Une lueur dans les bas-fonds

Chapitre 3 : Le début d'une nouvelle vie

2575 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 14/10/2026 19:18

Lorsque Marta poussa la porte du débarras, elle trouva les deux enfants blottis l’un contre l’autre, enroulés dans les couvertures. Elle eut un petit sourire attendri avant de se pencher vers eux et de les secouer : 

-Debout. Il est l’heure de se lever. Venez dans la cuisine prendre votre petit-déjeuner.

Sur ce, elle quitta la chambre, laissant la porte entrouverte. Liesel se redressa en bâillant, se frottant les yeux. Les premières minutes de chaque matin étaient difficiles. Elle prit quelques secondes pour sortir de la douceur des rêves et reconnecter avec la pragmatique réalité. Elle baissa le regard sur l’autre enfant à côté d’elle. Livaï émergeait difficilement, le nez froncé.

-Bonjour, dit-elle simplement.

Il la regarda silencieusement et se redressa, l’air un peu perdu. Sans s’en préoccuper, Liesel s’extirpa des couvertures et rejoignit sa couchette, devenue froide au cours de la nuit. Sans pudeur, comme peuvent l’être les enfants, elle retira sa chemise de nuit pour remettre sa robe azur. Puis elle se saisit de sa brosse et s’employa à démêler ses longs cheveux blonds. Après quelques secondes, elle se tourna vers Livaï qui la fixait en silence. 

-Tu sais faire une tresse ? demanda-t-elle.

Il secoua la tête. 

-Viens je peux t’apprendre si tu veux. Comme ça, tu pourras faire ma tresse de temps en temps. 

Il ne répondit pas mais la rejoignit à quatre pattes et s’assit à côté d’elle, le regard attentif. Alors elle lui montra comment séparer les cheveux en trois mèches, comment les passer l’une sur l’autre en alternance. Elle termina en récupérant son ruban sous son oreiller pour attacher le bout de la tresse et tourna vers lui un large sourire. Il se contenta de hocher la tête, signifiant qu’il avait compris. 


Dans la cuisine, Marta avait préparé leur petit-déjeuner composé d’un verre de lait, de pain et d’une demi-omelette chacun. Ils mangèrent en silence, côte à côte. La maison était désormais muette. Tous les bruits de la veille s’étaient tus alors que le sommeil avait enveloppé les travailleuses. 

Quand le petit-déjeuner fut débarrassé, Marta tendit à Livaï une paire de chaussures en tissu : 

-Tiens, Magda a récupéré ça. J’espère que c’est à peu près à ta taille. 

Elles étaient légèrement trop grandes et la femme prit la décision de les rembourrer de papier. C’était toujours mieux que rien et surtout mieux que rester pieds nus. Avec l’humidité permanente et les pierres froides au sol, c’était un coup à frissonner toute la journée et tomber malade. Puis elle lui passa un tablier blanc, lui aussi trop grand, qu’elle dut relever sur ses hanches pour qu’il ne traîne pas trop par terre. Elle fit un solide nœud, s’assurant qu’il tiendrait en place. Ainsi harnaché, Livaï avait tout l’air du petit travailleur prêt à la tâche. Marta l’observa un instant avant de hocher la tête, l’air satisfait : 

-Ça fera l’affaire pour l’instant, marmonna-t-elle. 

Puis elle reporta son attention sur la petite fille qui avait observé la scène en silence, curieuse et attentive.

-Liesel. Tu lui montres les tâches du matin ?

L’enfant hocha la tête. D’une main, elle saisit l’anse d’un grand bac vide et de l’autre, tira sur la manche de Livaï pour l’inviter à la suivre. Ils sortirent de la cuisine et elle le conduisit au pied de l’escalier en bois. Elle s’y arrêta pour expliquer : 

-La nuit, on n’a pas le droit de monter. Les filles travaillent là-haut et on doit pas les déranger. Y’a que Magda et Marta qui peuvent monter. Surtout, t’y vas pas sinon Marta se met en colère et elle peut faire de grosses colères.

Livaï hocha la tête, dansant d’un pied sur l’autre dans ses chaussures trop grandes. 

-Mais le matin, on peut monter. On doit être silencieux et faire le moins de bruit possible parce que les filles dorment. 

Sur ce, elle entreprit l’ascension des marches, suivie de son nouveau camarade. L’escalier ne grinça que légèrement sous leurs deux poids combinés. Arrivés sur le palier du premier étage, Liesel hésita un court instant avant de passer le seuil qui s’ouvrait sur un salon sombre. Un tapis usé était disposé au sol. Il sentait l’humidité, comme toute chose dans la ville souterraine. Son utilité n’était donc pas évidente, il apportait sans doute plus d’odeur désagréable qu’un réel confort mais, jusque-là, personne n’avait pris la peine de le dégager. Une table basse encombrée de verres vides était posée par-dessus. Autour, il y avait des fauteuils délavés, un canapé qui avait visiblement été raccommodé plusieurs fois et sur lequel traînaient des vêtements -des déshabillés presque transparents, une chemise, une paire de bottines. Une cheminée éteinte complétait le tableau.

-Oh non elles ont encore oublié de récupérer leurs vêtements, marmonna Liesel visiblement mécontente.

Livaï lui lança un regard muet plein d’interrogations.

-Ici, c’est le salon, murmura la fillette, soucieuse de ne pas faire trop de bruit. C’est le seul endroit avec une cheminée alors l’hiver, quand y’a pas de clients, on se retrouve ici. 

Puis elle désigna deux portes, l’une à côté de l’autre, sur leur gauche : 

-Et là, c’est les chambres de Marta et de Magda. Je pense que Magda dort encore, elle travaille jusque tard pour accueillir tout le monde et surveiller. Viens, on monte au deuxième.

Elle reprit l’escalier et les conduisit à l’étage suivant. Le seuil donnait sur un couloir et une succession de portes. Onze en tout, cinq face à face et une dernière au bout du couloir. Elles étaient toutes fermées. Liesel posa le bac vide au sol et désigna, du doigt, des bassines qui se trouvaient devant chaque porte : 

-On doit toutes les récupérer et les mettre dans le bac. Elles servent aux filles pour leurs ablutions entre chaque client. Quand elles ont fini, elles les laissent dans le couloir pour qu’elles soient nettoyées et que l’eau sale soit jetée. 

Elle se saisit de la première bassine et la mit au fond du bac où l’eau usée pouvait se renverser sans en mettre partout. Puis elle fit signe à Livaï de l’imiter. Les choses allaient plus vite à deux et bientôt, toutes les bassines furent récupérées. 

-Parfois, elles laissent aussi du linge devant leur porte quand il y a eu un accident et que les draps sont très sales. Sinon, on fait une lessive collective tous les mois. 

Sur ce, elle reprit l’anse du bac entre ses mains et s’échina à le traîner jusqu’à l’escalier. Entre l’eau usée et les bassines, il était plus lourd qu’à l’aller. Bien qu’elle en ait l’habitude, la tâche demeurait ardue. Alors qu’elle s’apprêtait à redescendre les marches avec son lourd fardeau, une petite main se posa à côté des siennes. Elle leva les yeux et vit Livaï qui la dévisageait silencieusement. Sans lui demander son avis, il se saisit d’une partie de l’anse et, ensemble, ils descendirent précautionneusement l’escalier grinçant, répartissant le poids entre leurs deux corps. 


Ils nettoyèrent les bassines en silence. Il n’y avait pas d’eau courante, ils utilisaient donc avec parcimonie l’eau qui avait été récupérée à la fontaine la veille et stockée dans des bidons. Puis Liesel lui expliqua qu’ils devaient ensuite passer un coup dans le salon à l’étage. Armés de balais trop grands pour eux, ils firent ce qu’ils purent pour faire place nette. Ils descendirent les verres usagés, plièrent le linge qu’ils laissèrent sur la table basse pour que chaque fille récupère ses vêtements. Ils époussetèrent les coussins, les frappant avec énergie pour leur faire retrouver leur forme d’origine. Ils ouvrirent les fenêtres, cherchant à aérer la pièce. Mais l’air de la ville souterraine demeurait lourd, légèrement rance. Ils continuèrent ainsi à nettoyer en silence, frottant les marches de l’escalier et balayant le hall d’entrée. Livaï était appliqué, concentré et suivait du coin de l’œil les mouvements de Liesel qui était tout aussi consciencieuse.

Vers midi, la maison commença à s’emplir de bruits. Les enfants étaient avec Marta, l’aidant à éplucher des pommes de terre quand une femme, grande et mince, les cheveux en désordre et le teint pâle, apparut dans l’encadrement de la porte. 

-Bonjour Trude, salua Marta. 

La concernée eut un signe de tête avant que son regard ne tombe sur Livaï, qu’elle dévisagea avec circonspection.

-Il va vivre ici avec nous quelque temps.

Trude se retourna en entendant la voix de Magda dans son dos. La gérante de l’établissement s’avança dans la cuisine, ses talons claquant sur le sol en pierre. 

-Il s’appelle Livaï, continua-t-elle. Il travaille avec Liesel. 

Trude eut une petite grimace avant de demander, d’une voix rauque : 

-T’es sûre que c’est une bonne idée ? 

-Qu’est-ce que tu veux dire ?

-J’veux dire qu’on n’a pas trop l’temps d’s’occuper de marmots. Liesel, c’était déjà beaucoup. 

A l’évocation de son prénom, la petite fille se recroquevilla légèrement, gênée. Son mouvement n’échappa pas à Livaï mais il ne réagit pas, continuant à éplucher sa pomme de terre.  

-Je ne te demande pas de t’en occuper, répliqua calmement Magda en tirant une chaise en bois pour s’y asseoir.

-Ouais enfin t’as compris. On n' est pas les bonnes œuvres ici. 

-Il va aider à faire en sorte que le quotidien de toute la maison fonctionne bien. Il ne sera pas un poids.

-Et puis pour ce que j’en ai vu, il travaille rudement bien ! ajouta Marta, la poitrine gonflée de satisfaction. 

-Il reste quand même un gosse.

-Allons, interrompit une voix venant du couloir. Sois pas de mauvaise humeur dès le matin.

Une autre femme, plus petite, les joues plus colorées et visiblement plus jeune fit son apparition. Elle avait pris soin de coiffer ses cheveux bruns en un chignon au-dessus de sa tête et portait l’un des déshabillés transparents sur une simple robe claire. 

-Bonjour Carlotta, salua Magda avec un sourire. 

-C’est vous les enfants qui avez plié les vêtements dans le salon ? demanda la nouvelle venue avec un sourire.

Liesel hocha vigoureusement la tête. Livaï la considéra du coin de l’œil pendant une demi-seconde avant de l’imiter, plus timidement.

-Merci beaucoup. Je suis désolée, je n’ai pas pris la peine de ranger mes affaires avant de me coucher. La nuit a été mouvementée.

-Beaucoup de monde ? demanda Marta, haussant un sourcil.

-Pas mal, commenta Magda. Ça rattrape les deux nuits précédentes un peu creuses. 


A mesure que l’heure du déjeuner approchait, Livaï eut l’occasion de faire connaissance avec l’ensemble des onze filles qui occupait chacune des chambres du deuxième étage. Il comprit que Trude n’avait jamais particulièrement porté Liesel dans son cœur, non pas pour la personne qu’elle était mais parce qu’une enfant n’avait pas sa place dans une maison close. Son avis était partagé par Emmy, dont elle semblait être proche. Plus tard, Liesel confia à Livaï qu’elles n’étaient pas particulièrement méchantes envers elle mais lui adressaient peu la parole, contrairement aux autres.

Parmi les autres, Carlotta eut rapidement beaucoup d’affection pour le petit garçon propulsé dans un lieu qu’il ne connaissait pas, entouré de femmes dont il ignorait tout. Ruth constata qu’il était particulièrement maigre et insista auprès de Marta, lors du déjeuner, pour qu’elle lui serve une portion plus conséquente, prenant sur sa propre ration. Hannah, la plus jeune du groupe -son âge était incertain mais elle semblait tout juste sortie de l’adolescence- demanda à Livaï s’il savait coudre et raccommoder des vêtements. A sa réponse négative, elle lui proposa de lui apprendre car ce serait très utile ici. Enfin, il rencontra Katherina, qui s’était improvisée coiffeuse pour l’ensemble de la maison.

C’est ainsi qu’après le déjeuner, il se retrouva perché sur un tabouret en bois, immobile, le dos raide, alors que Katherina s’escrimait à raccourcir ses cheveux sous le regard attentif de Marta et Liesel. Il n’avait aucune vision sur ce que faisait la femme mais entendait clairement les ciseaux cliqueter à quelques centimètres à peine de ses oreilles. Des mèches de cheveux tombèrent dans son dos, certaines se faufilant à l’intérieur de la robe en lin, créant une désagréable sensation de démangeaison. Mais il se força à rester immobile alors que les ciseaux faisaient leur œuvre.

Lorsque Katherina déclara d’une voix forte que c’était fini, il se demanda s’il était autorisé à bouger ou pas. Liesel fut la première à s’avancer et se planter face à lui, son regard d’enfant inquisiteur. Les poings sur les hanches, elle l’observa avant attention avant de déclarer : 

-T’es trop beau comme ça ! 

Katherina eut un gloussement satisfait et, sans comprendre pourquoi, Livaï se sentit très flatté par cette remarque. Marta lui tendit une main : 

-Allez, viens, y’a un miroir dans le hall si tu veux te voir.

Il sauta au bas du tabouret et glissa sa petite main dans celle de Marta qui le tira énergiquement hors de la cuisine. Liesel les suivit à pas rapides tandis que Katherina commençait à balayer les cheveux tombés au sol. 

Le miroir, disposé au mur pour servir à des adultes, était trop haut pour le jeune Livaï. Marta le souleva alors entre ses deux bras costauds et le positionna face à son reflet. L’expérience fut étrange pour l’enfant qui n’avait que très peu eu l’occasion de se voir. La plupart du temps, c’était au fond d’un seau d’eau ou sur le reflet poli d’un objet. Une fois la première surprise passée, il observa ses mèches raccourcies, ses cheveux qui ne tombaient plus sur ses yeux et paraissaient étonnamment coiffés. Et, pour la première fois depuis que sa mère était morte, il eut un maigre sourire.

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