Les Herbes Hautes
Trois jours avaient passé depuis les vociférations d'Adam Turner. Trois jours semblables à tous les autres, que Lynn avait passés entre ses travaux de couture, sa lecture de 'The Englishwoman in America' et ses corvées. Trois jours banaux, oui, si ce n'est qu'elle se perdait un peu plus souvent dans ses pensées.
Elle avait déjà lu ce livre, mais elle y revenait souvent. Parce qu'il avait été écrit par une femme, peut-être, mais aussi parce qu’Isabella Bird ne se contentait pas d’y décrire les paysages traversés. Elle observait les gens, leurs habitudes, leurs façons de parler et de vivre. Pas toujours sans préjugés, trouvait-elle, et elle se permettait de remettre certaines phrases en question, plus que lorsqu'elle l'avait ouvert pour la première fois.
La petite pierre à aiguiser passait ses nuits sous son oreiller, sans qu'elle puisse vraiment s'expliquer pourquoi. Elle n’avait rien de remarquable : grise, devenue lisse à force d’avoir servi. Assez petite pour tenir dans sa paume, elle se nichait aussi souvent dans la poche de son tablier. Elle ignorait pourquoi elle vérifiait sans cesse qu'elle s'y trouvait, ou plutôt : elle le savait, mais n'aurait voulu pour rien au monde que quelqu'un lui pose la question. Le premier jour, elle s'était sentie ridicule, le second jour beaucoup moins, et - à présent - non seulement elle avait cessé de tergiverser, mais son couteau tranchait désormais admirablement.
En cette fin de journée, Lynn s’était installée sur le petit banc devant la maison, là où l’ombre du toit s’allongeait sur la terre battue. Le soleil descendait au loin, par-delà la prairie, et chaque herbe, chaque pierre, chaque rondin, prenaient des teintes cuivrées. Plus loin, Elias et Maddie jouaient tout près, courant l’un après l’autre avec l’énergie inépuisable de leurs neuf ans, leurs cris s’élevant puis se perdant dans le vent. Leurs parents étaient à l’intérieur : par la porte entrouverte, Lynn entendait parfois leurs voix.
Ses doigts se serrèrent un peu plus pour maintenir le petit morceau de bois tendre qu’elle taillait sans but véritable. La lame désormais bien affûtée soulevait de fins copeaux qui s’enroulaient sur ses genoux avant de tomber à ses pieds. Elle enlevait peu de matière à la fois, tournait souvent le morceau entre ses doigts, recommençait. Par hasard, il lui semblait que le résultat ressemblerait à un oiseau.
Un bruit de sabots lui fit relever les yeux : ceux de Molly, la jument que son frère Robbie montait plus souvent que le vieux Ned, tirant plutôt la carriole. Robbie mit pied à terre, passa les rênes par-dessus l’encolure de la grande bête baie, et la conduisit jusqu'à l'abri.
Lynn le suivit du regard tandis qu’il dessellait sommairement, vérifiait l’eau, puis disparaissait quelques instants derrière les planches.
"Robbie !" cria Maddie quand il reparut. "T’étais où ?"
"À travailler !"
Elias gloussa de rire, puis lâcha avec la certitude tranquille de ses neuf ans :
"Menteur !"
Les jumeaux rirent, puis retournèrent à leur jeu de cailloux, accroupis dans la terre à tenter d’en ramasser quatre avant que le cinquième ne retombe. À neuf ans, ils étaient suffisamment grands pour qu’on n’ait plus à surveiller chacun de leurs gestes, et pouvaient rester une heure sans disparaître sur une sente ou au fond du puits.
Robbie traversa l'espace qui le séparait du devant de la maison, non sans faire un petit geste peu gracieux à son petit frère, puis il se laissa tomber à côté de Lynn sur le banc. Elle ne cilla pas, et sa courte lame glissa pour soulever un mince copeau.
"Tu vas finir par te trancher un doigt avec ça", lui adressa Robbie, et elle ne leva même pas la tête.
"Parfait. Tu devras échanger ton tour de vaisselle avec moi."
"Qu’est-ce que tu fabriques ?"
"Je ne sais pas encore. Un oiseau."
Robbie rit un peu et étendit ses jambes devant lui. Aux yeux de Lynn, elles avaient désormais poussé jusqu'à la limite de le rendre encombrant. Elle écarta un autre copeau, définissant plus délibérément un bec.
"Tu étais avec ta 'sweetheart' ?"
Cette fois, son frère se tut une seconde de trop, et Lynn releva les yeux.
"Robbie, si Romy tombe enceinte, Papa te tuera et maman aidera à t'enterrer."
Oh, leurs parents n’étaient probablement pas dupes : un garçon de dix-neuf ans qui rentrait tard après avoir vu la même fille pendant des mois leur donnait certainement matière à quelques soupçons. Ils auraient préféré entendre parler de mariage, mais ils aimaient eux-mêmes beaucoup Romy, et l'attachement de Robbie semblait sincère. Alors tout le monde restait dans une forme d'entente tacite et, tant que rien ne les obligeait à poser de questions, ils s'abstenaient de le faire. Robbie secoua la tête.
"Elle ne va pas tomber enceinte."
"Comment tu peux en être aussi certain ?"
Il ouvrit la bouche, puis la referma.
"Parce qu’on fait attention."
Lynn souffla par le nez avec un peu de sarcasme.
"Ça veut dire quoi, 'faire attention' ?"
Robbie tourna aussitôt la tête vers Elias et Maddie, qui ne semblaient heureusement plus écouter.
"Certainement pas quelque chose que je vais expliquer à ma très naïve soeur."
"Pas aussi naïve que tu crois."
"La théorie n'est pas la pratique."
"Comme c'est pratique pour toi. Ça te permet de mettre fin à toute conversation."
Robbie la considéra un instant avec un sourire en coin.
"Tu sais, parfois j'oublie que tu as presque vingt-deux ans."
Elle plissa les yeux.
"Et moi que tu es un bébé de dix-neuf."
"Qu'est-ce que c'est censé vouloir dire ?"
"Que Papa devrait vraiment commencer à creuser."
Il lui donna un coup d'épaule et Lynn rit, manquant cette fois pour de bon d'entamer son doigt. Elle referma aussitôt son couteau sous le regard triomphant de Robbie, tandis que Maddie et Elias s'écharpaient pour un caillou.
"Pas un mot aux parents ?"
"Je ne t'ai même pas vu."
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La nuit avait été orageuse, comme elle savait l'être parfois sur la prairie l'été. Au début de l'après-midi du lendemain, toutefois, Independence baignait de nouveau dans une lumière mordante, qui écrasait les rares ombres et semblait étouffer le bruit des chantiers. La poussière soulevée par les roues restait un moment suspendue avant de retomber, on avait soif en dix minutes. Et Lynn trouvait que cette chaleur constituait un très mauvais moment pour accoucher.
Elle était venue avec sa mère qui - avec quelques femmes du voisinage - avait entrepris de préparer du linge et de menus vêtements pour Mrs. Smith, dont les couches approchaient. Lynn aurait rendu service si des mains avaient manqué pour coudre des ourlets, mais ce n'était pas le cas, alors elle avait pris congé, et le regrettait presque, à présent, tant elle avait chaud.
Elle passa une main sur son front et traversa en direction du bureau du greffier du comté.
Depuis trois semaines, elle entendait revenir le projet de réunir quelques livres en ville, peut-être dans un coin de bâtiment public, à défaut d’une véritable bibliothèque. Seulement quelques étagères confiées à quelqu’un de suffisamment consciencieux pour tenir un cahier d'emprunt, mais ceux qui souhaitaient lire ou emprunter un volume le pourraient, et elle serait définitivement de ceux-là.
Le bureau du greffier occupait une pièce étroite aux relents de papier poussiéreux. Des registres s'empilaient contre les murs, des feuilles sur le bureau massif, et une armoire fermait mal, gonflée de dossiers. L’homme replet qui s’y trouvait leva les yeux quand Lynn entra, ses manches retroussées jusqu’aux avant-bras et son gilet déboutonné en haut. Il l'avisa.
"Non Miss Ashford", dit-il immédiatement. "Ce n'est pas encore fait."
Lynn s'arrêta, la porte encore entrouverte sous sa main.
"Je n'ai encore rien demandé !"
"Vous n’en avez pas besoin. Vous êtes venue mardi."
"Je sais."
"Et vendredi dernier."
Le greffier replongea sa plume dans l’encrier et l’essuya soigneusement contre le bord. Lynn haussa les épaules.
"Je me disais qu'entre-temps quelqu’un aurait peut-être pris une décision."
Il releva ses petits yeux patients.
"Miss Ashford, le jour où cette caisse de livres arrivera à Independence, je pense que vous le saurez avant moi."
"Mr. Collins les a promis. Combien a-t-il dit ?"
"Six."
"C'est peu."
"C'est déjà six de plus que rien."
"Je suis prête à prêter l'un des miens pour qu'il y en ait sept."
"Ça ne fera pas avancer l'installation plus vite pour autant."
Le greffier la fixa un instant, puis secoua la tête, conscient qu'il cédait un peu plus de terrain chaque fois qu'ils avaient cette conversation.
"Revenez la semaine prochaine ?" dit-il, faute de mieux, et Lynn rouvrit la porte avec un large sourire.
"Oh ça, comptez sur moi !"
En un instant, elle se tint de nouveau sur le perron du greffier, avec l’impression parfaitement injustifiée d’avoir remporté quelque chose et un sourire victorieux. Puis elle glissa ses mains dans les poches de sa robe, prête à descendre les deux marches qui la séparaient de la rue.
Ses doigts rencontrèrent aussitôt la petite pierre à aiguiser, et s'arrêtèrent dessus.
Son sourire changea à peine, mais son esprit quitta immédiatement les livres, le greffier, et même le septième volume qu'elle aurait pu prêter. Son pouce suivit la surface lisse, y trouva les deux encoches. Elle les connaissait maintenant par coeur, sans même avoir besoin de les regarder.
Trois jours.
Elle leva les yeux vers la rue brûlante.
Trois jours depuis la clôture de Turner, sur la rivière.
Elle tourna la tête, presque par instinct. Tout près, sous l'auvent du tribunal voisin, le vieil Osage qu'elle avait entendu appeler Wazházhe était bel et bien encore en train de fumer. Grand et sec malgré l'âge, il avait le visage long et profondément sillonné, et ses cheveux grisonnants tombaient derrière ses épaules. Sa chemise sombre disparaissait sous un vêtement plus ample, tandis que perles et pendants d'oreilles apportaient quelques détails plus clairs à l'ensemble. Une jambe légèrement avancée, l’épaule contre un montant de l’auvent, il regardait la rue en semblant n’attendre personne, mais remarquer chaque passant.
Elle descendit une marche, s'arrêta de nouveau. Il porta la pipe à ses lèvres : une pipe manufacturée ordinaire, semblable à celle que son père avait achetée au magasin général. Elle hésita encore, resserrant les doigts autour de la pierre...
"Venez vous mettre à l'ombre", lui dit-il sans tourner la tête. Puis, lorsqu'il le fit, il ajouta : "À moins que vous n'envisagiez de retourner vous cacher derrière la carriole de la scierie."
Un bref frisson remonta le long du dos de Lynn, malgré le soleil brûlant. Elle avait été débusquée. Deux fois. Elle descendit enfin la dernière marche, puis s’avança pour de bon, avec moins d’assurance qu’elle ne l’aurait voulu. Sa main était toujours enfouie dans sa poche, pour se donner du courage sûrement. Elle avait reçu une bonne éducation. Et malgré son caractère, elle savait s'excuser quand il le fallait.
"Je suis désolée, monsieur Wazházhe. Je ne voulais pas vous épier."
Il tira sur la pipe.
"Je suis Wazházhe", dit-il. "Mais je ne m'appelle pas ainsi."
Lynn fronça légèrement les sourcils. Elle était parfaitement certaine de ce qu'elle avait entendu en attendant ses commissions, l'autre matin.
"Je ne comprends pas", souffla-t-elle. "Je vous ai entendu appeler ainsi."
Il lui fit signe de s'asseoir sur le tabouret que son camarade Mitchell avait occupé la dernière fois. Et elle le fit, rassemblant les pans de sa robe sur ses genoux.
"Je suis de ceux que vous appelez les Osages. Wazházhe, c'est ainsi que nous nous nommons. Les gens d'ici ont retenu ça plus facilement que mon nom."
Lynn fronça les sourcils, dérangée par cet état de fait.
"Vous ne les corrigez pas ?"
"Ceux qui ne prennent pas la peine de retenir votre nom ne méritent pas que vous le leur donniez."
Elle regarda les lattes du sol, fit encore tourner la pierre dans sa poche, et risqua :
"Je le retiendrais, si vous me le donniez, Monsieur."
Il se contenta de tourner vers elle ses yeux autrefois sombres, que l'âge avait éclaircis.
"Ḳethamonin", dit-il. "Gardez 'Monsieur' pour le greffier."
Lynn cligna des yeux, comprenant que c'était là son nom. Il souffla la fumée, et elle sourit.
"Je suis Evelyn Ashford", dit-elle en retour.
"Ashford comme le charpentier ?"
"Comme Jonas et Hazel".
Ḳethamonin laissa filer un rire, qui le fit tousser.
"Et comme le gamin bouclé que j'ai surpris dans le foin de l'hôtel, avec la fille du pharmacien."
Lynn éclata de rire et leva un index.
"Celui-là s'appelle Robert. Et vous avez le droit de lui botter le -"
"Pourquoi hésitiez-vous à venir me voir ?"
Lynn pinça ses lèvres.
"L'autre jour, c'était par curiosité. Pardonnez-moi."
"La curiosité n'est pas toujours une mauvaise chose."
Lynn roula des yeux éloquents.
"On m'a souvent dit le contraire."
"Vous m'avez l'air de l'utiliser correctement."
Lynn prit cette parole comme une porte ouverte et se réinstalla plus confortablement sur le tabouret, plus confortablement. Elle jeta un regard en arrière, car un homme venait d'entrer dans le bâtiment.
"Vous travaillez pour les hommes du bureau ?"
Ḳethamonin éloigna un peu la pipe de ses lèvres.
"Je travaille avec eux."
"J'ai entendu dire que vous traduisiez."
Le regard de Ḳethamonin resta sur Lynn avec une attention tranquille, comme s'il décidait jusqu'où il pouvait lui répondre. Il prit encore une bouffée, puis choisit enfin ses mots.
"Je traduis les paroles. Les lettres. Les promesses, parfois quand quelqu’un a l’imprudence de les mettre par écrit. Je veille à ce que quelques personnes ne décident pas seules du sens des mots."
Lynn le regarda et le laissa continuer, comprenant très bien qui étaient ces 'quelques personnes' qu'il évoquait.
"Mitchell connaît mieux Washington, les registres et les procédures. Moi, je connais mieux les villages, les familles, et les règles qu’on ne contourne pas."
"Qu'est-ce ce que vous faisiez, avant ?"
Le sourcil gauche de Ḳethamonin monta un peu plus haut sur son front. Il avait l'habitude qu'on le questionne sur les négociations en cours, le plus souvent de manière impatiente et orientée. Mais Lynn venait de poser cette question sur sa vie, peut-être avec un peu d'audace, mais surtout sans arrière-pensée.
"J'avais de meilleures jambes et fumer ne me faisait pas tousser", commença-t-il par plaisanter.
Puis il posa lentement sa main qui tenait sa pipe sur le bras de sa chaise de bois.
"Je chassais, j'étais là pour mon village, pour ma femme, et j'avais mes devoirs parmi les gens du Tonnerre."
Son regard descendit vers ses genoux.
"J'ai enterré des gens, j'en ai aidé d'autres à grandir. J'ai beaucoup écouté, et un jour j'ai commencé à être écouté aussi, à porter des paroles, comme aujourd'hui. J'ai passé beaucoup de ma vie à défendre ce qui devait l'être."
"Vous avez été guerrier ?"
Lynn regretta immédiatement d'avoir demandé ça, mais le vieil homme rit, un peu tristement.
"Pas comme vous l'imaginez, je crois. Toutes les batailles ne font pas de bruit."
Il se recala dans son fauteuil et raviva sa pipe.
"Et vous, Evelyn Ashford. De quoi a été faite votre déjà longue vie ?"
"J'ai vingt et un ans."
"Certainement bien remplis".
Lynn prit une longue inspiration tout en pinçant ses lèvres avec une expression certainement comique. De sa position à elle, son existence lui semblait ordinaire, à l'échelle d'Independence en tout cas.
"Je suis née dans l'Ohio. J'ai appris à lire avec ma mère, très tôt, et Papa travaillait déjà le bois. Robbie me suivait partout."
Un sourire passa sur son visage.
"Puis Elias et Maddie sont arrivés, et j'ai beaucoup aidé. Je lisais toujours tout ce que ma mère pouvait trouver. Et je croyais que notre maison serait toujours notre maison."
Cette dernière phrase resta un instant entre eux, et Ḳethamonin cligna plus longuement de ses paupières ridées.
"Vos parents ont pris la décision de partir après la guerre."
"Oui. Et je pensais que j'étais trop grande pour pleurer."
Le regard du vieil homme s'était resserré sur elle, attentif au milieu de la fumée. Lynn secoua la tête.
"J'aime la prairie. Le ciel, la rivière et la brise dans les herbes hautes. Quand l'orage arrive, on se rappelle vite qu'on est très petit, et que sans les autres on n'est rien."
La pipe de Ḳethamonin resta un instant suspendue près de ses lèvres. Et Lynn serra ses poings.
"J'aimerais faire comprendre ça à mon crétin de voisin, qui a planté des piquets pour déclarer qu'un bras d'eau est à lui."
Ḳethamonin tira une longue bouffée et hocha la tête avant de répondre, comme s'il avait attendu qu'elle en arrive là.
"J'ai entendu parler de l'incident à la rivière."
Lynn cligna trois fois des yeux.
"Vraiment ?"
"Oui. Trois jeunes gens de ma connaissance ont maintenant eux aussi un avis très tranché sur votre voisin."
Lynn expira devant l'expression légèrement amusée du vieil homme. Misère. Peut-être venait-elle de lui déballer son nom et toute sa vie, alors qu'il savait très bien la situer depuis le début. Elle serra son poing et regarda une carriole passer dans la rue.
"Turner aurait pu tirer."
L'expression de Ḳethamonin redevint soudainement grave.
"Oui."
Lynn resta un moment silencieuse, et sa main retourna machinalement à sa poche, sur la petite bosse que la pierre à aiguiser marquait sous le tissu. 'Trois jeunes gens de sa connaissance'. Ces mots-là continuaient de sonner à ses oreilles. Elle hésita, craignant de se mettre à trembler si elle laissait l'idée qui venait de naître aller jusqu'au bout.
Et puis d'un coup, elle prononça sans que sa raison le lui ait vraiment accordé :
"Ḳethamonin..."
Il releva un peu le menton. Parce qu'elle avait bien retenu son nom, peut-être, mais aussi par curiosité.
"Que veulent dire ces petites encoches-là ?"
Lentement, elle extirpa la pierre à aiguiser de sa poche et la tendit dans sa paume ouverte, ses doigts peu assurés. De nouveau, elle regrettait. Oui. C'était peut-être une très mauvaise idée.
"Puis-je ?"
Il la prit, la retourna entre ses doigts, un sourcil légèrement arqué.
"Où l'avez-vous eue, pour qu'elle dorme à l'ombre de votre tablier ?"
"À la rivière."
"Je m'en doutais. Vous l'avez trouvée ?"
Lynn s'arrêta un instant, puis elle secoua la tête et souffla :
"On me l'a donnée."
Le sourcil de Ḳethamonin voyagea encore plus haut. Et il replaça la pierre dans la main de Lynn, puisque manifestement c'était l'endroit où elle devait se trouver.
"Ces encoches ne veulent rien dire de particulier. Il aime ce motif-là et le grave sur ses affaires depuis longtemps."
Lynn comprit aussitôt. Ḳethamonin ne connaissait pas seulement le propriétaire de cette pierre : il le connaissait bien.
"Vous savez qui me l’a donnée..." murmura-t-elle, presque imperceptiblement dans le vent qui balayait l'auvent.
"Oui."
"Est-ce que vous me donnerez son nom ?"
"Pourquoi donc ? Il le fera lui-même."
Lynn referma les doigts sur la pierre et la replaça dans sa poche comme sous l'urgence de la cacher, car cette pensée venait de lui déclencher un frisson inattendu d'anticipation. Elle tenta de se maîtriser, et elle plissa le coin droit de sa bouche.
"Encore faudrait-il que je le revoie".
Cette fois, Ḳethamonin était ouvertement amusé, et ne le cachait plus. Lynn, elle, était en train de comprendre qu'elle venait d'admettre qu'elle en avait envie.
"Il y a un abreuvoir sur le côté de l'hôtel, près des écuries", dit tranquillement le vieil homme, tout en partant à la recherche de plus de tabac dans sa propre poche, en toussant une seule fois. Lynn releva les yeux vers lui.
"Un abreuvoir ?"
"Oui. Et le cheval pie qui y boit parfois s'appelle Htaacé, comme le vent."