Les Herbes Hautes
Le matin était humide mais déjà clair lorsque Lynn sortit, une tasse en fer blanc remplie de café entre les mains. La fête du Quatre-Juillet s'était finie tard, et la courte nuit lui coupait un peu l'appétit. Les jumeaux dormaient encore, sa mère était encore en chemise de nuit. Une seule pensée la tenait éveillée : Nika avait espéré être revenu de la chasse pour leur journée du mercredi, le lendemain.
La fatigue était un luxe qui n'avait pas été offert à tous. Robbie était parti tôt pour la scierie sur Molly, et Jonas avait repris le travail à la grange avec Aaron Turner très tôt. Quelques minutes en arrière, il s'en était allé avec Ned et la carriole pour récupérer un lot de nouvelles planches, laissant Turner poursuivre seul un moment.
Lynn grommela. Il l'agaçait d'être celle qui lui apporterait ce café.
Force était de constater que la grange avait pris forme : il restait des ouvertures dans le bardage, le bois neuf jurait encore avec celui posé en amont, mais la charpente nue disparaissait peu à peu. Turner travaillait haut sur le côté est, debout sur la longue planche d’échafaudage fixée contre la structure. L'ensemble brillait de rosée.
Lynn s'approcha avec la tasse fumante, et la déposa aussi haut qu'elle put, dans un silence pesant. Chacun d'eux avait en tête ce que l'autre 'avait fait'. Turner ne remercia pas. Il se hissa plus haut, prenant appui sur une traverse pour atteindre les planches supérieures à assurer définitivement.
"Vous devriez attendre que mon père revienne."
"Commencez par dire bonjour."
Lynn serra les dents.
"Bonjour. Vous devriez vraiment attendre Papa, c'est dangereux, avec l'humidité."
"Votre père m’a demandé de terminer ce côté."
"Certainement pas là où l’échafaudage n'a pas encore été posé."
"Cessez de me dire ce que je dois faire ou non."
Il l'ignora, il continua à travailler. Mais il lâcha, comme s'il avait eu le droit d'avoir ce genre d'avis sur elle :
"À votre âge, une femme devrait déjà avoir appris la retenue. Entre autres choses."
Lynn sentit son intérieur bouillir de colère, et ses doigts se serrèrent sur son tablier. Les mots se bousculaient en elle, et elle aurait facilement pu les lui jeter au visage. Cependant, les conseils de Soleil Blanc étaient encore frais : elle devait considérer ses actions, réfléchir avant d'agir. 'Awathílan'. Même face à un type comme Turner. En effet, elle devait apprendre la retenue, mais pas pour les raisons qu'il pensait.
Il lui aurait fait trop plaisir qu'elle s'emporte, oui. Au lieu de ça, elle considéra la tasse encore fumante, posée à portée de sa main : une seconde, peut-être deux. Puis elle la prit par l'anse et la remporta simplement vers la maison. Il ne la méritait pas.
Elle s’éloigna d’un pas vif, marmonnant entre ses dents tout ce qu’elle avait eu la sagesse de ne pas lui dire en face. Elle n’avait pas encore dépassé le puits, cependant, lorsqu’un bruit sourd retentit derrière elle : celui d’une botte ayant frappé le bois.
Elle resserra ses doigts sur la tasse et continua d'avancer vers le perron. Un raclement précipité suivit malheureusement, assez long pour lui faire tourner la tête, cette fois. Là-haut, le pied de Turner chassa sur la traverse humide. Il tenta de se rattraper, les mains cherchant brusquement une prise, mais son autre pied glissa à son tour.
"Mr. Turner !"
Il eut juste le temps de saisir le bord du bardage, son bras libre battant dans le vide. Pendant une seconde absurde, il resta suspendu ainsi, les jambes cherchant un appui qui n’existait plus. Puis sa main lâcha et il tomba, heurtant une traverse avant de retomber lourdement au sol, en contrebas. La tasse échappa des mains de Lynn et répandit le café dans l'herbe drue.
"Maman !"
Elle courait déjà lorsqu'Hazel sortit, et elle se pencha au-dessus de Turner dès qu'elle le put. Il ne bougeait pas, couché sur le flanc, un bras replié sous lui. Une ligne sombre apparut dans ses cheveux, au-dessus de la tempe, puis s’élargit lentement.
"Mr. Turner ?"
Ses paupières frémirent seulement.
"Mr. Turner !"
Derrière elle, Lynn sentit arriver sa mère, puis elle entendit le cri étouffé de Maddie, à la petite fenêtre de la mezzanine.
"Les enfants, restez dans la maison !"
Quelque chose dans la voix d'Hazel obtint une obéissance immédiate, et elle s'accroupit près de leur voisin.
"Aaron ? Vous m’entendez ?"
Turner inspira brusquement, ce qui fit reculer Lynn : ce n’était pas un cri, plutôt un son étranglé. Il ouvrit les yeux sans avoir l'air de comprendre ce qu’il voyait. Hazel n'osait pas le toucher.
"Ne bougez pas."
Ce fut pourtant ce qu'il tenta de faire, mais son visage se contracta immédiatement de douleur.
"Bon Dieu. Où avez-vous mal ?"
"Mon épaule... ma tête... là aussi."
Sa main se posa sur sa poitrine. Sa voix n’avait plus rien de mordant : elle était faible et sidérée.
Lynn regarda sa mère. Hazel savait quoi faire avec une coupure, une brûlure, une poussée de fièvre ou une cheville tordue. Elle l’avait vue remettre des enfants sur pied hiver après hiver, année après année, mais - cette fois - ce qu'elle voyait dépassait ce qu'elle savait elle-même évaluer.
"Il faut aller chercher le Dr. Tann."
"Non. Aidez-moi seulement à me lever."
"Certainement pas !"
"Ms. Ashford-"
"Vous êtes tombé de douze pieds et vous avez heurté une poutre en chemin, votre tête est en sang et j'ignore si vous avez quelque chose de cassé. Il est hors de question que vous vous effondriez de nouveau dans dix pas !"
Le ton était sans appel et - cette fois - l'homme obéit. La grange retomba dans le matin silencieux. Lynn tourna la tête vers la modeste écurie, où ni Ned ni Molly n'était attaché.
"Papa et Robbie ont les chevaux."
Hazel tourna la tête vers l'étalon isabelle attaché à leur barrière, et Lynn fit de même.
"Oh non."
"Lynn."
"Il ne me connaît pas !"
"Il faut aller à Independence, maintenant !"
"Prenez Buster..."
Turner venait de toucher son front et découvrait le pourpre sur ses doigts.
"Prenez-le."
Pour la première fois, Lynn vit de la peur sur son visage buriné, bien différente de la colère qu’elle lui connaissait ordinairement. Il porta une main hésitante à la poche intérieure de sa veste et grimaça.
"Qu'est-ce que vous faites ?"
"Attendez."
Ses doigts ressortirent avec une enveloppe brune, pliée en deux et cachetée. Il la tendit vers elle.
"Postez ça."
Lynn plissa les yeux.
"Vous pourrez la poster vous-même."
"Si jamais quelque chose..."
Il ne finit pas sa phrase, et la lui tendit brusquement, cette fois-ci avec une hargne qui lui ressemblait beaucoup plus.
"Prenez-la !"
Lynn obéit, et la fourra dans la poche de son tablier. Hazel l'incita à se hâter.
"Va."
Elle courut jusqu’à la barrière. Buster releva brusquement la tête à son approche, les oreilles déjà couchées lorsqu’elle saisit ses rênes pour le détacher.
"Tout va bien", lui murmura-t-elle, mais l'animal savait déjà que c'était faux : aux cris, à la présence de cette inconnue, et peut-être même à l'odeur qu'elle portait.
Elle n’avait ni pomme à lui offrir, ni temps pour les précautions qu’elle prenait d’ordinaire avec un cheval inconnu. Lorsqu’elle passa près de son épaule pour vérifier la selle, il tourna vivement la tête et ses dents claquèrent à quelques pouces de son bras.
"Pas le choix, mon beau."
Buster souffla bruyamment et fit un pas de côté. Lynn attrapa le pommeau, posa le pied dans l’étrier et dut s’y reprendre à deux fois lorsqu’il se déroba encore. Il était énorme : jamais elle n'avait monté une bête comme ça.
"Lynn !"
Sa mère venait de se redresser.
"Ne te casse pas le cou toi aussi !"
À la troisième, elle se hissa en selle presque en même temps qu’il repartait en avant. Elle rassembla les rênes comme elle put, le cœur battant jusque dans sa gorge, puis elle lança Buster sur le chemin.
"Je vais essayer..."
Independence ne lui avait jamais semblée aussi loin.
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Ding-ling !
Derrière Lynn, la clochette qui surplombait la porte du magasin général tinta, tandis qu'elle sortait d’un pas mal assuré. Elle posa une main fébrile sur l'un des piliers de bois qui soutenait l'auvent. La tension venait de retomber d'un coup, mais - elle - n'était pas encore revenue de tout ce qui venait d'arriver.
Elle avisa Buster, attaché à un anneau un peu plus loin. Cette peste semblait pratiquement endormie, maintenant. Plus loin dans ce qui n'était qu'une ébauche de rue mais que l'on nommait néanmoins déjà Main Street, les petits commerces ouvraient, et Mme Armstrong balayait en soulevant la poussière. Lynn tenta de respirer, passa une main sur sa jupe où de la boue séchait, puis s'assit là où elle était, au cas où ses jambes décideraient de ne plus la porter.
"Excusez-nous."
Jemma James, la femme du promoteur Eli James, la contourna en sommant ses deux filles de ne pas la regarder. Lynn se fichait bien de ce qu’elle pensait de la voir hirsute et tachée : elle avait fait ce qu’il fallait, c’était tout ce qui comptait.
Buster lui avait mené la vie dure, même après avoir accepté de partir au galop : il avait tiré sur les rênes et secoué constamment la tête avec irritation. Lorsque Lynn avait voulu le ralentir avant le gué, il avait résisté jusqu’au dernier moment, puis abordé l’eau avec une brusquerie qui lui avait fait perdre l'un des étriers réglés pour Turner.
Au milieu du passage, quelque chose l’avait fait se déporter : un reflet, une branche ressemblant à un serpent, elle ignorait ce qu'il pouvait y avoir dans sa tête de canasson. Elle s'était accrochée une seconde, mais il avait rué et elle était tombée dans la boue de la berge, heureusement presque à l'arrêt.
Furieuse et dégoulinante, elle l'avait récupéré plus loin, dans les herbes hautes. Et avant qu'elle ne se remette en selle, il était parvenu à lui pincer le bras à travers sa manche, à un endroit qui était maintenant douloureux. Elle ne l'avait pas insulté, ce qui était une prouesse. Lui, n'avait pas fait d'autre écart. Et ils avaient fini par atteindre Independence ainsi : tous les deux humides, boueux, et irrémédiablement en froid.
L’officine du Dr Tann était vide lorsqu’elle y était enfin arrivée. Elle avait frappé et appelé, jusqu'à ce que Jeremiah Pritchard - un grand café à la main - sorte de sa boucherie pour lui indiquer où le médecin était allé. Il n'avait pas commenté son état : lui non plus n'était pas frais, après avoir joué de la contrebasse à la fête jusqu'au petit matin.
Ainsi, elle avait poussé la porte du magasin général, avec une hâte qui avait affolé la clochette. Tann était bien là, appuyé au comptoir au plus près de Miss Henderson. En d’autres circonstances, Lynn aurait jubilé de ce qu'elle avait surpris, qu'elle aurait raconté à Robbie en gloussant. Mais en l'occurrence, elle s'était affalée entre eux et avait tenté de décrire la situation en balbutiant.
Tann n'avait posé aucune question inutile, il avait seulement demandé où et quand l'incident s'était produit, et si Turner respirait. Puis il avait attrapé son chapeau, sa sacoche, et avait filé accomplir son devoir. Lynn savait que lui non plus n'avait guère de sympathie pour Aaron Turner, et l'admirait d'autant plus.
Emily Henderson s'était inquiétée pour elle, même quand elle lui avait assuré qu'elle allait bien. Jemma James, en revanche, contourna à nouveau sa silhouette débraillée et tremblante, en ressortant sur le bois du perron où elle s'était échouée. Lynn fut soulagée de la voir s'éloigner avec ses filles, mais son estomac creux se souleva désagréablement.
"Bon sang, Lynn Ashford, ça t'apprendra à ne pas déjeuner en te levant."
Elle ramena ses genoux contre elle et posa le front sur ses bras, pour empêcher le monde de tanguer. Elle avait froid, les mains moites, et son coeur battait de façon contradictoire avec les forces qui la quittaient. Elle resta ainsi, respirant lentement.
Jusqu'à ce qu'elle entende des pas approcher sur la terre battue, et s'arrêter devant elle.
"Voilà une jeune personne qui a manifestement besoin d’une brosse."
Lynn releva la tête. Au-dessus d'elle, Ḳethamonin la considérait, une couverture enveloppant ses épaules et sa pipe à la main. Elle passa une main sur son visage.
"J'ai eu un début de journée difficile. Tout est sous contrôle... mais je suis venue sur un cheval qui me hait, et je n'ai pas mangé".
Elle soupira pathétiquement. Il la considéra encore, souffla un rond de fumée, puis précisa avec de l'amusement dans ses prunelles ridées :
"D'une brosse et d’un remontant. Vous pouvez marcher ?"
Lynn sonda ses propres forces. Elle hocha la tête en comptant sur ses jambes pour coopérer, puis elle saisit la main noueuse qu'il lui tendait. Ses jambes protestèrent mais elle trouva une stabilité convenable, reconnaissante envers le vieil homme de ne la lâcher qu'après s'en être assuré.
"Je loge derrière le Moulin Parker. Vous pourrez manger quelque chose."
Il se mit en marche et Lynn lui emboîta le pas, avec un dernier regard vers Buster, qui l'ignora superbement.
"Je suis désolée. Aaron Turner..."
Ḳethamonin tourna rapidement la tête vers elle, à ce nom.
"Il a eu un accident sur le chantier de notre grange, ce matin. Je suis venue chercher de l'aide."
"C'était sérieux ?"
Lynn trembla de nouveau en se souvenant de la scène. Elle songea que le docteur serait bientôt sur place, que sa mère veillait, et que son père était peut-être déjà rentré. Elle se calma un peu.
"Il saignait de la tête et avait mal à la poitrine."
"Tann fera ce qu'il faut."
Elle acquiesça, puis énonça un détail qui l'avait 'rassurée' :
"En tout cas, il a encore eu assez de force pour me crier dessus."
Sa main se porta à la poche de son tablier, où l'enveloppe qu'il lui avait confiée se trouvait toujours, légèrement froissée. Elle s'en chargerait, elle avait donné sa parole. Mais l'urgence était maintenant de ne pas virer de l'oeil.
Ḳethamonin la mena par delà l'hôtel Judson où l'abreuvoir hébergeait de nouveau les deux mules que Lynn avait un jour maudit de ne pas être Htaacé. Ainsi, ils contournèrent les espaces de stockage du moulin et passèrent derrière la haute bâtisse : à la lisière d'Independence, là où la bourgade cessait de dresser ses palissades et redevenait la prairie.
La cabane mise à disposition de Ḳethamonin apparut, nichée entre le mur aveugle du moulin et un vieil orme tordu. Elle était si petite que Lynn se demanda d'abord s'il ne s'agissait pas d'une remise : une seule pièce, bâtie de planches grossières, avec un toit bas couvert de bardeaux et pour toute cheminée un tuyau noir qui en dépassait. Il n'y avait qu'une seule fenêtre, et un petit appentis était adossé à l'arrière, abritant une chaise de bois.
"C'est votre maison ?"
"Quand mon travail me garde en ville, ou m'oblige à me déplacer plus loin."
Ḳethamonin poussa la porte d'un geste de la main.
"J'ai un lodge sur la Verdigris où je suis davantage chez moi qu'ici. Là où Wazhínika vit aussi, et Inthonga-zhínga."
Il précisa :
"Pas si loin que ça de chez vous."
Lynn entra derrière lui, et il l'assit aussitôt sur la couchette qui occupait un angle. Elle respira, puis contempla l'intérieur : le mobilier ne comptait qu'une petite table en bois, deux chaises dépareillées, un coffre et un poêle de fonte. Ḳethamonin vivait plus simplement qu’elle ne l’avait imaginé, mais tout - ici - racontait de quoi était fait son quotidien.
Quelques vêtements étaient suspendus. Près du mur, une bride et d’autres pièces de harnachement côtoyaient un sac de provisions et des ustensiles de cuisine. Ce fut toutefois la quantité de papiers qui surprit Lynn, car il y en avait bien davantage que d’objets personnels : des lettres empilées, des feuillets couverts de notes, des journaux pliés, et nombre de documents imprimés dont elle reconnut la raideur administrative. La plupart étaient en anglais, quelques-uns en français, certains portaient des annotations.
Lorsqu'elle revint à l'instant présent, Ḳethamonin avait déjà mis de l'eau à chauffer et ouvrait une boîte de biscuits.
"Je ne suis pas Tann", dit-il, "mais je prescris une grosse cuillère de sucre dans le thé."
Lynn sourit. Il décrocha de l'un des crochets alignés sous son étagère de livres une timbale en fer blanc : la première d'une rangée de quatre. C'était bien plus que ce dont un seul homme avait besoin, et Lynn songea que Ḳethamonin recevait peut-être ici parfois Mitchell ou d'autres, pour converser. Cette cabane était aussi un lieu de travail, où l'on pouvait parler sans être dérangés.
Il lui tendit la timbale, qu'elle saisit en tremblant. Puis il ouvrit la boîte de sucre et y versa une cuillerée plus que généreuse, qui aurait provoqué l'indignation d'Hazel et la jalousie d'Elias.
"Merci."
Il ne commenta pas, et s'en fut mettre à infuser le thé. Lynn l'observa. Ses attentions auraient pu être celles d'un ami, d'un parent. Elles n'étaient en tout cas déjà plus celles d'un inconnu croisé sous l'auvent du tribunal. Il jeta un oeil par-dessus son épaule.
"Vous pourrez rentrer chez vous ?"
"Oui, j'attendrai mon frère, il travaille à la scierie jusqu'en milieu d'après-midi aujourd'hui."
"Ce sera mieux que de remonter sur ce cheval."
Elle roula des yeux expressifs.
"Je crois que Buster et moi sommes du même avis."
La petite pièce se remplit de vapeur, et bientôt de l'odeur du thé.
"Reposez-vous ce soir, et vous serez en forme pour demain."
"Demain ?"
Lynn cessa de fixer le sucre au fond de sa timbale. Ḳethamonin lui tournait le dos, mais il lui dit tranquillement :
"Oui. Demain, c'est mercredi."
Elle se figea, si longtemps qu'il eut le loisir de lui verser du thé, qui se mélangea au sucre dans un tourbillon brillant. Nika lui avait parlé : peut-être pas de tout - Seigneur Dieu, elle espérait que non - mais assez pour qu'il sache que le mercredi leur appartenait. Elle engloba la tasse chaude de ses mains et souffla à la surface ambrée.
"C'est vrai", dit-elle avant de relever les yeux vers lui. "Mais ce sont les bisons qui décident de ça, semble-t-il."
Ḳethamonin tourna l'une des chaises, et s'assit en poussant sur le bord de la table la boîte de biscuits avec un amusement retenu.
"Ce n'est pas tout à fait vrai. L'ardeur de la main qui les chasse peut largement précipiter le calendrier."
Lynn retint un sourire, qu'elle cacha en buvant lentement, ressentant tout le parcours de la chaleur sucrée, jusque dans son estomac.
Elle avait craint, au lendemain de la rivière, que Ḳethamonin ait été au courant : elle avait même été terrifiée à cette idée lorsqu'il était venu la chercher pour témoigner contre Turner. Pourtant, elle ne sentait à présent que de la bienveillance, dans leur jeu de demi-mots. Nika lui faisait confiance, il était son plus proche parent. Sa voix profonde était calme, et la laissait avec le sentiment - ô combien désiré - de n'avoir rien à défendre, ici.
Il n'insista pas, il n'y en avait pas besoin. Au lieu de ça, il plaça un biscuit dans sa main. Elle hésita, puis risqua :
"Ḳethamonin..."
Il but de son propre thé.
"Vous nommez Inthonga-zhínga par son nom osage, mais sa sœur l'appelle Petit Puma. Pourquoi ?"
Elle mordit dans le biscuit, dont le goût neutre lui fit un bien fou.
"Ces deux noms sont les siens. Mais Soleil Blanc, comme Mitchell, a passé beaucoup de temps à la Mission."
Lynn comprenait. Elle n'avait pas non plus entendu Aigle Sage être désignée autrement. Elle avait aussi remarqué, à l'inverse, que personne, autour de Nika - Mitchell y compris - ne l'appelait 'Homme Oiseau'. Mais lui n'avait pas été envoyé à la Mission. D'un coup, l'usage de ces noms lui sembla très intime, et raconter beaucoup de leur vie.
"Soleil Blanc a été très aimable avec moi, hier soir."
Ḳethamonin posa sa tasse au milieu des papiers.
"Je n'en suis pas étonné. Je l'ai vue s'ouvrir et changer, en un an. Elle est proche de familles d'Independence, maintenant."
Lynn comprit que ça n'avait pas toujours été le cas. Elle avait été heureuse de partager ce temps avec les Mitchell, la veille. De voir les enfants s'amuser et danser de façon insouciante. Pourtant, chacun des documents amoncelés autour d'eux, dans cette petite cabane, serrait son coeur autant que les paroles de Jonas sur la route du Quatre-Juillet.
"Mon père dit que les Osages devront partir en Territoire Indien, quand les terres d'ici seront officiellement vendues".
Ḳethamonin sut immédiatement ce qu'il y avait derrière cette parole, et dans l'expression perdue qu'elle lui adressa. Là, entourée de tous les textes qu'il devait traduire concernant les conditions de la cession, elle ne pouvait plus dissocier sa peur de perdre Nika de cette menace, bien plus vaste, qui pesait sur lui et sur son peuple.
"Il y a deux ans, un traité a été signé à Drum Creek", lui dit-il, comme si ça pouvait de nouveau arriver. "Il n'a jamais été ratifié : beaucoup des nôtres ne voulaient pas de ses conditions. Ça n'a pas empêché les Xuháaska de revenir, plus nombreux."
Lynn baissa les yeux vers son thé. La réalité était terrible, mais pour la première fois depuis longtemps, on lui parlait comme à une adulte. Comme à quelqu'un en mesure de comprendre. Comme à quelqu'un que l'Histoire affecterait de toute façon aussi. Le vieil homme ne bougea pas.
"La question n'est plus de savoir si nous partirons, Evelyn. La question n'est même pas tant quand : elle doit d'abord être 'vers quoi'."
Alors c'était certain.
Lynn sentit les larmes lui monter aux yeux, et elle les réprima.
"Ce sont vos terres", dit-elle comme elle le put.
Elle savait cependant que s'ils s'opposaient, cette fois, la réponse se ferait par la violence et au son des fusils. Ḳethamonin la fixa, avec un calme qui le fit revenir ici, et maintenant.
"Ma grand-mère s'appelait Waṭsewin", dit-il à titre de réponse. "Elle était née entre la rivière Osage et le fleuve Missouri. Quand elle était enfant, les nôtres avaient des villages là-bas, des morts enterrés non loin, des endroits dont les noms étaient connus de leurs parents, et des parents de leurs parents."
La main de Lynn trembla à nouveau un peu, mais plus de faiblesse. Ḳethamonin désigna l'est avec sa timbale.
"Les Xuháaska ont voulu ces terres. Des papiers ont été signés sans toujours avoir été compris. Alors la famille de Waṭsewin est venue ici, sur les rives de la Neosho où ma mère a grandi."
Lynn ne buvait plus.
"Ce n'est pas la première fois", murmura-t-elle.
"Non. Et c'est arrivé encore. Il n'y a que cinq ans que nos villages ont été déplacés de la Neosho, vers l'ouest et la Verdigris."
Ces mots faisaient plus mal encore. La famille de Lynn aussi était venue de loin : de par-delà l'océan puis plusieurs endroits, avant de s'établir ici. Toutefois, la comparaison s'arrêtait là, à son sens : les siens s'étaient déplacés parce que leurs horizons s'ouvraient. Les Osages devaient partir parce que les leurs se fermaient.
"Híon."
Ḳethamonin prononça ce mot sans emphase.
"C'est ainsi que ma mère désignait ce que Waṭsewin avait vécu : aller vivre ailleurs, se déplacer vers un autre endroit. Quelque chose que notre peuple avait déjà connu. Les Wahzházhe. Les Ni-u-kon-ska. Le Peuple des Eaux du Milieu. C'est un petit mot pour beaucoup de chemin."
Il but une gorgée de thé, puis abandonna sa tasse et reprit sa pipe. Lynn réprima le nœud qui s'était formé dans sa gorge.
"Ça va recommencer."
Le vieil homme demeura droit dans sa chaise usée, il chercha sa tabatière. Et alors, enfin, il ajouta, en laissant ses mots glisser sur les papiers annotés :
"Vraisemblablement, et ce qu'on nous prendra laissera une blessure qu'aucune nouvelle terre ne pourra guérir. En moi aussi. Je m'accrocherai seulement à ce que disait Waṭsewin : que notre place resterait entre la Terre et le Ciel. Envers et contre tout".
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Sur le papier brun de l'enveloppe confiée par Turner, les doigts de Lynn ne tremblaient plus.
Là, devant le récent bureau de poste, elle avait presque l'air digne : sans doute parce que Ḳethamonin lui avait donné un autre biscuit, et une brosse drue avec laquelle elle avait débarrassé sa jupe de l'essentiel de la boue séchée. Elle avait refait sa natte, raclé ses souliers. Aucun des passants ne remarquerait que Buster et elle s'évitaient soigneusement. En passant, elle lui lança un regard en biais par-dessus l'abreuvoir, et - tout à l'heure - elle laisserait à Robbie le soin de l'attacher à Molly.
Elle examina l'enveloppe un peu froissée. Helen Turner, ce prénom ne lui disait rien, et elle vivait à Oswego. Était-elle son épouse ? Elle en doutait. Une soeur ? Une fille ? Elle retourna le pli entre ses doigts, avec une curiosité qu'elle aurait jugée légitime si elle n'avait pas eu une opinion bien trempée au sujet de son expéditeur. Elle soupira. Turner la lui avait confiée en gisant au pied de leur grange, la tempe en sang. Elle n'aurait qu'une parole, mais ne lui pardonnerait rien pour autant.
Elle gravit les deux marches du bureau de poste et poussa la porte, qui l'engloutit. Elle en ressortit quelques minutes plus tard, délestée de la missive et de sa promesse.
L'église sonna 13h : il lui restait encore trois bonnes heures avant que Robbie ne termine à la scierie. Alors, elle prit le chemin du bureau du comté, et contourna le bâtiment pour gagner la porte latérale : la seule à desservir la petite salle de lecture improvisée.
La porte n'était pas fermée à clé. Lynn entra et huma l'odeur du bois frais, dominant largement celle du papier des six pauvres livres qui demeuraient sur l'étagère. Un coup d'oeil au registre lui apprit que personne n'était venu depuis la veille. Le seul changement se trouvait dans la petite réserve : les drapeaux, fanions et autres décorations du Quatre-Juillet y avaient été entassés à la hâte après la fête, dans l'attente d'être rangés.
Elle tendit l'oreille un instant : aucun bruit ne lui parvenait de l'autre côté du mur. Les bureaux du comté étaient sans doute vides, eux aussi, en ce lendemain de festivités. Elle doutait que beaucoup de lecteurs se présentent aujourd'hui. Alors elle s'approcha de l'étagère délaissée.
Sa main hésita devant les quelques volumes avant de se poser sur Longfellow. Elle avait déjà lu ce recueil, mais il lui plaisait d'y revenir aujourd'hui, puisqu'elle avait trois heures à tuer. Elle feuilleta quelques pages, puis s'arrêta sur un titre familier.
"The Day Is Done".
Elle tira une chaise, et décida qu'elle pouvait s'accorder ce que Longfellow réclamait lui-même à la poésie : du réconfort, et une façon de laisser les problèmes derrière soi.
'The day is done, and the darkness
Falls from the wings of Night,
As a feather is wafted downward
From an eagle in his flight.'
Certes, l'après-midi ne faisait que commencer, mais elle avait déjà l'impression de l'avoir vécue, cette longue journée.
'I see the lights of the village
Gleam through the rain and the mist,
And a feeling of sadness comes o'er me,
That my soul cannot resist:
A feeling of sadness and longing,
That is not akin to pain,
And resembles sorrow only
As the mist resembles the rain.'
Elle se sentait exactement ainsi, après sa conversation avec Ḳethamonin. Avec une peine diffuse, et l'estomac un peu serré.
'Come, read to me some poem,
Some simple and heartfelt lay,
That shall soothe this restless feeling,
And banish the thoughts of day.'
Elle prit une inspiration, puis expira avec déjà un peu d'aise revenue. Elle comprenait mieux que jamais ce 'restless feeling', oui.
'Not from the grand old masters,
Not from the bards sublime,
Whose distant footsteps echo
Through the corridors of Time.
For, like strains of martial music,
Their mighty thoughts suggest
Life's endless toil and endeavor;
And tonight I long for rest.'
Elle ferma les yeux, ressentant le même besoin. Alors elle continua, à voix haute cette fois :
'Read from some humbler poet,
Whose songs gushed from his heart,
As showers from the clouds of summer,
Or tears from the eyelids start.
Who, through long days of labor,
And nights devoid of ease,
Still heard in his soul the music
Of wonderful melodies.'
Pour la première fois, elle sourit. Elle songea qu'elle aimerait relire The Song of Hiawatha, aujourd'hui, tout en appréhendant un peu de découvrir combien son regard avait changé.
'Such songs have power to quiet the-'
Elle s'arrêta. Par-delà les lattes claires du plancher, la porte venait de s'ouvrir, puis de se refermer. Ses yeux balayèrent les vers sans plus les lire. Ce serait sans doute Collins, ou peut-être Aigle Sage, si elle lisait aussi vite que ce qu'elle supposait.
'The restless pulse of care,
And come like the-'
Sa poitrine se serra, d'une façon plus belle, cette fois : une semelle souple venait de glisser sur le bois récemment ciré. Un pas léger s'approcha, puis un autre : elle connaissait cette manière de marcher, pour avoir marché dans ses pas sur les berges de la Verdigris. Ses doigts quittèrent le bord de la page, son souffle même sembla oublier qu'il devait la maintenir en vie.
"Nous ne sommes pas mercredi..." murmura-t-elle en relevant les yeux vers celui qu'elle savait déjà qu'elle trouverait.
Manifestement, Ḳethamonin avait raison : l'ardeur du chasseur comptait autant que celle des bisons. Elle sourit radieusement : d'un seul coup, la seule présence de Nika venait de surpasser au centuple les bienfaits de la poésie. Il pencha un peu la tête.
"Est-ce que tu veux que je revienne demain ?"
Ils rirent ensemble, tandis qu'elle se levait en avisant la porte close. Cette fois, Nika avait pris le temps de se laver et de passer des vêtements quotidiens : pour le coup, c'était elle qui avait l'air négligé. Il n'en fit pas de cas, il l'enlaça et la fit brièvement tournoyer sur le plancher.
Lynn regrettait déjà les jours, si récents, où le seul problème avait encore été de savoir si elle verrait Nika le mercredi suivant. À présent, cette inquiétude lui paraissait presque égoïstement dérisoire. Elle avait peur de le perdre, oui, mais Nika risquait de perdre une terre, un foyer, et son peuple une part de lui-même, une fois encore. Pourtant, il était là, ici et maintenant. Alors, comme la première fois, elle posa une main contre sa joue et, une fois encore, il s'y perdit.
Elle lui donna un baiser, certaine que personne ne viendrait. Et en laissant Longfellow tout seul à sa mélancolie, elle lui dit :
"Surtout pas. Au contraire, tu viens de sauver cette journée."
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𐒹𐒻𐓂͘ [Híoⁿ] move to another location.
Ref. https://www.osageculture.com/webonary/entry/gc6bd67d0-3699-44c2-877f-7cafebf9a472?utm
Ce chapitre fait allusion à des faits réels. Pour en savoir plus sur l'histoire des déplacements forcés du peuple Osage, sur le site de l'Osage Nation :
https://www.osageculture.com/culture/education/k-12-lessons/osage-lands-past
A voir aussi, cet article de Frances W. Kay sur le site de l'Osage Nation, au sujet de la façon dont ce thème est traité dans l'oeuvre originale de Laura Ingalls Wilder (la série a une approche différente, et un travail en collaboration avec l'Osage Nation) : "Little Squatter on the Osage Diminished Reserve".
https://osagenation.s3.amazonaws.com/B/B.4.a.LittleHouseMythsvsReality.pdf