te suit et veille sur toi du mieux qu’il peut. Mais ta santé, il n’y a que toi pour décider quoi en faire. Maintenant, tu sais que ton fils te voit. Ce que tu feras à l’avenir t’appartient, Irène.
Éplorée, la mère tremble de tristesse en tentant de toucher le vide sous le regard désespéré de Jean-François qui tente de la prendre dans ses bras en passant au travers. Shelley annonce, plus à l’esprit qu’à celle qui est secouée de violents sanglots :
- Je dois partir. Mais je vais garder un oeil.
- Je veux pas qu’elle soit triste… dit Jean-François.
- Elle l’était déjà avant que je ne lui parle. Elle ne se donnait juste pas le droit de montrer à quel point. Maintenant, il n’en tient qu’à elle de se remettre debout. Parfois, tenter de garder son équilibre, comme elle l’a fait, ça fait juste empirer la situation. Il faut se permettre de tomber pour de vrai pour pouvoir se relever. Même après trente ans de deuil.
Sur ce, elle le salue d’un signe de la tête avant de sortir de la pièce. En passant devant un homme aux pupilles beaucoup trop dilatées, ce dernier éclate de rire en regardant le corbeau, mais elle ne s’arrête pas. Juste avant de sortir, elle lance à un intervenant :
- Irène Marcotte est en crise dans la petite chambre. Allez la voir.
- Hein?
L’intervenant lève un regard étonné et va pour poser plus de questions, mais déjà, Shelley est sortie.