Les Herbes Hautes
L’ombre était encore courte, en ce début de journée, et l'air portait encore l'odeur du café, près de la maison des Ashford.
Un geste, et le couteau de Lynn emporta un fin copeau de bois qui tomba sur son tablier en frisant. Là, d'autres s'accumulaient en boucles pâles, tandis qu'elle sculptait avec toute la précision permise par sa lame, désormais impeccablement affûtée. La rondelle de bois provenait d'une chute abandonnée par son père : aujourd'hui, Jonas avait décidé que la construction de la charpente de la nouvelle grange devait avancer un grand coup.
Un autre copeau tomba comme une plume, tandis que la masse de charpentier cognait sur les tasseaux. Lynn façonnait l'ébauche d'une silhouette dans le bois : des ailes, déployées en cercle, qui semblaient être nées naturellement du petit disque de bois. Elle soupira. Nika était parti pour une chasse, plus à l'ouest : ni elle ni lui ne savaient exactement quand il reviendrait.
Malgré son absence, son esprit était encore quelque part sous l'orage du mercredi passé. Sa mémoire était encore pleine de ses caresses, et de la façon dont leurs cuisses étaient restées entrecroisées sur la pierre de leur abri. Elle rajusta la pointe de son couteau.
Elle s'était abandonnée à lui comme elle ne l'avait encore jamais fait, et avait découvert avec lui jusqu'où pouvait aller son propre plaisir. Pourtant, depuis lors, quelque chose restait en suspens sur sa conscience. Une impression diffuse qu'elle retournait sans parvenir à lui donner de nom.
Un second marteau se joignit au premier, et l'expression de Lynn changea. Ses sourcils se froncèrent. Bon sang.
Elle détestait purement et simplement qu'Aaron Turner soit venu pour aider.
Dans sa tête, la présence de leur voisin se heurtait avec fracas à ce qui lui restait de l'odeur de la terre avant l'averse, du contact de la pierre lisse, de la fraîcheur des berges du ruisseau. Avec l'eau de pluie, également, sur l'épaule de Nika. Chaque nouvelle planche hissée sur la charpente lui rappelait ce qu'elle et lui étaient, et les murs dressés entre eux sur la prairie. Sans même le savoir, Turner incarnait tout ça.
"Encore un peu !" lui adressa Jonas, et ce fut la seule parole qu'elle distingua.
Elle ne pouvait pas entendre ce qu'ils se disaient lorsqu'ils conversaient, perchés sur l'échafaudage frêle contre lequel Robbie avait déposé les prochaines planches à hisser. Elle grinça des dents. Tout à leur travail, ils avaient déjà bien discuté une heure, ce qui la contrariait d'autant plus. Et si Turner racontait à son père ce qui s'était passé à la rivière ? Et s'il venait lui apprendre qu'elle avait témoigné contre lui, ce qu'il savait probablement à présent ?
Le couteau dérapa et creusa une entaille de biais. Peu importait : un bec recourbé en naquit. Elle tenta de se calmer, prit une grande inspiration. Et au même moment, Robbie retira ses gants, abandonna les planches, et vint vers elle à grandes enjambées, s'octroyant une pause méritée.
"Encore un oiseau ?" lui dit-il en se laissant tomber non loin, et elle haussa une épaule.
"J'ai l'impression. Peut-être un aigle, cette fois. Je ne sais jamais ce que je sculpte avant d'avoir un peu avancé."
Un aigle, oui. Et à présent qu'elle le voyait apparaître, elle savait déjà exactement à qui elle le donnerait. Robbie saisit l'une des gourdes que Lynn avait gardées bien remplies et but abondamment.
"J'aimais bien le premier, celui qui ressemblait à un engoulevent. Je l'aurais offert à Romy."
Le coin de la bouche de Lynn se souleva un peu.
"Je sais, j'ai dû te l'arracher. Et figure-toi que c'est moi qui l'ai donné."
Robbie cessa brusquement de boire, et Lynn regretta aussitôt d'avoir ajouté cette précision.
"Ah oui ? À qui ?"
"Je sais que tu vas tenter ta chance à chaque fois, Robbie, mais tu peux vivre sans savoir, je crois."
"À Adam Scott ?"
Lynn roula des yeux. Elle avait bien noté la mine fouineuse de son frère lorsqu'il l'avait vue converser avec le fils de banquier, devant le bureau de poste, une semaine plus tôt. Elle hésita.
"C’est fascinant, la vitesse à laquelle tu tires des conclusions."
Robbie se redressa, comme un détective couronné de succès.
"J'ai vu de quelle façon il te regardait. Et tu n'as pas dit non."
"Je n'ai pas dit non plus que c'était lui."
"Lynn, d'habitude, tu me pinces pour me faire taire, quand je fais des suppositions à tort et à travers !"
Elle afficha un sourire en coin et affina le bec de son petit médaillon de rapace. Le jeune homme de bonne famille venu de Boston avait beau être un parti fort convenable, il était loin de vivre dans ses pensées. Elle était un peu navrée pour Adam. Mais elle venait de décider que de laisser planer le doute pouvait servir ses intérêts.
Aussitôt lui revinrent encore les frémissements de Nika sous ses mains, et cette tension qui était demeurée dans son corps lorsqu'il lui avait assuré qu'il ne lui 'manquait rien'. Elle l'avait cru, pourtant - une nouvelle fois - quelque chose la troublait. Le marteau tapa encore.
"Lynn."
Elle sembla revenir à elle-même, d'un coup.
"Mmm ?"
"Tu vas être plus aimable avec lui qu'avec Edwin Parker ?"
Elle soupira bruyamment.
"Il empestait la farine, et ses narines avaient toujours l'air froncées."
"Le problème, c'est que tu le lui as dit. Et tu n'avais pas été beaucoup plus gentille avec John Fletcher."
"Robbie, laisse John Fletcher où il est, dans l'Ohio."
Lynn savait comment elle devenait avec les hommes qui ne lui plaisaient pas, surtout lorsque la communauté autour d'elle commençait à les trouver convenables pour elle. Là où l’on attendait d’une jeune femme réserve et douceur, elle répondait avec une franchise souvent jugée déplacée, qui passait volontiers pour de l'immaturité. Ce travers lui avait déjà valu quelques torts en société, et une réputation de fille difficile qu’elle n’avait pas cherché à laisser derrière elle en recommençant sa vie dans le Kansas. Robbie but une gorgée de plus.
"L'autre jour, Maman n'a pas contesté quand Mrs. James a comparé ton franc parler à celui de Lacey Aubert."
Lacey Aubert, qui tenait le saloon à la lisière d’Independence, avait précisément la réputation de se soucier fort peu de ce qu’une femme était censée dire ou taire. Elle portait des pantalons, et un accent français parfois cinglant. Lynn regarda son couteau.
"Maman n'aime pas Lacey Aubert."
Robbie referma sa gourde. Au niveau de la grange, les deux marteaux s'étaient arrêtés.
"Non. Mais toi oui. Je t'ai vue lui parler pendant Founders' Day."
Lynn ne contesta pas. Elle n’admirait pas cette femme au point de vouloir lui ressembler en tout : elle trouvait, entre autres, qu'elle avait trop facilement recours à la violence. Mais elle lui enviait cette façon de ne jamais donner l’impression de demander la permission d’être elle-même. Robbie haussa les épaules.
"Enfin. Si ça fonctionne entre Adam Scott et toi aussi bien que tu me l'as laissé comprendre, tout ça pourrait être très vite oublié."
Lynn grinça des dents. C'était ainsi. Qu'importait ce qu'on avait pu dire d'elle : si elle se montrait au bras d'un homme 'convenable', la communauté lui découvrirait aussitôt toutes sortes de qualités qu'elle ne lui reconnaissait pas la veille. Elle haïssait cet état de fait, et ce d'autant que la voix et le contact de Nika vivaient en elle, maintenant.
"Malheureusement, la Société des Femmes d'Independence serait d'accord avec toi."
Robbie sourit et posa une main sincère et complice sur l'épaule de sa sœur.
"Oui. Et je vais te dire un secret en retour moi aussi."
Elle tourna la tête vers lui, cette fois-ci curieuse, et un peu soulagée qu'on ne discute plus de son cas.
"Ah ?"
"Lynn !"
Depuis le chantier de la grange, Jonas lui faisait signe.
"Viens nous hisser de l'eau !"
Elle se leva et attrapa les anses des gourdes encore pleines. Et tandis qu'elle ralentissait volontairement pour donner à Robbie le temps d'aller au bout de son petit mystère, celui-ci lui souffla :
"Avant la fin de l'été, je demanderai à Romy de m'épouser."
---
La carriole avançait d’un roulis régulier sur la piste dorénavant sèche, ses roues cahotant dans les ornières peu profondes que Jonas choisissait de ne pas éviter. En cette fin d'après-midi, le vaste ciel semblait décidé à rester clair et bleu. C'était probablement tant mieux.
"Ce serait un beau Quatre-Juillet", souffla-t-il tandis que - à l'arrière - Elias et Maddie chahutaient un peu au milieu des tabourets empilés. Lynn les regarda.
"Les gens des tables d'honneur seront bien assis, en tout cas. Mieux que nous, sur les bottes de paille."
Jonas rit doucement.
"Pour fabriquer deux cents tabourets, il m'aurait fallu commencer au printemps. Et construire un abri rien que pour les stocker."
Deux cents convives représentaient un nombre considérable pour une implantation aussi petite qu'Independence. Hazel et Robbie étaient partis plus tôt, pour installer les longues tables sur les tréteaux. Lynn secoua la tête.
"Et il aurait fallu abattre des arbres juste pour ça. Je retire ce que j'ai dit. Je m'assiérai très bien sur la paille, finalement."
Depuis peu, elle ne voyait plus du même œil les zones près des berges, anciennement surplombées de branches de feuillus. Elle savait de quoi étaient faites leurs maisons, les bâtiments publics aussi : son père était charpentier - il avait construit leur foyer de ses mains - et son frère travaillait à la scierie. Son estomac se serrait lorsqu'elle y pensait. Et de savoir que les célébrations, ce soir, étaient organisées dans un bosquet près de Rock Creek, à deux pas de ces étendues déboisées, lui semblait relever d'une terrible ironie. Jonas avisa sa mine basse.
"Tu verras bien l'estrade, ne t'inquiète pas. Je suis sûr que le capitaine Bell est bon orateur."
Lynn hocha la tête, très loin d'y attacher grande importance. Elle regarda la prairie défiler, constatant que les graminées avaient entièrement pris le dessus sur les fleurs depuis la fin du printemps.
"Independence obtiendra bientôt son statut de 'Town', n'est-ce pas ?"
Jonas ne quitta pas la piste des yeux.
"Eli James a résolument tout fait pour ça."
Lynn somma Elias de ne pas tirer les cheveux de Maddie, puis elle resta silencieuse un moment. La carriole poursuivit son chemin, bercée par le martellement régulier des sabots de Ned. Au loin, quelques arbres découpaient déjà une ligne plus sombre le long du tracé de l'eau en contrebas.
"Papa ?"
Jonas tourna légèrement la tête.
"Mmm ?"
Elle choisit ses mots.
"Quand Independence sera officiellement une ville... et quand Washington aura acheté les terres aux Osages."
Sa gorge se serra en prononçant ceci.
"Qu'est-ce qui se passera, ce jour-là ?"
Son père engagea Ned et la carriole dans la direction de Rock Creek et du bosquet.
"Eh bien, je suppose qu'on nous demandera quelques formalités. Des signatures, un passage au bureau du comté. Après ça, nous devrions avoir un document certifiant que ces acres sont à nous. Ici, tout le monde attend ça."
Lynn regarda au loin. Ce n'était pas la réponse qu'elle attendait, ou sans doute avait-elle été trop imprécise dans sa question. Elle acquiesça toutefois, puis ajouta plus doucement :
"Et pour les Osages, qu'est-ce qu'il se passera ?"
Jonas eut une expression d'incertitude, dénuée de culpabilité.
"Washington leur procurera d'autres terres vers le sud, dans l'Indian Territory. C'est ce qu'on entendait déjà quand nous nous sommes installés ici."
Ces mots eurent pour effet de tordre l'estomac de Lynn, au point qu'elle resserra un instant ses bras croisés contre elle. Jonas n'en comprit probablement pas la raison : pour lui, sa fille avait toujours eu un sens aigu de la justice, et elle s'en préoccupait sans doute simplement.
"William Mitchell et Wahzhazhe font tout pour que ça se passe de façon juste."
Lynn fronça le nez.
"Le nom de ce monsieur est Ḳethamonin, Papa."
Il ne dit rien, pendant un instant. Puis, alors que les jumeaux semblaient finalement s'être décidés à rire plutôt qu'à s'entredéchirer, il souffla :
"Aaron m'a raconté ce qui s'est passé avec sa clôture."
Le sang de Lynn ne fit qu'un tour.
"D'après lui, tu n'as pas tout à fait vu les choses comme lui."
Elle serra ses doigts sur son sac en tissu, y trouvant la forme rassurante de sa pierre à aiguiser. Bien sûr, Turner en avait parlé. Elle l'avait craint toute la matinée, il était évident qu'il le ferait. Sa mâchoire se crispa.
"Qu'est-ce qu'il t'a dit ? Qu'il a été vandalisé et menacé ?"
"C'est ça, en somme, oui."
"Il t'a dit qu'il s'était octroyé un bras de rivière au bout de son terrain ?"
"Non."
"Et qu'il avait braqué un fusil sur des gens qui ont juste contesté ça ?"
Jonas claqua de la langue à l'adresse de Ned, et adressa un regard d'avertissement à Lynn, plus pour le ton qu'elle employait que pour le contenu. Elle s'en voulut immédiatement, et se calma.
"Tu le crois lui ?"
Jonas secoua la tête.
"J'essaye de comprendre. Aaron m'aide à monter une grange depuis deux jours, je le connais depuis que nous sommes ici."
"Tu me connais depuis vingt et un ans. Je sais ce que j'ai vu."
Les jumeaux s'étaient approchés, passionnés par les conversations dès lors que le ton montait entre leur père et Lynn ou Robbie. Elle les chassa, et ils retournèrent au fond de la carriole en pouffant. Leur destination était proche, et Jonas ralentit délibérément.
"Tu comprenais ces Osages ?"
Lynn pinça les lèvres.
"Non. Pas leurs mots."
"Alors comment peux-tu savoir qu'ils ne le menaçaient pas ?"
Elle ouvrit la bouche, la referma, puis lâcha :
"Je n'ai rien vu qui puisse me le faire penser. Turner non plus !"
"Ils ont arraché un piquet."
"Qui n'avait pas à être de ce côté de l'eau !"
Jonas poussa un long soupir. De ceux que Lynn avait déjà quelquefois entendus quand lui ou Hazel avaient dû passer derrière elle pour 'réparer' l'une ou l'autre de ses actions.
"Aaron n'ira pas plus loin", dit-il.
Lynn le regarda, sa gorge sèche et ses doigts blancs.
"Il voulait déposer une plainte, mais le Bureau lui a conseillé de s'arrêter là. D'après lui, l'agent Gibson craint qu'une affaire comme celle-ci en entraîne dix autres et que ça finisse en affrontement armé."
"Qui est l'agent Gibson ?"
"L'agent du gouvernement auprès des Osages."
"Tu m'avais dit qu'ici, il n'y avait jamais eu que des intimidations."
"C'est vrai. Mais le climat change depuis quelque temps, c'est un fait. Moi aussi, je suis soulagé qu'Aaron s'en tienne là."
Lynn hocha la tête : Ḳethamonin aussi avait espéré cette issue. Elle percevait toutefois toute la tension dans la voix de son père et comprenait que la situation était sérieuse, bien au-delà du piquet de Turner et de la colère de Petit Puma. Le bosquet approchait, et avec lui les premières touches de bleu, de rouge et de blanc entre les arbres. Jonas prit une inspiration.
"Pour quelque temps, Lynn, je préférerais que tu gardes tes distances avec tout ça."
Ses yeux devinrent de minces fentes.
"Avec quoi ? Ou qui ?"
Jonas hésita.
"Les disputes de terres. La colère des hommes."
"Tu me dis de ne pas m'approcher des Osages ?"
"Je te dis que tu te retrouves au milieu de quelque chose que tu ne peux pas régler."
Lynn ne prononça rien de plus, sa pierre à aiguiser serrée dans sa paume au travers de son sac.
'Garder ses distances.'
La carriole franchit finalement les derniers yards avant le bosquet, et la quiétude de la piste sembla brusquement céder au bruit et à la foule. Des carrioles étaient rangées entre les arbres et le long du chemin. Des familles arrivaient encore, chargées de paniers et de plats couverts de linges. Plus loin, les longues tables avaient été dressées sur leurs tréteaux, certaines attendant encore les tabourets. Des enfants couraient dans l'herbe, des hommes s'interpellaient d'un groupe à l'autre sous les fanions du Quatre-Juillet. Un grand drapeau avait été suspendu au-dessus du pupitre d'où le capitaine Bell parlerait. Quelques instants en arrière, il n'y avait eu que la prairie, et subitement, l'Amérique était partout.
Au milieu des tables, Hazel les aperçut et son visage s'éclaira d'un sourire radieux. Elle lâcha d'une main la nappe qu'elle installait avec Robbie, elle leur fit signe. Et tandis que les jumeaux sautaient en bas de la carriole avec un cri victorieux, elle leur adressa joyeusement :
"Regardez-moi ce ciel ! Même lui s'apprête à célébrer !"
---
Sur les feuilles du bosquet, la lumière des lampions rivalisait dorénavant avec celle du soleil couchant. Sur l'estrade, le pupitre du capitaine Bell avait été remplacé par la contrebasse de Jeremiah Pritchard, qui soutenait le fiddle de Charles Ingalls dans une gigue endiablée. Autour des longues tables, on tapait des mains, on se passait de la volaille froide, des pains, des tourtes. Les enfants descendaient des verres de limonade en hâte, avant de se remettre à courir pour retourner jouer.
Lynn observait la foule depuis une botte de paille, les mains croisées sur ses genoux, heureuse d'avoir enfin pu se soustraire aux conversations mondaines et aux regards appuyés.
Le repas l'avait épuisée. Adam Scott s'était retrouvé assis à côté d'elle, par un funeste 'hasard' qu'elle imputait à Robbie. Avec une persévérance parfaitement courtoise, il avait entretenu la conversation, depuis le bénédicité jusqu'à la dernière part de tourte aux mûres. Il n'avait rien dit de déplaisant, ce qui rendait difficile de le haïr ou même de lui en vouloir pour ce moment. Toutefois, Lynn était soulagée, maintenant qu'il s'en était allé danser avec d'autres, après qu'elle eut décliné son invitation.
Peu à peu, son regard se perdit sur les silhouettes qui dansaient : il dériva dans le vague, et le son du fiddle lui sembla presque s'éloigner.
'Washington leur procurera d'autres terres.'
Où était Nika, et que faisait-il, à cette heure où la lumière était sans doute trop basse pour encore chasser ?
'Vers le sud, dans l'Indian Territory.'
Tout autour d'elle continuait pourtant : les archets, les rires, les pas frappés dans l'herbe, comme si l'avenir promis à Independence ne coûtait rien à personne. Ce qui arrivait aux Osages aurait révolté Lynn, jusqu'à des temps récents, mais une douleur bien plus intime s'y mêlait maintenant. Nika lui manquait alors qu'il reviendrait bientôt de la chasse. Mais si ces terres étaient 'cédées', alors il serait arraché pour de bon à cette prairie qui l'avait vu naître, et une partie d'elle avec lui.
Elle trembla, et seule la perspective fragile et immédiate de le retrouver après cette chasse finit par calmer son pouls. Son regard, sa façon de bouger, le parfum de feu de bois au creux de son cou. Ses mouvements tranquilles. Le poids de sa jambe sur la sienne, lorsqu'ils avaient cessé de bouger, mercredi.
'Il ne me manque rien.'
"Miss Ashford !"
Elle cligna trois fois, comme si elle se réveillait. Là, dans une robe claire recouverte d'une couverture anthracite à liseré blanc, Aigle Sage Mitchell approchait avec un sourire discret mais un pas résolu.
Derrière elle venait une femme au regard sombre et beau, vêtue d'une tunique osage parme ornée d'un large bijou. Elle avait le sérieux de Petit Puma, son frère, et le calme de Nika, son cousin. Nul doute : ce fut à Soleil Blanc que Lynn adressa un salut respectueux.
"Bonsoir", dit-elle en se levant, essayant de ne pas la fixer d'une façon qui aurait été impolie.
Autour d'eux, la foule continua d'acclamer la gigue. Les Mitchell occupaient une place bien à eux dans la communauté d'Independence : leur statut de fermiers et la façon dont William s'impliquait dans la vie locale rendaient leur présence aux festivités familière à tous. Au milieu de son monde composite, Aigle Sage semblait dans son plus parfait élément, et elle salua son amie. Lynn se rappela alors du petit objet qu'elle avait glissé dans son sac avant de partir.
"J'espérais bien te voir, j'ai quelque chose pour toi."
La jeune fille afficha une expression de surprise, et Lynn sortit le médaillon de bois et le posa dans sa paume. Les yeux d'Aigle Sage s'arrondirent lorsqu'elle reconnut les ailes et le bec recourbé.
"C'est un aigle ?"
"Si tu peux le deviner, c'est que je l'ai à peu près réussi."
Le sourire de la jeune fille s'élargit, et elle referma soigneusement les doigts dessus.
"Il est pour moi ?"
"Si tu le veux."
Aigle Sage hocha la tête avec une vigueur heureuse, puis - avec un peu de fierté - elle souleva le livre qu'elle avait apporté et gardé sous son autre bras jusque-là.
"J'ai lu la moitié de Little Women !"
Lynn lui sourit.
"Ça te plaît ? Ne m'en dit pas trop, j'aime avoir la surprise."
Aigle Sage choisit ses mots en conséquence.
"J'aime Jo, même si elle m'énerve parfois. Elle agit trop vite : elle ne pense pas toujours à ce qui viendra après."
Lynn pencha la tête et chercha le mot dans sa mémoire, celui que Ḳethamonin avait adressé à Petit Puma.
"Ákahahta."
Aigle Sage hocha la tête sans même remarquer que Lynn venait de changer de langue. Soleil Blanc, en revanche, ne le manqua pas. Elle considéra Lynn, avec à la fois de la surprise et une réserve toujours prudente, mais dorénavant moins fermée, une main sur l'épaule de sa fille.
"Est-ce que ça ne nous arrive pas à tous parfois ?"
La mine d'Aigle Sage laissa deviner qu'elle n'était pas toujours en position de juger Jo trop durement, et elle releva les yeux vers Lynn, adorablement embarrassée.
"Maman me dit toujours de réfléchir avant d'agir."
Soleil Blanc lui sourit et prononça un seul mot, qui semblait résumer tous ceux-ci :
"Awathílan. Mon jeune frère aurait encore besoin d'apprendre ça, lui aussi."
Nul doute, elle aussi savait de quelle façon Lynn avait témoigné, et elles échangèrent un regard, plus long que si elles avaient été de parfaites inconnues.
Un instant, Lynn se demanda ce qu'elle aurait pensé, si elle avait su ce qu'elle partageait avec Nika. De quelle façon la communauté Osage accueillerait-elle la nouvelle ? Peut-être pas mieux que celle qui les entourait en cet instant. Instinctivement, sa main se porta à son sac en tissu, pour vérifier que la pierre à aiguiser y était bien cachée.
"J'espère qu'il s'est bien comporté."
Lynn releva vivement la tête, comme si Soleil Blanc avait pu lire dans ses pensées. Mais non. Son frère. Elle parlait toujours de Petit Puma, qui était vraisemblablement parti pour la chasse comme Nika. Aigle Sage, de son côté, s'était déjà assise sur la botte de paille, et lisait en balançant ses bottines tranquillement.
"Il était en colère et il en avait le droit. Mais avec moi... Je crois qu'il a essayé."
"Il essaye souvent, plus qu'il n'en donne l'impression."
Lynn hocha la tête.
"Ḳethamonin voulait qu'on parle ensemble. Et nous voulions la même chose, au fond."
Soleil Blanc caressa un instant les cheveux de sa fille, toujours absorbée par son livre. Elle s'inquiétait pour son frère, peut-être même chaque jour.
"C'est une tête de mule", souffla-t-elle, "et son cœur s'enflamme trop vite, même pour lui."
"Mon frère peut être comme ça aussi."
Lynn eut une expression d'empathie, et Soleil Blanc regarda vers les lampions du Quatre-Juillet.
"Petit Puma est encore en train de devenir lui-même, il cherche sa place dans un monde qui se dérobe sous ses pieds."
Le léger sourire qui lui était venu s'estompa.
"Il voudrait retenir de ses mains ce que Wah'Kon-Tah laisse nous échapper."
Son regard suivit un instant les danseurs. Aigle Sage tourna une page en retenant un petit gloussement à ce qu'elle venait de lire.
"Myron et lui s'attisent mutuellement. Et Wazhínika, que vous avez aussi vu à la rivière, n'est pas toujours là pour les calmer."
La poitrine de Lynn se serra, avec une chaleur redevenue heureuse, à l'évocation du nom de Nika. Elle retint son sourire et toute expression qui l'aurait trahie, et choisit ses mots avec soin.
"Face à Turner, il était le plus calme des trois."
Soleil Blanc acquiesça.
"Wazhínika est prudent : lui, voit les conséquences en premier. Il se réprime parfois au point de s'oublier, et ça ne m'inquiète pas moins."
Malgré elle, Lynn tressaillit. Quelque chose venait de se mettre brusquement en place dans son esprit.
'Il ne me manque rien.'
Sous l'orage, sur la pierre, dans une toute autre situation, Nika demeurait celui que Soleil Blanc venait de décrire. Attentif, prudent, maître de lui-même, même lorsqu'elle avait perdu toute maîtrise et s'était abandonnée. 'Awathílan', dans un sens poussé à l'extrême. Elle comprenait enfin ce qui l'avait troublée des jours durant.
Oui, il avait dit vrai : il ne lui manquait rien.
Mais à elle, si.
Son abandon à lui.
La foule éclata en applaudissements, réclamant une danse de plus, et Soleil Blanc sembla revenir à la conscience de ce qui les entourait, elle aussi.
"Je vous embête, avec ces histoires. Vous devez en avoir marre d'entendre parler de cet incident."
"Aigle Sage ! Viens danser !"
Sur l'estrade, l'une des deux filles Ingalls lui faisait signe, tout sourire, avec un bâtonnet de menthe dans la bouche et de grands gestes des bras. La fête eut raison de sa lecture : elle laissa Little Women à sa mère, mais garda précieusement le petit aigle dans sa main.
Lynn les regarda filer toutes les deux. Et après avoir pris une ample inspiration, elle souffla à Soleil Blanc, qui ignorait tout de ce qu'elle venait de provoquer :
"Du tout. Au contraire, je vous remercie d'être venue me parler."
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𐒰𐓏𐒰𐓍𐒻𐒿𐒰͘ [Awathílaⁿ] Meditate on, consider, deliberate over.
Ref: https://www.osageculture.com/webonary/osage?page=5