Le commencement
Chapitre 14: Un terrible constat.
Je ne peux pas nier ma responsabilité dans cette affaire… Ça me ronge, là, juste sous la cage thoracique, comme une lame plantée trop profondément pour qu’on l’arrache. Nous avons perdu, au cours de ce sauvetage, pas moins de cinq Blocards… Cinq visages. Cinq voix. Cinq silhouettes que je revois encore se débattre, disparaître, hurler, ou simplement cesser d’exister dans un claquement brutal… Antoine, Kay, Louis, Peter et surtout … Tony… Des amis… Des garçons courageux… Que je n'ai pas su protéger…
Cette pensée me coupe le souffle. Elle me poursuit, me lacère. Et comme si ce n’était pas suffisant, j’ai perdu la clé… La seule chose qui nous aurait permis de sortir de là sans avoir à défier la zone noire une seconde fois. Elle aurait pu nous sauver. J’aurais pu nous sauver. Mais non… Je l’ai laissée tomber. Je l’ai perdue. Et ce simple geste, cette erreur, résonne en moi comme une condamnation. En plus, nous ressortons tous blessés… traumatisés… La créature… Ce monstre horrible. Sanguinaire… Je sens encore son poids sur ma poitrine, la violence de son attaque, l’eau qui se referme autour de moi… Je me sens brisé... Et je sais que je ne pourrai jamais faire comme si de rien n’était…
Quand on est revenus au Bloc dans cet état… j’ai vu leurs visages se figer. Alby, Gally, tous les autres. Des yeux écarquillés, des mâchoires serrées, une stupeur lourde comme un coup de massue. On devait ressembler à des fantômes échappés d’un cauchemar, trempés, couverts de sang qui n’est pas forcément le nôtre, hagards, vidés. Je m’attendais à des cris, à un jugement, à des insultes. J’aurais même accepté le Gnouf si Alby me l’avait balancé au visage. Mais… non… Il nous a simplement regardés, longuement, avec une gravité qui dépasse la colère. Et il a dit d’aller nous doucher. De nous faire soigner…
Alors on est là, maintenant, dans l’infirmerie, sous la lumière tremblante des lampes à huile. Et le silence… mon dieu, ce silence. Un silence de mort, épais, qui colle à la peau comme l’eau croupie qu’on vient de laver. Je suis assis sur un lit bancal, mes jambes tremblantes, Chuck serré contre moi. Sa petite tête se pose sur mon épaule. Il ne dit rien. Il ne bouge presque pas. Son souffle est chaud mais irrégulier, comme s’il retenait des sanglots qui n’arrivent même plus à sortir. Je pose une main dans son dos, machinalement, sans avoir la force de lui dire que ça va aller. Parce que je n’en sais rien…
Minho est le premier à se faire soigner. Jeff nettoie l’énorme entaille qui lui barre tout le dos. Je vois Minho se crisper, ses muscles jouer sous sa peau, son dos se tend, se soulève, redescend. Mais il serre les dents sans un mot. Une force brute, presque inhumaine. Le baume que Jeff applique diffuse une odeur mentholée, piquante, qui flotte dans la pièce et me brûle les narines.
Newt, lui, est juste à côté. Et je ne vois plus que lui. Il est assis sur le bord d’un lit, la cuisse ouverte par ce foutu piège qui nous a arraché un ami... Clint recoud la plaie lentement, minutieusement. Chaque fois que l’aiguille perce sa peau, Newt tressaille, ses doigts se crispent sur le drap, le tissu se froisse sous sa poigne. Ses jambes… si fines, si pâles… tremblent malgré lui. Ses mollets se contractent, ses orteils se recroquevillent... Son souffle se coupe parfois, comme un hoquet silencieux de douleur. Et moi… Je suis planté là, à le regarder souffrir, sans pouvoir bouger. Sans savoir quoi dire. J’ai envie d’aller vers lui, de poser ma main sur son bras, de lui murmurer quelque chose, n’importe quoi, pour qu’il sache que je suis là. Mais je n’ai plus de mots. Plus rien. Je suis vide… Comme si tout ce que j’avais à donner était resté là-bas, dans la zone noire, englouti…
Autour de nous, Frypan, Winston, Ben, Zart se soignent eux-mêmes. Par automatisme. Par réflexe de survie. Ils tamponnent leurs coupures, bandent des contusions, nettoient du sang qui n’a plus de couleur. Personne ne parle. Même leurs respirations semblent étouffées. Steve, lui… Il manque à l’appel. Je le vois par la fenêtre, dehors, assis près du feu. Immobile. Fixant les flammes sans les voir. Le visage creusé, les épaules effondrées. Il a perdu l’amour de sa vie. Et cette simple pensée me frappe en plein cœur, me cloue.
J’essaie d’imaginer ce qu’il ressent… mais c’est impossible. Et alors une image me transperce, violente : Pour moi… ce serait comme perdre Newt… Mon regard retourne aussitôt vers lui. Comme un réflexe. Comme une chaîne invisible qui m’y ramène encore, encore… Je ne le lâche pas des yeux. Sa peau, son souffle, sa douleur… Sa présence. Je ne peux pas ne pas le regarder… Et puis soudain, une peur atroce me traverse : Peut-être qu’il me déteste. Peut-être qu’il m’en veut. Peut-être que tous m’en veulent. J’ai perdu des vies. J’ai perdu la clé. J’ai tout gâché. Je les ai déçus. Je l’ai déçu, lui… Cette pensée me donne la nausée. Ma gorge se serre, mon ventre se tord. J’ai envie de disparaître. Et en même temps… J’ai juste envie qu’il lève les yeux vers moi. Qu’il me regarde. Qu’il ne m’abandonne pas…
Jeff termine enfin de soigner Minho. Je vois mon ami se détendre un peu, même si ses épaules restent crispées par la douleur. Sa peau luisante d’humidité et de baume cicatrisant reflète la lumière tremblante de l’infirmerie. Il ne remet pas sa chemise tout de suite ; Il laisse son dos respirer, souffler profondément… Puis il se retourne vers Newt. Son regard, d’habitude si vif, si provocateur, se voile d’une inquiétude brute. Minho ne dit rien, il n’a jamais eu besoin de mots pour parler à ceux qu’il aime. Mais cette fois, son silence est lourd, chargé, presque fragile. Je sens Jeff s’approcher de moi, me tirant hors de mes pensées.
- Viens Thomas, dit-il d’une voix basse, je vais te soigner le bras maintenant.
Je baisse les yeux vers ma blessure. La peau est ouverte, déchirée, encore rouge de sang frais malgré l’eau de la douche. Mais je secoue la tête.
- Occupe-toi des autres avant…
Ma voix est rauque, presque inaudible. Chuck lève alors la tête de mon épaule, ses yeux immenses, encore brillants de larmes séchées.
- Mais… c’est toi qui es le plus blessé après Minho et Newt, murmure-t-il. Tu dois passer.
Frypan, qui bande son avant-bras avec une sorte de nonchalance triste, relève les yeux vers moi et acquiesce. Un petit sourire, doux, fatigué, mais sincèrement chaleureux, s’étire sur ses lèvres.
- Ouais, dit-il doucement. Laisse-toi faire, Thomas.
Je n’ai plus de force pour protester. Plus d’énergie à offrir à ma culpabilité. Alors j’acquiesce simplement, dans un souffle. Minho se lève quand j’approche. Il se redresse lentement, glissant ses pieds au sol. Et quand je suis à sa hauteur, il plonge son regard dans le mien. Un regard solide. Stable. Le genre de regard qui te ramasse quand tu t’effondres. Sa main se lève, vient taper mon épaule, juste une fois. Un geste bref. Simple. Mais je le sens descendre en moi comme une chaleur lourde, rassurante… “Je suis avec toi”. Pas besoin de mots. Je le comprends. Et mon cœur se serre…
Je prends sa place sur le lit, la toile rêche grinçant sous mon poids. Jeff attrape mon bras, inspecte la plaie. Je détourne les yeux quand il commence à nettoyer, l’odeur d’alcool me monte au nez, le baume mentholé me picote la peau, et le bandage serré brûle un peu quand il le referme. Je me laisse faire. Mon corps est là mais mon esprit… mon esprit est perdu… Et soudain, un petit cri s’échappe, court, aigu, presque étranglé. Mon cœur se contracte violemment. Je tourne la tête vers Newt. Clint resserre ses points de suture, l’aiguille perçant sa peau pâle avec une précision froide.
- Ne t’en fais pas, j’ai bientôt fini, dit Clint d’un ton apaisant.
Mais moi, je n’entends presque pas. Tout mon corps réagit d’instinct. Mon bras se tend, traversant l’espace entre nos deux lits. Ma main se pose sur celle de Newt avant même que j’aie conscience de l’avoir fait.
- Courage… souffle-je.
Un mot. Faible. Fragile. Mais c’est tout ce qui me reste. Newt tourne la tête vers moi. Ses yeux sont humides, serrés par la douleur. Il grimace… et pendant une seconde qui me glace le sang, je crois qu’il va retirer sa main. Qu’il va me rejeter. Me repousser. Me haïr pour ce que j’ai fait. Pour ceux que j’ai perdus. Mais au lieu de ça… Ses doigts se referment sur les miens. Un geste simple. Un geste minuscule. Mais pour moi, c’est un choc électrique. Une chaleur vive qui traverse ma poitrine, un souffle d’air qui me ramène à la vie. Mes épaules se détendent sans que je le contrôle. Ma gorge se serre. Il ne me déteste pas. Il est là. Avec moi. Malgré tout. Et ce simple contact, cette pression, ce silence partagé… C’est peut-être ce qui me sauve de m’effondrer pour de bon…
Jeff termine enfin de m’envelopper le bras d’un bandage serré. Je sens la chaleur du baume s’atténuer peu à peu, remplacée par une lourdeur agréable, presque engourdissante. À côté, Clint pose le dernier pansement sur la cuisse de Newt. Je vois ses doigts s’attarder un instant, vérifiant la tension, la propreté… puis il se recule, satisfait.
Newt s’assoit un peu mieux sur le lit. La chemise blanche et trop grande qu’on lui a donnée retombe autour de lui comme un tissu trop tendre pour un endroit aussi cruel que le Bloc. Elle glisse le long de ses hanches, frôle ses cuisses, et… je ne devrais pas regarder. Vraiment, je ne devrais pas. Mais je le fais… Je n’arrive pas à m’en empêcher. Ses jambes, fines, pâles… leurs lignes douces, presque fragiles, contrastent soudain avec cette entaille bandée qui zèbre sa cuisse. Une morsure que je lui ai infligée en l’entraînant là-bas… Un poids me tombe dans la poitrine. Culpabilité, honte, peur… Et en même temps… quelque chose d’autre… Quelque chose qui me serre la gorge. Une chaleur interdite… Cette chemise blanche qui flotte autour de son corps trop mince… ça le met étrangement en valeur. Ça lui donne presque l’air d’un garçon tombé d’un autre monde, trop délicat pour celui-ci. Trop beau aussi, malgré la fatigue, malgré la douleur… Je détourne les yeux une seconde, honteux d’avoir été surpris à le regarder ainsi, même si personne ne l’a vu.
Quand Clint s’éloigne, je me lève doucement et viens m’asseoir à côté de Newt. Le lit grince, mes muscles protestent un peu, mais je m’en fiche.
- Ça va…? demande-je, la voix un peu trop basse, un peu trop maladroite.
Une question stupide. Il vient de se faire recoudre la jambe. Bien sûr que ça ne va pas… Mais Newt ne me juge pas. Il bouge à peine. Sa respiration vacille un peu. Puis il laisse simplement tomber sa tête contre mon épaule. Son front frôle ma clavicule. Son poids léger s’abandonne entièrement à moi.
- Ça va… souffle-t-il. Je suis juste fatigué…
Sa voix glisse dans ma peau. Douce. Éreintée. Brisée juste ce qu’il faut pour que j’aie envie de le rattraper, de le protéger, de l’entourer, de le garder près de moi. Alors je ne réfléchis pas. Je passe un bras autour de sa taille, lentement, comme si je craignais de le casser. Mes doigts se posent sur le tissu de sa chemise, juste au-dessus de sa hanche. Il est chaud. Tremblant. Épuisé… Je sens son souffle contre mon cou. Je sens son cœur battre un peu trop vite. Je sens son corps s’assouplir sous ma main. Et je ferme un instant les yeux. Parce qu'à ce moment… ce contact… cette confiance… Je n’en suis pas digne. Mais… il me sauve. Il me sauve vraiment…
Autour de nous, le silence de l’infirmerie continue de flotter. Clint et Jeff finissent de s’occuper des autres : des petites coupures, des contusions, quelques ecchymoses. Les gestes sont mécaniques, presque automatiques, comme si tous fonctionnaient désormais par instinct plus que par volonté. Minho est assis un peu plus loin. Torse nu, bandage large sur le dos. Il fixe le vide devant lui. Son regard est absent, comme s’il voyait encore la zone noire derrière ses paupières entrouvertes. J’ai envie d’aller lui parler… mais je n’ose pas le déranger. Le voir comme ça… ça me fait mal. Il a toujours été la force du groupe. Aujourd’hui, il semble… brisé. Un peu par ma faute… Chuck, lui, a fini par s’endormir contre son épaule. La tête posée juste sous le menton de Minho, ses petites mains serrées sur le bras de l’Asiatique comme s’il avait peur de dériver loin de lui. Minho baisse vaguement les yeux vers lui, un éclat de douceur furtif passant dans son regard… puis replonge dans le vide. Et moi… Newt se repose contre moi. Son odeur, un mélange de menthe et de savon, s’accroche à mes vêtements… Sa fatigue traverse ma peau et s’accroche à mon cœur. Pour l’instant, il est là… Contre moi.
Mais soudain, la porte de l’infirmerie s’ouvre brusquement. Un souffle d’air froid traverse la pièce, soulevant les mèches humides de mes cheveux. Je relève aussitôt la tête, tout le monde le fait d’ailleurs, comme un seul corps encore tremblant, encore prêt à se défendre. Alby entre le premier. Gally juste derrière, massif, sombre, les bras croisés. Fred suit, son expression impénétrable, le dos droit. Jessy avance à demi cachée derrière eux, les yeux vifs et méfiants. Et enfin, Dan et Jok, les deux coffreurs… deux montagnes silencieuses qui semblent remplir l’espace de leur simple respiration. Ils entrent en masse. Le sol grince sous leurs pas. La lumière des torches vacille contre les murs.
Je sens Newt bouger un peu contre moi, mais il ne se redresse pas encore. Sa tête reste sur mon épaule, son souffle chaud s’écrasant doucement contre mon cou. Alby balaye la pièce du regard. Il voit Minho, torse nu, le dos bandé, le regard perdu. Frypan, Winston, Ben, Zart, pâles, fatigués. Chuck endormi contre Minho. Et moi… moi qui tiens Newt contre moi. Son regard s’arrête sur moi…
Un regard… mauvais. Noir. Sec. Une fissure de colère brute, de jugement et peut-être même de mépris. Je sens mon ventre se nouer violemment. J’ai l’impression qu’un Griffeur vient de poser sa patte glacée contre ma nuque. Puis, comme si quelqu’un venait de tirer un rideau, ce regard disparaît. Alby remet son masque. Son visage devient calme, doux, presque rassurant. Une façade parfaite, trop parfaite. Je sais que Newt le remarque aussi. Je le sens raidir un peu contre moi. Alby s’avance vers lui, lentement, comme s’il avait peur qu’il s’effondre.
- Newt… comment tu te sens ? demande-t-il d’une voix étrangement douce.
Une douceur qui sonne faux. Newt relève un peu la tête. Il le fixe. Longuement. Sans expression. Son visage est pâle, ses yeux encore brillants de douleur et de fatigue. Un silence lourd tombe. Un silence où je sens le cœur de Newt battre juste sous ma clavicule. Puis il murmure :
- Ça va…
Ce n’est même pas convaincant. C’est juste… un mot pour éviter d’avoir à parler davantage. Je remarque néanmoins quelque chose, et c’est comme un coup de chaleur dans ma poitrine. La main de Newt, jusque-là posée sur sa cuisse, glisse un peu… et vient s’accrocher à mon bras. Ses doigts se serrent. Pas fort. Pas pour attirer l’attention. Mais comme s’il… cherchait un soutien. Un refuge. Une présence qui, au contraire d’Alby, ne lui était pas hostile. Je sens son pouce trembler légèrement contre ma peau. Et je sais. Je sais, sans qu’il ait besoin de dire quoi que ce soit, que sa réaction n’est pas anodine. Qu’il est mal à l’aise. Qu’il est épuisé. Qu’il est… rebuté par cette approche d’Alby, trop soudaine, trop douce pour être honnête. Et qu’il veut… juste rester près de moi.
Alby inspire, son regard glacial balayant chacun de nous comme s’il évaluait des morceaux de viande abîmée. Puis sa voix tombe, tranchante, maniérée, parfaitement contrôlée.
- Alors… Vous me croyez maintenant, quand je vous dis que Thomas ne nous attire que des problèmes ?
Chaque mot claque comme une gifle. Mon cœur se serre brutalement, comme si quelqu’un venait de le presser à pleines mains. Je comprends immédiatement : Alby ne décrit pas les faits. Il construit un procès. Il veut les dresser contre moi. Je sens Newt se raidir légèrement contre mon bras. La chaleur de sa main m’aide à ne pas baisser les yeux. Alby continue, implacable.
- Quatre Blocards sont morts à cause de lui. Vous n’avez pas pu sauver Tony. Vous n’avez pas pu fuir, comme Thomas vous l’a promis ! Et vous êtes revenus blessés, traumatisés… détruits. Il est la cause de tout ça. Vos souffrances.
Ses mots se répandent dans la salle comme un poison. Personne ne parle. Personne ne bouge… Le silence est tellement lourd qu’on entend le crépitement du feu dehors, filtrant par la porte ouverte derrière Gally. Je pourrais rester assis. Me taire. Essayer de disparaître. Mais non… ! Je sens mes doigts se refermer en un poing. Je me relève…!
Mes jambes tremblent, mais je tiens bon. Je me sens minuscule face à eux, face à Alby surtout. Et pourtant, au fond de moi, quelque chose refuse de reculer. Ma voix sort, calme. Trop calme pour la colère qui me brûle la gorge.
- Je sais que ça a été horrible pour tout le monde de descendre là-bas… Mais si on l’a fait, c’était pour sauver l’un des nôtres. On n’est pas restés ici à se tourner les pouces et à jouer les grands princes ! Les mots s’échappent tout seuls. Pas de haine… Juste une vérité brute… C’était horrible. Oui. On a souffert. Oui. Mais j’hésiterais pas une seule seconde à y retourner pour sauver encore un Blocard. Jamais.
Alby avance d’un pas. Ses veines se gonflent sur ses tempes, et sa voix explose presque :
- TU as tué quatre d’entre nous…! Et tu oses encore l’ouvrir ?! Tu crois que Newt, Fry et les autres seront dupes ?! Tu es dangereux pour le Bloc, Thomas ! Pour les Blocards !
Je respire… Profondément… Je refuse de reculer face à lui et impose mon point de vue.
- Et toi tu penses vraiment que ceux qui nous ont enfermés ici vont nous laisser vivre tranquillement dans ce carré d’herbe à vie ? dis-je en posant ma main sur ma poitrine, là où mon cœur cogne contre mes côtes. Un jour, ça s’arrêtera. Peut-être qu’ils nous tueront tous ici. Mais moi, je n’attendrai pas ça. Je ferai tout pour fuir ce Labyrinthe… Et pour sauver un maximum d’entre nous. Même au prix de ma propre vie !
Un silence renverse la pièce. Alby me fixe, suffoquant presque de rage.
- Tss… Maintenant tu es seul, Thomas. Seul. Tu as déjà fait trop de mal.
Son sourire, froid, sûr de lui… Il attend qu’ils viennent vers lui. Qu’ils se rangent à son côté. Qu’ils me laissent tomber. Je sens mon ventre se tordre. La peur me traverse comme un éclair. Et c’est là que tout bascule… Newt se lève. Difficilement, serrant les dents, sa jambe blessée tremblant sous son poids. Sa respiration s’accélère. Mais il tient bon… Il me contourne à moitié… et se plante juste derrière moi. Son regard se fixe sur Alby. Un regard… noir. Dur. Un regard que je n’ai jamais vu chez lui… Puis, il s’accroche à mon bras. Fort. Déterminé. Le message est clair pour Alby. Assourdissant. Il m’a choisi.
Alby cligne des yeux, bouche entrouverte, pris de court. Puis une autre silhouette se redresse. Minho. Il avance d’un pas. Son dos bandé, son torse couvert d’ecchymoses, ses épaules affaiblies, mais son regard, lui, est tranchant comme une lame. Il vient se placer de l’autre côté, attrape mon autre bras, ses doigts se resserrant autour de ma peau. Il défie Alby du regard. Une tension électrique traverse la pièce. Et soudain… Chuck se lève. Titube un peu. Vient se coller derrière Newt. Puis Frypan, la mâchoire serrée. Winston, encore tremblant. Ben, malgré ses plaies. Zart, silencieux comme une ombre. Un par un, les survivants de la zone noire viennent se placer derrière moi. Droit. Fier. Brisés, mais unis. Un mur. Un message. Nous ne sommes pas seuls. Je sens la chaleur monter dans ma poitrine, ma gorge se nouer, mon cœur battre trop fort. La présence de Newt contre mon bras. La poigne de Minho sur l’autre. La force silencieuse de mes amis derrière moi. C’est presque suffocant. Presque douloureux. Mais jamais je ne me suis senti aussi… vivant…
Alby, lui, reste figé. Son masque se fissure. Gally baisse les yeux. Fred ne dit rien, mais ses mâchoires se crispent. Jessy recule d’un pas. Dan et Jok échangent un regard incertain. Nous sommes là. Unis face à lui. Et pour la première fois… Il recule intérieurement…
Mais Alby fulmine et n’a pas dit son dernier mot. Je vois sa mâchoire se tendre, ses narines frémir, sous sa peau, la colère brûle comme un tison mal éteint.
- Très bien. Comme vous voudrez… crache-t-il d’une voix glacée. Ses yeux noirs glissent sur nous, un par un, comme des lames. En attendant, l’accès au Labyrinthe vous est interdit. À tous… Demain, je veux vous voir au travail. Toi, chez les Torcheurs. Son doigt me vise comme une arme. Je sens mon ventre se nouer. Puis il tourne la tête vers Minho. Et toi… chez les Trancheurs. Dorénavant, tu n’es plus le Maton des Coureurs. Je ne veux plus de vagues… plus de bruit… plus entendre parler de l’un de vous. Au moindre faux pas, je vous vire de mon Bloc.
S’il pouvait nous effacer de la carte, il le ferait. Je le vois dans ses yeux. Je sens sa haine. Et ma faute… ma culpabilité… mon propre visage brûle sous le poids de ses mots. Alby tourne finalement les talons. Fred et Jessy lui emboîtent le pas, satisfaits comme des chiens qui croient avoir gagné une bataille. Dan et Jok ne disent rien, seulement des ombres. Seul Gally hésite, son regard accroche le mien, troublé, comme si quelque chose en lui vacillait. Puis il finit par suivre les autres…
Dès qu’ils disparaissent derrière la porte, l’air se détend d’un bloc. Comme si toute la pièce soufflait enfin. Et moi… moi, je baisse la tête. La honte m’écrase.
- Je suis désolé… murmure-je… Pour tout…
Le mot se brise dans ma gorge. J’ai le cœur lourd, tellement lourd… Je veux être fort… je veux être digne de leurs regards, de leur loyauté… mais bordel, j’ai l’impression d’avoir mis le feu à tout ce que je touche. Mais Newt s’avance…. Lentement, à cause de sa jambe blessée. Mais avec cette douceur farouche qui lui appartient à lui seul. Ses mains se posent sur mes joues, ses doigts tremblent légèrement, mais son regard, lui, ne flanche pas.
- Tu n’as pas à t’excuser , dit-il en serrant un peu plus mes joues entre ses paumes. Sa voix… si douce, si ferme. Elle me traverse. Nous t’avons suivi en connaissance de cause. Tu as été une lumière dans ce Labyrinthe noir… Tu as tout tenté pour sauver Tony… Nos amis… Il rougit. Ses yeux glissent sur moi, un peu trop longtemps. Tu m’as porté malgré le danger… Tu es le plus courageux d’entre nous. Et nous sommes là pour toi. Avec toi. Jusqu’au bout.
Il m’attire contre lui. Je sens son corps mince, chaud, fragile et solide à la fois… Je respire dans sa nuque, et mon cœur se serre, se dénoue, brûle. Je ne peux même pas parler. Puis soudain, une autre chaleur arrive. Minho… Il passe un bras autour de nous deux, et murmure, grave :
- Jusqu’au bout…
Et comme un écho, comme une vague douce et puissante, les autres s’approchent. Chuck, Frypan, Winston, Ben, Zart… Les survivants de la zone noire. Ils nous encerclent. Une masse de bras, de corps, de chaleur. Une coquille vivante, serrée, solidaire, indestructible. Et au centre… Moi.
Newt appuyé contre ma poitrine. Minho accroché à mon épaule. Je ferme les yeux. Je les serre tous contre moi. Je serre Newt, son souffle contre ma clavicule. Je serre Minho, solide et silencieux… Je n’ai plus peur, juste là, dans cet instant suspendu. Juste… un cœur qui bat trop vite. Et l’impression, pour la première fois, d’avoir trouvé une famille…
Jeff, qui nous observe encore, les bras croisés, un sourire mi-émue, mi-inquiet accroché aux lèvres.
- Wouah… les gars, c’est beau ce que vous venez de faire. Il hoche la tête, impressionné. Puis son visage se ferme un peu… Mais… ça craint grave pour vous. Alby est furieux. Vous avez plutôt intérêt à vous faire petits maintenant.
La bulle de chaleur qui nous enveloppait éclate doucement. On se détache les uns des autres, un peu gênés, encore chauffés par l’émotion, encore soudés malgré tout. Je lève les yeux vers Jeff… Il ne nous juge pas. Il constate juste. Clint s’avance alors, essuyant ses mains sur son pantalon, sa voix douce et ferme à la fois.
- Je pense qu’il faut que vous vous reposiez maintenant. Alby vous attend demain au boulot. Il vous faut des forces.
J’acquiesce en silence et souffle :
- Ils ont raison. On doit se reposer maintenant.
Je tente un petit sourire pour rassurer tout le monde, pour leur prouver que je tiens encore debout, même si je sens mes jambes trembler sous la fatigue. Mais Chuck ose, d’une petite voix tremblante :
- …Ouais, sauf que moi, perso, j’ai pas trop envie de rejoindre mon lit… au milieu des autres…
Frypan soupire, perdu.
- Pareil. Je me sens comme un étranger ici… maintenant…
Les mots flottent, lourds. La pièce retombe dans un silence étrange, familial et brisé à la fois. Je crois que personne n’a envie de se disperser. Que personne n’a envie de se retrouver seul, vulnérable, dans les dortoirs sombres… Alors Jeff, ce héros tranquille, frappe dans ses mains, comme si la solution venait de lui tomber dessus.
- Vous pouvez rester à l’infirmerie si vous voulez. Y’a assez de place. Je peux vous ramener des matelas.
Je prends la parole pour tout le monde. Ma voix sort douce, reconnaissante :
- Merci. Je pense qu’on va rester ici cette nuit.
Je regarde mes amis, ils hochent la tête, soulagés. Ils ne veulent pas partir. Moi non plus et la pensée de les voir s’éloigner me serre la poitrine… Clint, lui, reprend déjà les devants.
- Je vais chercher le dîner pour vous tous ! Comme ça vous mangez ici !
Ben, Chuck et Zart se lèvent aussitôt pour l’accompagner, et l’aider à ramener les plats ici. Jeff et moi restons, rejoints par Frypan et Winston, pour installer les lits pour cette nuit.
On déplace doucement les tables, on aligne des matelas comme on aligne des refuges, Jeff plaisante un peu, histoire d’alléger l’atmosphère. Et malgré la fatigue, aider me fait du bien. Je me sens moins inutile. Mais mes yeux… mes yeux reviennent toujours vers eux… Newt et Minho, assis côte à côte sur un lit, tous les deux meurtris. Leurs silhouettes semblent fragiles, adossées l’une à l’autre comme pour ne pas tomber. Newt tient la main de Minho dans la sienne, un geste simple, tendre, nécessaire. Ils parlent à voix très basse… Une conversation intime. Le genre de murmure qui ne m’appartient pas… Et mon cœur… ah, il se serre… Une brûlure légère, honteuse, jalouse. Je sais qu’ils se soutiennent. Je sais qu’ils ont vécu ensemble des choses impossibles à nommer. Mais… voir la main de Newt serrée autour de celle de Minho… Je détourne les yeux un instant. Comme si ça pouvait atténuer la douleur, cette pointe acide juste sous mes côtes… Je respire… Je me reprends. Ils ont le droit d’avoir besoin l’un de l’autre. Je dois juste… accepter que ça me pique. Que ça me touche plus que ça ne devrait. Que la simple vision de Newt penché vers quelqu’un d’autre me brûle comme un tison… Alors je retourne à mon matelas, aidant Jeff à le déposer, mais mon regard ne cesse de revenir vers eux. Vers lui. Vers Newt, qui serre doucement la main de Minho comme s’il lui transmettait de la chaleur, de la force, de la lumière. Et je me surprends à souhaiter, bêtement, jalousement, que ce soit ma main qu’il tienne ainsi plus tard…
Les lits sont enfin installés. On souffle tous un peu, la pièce ressemble presque à un dortoir improvisé, serré, bancal, mais étrangement accueillant après tout ce qu’on vient de vivre.
La porte s’ouvre et Clint, Ben, Chuck et Zart réapparaissent, les bras chargés de gamelles fumantes. Ben a le visage fermé, tendu.
- Jessy n’était pas content… grogne-t-il en posant les plats. Il a répété à Alby qu’on prenait de la nourriture et des matelas pour dormir ici. Je roule des yeux. Bien sûr… Et Alby a dit que pour ce soir ça passait. Mais que demain… Il faudra reprendre les habitudes normales. Apparemment il “reste indulgent”… parce qu’il a toujours confiance en Newt, Fry et Winston.
Je laisse échapper un souffle agacé.
- Tss… c’est juste pour tenter de vous remettre dans sa poche.
Minho ne manque pas une seconde pour renchérir, les yeux plissés, la mâchoire serrée.
- C’est clair. Quel connard. S’il croit qu’il nous fait une faveur… il rêve. On fait ce qu’on veut.
Newt, lui, ne dit rien. Il semble épuisé, vidé, presque blasé de ces manipulations constantes. Son regard se perd un instant sur les flammes de la torche accrochée au mur. Il a l’air… usé. Et ça me serre le cœur. Personne n’ajoute rien, l’ambiance n’a pas besoin de plus. Elle est lourde, pleine, chargée… mais unie malgré tout… Chuck se racle la gorge, cherchant la lumière dans tout ça.
- Euh… et si on passait à table ?
On hoche la tête. Tout le monde est affamé et épuisé. Un repas chaud nous fera le plus grand bien. Alors on s’assoit tous autour d’une des tables, serrés, proches, presque entassés. La nourriture a un goût fade, métallique, carrément moins bonne que quand c'était Fry aux commandes, mais la chaleur du groupe compense. On parle peu, quelques blagues discrètes, des sourires fatigués, des regards qui disent plus que nos voix. Une solidarité muette. Comme si le simple fait d’être en vie, ensemble, suffisait.
Après le repas, la fatigue tombe sur nous d’un coup… Les mouvements deviennent lents, les paupières lourdes. Tout le monde se prépare pour la nuit. Newt s’installe dans l’un des lits, juste à côté de celui de Minho. Ils semblent naturellement graviter l’un vers l’autre, deux astres blessés qui ont besoin de rester proches pour garder l’équilibre. Voir leurs lits côte à côte me pique un peu le cœur, mais je chasse cette pensée. Il a besoin de Minho… Et j’ai besoin de me rappeler que ça ne m’appartient pas. Chuck, lui, tapote le lit à côté du sien.
- Thomas, tu dors ici avec moi, hein ?
Je lui souris doucement, même si la fatigue tire sur mes muscles.
- J’arrive… mais pas tout de suite.
Il fronce les sourcils, inquiet.
- Tu vas où ?
Je jette un dernier regard vers Steve qui manque toujours à l’appel, la place vide à table, le silence qu’il a laissé, l’ombre qui plane encore dans la pièce.
- Je vais parler à Steve. Il est dehors… depuis des heures.
Newt relève la tête. Ses yeux se plantent dans les miens, doux, fatigués, tristes.
- Tu veux que je vienne… ?
Sa voix tremble légèrement, comme s’il voulait être près de moi autant qu’il pensait pouvoir m’aider. Ça me fait quelque chose, là, juste au creux du ventre. Je secoue doucement la tête.
- Non. Repose-toi. Tu en as besoin.
Il semble hésiter, comme si mes mots ne suffisaient pas à calmer ce lien invisible entre nous. Mais il finit par se laisser retomber contre son oreiller, la tête tournée vers moi, son regard suivant chacun de mes pas. Je lui souris, un sourire discret, mais sincère, avant de me détourner.
Puis je pousse la porte de l’infirmerie, laissant derrière moi la chaleur de mes amis, la lumière vacillante, leurs respirations fatiguées…et je marche vers les flammes du grand feu extérieur. Là où Steve est assis, immobile depuis des heures, le visage tourné vers des souvenirs qu’il ne pourra plus retrouver. Et mon cœur se serre. Je m’avance vers lui. Lentement. Comme on approche quelqu’un qui vient de perdre une moitié de lui-même. Je m’assieds à côté de lui. Pas trop près. Pas trop loin. Juste… à portée… Je ne dis rien et je sais que ça ne servirait à rien… Aucun mot ne pourra apaiser ce qu’il ressent. Aucun mot ne peut réparer ce qu’il a perdu. Alors je me contente de poser doucement ma main sur son épaule… Un geste simple. Chaud. Présent. Mais… Il ne bouge pas. Il ne parle pas… Le feu crache une étincelle. Et quelque chose se fissure enfin dans ses yeux. Après un long moment, très long, Steve finit par souffler :
- Tu sais… Tony… il détestait se lever tôt.
Sa voix est rauque, usée, presque étranglée. Il regarde les flammes comme si elles pouvaient projeter des souvenirs.
- La première fois qu’on s’est parlé… il m’a demandé si j’avais vu passer son pantalon, parce qu’il avait réussi à l’oublier quelque part. Un souffle sec lui échappe. Un semblant de rire. Un fantôme de sourire... Il était tellement… tellement idiot parfois…
Il parle encore. De leur première vraie dispute. De la première fois ou Tony lui a souri “pour rien”. De la manière dont il murmurait son prénom quand il était fatigué… De comment il riait trop fort. De comment il avait peur des insectes mais affrontait les monstres du Labyrinthe sans trembler… Je sens ma gorge se serrer. Mes yeux me brûlent. Je n’ai pas les mots. Je ne les trouverai jamais. Je souffle simplement :
- … Désolé, Steve…
Il tourne la tête vers moi. Son visage se tord, se brise, littéralement. Et soudain, sans prévenir, Steve s’effondre. Comme si tout son corps lâchait d’un coup. Il tombe contre moi, agrippant ma chemise de ses doigts tremblants, et ses sanglots lui déchirent la poitrine. Je le prends dans mes bras. Je le serre… Je laisse son chagrin s’écouler contre moi, brûlant, violent, incontrôlable. Ses pleurs secouent nos deux corps. Je ferme les yeux. Je serre la mâchoire. Je voudrais pouvoir le réparer autant que je voudrais pouvoir ramener Tony… Mais je ne peux rien faire… Rien d’autre que rester là.
Au loin, un mouvement. Je lève un peu les yeux… Gally. Il est debout dans l’ombre, à quelques mètres, les bras croisés… mais son regard n’a rien de dur. Il observe Steve, observe la scène, et je vois quelque chose bouger dans son expression. Une douleur contenue… Une compassion qu’il n’ose jamais montrer. Un respect bizarre… pour Steve. Et peut-être même pour moi. Puis, il détourne la tête, disparaît dans la nuit du Bloc sans un bruit. Le temps passe. Longtemps. Très longtemps… Steve pleure jusqu’à s’épuiser entièrement. Les sanglots deviennent des tremblements. Les tremblements deviennent des soupirs. Puis des respirations lentes, lourdes. Il finit par s’écrouler au sol, la tête contre mon genou, complètement vidé. Endormi… Brisé… Encore secoué par les restes de sa douleur. Je le couvre avec ma veste...
Je reste un instant à le regarder, son visage ravagé, ses cils collés de larmes, sa bouche tremblante même dans le sommeil. Mon cœur pèse une tonne. Je me sens coupable… impuissant… inutile. Je sens encore la pression de ses mains qui se raccrochaient à moi comme à une bouée. J’ai l’impression d’étouffer sous toute cette peine que je ne sais pas porter.
Puis, lentement, je me relève. Et je retourne à l’infirmerie. Le cœur lourd. Le pas hésitant. Comme si chaque souvenir de Steve et Tony tirait un peu plus sur ma poitrine… Je rouvre doucement la porte de l’infirmerie. Mon lit m’attend, vide, juste à côté de ceux de Chuck et Frypan. Mais je ne peux pas me résoudre à m’y diriger. Mes yeux glissent sur Newt, déjà sous sa couverture, endormi. Minho, lui, est dans le lit à côté, le dos tourné, profondément plongé dans le sommeil. Tous les autres aussi… bercés par la fatigue et la douleur. Mais moi… je suis lourd de peine. Chaque pas me tire le cœur, chaque respiration est douloureuse. Tout menace de m’écraser. Tout sauf Newt… Je n’ai besoin que de lui. À cet instant, je m’en fiche du reste.
Je m’avance vers son lit, mes jambes tremblantes, mon esprit empli d’un mélange de peur et de désir de réconfort. J’enjambe doucement les matelas de Zart et Ben au sol. Je soulève le drap avec précaution et glisse mon corps contre le sien. Newt est tout chaud, la chemise trop grande le recouvrant comme une fragile armure de tissu… Je me colle contre lui. Je cache mon visage dans son cou, inhalant son odeur, douce, rassurante, intime. Mes mains s’accrochent à lui comme à une bouée de sauvetage, cramponnées à ce qui me maintient en vie. Un souffle… Un léger mouvement. Newt s’éveille, surpris… Ses yeux s’ouvrent sur moi, et son visage rougit immédiatement.
- Tommy… ? Ça va… ? murmure-t-il, sa voix hésitante et douce.
Je n’ai pas la force de parler. Je souffle presque un murmure étouffé :
- Je… sais pas… je peux… rester là un instant… ?
Newt comprend sans avoir besoin de mots. Ses bras se glissent autour de ma nuque, et pour la première fois depuis ce cauchemar, je sens un peu de paix.
- Oui… autant que tu veux…
Je ferme les yeux. Je me laisse tomber contre lui, chaque muscle, chaque souffle, chaque pensée se détendant dans sa chaleur. Tout le reste du monde disparaît. Tout sauf Newt…
…
Le lendemain.
L’aube glisse doucement à travers les fenêtres de l’infirmerie. Je me réveille encore contre Newt, la chaleur de son corps contre le mien comme un refuge fragile. Dans mon sommeil, ma main a glissé sous sa chemise, et je la retire avec un sursaut. Mais en la retirant, je frôle l’un de ses tétons délicat, et un frisson me traverse, me consumant d’un feu intense qui monte de ma poitrine jusqu’au creux de mes reins. Je rougis, je sens mon cœur battre si fort qu’il semble vouloir sortir de ma cage thoracique. Tout en moi brûle pour lui, pour le goût de sa proximité, pour la douceur de sa peau, pour l’envie de le couvrir de baisers et de chaleur. Mon corps me trahit, réagissant malgré moi à la simple présence de Newt contre moi…
Je détourne le regard, la gêne me mordant, conscient que nous ne sommes pas seuls. La pièce est silencieuse, les autres encore plongés dans leur sommeil. Je n’ai pas envie qu’ils voient… Mon corps tendu ainsi… pas envie que ce moment fragile devienne visible.
Alors, avec un souffle retenu, je me redresse doucement. Je quitte le lit, la sensation de Newt collé à moi me hantant, chaque caresse involontaire gravée sur ma peau. Je sors discrètement de l’infirmerie, respirant l’air frais du matin, essayant de calmer le feu qui me consume. Mais le souvenir de sa peau douce reste avec moi. Plus fort que tout. Plus fort que la douleur de la veille. Plus fort que la peur et la fatigue. Un fil brûlant de désir et de tendresse qui me rappelle que je ne suis pas seul, que Newt est là… et que je veux simplement rester près de lui, contre lui, autant que possible…
…
Pov Minho.
Je me réveille en sursaut. Les souvenirs me frappent immédiatement, brutaux, insistants. Le Labyrinthe noir. La créature. La mort de nos amis. La tête décapitée d’Akira… ma faute… ma responsabilité. Tout ça me tombe dessus comme un poids impossible à porter. Je suis fort, je le sais. Mais pas à ce point-là. Pas quand chaque image, chaque cri, chaque goutte de sang revient me hanter. Mon dos me brûle encore là où la plaie de la veille me rappelle la douleur et la peur. Je me retourne instinctivement, cherchant du réconfort. Mes yeux tombent sur Newt… Mais je reste figé. Thomas est là. Collé contre lui. Blotti. Ses mains enveloppent Newt, sa tête posée contre son cou. Un feu brûlant me monte à la poitrine, me serre le cœur. Jaloux. Furieux contre moi-même… Contre lui. Contre ce lien que je vois, que je ressens et que je ne peux pas briser… Je savais que Newt et Thomas étaient proches. Mais jusqu’où… jusqu’où ça va ? Même si Newt m’a juré que c’était moi… que je suis le seul… je ne peux pas m’empêcher de me demander si demain, si la prochaine fois… quelque chose pourrait changer. Thomas a été incroyable hier. Dans le Labyrinthe, il a su protéger Newt, nous aider tous, faire ce qui semblait impossible. Il a été fort. Un modèle. Un exemple. Et moi… moi, qu’ai-je fait ? Je me suis énervé sur Newt, j’ai paniqué, j’ai dit des choses que je regrette déjà… Je détourne le regard, la mâchoire serrée. Je ne peux pas haïr Thomas. Il est exceptionnel… plus que moi. Mais ça ne fait qu’enflammer ma jalousie. Newt est censé être à moi… juste à moi… et voir Thomas si proche de lui… ça me brûle de l’intérieur.
Un mouvement de Thomas me fait sursauter. Je ferme aussitôt les yeux, me recroqueville légèrement, feignant le sommeil. Je sens mon cœur cogner, mes poings se serrer sur le drap. Thomas se lève, se glisse hors du lit de Newt et sort discrètement de l’infirmerie. Je reste figé un instant, le regardant disparaître. Un poids se détend en moi. Je me sens soulagé… et pourtant frustré. J’aimerais pouvoir rester là, seul avec Newt, juste un moment, parler, respirer ensemble… Mais il faudra attendre. Attendre que le reste du Bloc se réveille… Attendre.
Je reste allongé, silencieux, observant le Bloc s’éveiller doucement autour de moi. Mes yeux ne quittent pas Newt, encore endormi. Je prie presque intérieurement pour qu’il reste ainsi le plus longtemps possible… juste assez pour que je puisse être seul avec lui. Autour de moi, un à un, les autres se lèvent. Winston s’étire, encore ensommeillé. Frypan marmonne quelque chose en bâillant. Ben et Zart ramassent leurs affaires, encore à moitié endormis. Il ne reste que Chuck… mais lui, il dort profondément, ses respirations régulières et profondes rassurantes. Je me lève doucement, prenant soin de ne faire aucun bruit. Je m’approche de lui et secoue légèrement son épaule.
- Chuck… murmure-je presque en chuchotant.
Ses yeux papillonnent, surpris, et il s’étire en se frottant la nuque.
- Hum… qu’est-ce qui se passe ? demande-t-il à voix basse.
- Tu peux sortir ? souffle-je, pressé mais discret.
- Hum… Pour quoi faire ? Baille-t-il.
- Je… veux juste parler à Newt. En privé.
Le sourire de Chuck s’élargit. Il sait exactement ce que je veux dire. Sans un mot de plus, il se lève et tente de sortir discrètement. Un pied qui accroche le matelas… un bruit énorme résonne dans la pièce. Je soupire silencieusement, secouant la tête, un petit sourire aux lèvres…
Enfin seul, je me tourne vers Newt. Il cligne des yeux, encore à moitié endormi, me regardant avec surprise et une pointe de gêne. Je baisse la voix, douce mais ferme :
- On est seuls…
Newt fronce légèrement les sourcils, encore ensommeillé :
- Tout le monde est levé…?
Je hoche la tête, un léger sourire qui ne quitte pas mes lèvres :
- Oui… il reste juste nous.
Le silence s’installe entre nous, lourd de chaleur et de promesses silencieuses. Je m’assieds sur le bord du lit, laissant mes yeux glisser sur lui. Chaque respiration, chaque mouvement de Newt me brûle d’envie et de tendresse. Pour l’instant, il est à moi. Juste à moi.
Je me penche sur Newt, le souffle chaud contre sa nuque. Je sens encore l’odeur de Thomas sur lui, et ça me serre le cœur, me brûle d’une jalousie sourde. Mais cette fois, je ne recule pas. Cette fois, c’est moi qui prends, qui domine, qui réclame. Je m’allonge au-dessus de lui, repoussant le drap qui dissimule son corps. Je glisse mes mains sur ses hanches, l’attire contre moi, rapprochant nos corps jusqu’à ce qu’il n’y ait plus aucun espace entre nous… Newt lève les yeux vers moi, un petit sourire aux lèvres, un mélange de surprise et de compréhension.
- C'est dangereux… souffle-t-il de peur qu'on soit entendu ou vu…
- On s’en fou… on a failli mourir hier… Alors là, ça m'est égal. Je te veux, c'est tout…
Je le fixe, le cœur battant, l’embrasse avec fougue et laisse mon impatience guider chacun de mes mouvements. Chaque frôlement, chaque pression, chaque glissement est chargé d’un désir brûlant, sauvage et urgent. Je caresse ses tétons, avant de descendre pour les dévorer, marquant sa peau de ma salive. Comme si je marquais mon territoire… Newt frissonne sous mes doigts, halète, tente de cacher ses soupirs derrière sa main. Mais je devine tout, et cela ne fait qu’attiser le feu en moi… Je presse son corps contre le mien, mes mains parcourant ses courbes avec une possession douce mais ferme. Chaque mouvement que je fais est une revendication silencieuse : tu es à moi, rien qu’à moi.
Rapidement, je le déshabille. Je sens son corps répondre au mien, frémir, se tendre et se relâcher avec mes gestes… Ses respirations saccadées, ses petits gémissements étouffés me consument… Je ne tiens plus. Je me redresse, écarte ses jambes d'un geste, soulevant ses hanches. Mes yeux glissent un instant sur le pansement qui renferme sa plaie sur sa fine cuisse. Je le caresse en douceur. Sa peau est chaude, douce. Son corps entier est là étendu devant moi. Attendant mon intrusion. Et je n’attends pas. À mon tour, je saisis mon sexe déjà tendu, brûlant, et je le pénètre avec fougue. Il gémit, penche la tête en arrière. Son corps se cambre sous le mien. Et je continue. Je l’assaille, vivement, fortement, avec ma virilité qui brûle. Plus je repense à Thomas contre lui, ses mains posées sur son corps. Et plus j’accélère… plus je vais loin… Je saisis son mollet, et je soulève sa jambe aussi haut que possible. Newt est souple, alors c'est comme si je pouvais le tordre en deux… Comme une poupée. Il gémit de plus en plus fort. Mord l’oreiller pour étouffer ses gémissements. Mais cette fois… j’insiste encore plus fort, car au fond de moi j’espère que Thomas va nous entendre… entendre que Newt est à moi. Juste à moi…
- Minho, doucement, proteste-t-il posant sa main sur mon torse.
Mais je n'écoute pas… Je veux prouver au monde qu'il est à moi. Je veux évacuer ma jalousie en lui… Alors je repousse sa main, la plaque sur le lit, l’embrasse. Scellant ma bouche à la sienne que je dévore… Sa langue contre la mienne. Ses lèvres douces. J'y dépose ma salive. Puis, de nouveau je me redresse, je pose mes mains sur ses hanches, et j’accompagne avec mes mains chacun de mes mouvements, le pénétrant encore plus vite. Plus fort. Plus intensément.
- Minho…! Gémit-il… Il s’accroche à mes bras. Me griffe…
Il n’a pas la force de se redresser pour m’arrêter. Mais moi je souris de le voir si proche du précipite. Si proche du plaisir intense. Je lui fais l’amour sauvagement, autant de temps que mon corps puisse tenir cette cadence intense. Il gémit bien avant moi. Mais je refuse de le lâcher maintenant. Je ralenti un instant le rythme, histoire de refaire descendre un peu la chaleur. Mais je finis par le reprendre avec force, avec sauvagerie… Je le veux…! Je le veux tellement en entier… juste à moi…! Et je chasse Thomas… Je le chasse…! Une dernière fois, je l’embrasse, je caresse son corps… Il me supplie de terminer. Alors cette fois j'y vais à fond jusqu'à atteindre la délivrance. Mon sexe en lui crache sa semence… Je le remplis de ma chaleur. De mon amour… et c'est tellement intense qu’après je m'écroule sur le lit, sur lui… Mon corps dominant, écrasant le sien…
Je reprends ma respiration, encore blotti contre lui, mon front posé un instant sur sa clavicule. La chaleur qu’on vient de partager pulse encore dans mes veines. Je me redresse doucement, juste assez pour voir son visage, et je souris sans même m’en rendre compte. Un sourire un peu fier, un peu idiot… mais sincère. Newt, lui, fronce soudain les sourcils. Avant que j’aie le temps de comprendre, sa main me frappe l’épaule, un petit coup sec, précis. Je cligne des yeux, surpris.
- Aïe… pourquoi tu me tapes…?
Il grimace, se redressant lui aussi, tirant déjà son haut pour se rhabiller.
- Pour ta fougue.
Je ne peux pas m’empêcher de rire un peu, un rire bas, encore essoufflé.
- T’as pas kiffé ? demande-je, faussement innocent.
Il rougit, juste un peu, et détourne les yeux en tirant le tissu sur sa peau marquée.
- Tu ne m’as pas ménagé… J’ai déjà mal partout et tu en rajoutes…
Je sens un frisson de satisfaction me traverser malgré moi. Pas par fierté brutale, juste parce que l’idée qu’il ait ressenti tout ça de moi, ça remue quelque chose de profond, de viscéral, au creux de mon ventre. Je glisse une main sur son épaule nue et je m’y penche pour déposer un baiser.
- Désolé, murmure-je contre sa peau chaude. J’avais besoin de ça…
Les mots sortent un peu rauques, un peu brisés. Ça me fait penser à autre chose. À tout ce que je veux oublier. À tout ce que j’ai failli perdre. Newt se tourne vers moi, et son regard se fait soudain plus sérieux. Doux. Il me fixe un moment, comme s’il cherchait quelque chose dans mes yeux. Puis il souffle, avec cette tendresse qui me tue toujours un peu :
- Je comprends… Ça m’a fait du bien aussi.
Son sourire, petit, fragile, mais réel, vient se poser entre nous comme une paix inattendue. Et pendant une seconde, je me dis que dans tout ce chaos, dans toute cette douleur, c’est peut-être ça, notre seul refuge : lui et moi, encore vivants, encore ensemble…
Je me laisse retomber sur le matelas, les bras derrière la tête, encore engourdi, et je le regarde enfiler sa chemise. Son dos fin, ses omoplates qui bougent sous sa peau… ça m’apaise et ça me serre le cœur à la fois. Un soupir m’échappe, plus vrai que prévu.
- J’avoue que moi aussi, j’aurais bien aimé dormir avec toi.
Newt s’arrête net. Il tourne la tête vers moi. Son regard glisse sur mon visage, et je vois exactement le moment où il comprend. Le moment où il devine la petite pointe de jalousie que je n’arrive pas à cacher. Il souffle doucement :
- Il était mal hier soir… Il m’a rejoint et il s’est endormi.
Je me redresse, avance une main, et je saisis ses doigts, juste pour qu’il sente que ce n’est pas un reproche, juste un manque.
- Oui, je sais… Je serre un peu sa main. Je dis juste que j’aurais aimé dormir collé à toi, moi aussi.
Ses joues rougissent aussitôt. Il détourne les yeux, comme s’il cherchait un endroit où se cacher. Il ne répond pas, mais son silence dit tout, ça lui fait quelque chose. Plus qu’il ne voudrait l’avouer. Alors je m’approche de lui sans prévenir, pose mes mains sur ses épaules et je le rallonge doucement mais fermement sur le matelas.
- Minho, arrête… proteste-t-il, rouge comme un coucher de soleil.
Mais sa voix tremble juste assez pour me dire qu’il n’est pas vraiment fâché. Je me penche et j’effleure ses lèvres d’un baiser lent, presque sage cette fois. Un contraste volontaire avec ce qui s’est passé avant. Je goûte encore son souffle chaud, son goût tendre, et ça m’apaise d’un coup. Puis je me glisse contre lui, le serre contre ma poitrine, mon front dans son cou.
- Juste un dernier câlin. Ma voix se brise un peu. Après tout… on ne sait pas ce que demain sera.
Newt ferme les yeux. Je sens son corps se détendre sous le mien, comme si quelque chose en lui lâchait enfin prise. Ses doigts viennent glisser dans mes cheveux, doucement, lentement, comme s’il voulait graver ce geste dans sa mémoire.
- C’est sûr… murmure-t-il.
Alors il m’enlace lui aussi, ses bras autour de mes côtes, et l’on reste là, serrés l’un contre l’autre, dans un silence lourd, chaud, précieux. Un instant calme. Un instant vrai. Un instant qui pourrait disparaître demain. Alors je le garde fort contre moi. Comme si le monde entier pouvait s’effondrer dehors, tant que je le tiens, ici, rien ne m’atteint…
…
Plus tard dans la journée.
Pov Newt.
Après cet instant presque irréel partagé avec Minho ce matin, on finit par ressortir, le souffle encore un peu court, la peau marquée d’une chaleur qui ne veut pas disparaître. Je sens encore son odeur sur moi, sa présence dans mes muscles, et ça me donne un drôle de vertige quand la lumière du jour me frappe. On rejoint les autres pour manger, et j’essaie d’avoir l’air normal, de marcher droit, mais je sens bien que mes jambes tremblent encore légèrement. Heureusement, personne ne remarque quoi que ce soit… ou presque. Chuck n’arrête pas de nous observer, un petit sourire amusé au coin des lèvres, comme s’il avait deviné quelque chose. Ça me met terriblement mal à l’aise. Pourquoi il sourit comme ça ? Qu’est-ce qu’il a compris…? Et pourquoi ça me dérange autant que ce soit lui, ou pire, Thomas, qui apprenne ce qui s’est passé ? Je ne saurais pas l’expliquer. C’est juste… là. Une crainte sourde, installée dans mon ventre. Comme si je voulais garder pour moi ce lien étrange, intime, fragile avec Minho. Comme si le regard de Thomas pouvait tout bouleverser. Alors j’essaie d’éviter d’y penser. La journée va déjà être assez longue comme ça…
…
Après le repas, Alby nous disperse encore une fois avec son autorité froide. On doit travailler, tous, même si on revient de l’enfer. Je me retrouve avec Zart à travailler dans les champs. La terre est sèche, lourde, elle colle aux doigts, et chaque mouvement tire sur ma cuisse blessée. La douleur me suit comme une ombre, sourde et épaisse, mais je fais semblant de rien. De temps en temps, Thomas arrive avec Chuck pour nous apporter du fumier. À chaque fois que je le vois approcher, poussette grinçante devant lui, je relève la tête malgré moi. On échange un sourire, un regard complice, quelques secondes suspendues dans ce chaos constant. Thomas a cette façon de me regarder… comme s’il me cherchait, comme s’il voulait s’assurer que je tiens encore debout. Ça me réchauffe autant que ça me trouble. Plus loin, Minho travaille avec Winston, concentré, sérieux, mais j’ai l’impression de sentir encore sa peau contre la mienne. Ben, lui, a été envoyé aux cuisines avec Frypan, et Steve reste assis près du feu, les yeux perdus dans le vide. Lui, il n’est pas encore revenu de la zone noire. On dirait une coquille vide.
Le travail avance lentement, dans un silence lourd, et pourtant, quelque chose circule entre nous, les survivants. Des messes basses. Des regards. Une tension électrique. On se retrouve parfois à deux, juste une seconde, juste assez longtemps pour glisser un mot. Thomas est le premier à venir vers moi. Il me dit que tout n’est pas perdu, que si on veut vraiment sortir d’ici, on doit retourner dans le labyrinthe noir. Qu’on doit retrouver cette foutue clé, là où on l’a laissée, dans cette zone inondée, et retenter la porte en fer. L’idée me glace. Et si la clé n’était plus là…? Thomas hausse les épaules, un éclat déterminé dans les yeux : c’est possible, oui. Mais on ne peut pas rester là. Pas sous le regard d’Alby qui tourne autour de nous comme un lion en cage. Il a raison. On n’est pas en sécurité. Alors j’acquiesce. Lentement. Comme si mon propre corps hésitait. Je vais en parler à Zart, qui en parle à Ben, qui le glisse à Frypan. Puis à Minho, puis à Winston. Chacun comprend ce que ça implique. Chacun a peur. Mais aucun ne veut rester sur la touche. Oui, l’idée de retourner là-bas nous terrifie tous. Oui, on a encore la créature en tête, cette horreur que même nos cauchemars n’arrivent pas à imiter. Mais on doit réfléchir, trouver des solutions, imaginer comment affronter ce qui nous attend, comment retrouver la clé, comment ne pas mourir là-bas. Alors on complote. Discrètement. Entre deux allers-retours, entre deux pelletées de terre. Toujours loin des oreilles de Gally, de Fred, de Jessy, et surtout loin d’Alby. On avance comme des ombres qui cherchent une porte dans la nuit, parce que rester immobiles serait pire encore. Et pendant que la terre colle à mes mains, que la douleur de ma cuisse pulse sous la peau, que le soleil tape et que les murmures roulent d’un survivant à l’autre… je sens mon cœur cogner avec un rythme nouveau. Celui de la peur. Celui de l’espoir aussi. Celui de tout ce qui se prépare, juste sous la surface.
…
Après une journée harassante dans les champs, je sens chaque muscle trembler de fatigue et de douleur. Ma cuisse me lance à chaque pas, et la chaleur brûlante du soleil semble s’être logée directement dans la plaie. Je rêve juste de quelques minutes de répit. La douche tiède coule sur ma peau, traçant des sillons rouges autour des égratignures et de la blessure bandée. Je ferme les yeux… Essayant de me détendre un peu sous l’eau. Et même si je n'ai pas très envie qu'on retouche à ma blessure… je n'ai pas le choix. Jeff doit changer mon pansement. Alors je retourne à l’infirmerie. L’odeur de désinfectant me serre la gorge. Jeff est concentré, ses doigts rapides mais prudents. Je fixe le sol, essayant d’ignorer la brûlure de l’alcool sur ma peau… Et… C’est là que j’entends des pas lourds. Des pas confiants. Des pas que je reconnaîtrais entre mille… Mon sang se glace. Alby entre dans l’infirmerie. Il ne dit rien d’abord. Il nous jauge. Lui, debout, massif. Moi, assis, vulnérable, la peau à nue. Je sens mes mains devenir moites…
- Comment vas-tu ? demande-t-il finalement.
- Ça va… mente-je.
Il se tourne vers Jeff.
- Jeff, tu peux nous laisser.
Jeff fronce les sourcils.
- Il faut que je termine son bandage.
- C’est un ordre.
Un silence pesant s’abat. Jeff avale sa salive, nerveux.
- Bon… ok man, mais juste le temps d'aller chercher des herbes médicinales en cuisine.
Il jette un regard inquiet vers moi avant de s’éclipser. La porte se referme. Un claquement sec. Un piège. Je suis seul avec Alby… Et l’air devient immédiatement trop lourd, trop serré, comme si quelqu’un venait d’en retirer l’oxygène. Je me redresse un peu, croise les bras pour me donner une contenance.
- Qu’est-ce que tu veux encore ? On c'est déjà tout dit.
Il s’approche… lentement… comme on apprivoise une bête blessée. Puis il s’agenouille devant moi. Je retiens ma respiration… Il prend ma cheville dans ses mains. Ses doigts serrent juste un peu trop fort…
- Newt… je ne veux pas te perdre. Ouvre les yeux, s’il te plaît… Redevenons ce qu’on était. Des amis.
Ce mot m’écorche. Amis…Comment ose-t-il me dire ça…?
- Alby… comment veux-tu que ça redevienne comme avant alors que tu… alors que tu nous fais vivre ça ?
- Oublie. répond-il sans réfléchir, comme si c’était aussi simple que d’effacer une ardoise.
Je ricane, nerveux.
- Je peux pas oublier ça. Je veux sortir d’ici, Alby.
Son regard s’assombrit.
- Newt… essaye de comprendre. Il n’y a pas de sortie. Thomas ment. Alors soit tu acceptes de revenir avec moi… soit…
- Soit quoi ? Tu vas me bannir ? grogne-je, la gorge serrée.
Il secoue la tête.
- Non. Mais je serai contraint de te forcer à accepter.
Ses doigts se resserrent sur ma cheville… au point que je retiens un sursaut. Mon cœur se met à battre plus vite. Le silence se fend d’un claquement sec dans ma tête quand il se penche… Et pose ses lèvres sur ma jambe. Je me fige… Mes muscles se tétanisent instantanément. Il remonte lentement, trop lentement, vers ma cuisse, sa bouche laissant une trace brûlante sur ma peau. La panique me traverse brutalement… Je réagis d’un coup. Je le repousse violemment avec mon pied.
- Qu’est-ce que tu fous, putain ?!
Son visage change. Sombre. Fermé. Terrifiant. Et d’un coup… Il se jette sur moi…! Je n’ai pas le temps de réagir. Son bras serre mon t-shirt, me soulève presque et me jette au sol. Ma tête cogne légèrement contre le plancher. Un souffle me manque…
Ses mains attrapent mes poignets et les écrasent au sol, les bloquant au-dessus de ma tête. Je sens la pression écrasante de son poids. Mes battements de cœur résonnent dans mes oreilles. Son regard… Ce n’est plus celui d’Alby. C’est celui d’un homme brisé, perdu, dangereux…!
- Pourquoi faut-il que tu réagisses comme ça ?! grogne-t-il d’une voix étouffée par la colère et quelque chose d’autre… quelque chose de malade.
Je tire mes bras, j’essaie de me dégager, mais il est trop fort. Ma cuisse blessée hurle de douleur.
- Aïe… Alby, tu me fais mal… Lâche-moi ! souffle-je en me débattant, la panique montant comme une vague glacée dans ma poitrine.
Et à cet instant… J’espère. J’espère que quelqu’un arrive. Minho. Thomas. N’importe qui…! Parce que je sens que cette fois… Alby ne compte pas me laisser partir… Il semble perdre totalement le contrôle de lui-même… Ses veines battent sous sa peau comme si quelque chose tirait sur lui de l’intérieur, et sa rage déborde à chaque souffle. Il gronde, bave, tremble, un animal acculé… ou affamé. Je me sens glacé de l’intérieur. Tout en moi hurle de courir, de fuir, de disparaître… mais mes jambes tremblent trop, ma tête tourne encore.
- Maintenant, tu vas m’écouter…! crache-t-il en attrapant ma chemise pour me tirer vers lui.
Je sens ses doigts se crisper contre mon torse, brutaux, rageurs, comme s’il voulait m’écraser pour que je n’existe plus autrement que sous sa volonté. Mon cœur cogne si fort que j’ai l’impression qu’il va me sortir de la poitrine.
- Alby… arrête… souffle-je, presque sans voix, la peur me serrant la gorge.
Il approche son visage du mien, bien trop près, trop suffocant, trop lourd de colère. Son souffle brûlant frappe ma joue, sentant l’amertume et la rage pure.
- Avec moi, tu pourrais tout avoir… mais toi… toi, tu préfères leurs regards… leurs mains… leurs sourires… gronde-t-il. Tu me ridiculises, Newt. Tu me fais passer pour un idiot…!
Je secoue faiblement la tête, non, non, ce n’est pas vrai, je n’ai jamais voulu ça, mais il ne voit plus rien, il n’écoute plus rien… Ses doigts se referment sur mon bras, serrant trop fort, trop longtemps. Une douleur sourde remonte jusqu’à mon épaule, menaçante.
- Alby… tu me fais mal…!!
Ses yeux se plissent, une ombre furieuse les traverse.
- C’est toi qui m’as poussé à bout… tu entends !? lance-t-il dans un souffle tremblant d’une rage incontrôlée. Toi…!!
Je sens clairement qu’il est en train de franchir une limite… une terrible limite… et que s’il y cède, je ne pourrai plus revenir en arrière. Son ombre se penche sur moi, m’écrasant presque, et je sens la panique monter en flèche.
- Alby… s’il te plaît… arrête…!
Les mots sortent tout seuls, écorchés, tremblants. Il hésite une fraction de seconde, juste une, mais ses mains, elles, ne s’arrêtent pas. Ses doigts agrippent, tirent, s’acharnent, comme s’il voulait me réduire au silence, me réduire tout court. Je sens mon souffle se briser. Une larme me brûle la joue… Et là, il plaque ses lèvres contre les miennes, m’arrachant un baiser forcé. Je me débats autant que possible, griffant Alby au visage pour tenter de me libérer. Mais il riposte d’une puissante gifle qui me sonne complètement. Mes oreilles bourdonnent, ma vision se trouble un instant, et mon cœur s’emballe. Malgré la douleur, je sens l’adrénaline m’aider à rester alerte, à résister à sa prise. Il ne recule pas. Son souffle est lourd, sa colère palpable, et ses yeux noirs brûlent d’une rage incontrôlable. Chaque mouvement qu’il fait me glace le sang. Il me soulève presque malgré moi, mes pieds glissent sur le sol. Mon cœur bat à tout rompre, ma gorge se serre, et je me sens complètement à sa merci.
- Tu crois que je vais te laisser me défier ? grogne-t-il, sa voix étouffée par la fureur. Tu vas enfin comprendre qui commande ici…!!
Ses mains s’acharnent sur ma chemise, la déchirent presque. Il la soulève, exposant ma peau à son regard fou. Je sens ses doigts tirer mon boxer, comme pour me réduire encore plus à sa volonté. La peur me glace les membres…
- Alby… arrête…! Je… je t’en supplie…! murmure-je, ma voix brisée par l’angoisse.
Mais il ne m’écoute pas. Il défait son pantalon d'un geste. Il m’écarte mes jambes, se glissent entre elles… La sueur me brûle les tempes, mes muscles tremblent, et je sens que je ne pourrai pas me défendre très longtemps. Il s’approche de moi, son visage si proche que je peux sentir son odeur âcre de rage. Sentir… son sexe poisseux, poilus, se coller à moi… Je ferme les yeux, tentant de me faire petit, de disparaître, priant pour que quelqu’un arrive à temps…
- Ne bouge pas, Newt… souffle-t-il, plaquant sa main contre ma bouche. Si tu bouges. Si tu cries… Je te tue. C'est compris…?
Il retire doucement sa main… Il caresse ma joue, me fixant tel un bout de viande qu'on rêve de dévorer… Il approche ses lèvres. M’embrasse encore. Un baiser répugnant. Je ferme les lèvres… Mais d'une main ferme il tient ferme ma mâchoire pour glisser sa langue dans ma bouche… Seulement, je le mords aussi fort que possible… N’ayant aucune envie de coopérer… Évidemment, fou de rage, Alby se retire et s'énerve.
- Putain…! Violemment, il me gifle encore et pose ses mains sur mes hanches, pendant que je me remets de mes émotions… Je voulais que ce soit tendre, mais tans pis pour toi, pas de préliminaires…!
Il est tellement furieux… tellement haineux… Je ne le reconnais plus. Ce n'est pas Alby… C'est un monstre. Pire que Gally… Pire que tout… Il plaque une main sur mon cou pour m'immobiliser, de son autre main, il saisit ma cuisse. Il l'a soulève avec force, brutalité et me pénètre… Mon corps bondit de douleur. Mais je ne peux pas réagir… J'étouffe. Je plaque mes mains sur la sienne. Essayant de le faire lâcher mon cou pendant qu'il me viol… pendent qu'il glisse une seconde fois dans un soupir qui lui arrache un souffle de plaisir… Et moi, de dégoût. De peur… De haine… Je suffoque, mon cœur battant à tout rompre, incapable de bouger sous son emprise. La peur me glace le sang alors qu’il s’acharne sur moi, chaque geste chargé de violence et de menace. Mes mains tremblent, mes jambes se raidissent, et je sens l’angoisse me submerger complètement.
Soudain, un bruit sec. Une force puissante le propulse sur le côté. Alby s’écrase contre le mur et laisse échapper un juron étouffé. Je cligne des yeux, incrédule… Jeff est là, les traits tirés, les yeux pleins de détermination. Il se précipite vers moi comme un éclair. Sans réfléchir, je m’assois, les jambes repliées contre moi, et je tire ma chemise pour recouvrir ce qui était exposé. Mon corps tremble de tout son long, mais je me sens un peu plus en sécurité. Jeff regarde Alby, sidéré… Ses mains posées sur mes épaules. Je peux presque lire l’incrédulité sur son visage. Il n’aurait jamais cru que le Maton pouvait aller aussi loin. Alby se redresse brusquement, les yeux flamboyants de colère. Il crie à Jeff, sa voix résonnant dans l’infirmerie :
- Toi, dégage ! Laisse-moi finir ce que j’ai commencé !
Ses mains remontent vers sa ceinture, et il remet précipitamment son pantalon. Le ton de sa voix, le regard qu’il me lance, tout en lui me glace le sang. Je serre les mains sur ma chemise, mon corps encore tremblant, mon esprit cherchant désespérément un souffle de courage. Jeff reste ferme, immobile entre nous, bouclier silencieux. Et moi… je sens que mon cœur ne se remettra pas de sitôt de cette peur, de cette violence interrompue à temps, mais qui laisse derrière elle un écho terrifiant. Mais Alby continue de hurler à Jeff, le visage déformé par la rage :
- Dégage ou sinon… !
Jeff ne recule pas, les yeux brillants de colère et de défi :
- Non, toi dégage, pauvre malade ! Si tu ne le fais pas, j’hurle et tout le monde saura ce que tu étais en train de faire !
Le silence s’abat un instant, lourd, et je reste recroquevillé sur moi-même, le souffle court. Alby s’arrête net, son regard s’assombrit et se fige sur moi. Ses lèvres se pincent, puis il pointe son doigt vers Jeff, menaçant :
- Tu paieras pour ça…!
Jeff ne bouge pas, le regard dur :
- Toi aussi ! Tu violes ton propre ami… ! T’es vraiment malade… !
Le mot frappe Alby comme un coup de tonnerre. Ses mains tremblent, sa colère vacille, mêlée à la peur. Il crache une insulte, et d’un geste violent, frappe le mur si fort que la pierre se fissure. Son souffle est rapide, irrégulier. Puis, sans un mot, il tourne les talons et sort d’un pas vif, laissant derrière lui une atmosphère saturée de tension et de peur. Jeff se tourne immédiatement vers moi, son expression pleine d’inquiétude :
- Ça va ?! Il ne t’a pas fait mal… ?
Mais je m’effondre contre lui, laissant enfin tomber toutes mes défenses. Les sanglots montent, incontrôlables, et je murmure entre deux larmes :
- Jeff… merci…
Il me serre contre lui, sa présence solide et rassurante m’apaise un peu, alors que je laisse toute la peur et le soulagement m’envahir en même temps…
- J’y crois pas qu’il ait pu te faire ça à toi… ! Quel enfoiré sérieux… ! grogne Jeff, le visage défait, encore sous le choc. Ses mains tremblent légèrement. Il ne cache rien de l’horreur qu’il a ressentie en franchissant cette porte.
- Ce n’est pas la première fois qu’il m’agresse comme ça… murmure-je en posant une main sur mon visage, essayant de contenir les larmes qui brûlent mes yeux. Après tout ce qu’on a vécu ensemble… Il ose… Il… ose… ! Ma voix se brise. La colère se mélange à la détresse dans ma gorge serrée.
- Ouais… ça craint grave… souffle Jeff, presque honteux. Pardon Newt… vraiment… Je ne l'aurais pas laissé seul avec lui si j’avais su…
- Et… repris-je entre deux sanglots, c’est avec ce genre de chef que tu veux continuer à vivre… Jeff ?
Il baisse les yeux.
- Non…
- Pourtant vous, les Blocards… pas un seul d’entre vous s’est rebellé contre lui… Et crois-moi… tu vas payer pour ce que t’as fait ce soir… dis‑je d’une voix plus faible mais résolue.
- Je sais… mais je ne pouvais pas le laisser faire… ! dit-il d’un ton pressé, presque suppliant. Newt, je suis vraiment désolé… ! Ses mains se posent sur mes épaules avec douceur, comme s’il craignait de me briser davantage. J’essuie mes larmes du revers de la main.
- Ce n’est pas ta faute…
Jeff inspire profondément avant de laisser tomber, comme si ça lui échappait :
- Newt… je veux m’enfuir avec vous… ! Je sais que vous prévoyez de le faire alors…
Je relève la tête, surpris malgré moi. Il fuit mon regard, mais sa voix tremble légèrement :
- Je ne veux pas rester là avec ce fou… !
- Tu es le bienvenu… Même si pour le moment, on n’a encore rien prévu…
- Ok… souffle-t-il, reprenant son rôle de medjack malgré la tension. Allonge-toi Newt, tu saignes encore… je vais nettoyer ça.
Je m’allonge sans protester, épuisé. Mes membres tremblent encore. Ma gorge est nouée.
- Hum… merci…
Jeff commence à panser ma jambe avec précaution. Chaque contact pique un peu, ravive la douleur, mais je ne dis rien. Je suis trop vidé… Alby… Comment peut-il me faire ça…? Après tout ce qu’on a traversé ensemble… Après notre promesse… notre amitié… Tout ça ne vaut rien à ses yeux. Tout ce qu’il veut, ce n’est que ça. Me posséder.,M’étouffer. M’avoir pour lui, comme un objet. Une récompense. Une poupée soumise à ses envies tordues. Je le déteste. Je le déteste tellement que j’en ai mal au ventre. Heureusement que Jeff est arrivé à temps. Heureusement qu’il m’a tiré de ses griffes.
Et qu’il prend soin de moi maintenant, en silence, comme si la moindre parole pouvait me faire éclater en morceaux.
Il termine enfin de soigner ma jambe. Je me redresse, le souffle court, encore tremblant. Je n’ai qu’une seule envie : retrouver Minho… Thomas… Ceux qui compte pour moi… Mais avant de partir, je regarde Jeff dans les yeux.
- Promets-moi… de ne rien dire à Minho. Ni à Thomas. Ma voix est faible mais ferme. Sinon… c’est sûr… il y aura une guerre dans le Bloc.
Jeff hoche la tête, grave.
- Promis.
Je retourne au dortoir, le cœur encore lourd des événements de l’infirmerie. La peur me colle à la peau, un froid glacial qui refuse de me quitter. Mais quand j’ouvre la porte, je découvre une surprise inattendue : le groupe des survivants a réuni leurs lits, les collant les uns aux autres pour dormir ensemble. Mon souffle se coupe un instant. L’angoisse recule légèrement devant cette initiative. Je sens une chaleur réconfortante m’envahir. Même si je tremble encore de ce que je viens de subir, être entouré de mes amis… Thomas, Minho, Chuck… ça me fait du bien. Je souris malgré moi. Clint et Jeff décident de se joindre à nous. La pièce devient un petit cocon d’alliés et d’amis, un espace sûr dans ce monde devenu soudainement si hostile. Je feins d’être extrêmement fatigué, baissant la tête et laissant mes paupières se fermer. Je ne veux pas qu’ils remarquent à quel point je suis secoué. Mais je sais que Thomas et Minho voient bien que je ne vais pas bien.
Je me glisse sur le lit central, entre Thomas et Minho. Leurs mains trouvent les miennes naturellement, un contact qui apaise mes nerfs. Derrière Thomas, Chuck s’accroche, discret mais protecteur. Je sens la sécurité dans ce simple geste, la force tranquille de l’amitié autour de moi. Même si la peur n’a pas totalement disparu, être ainsi entouré me permet enfin de respirer. Je ferme les yeux, laissant la chaleur humaine et le réconfort m’envahir. Lentement, mon corps se détend. La tension dans mes épaules se relâche. Les battements de mon cœur se calment. Et pour la première fois depuis des heures, je peux m’autoriser à sombrer dans le sommeil, enveloppé dans un cocon de mains et de présences qui me rassurent, qui me donnent l’impression que, peut-être, je ne suis pas seul…
Deux heures plus tard
POV Newt
Quelque part entre sommeil et inconscience
- Le sujet A5 est prêt.
- Bien. Transférez‑le.
- Il semble qu’il se réveille déjà, Madame Paige.
- Injectez l’anesthésiant. Il ne doit pas se réveiller avant six heures.
- Bien. Docteur, allez‑y.
- J’injecte.
Des voix. Froides. Métalliques. Déshumanisées. Un picotement dans mon bras. Puis le noir… encore plus…
…
Six heures du matin
Le froid. Il me traverse la peau comme des lames glacées. Je rouvre les yeux, mais ça ne change rien. Rien du tout. Je suis dans une obscurité si totale qu’elle en devient une matière, une présence, un poids qui m’écrase la poitrine. Le sol sous moi est dur, humide… presque glissant. Ça pue la moisissure, la mort, et ce parfum immonde que je ne pourrais jamais oublier : la Zone Noire. Mon cœur se met à cogner si fort que j’en ai presque la nausée. Je tremble, incapable d’empêcher mes doigts de convulser contre le béton froid. Ma respiration part trop vite, trop haut, trop court. J’ai l’impression de manquer d’air comme si on m’enfonçait la tête dans l’eau. Je me force à respirer. Une… deux… trois fois. Mais la panique revient aussitôt, cruelle, suffocante. Je me redresse un peu, assez pour sentir contre mon dos un mur rugueux. Ma jambe, elle, me lance d’une douleur brûlante. Je glisse mes doigts dessus, et je sens mon bandage toujours en place… Mais mon corps est très faible. Comme retenu prisonnier d’un produit paralysant… Ils m’ont prit… Ils m’ont jeté ici. Comme un objet. …Pourquoi moi ? Pourquoi m’ont‑ils choisi, moi ? Qu’est‑ce que j’ai de spécial ? Qu’est‑ce qui justifie de me condamner à ça…? Je pense à Tony, à son cri étouffé avant qu’on ne le perde. Il a vécu ça. Cette obscurité suffocante. Cette solitude. Cette terreur qui prend votre gorge et qui serre, serre, serre sans jamais lâcher. Le noir… c’est pire que tout. Pire que les blessures. Pire que les créatures. Parce que dans le noir, l’imagination devient un monstre. Parce qu’on voit des formes qui n’existent pas. Parce qu’on croit sentir un souffle derrière soi… Parce qu’on attend… qu’on vienne nous dévorer. Un hurlement retentit soudain au loin. Le hurlement. Celui de la créature. La peau de mes bras se hérisse. Mon sang se glace instantanément. Si elle me trouve… Je suis mort. Je me mets à ramper, lentement, très lentement, en longeant le mur du bout des doigts, cherchant un coin, n’importe quoi. Ma main glisse sur la pierre froide jusqu’à ce que… Du vide…! Sous mes doigts.,Un gouffre. Je me fige. Je n’ose plus bouger du tout. Mon souffle s’accroche, se bloque dans ma gorge. Je reste immobile, pétrifié, incapable de distinguer le sol de l’abîme. Le froid devient insupportable. Je tremble comme un enfant terrifié. Je ne veux pas mourir. Pas comme ça. Pas ici. Mais l’air est trop lourd, trop étouffant. Ma vision se brouille derrière mes paupières closes. Je me couche sur le côté, recroquevillé, les bras autour de ma poitrine. Et dans un dernier souffle, un dernier fragment de conscience, une prière silencieuse traverse mes lèvres tremblantes : Thomas… Minho… venez me chercher. Je vous en supplie… venez me sortir de cet enfer…
A suivre !
Prochain chapitre : Le courage.(Fin partie 1)