Une lueur dans les bas-fonds
Chapitre 2 : La petite fille à la tresse
2663 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 28/09/2026 15:09
-Ah bon ? Ce môme, c’est le môme de Kuchel ? Il est rachitique.
-Il a besoin de se remplumer un peu, oui.
-Mais qu’est-ce que tu veux qu’on fasse de lui ? On est un bordel, pas un orphelinat.
-Il pourra aider. Avec Liesel.
Marta soupira et lança un regard à la dérobée vers l’enfant qui était attablé. Il paraissait minuscule sur sa chaise en bois. Ses pieds nus ne touchaient pas le sol de pierre. Il leur tournait le dos. Devant lui avaient été posés un verre de lait, du pain et quelques pommes. Mais il n’avait encore rien touché. Il semblait apathique.
Lorsque Magda avait surgi dans la cuisine, suivie d’un gamin sale et maigrichon, Marta n’avait pu s’empêcher de se demander dans quelles histoires sa patronne s’était encore fourrée. Après avoir attablé l’enfant et avoir fait les fonds de placards pour lui trouver de quoi manger, les deux femmes s’étaient éloignées vers la réserve pour échanger à voix basse.
-Combien de temps tu penses le garder ? demanda Marta après un long silence.
-Je ne sais pas. Peut-être le temps qu’il grandisse. Qu’il sache se débrouiller.
-Il n’a pas de famille ?
-Je ne crois pas. Enfin… il me semble que Kuchel a une fois évoqué un frère mais il vit à la surface.
-Faut le retrouver. En plus, ça pourrait donner l’occasion au gosse d’aller à la surface.
-Je ne sais même pas s’il est encore en vie. Ni même s’il voudra s’en occuper. Et encore moins s’il en sera capable.
Marta soupira de nouveau et s’appuya contre le mur, résignée :
-D’accord, je vois.
-Il va rester ici. Au moins quelques jours. Le temps qu’on avise.
-Quelques jours… je suppose qu’on n’a pas d’autre solution.
Magda hocha lentement la tête alors que son regard accrochait à nouveau l’enfant, immobile sur sa chaise, le dos courbé, les mains posées sur ses cuisses.
-C’est pour elle que tu fais ça ? demanda Marta. Pour Kuchel.
Magda mit quelques secondes avant de répondre :
-On s’est perdues de vue quand j’ai quitté le bordel. Puis quand j’ai eu l’occasion d’ouvrir cet endroit, je n’ai pas beaucoup pensé à elle. On n’était pas particulièrement proches. Alors… oui, peut-être que je m’en veux. Si j’avais pensé à elle avant, si je lui avais proposé de venir travailler ici, peut-être que les choses auraient été différentes. Son corps était tellement maigre…
Marta eut une expression crispée.
-Ce n’est pas de ta faute. Tu ne peux pas porter toute la misère du monde sur tes épaules. Et de la misère ici, crois-moi, y’en a pléthore.
-Je sais. Je m’en veux quand même. Alors, puisque ce gosse est vivant, j’aimerais faire quelque chose pour lui. Le temps qu’il grandisse. Ou qu’il retrouve sa famille.
Marta posa une main fermé sur l’épaule de Magda et hocha la tête, lui signifiant qu’elle comprenait et, malgré ses réticences premières, suivrait sa volonté. Puis elle s’éclaircit la gorge, gonfla sa poitrine et refit irruption dans la cuisine. Elle se dirigea vers la table et prit place sur une chaise à côté de l’enfant.
-Bonjour. Tu t’appelles Livaï, c’est ça ? Moi c’est Marta. J’m’occupe principalement de la cuisine ici. Et du bon fonctionnement global quotidien. Je suis heureuse de te rencontrer.
Lentement, l’enfant leva ses yeux sur la femme qui lui parlait. Elle avait un certain âge, des rides creusaient son front, entouraient sa bouche et soulignaient ses yeux. Ses cheveux poivre et sel étaient retenus dans un fichu couleur crème. Elle portait un tablier blanc sur une robe rouge délavée. Elle était plutôt grande et costaude. Ses mains paraissaient énormes à côté de celles, squelettiques, de l’enfant.
-Tu n’as pas faim ?
Un petit silence suivit la question. Livaï baissa les yeux sur le verre, le pain et les pommes. Puis il hocha la tête, silencieux.
-Alors mange. Ne te prive pas. C’est pour toi.
Lentement, il déplia ses bras et ses doigts se saisirent du pain qu’il porta à sa bouche. A peine en eut-il pris une bouchée qu’il en avala une deuxième et dévora la miche à toute vitesse. Marta laissa échapper un rire attendri :
-Eh ben ! Tu as un bon appétit ! C’est bien, il va falloir te remplumer pour que tu puisses travailler ici.
Il mâchonna le pain qu’il avait encore dans la bouche, l’avala avant de demander d’une petite voix :
-Qu’est-ce que je vais faire ?
-Rien d’insurmontable, ne t’inquiète pas. Tu vas m’aider à faire en sorte que tout fonctionne bien ici. Tu vas apprendre au fur et à mesure. Ne te tracasse pas avec ça ce soir. Pour le moment, mange. Après, tu vas faire un brin de toilette et tu dormiras. On reparlera de ça demain.
Livaï mit quelques secondes à enregistrer les informations. Puis il tendit une main hésitante vers une pomme que Marta l’encouragea à saisir. Alors qu’il croquait dans la chair légèrement acidulée, des bruits de pas rapides se firent entendre au plafond. Quelqu’un -ou plusieurs personnes- semblait courir et les poutres tremblèrent dangereusement, faisant tomber un peu de sciure qui se déposa en contrebas. Aussitôt, Marta frappa la table du plat de sa main et se releva à moitié en criant :
-Magda ! Y’en a encore qui courent là-haut ! J’leur ai déjà dit de pas faire ça si on veut pas qu’la baraque nous tombe sur le pif !
-J’y vais, répondit la voix de Magda depuis la réserve où elle en avait profité pour faire l’inventaire des denrées manquantes.
Elle traversa la cuisine à pas rapides et disparut dans le couloir qui menait vers le hall d’entrée. Au lieu de se diriger vers le hall, elle bifurqua sur la gauche, vers l’escalier en bois dont elle monta les marches rapidement.
Dans la cuisine, Marta resta silencieuse quelques secondes, écoutant les marches de l’escalier grincer.
-Faut pas courir aux étages, expliqua-t-elle. On sait jamais. Bon, toi avec ton poids plume tu ferais sans doute pas grand chose. Mais les filles, elles, et les clients… si tout c’beau monde se met à courir tout le temps, le plafond va nous tomber dessus.
Elle eut un petit rire avant de se lever.
-Allez, finis de manger. Moi, je finis ma vaisselle. Puis après, j’te donne un bain.
***
Le hall d’entrée du Jupon Fripon était séparé du reste de la maison par un rideau rouge. Un simple comptoir en bois, éraflé par endroits, permettait à Magda d’accueillir les clients. Les habitués s’attardaient rarement à l’entrée. Pour les nouveaux, c’était différent. Magda avait à cœur d’échanger quelques mots pour tenter de les jauger et éloigner ceux qui pourraient poser problème ou mettre en danger les filles.
Une fois le rideau rouge passé, un escalier grinçant menait aux étages. A sa gauche, un couloir desservait les pièces réservées au personnel : cuisine, réserve, débarras, salle d’eau. Le premier étage s’ouvrait sur un espace aménagé en salon construit de bric et de broc où les clients pouvaient attendre leur tour. Les chambres se trouvaient au deuxième. La musique des nuits était parfaitement calibrée après tant d’années d’expérience. Magda accueillait, notait les préférences -notamment lorsqu’un client disait vouloir passer son temps avec une fille en particulier- se montrait ferme face aux débordements, veillait à la sécurité de chacun. Puis les clients attendaient dans le salon qu’on vienne les chercher. Et la nuit s’écoulait au rythme des bruits de pas, des froissements d’étoffe, des gémissements et des grincements. Avec les années, Magda avait acquis une certaine autorité sur sa maison et, surtout, sur les clients. Les débordements s’étaient faits de moins en moins nombreux et les filles se sentaient de plus en plus légitimes à mettre fin à une passe jugée trop risquée pour elles ou à venir la solliciter en cas de conflit.
Les premiers clients commençaient à arriver quand Marta enveloppa Livaï dans une grande serviette un peu trop rêche. Elle l’avait frotté avec énergie, immergé dans un bac d’eau un peu trop froide. Il ne s’était pas plaint. Il s’était laissé faire. Il avait eu l’impression qu’elle lui avait enlevé une bonne couche de crasse, même s’il continuait à se sentir sale. De toute façon, tout, dans la ville souterraine, évoquait la saleté, l’humidité et la puanteur.
Marta commença à le frictionner à l’aide de la serviette pour le sécher. Il ne broncha pas, appréciant, sans le dire, que quelqu’un s’occupe de lui. Au loin, des bruits de voix étouffées lui parvenaient. Il avait compris que les femmes qui vivaient ici étaient comme sa mère et qu’il était désormais l’heure de leur nuit de travail.
-Tiens, enfile ça, lui dit Marta en lui tendant une robe de lin qui avait clairement connu des jours meilleurs. On essaiera de te trouver d’autres vêtements plus tard. J’ai pas mieux à te proposer pour le moment.
Sans protester, Livaï obéit. Puis la femme passa ses doigts sur son front, dégageant des mèches de cheveux humides.
-Dis donc, tu aimerais les couper ?
Il l’observa sans rien dire, surpris de la question.
-Ils te tombent un peu sur les yeux, expliqua-t-elle. Si tu veux pas les couper, faudra les attacher ou ils risquent de te gêner quand tu travailles.
Il hocha alors lentement la tête avant de répondre, d’une petite voix :
-On peut les couper.
Marta eut un sourire affectueux et lui ébouriffa les cheveux :
-On en parlera avec Katherina. Elle est douée pour ce genre de trucs. Allez, maintenant que tu es propre et que tu as mangé, il est temps de te reposer. Je vais te montrer où tu dormiras.
Elle sortit de la salle d’eau et Livaï la suivit. Elle traversa le couloir, ouvrit une porte qui se trouvait à côté de la cuisine. C’était le débarras où étaient stockés le charbon, le bois, les outils ménagers et les bacs de linge. Tout ce qu’il y avait à stocker était rangé au fond de la pièce. Et deux couchettes, posées à même le sol, étaient présentes. L’une contre le mur, à droite de la porte. L’autre, parallèle, à moins d’un mètre de distance. Une chemise de nuit pliée ainsi qu’une brosse à cheveux y était posées dessus. Livaï resta quelques secondes à regarder la pièce, réalisant alors qu’il ne serait pas seul. Il ne savait pas qui dormait là. On ne lui avait pas parlé de quelqu’un d’autre. Il se retourna, le regard interrogateur, mais Marta avait disparu. Alors il fit un pas dans le débarras. Et s’immobilisa, debout, les bras ballants, sentant le lin de la robe caresser sa peau.
-Bonjour ! Moi c’est Liesel.
La voix le fit sursauter et il pivota pour remarquer une petite fille qui se tenait derrière lui. Elle avait sensiblement le même âge que lui -donc pas très grande. Elle avait des yeux clairs, d’un bleu profond, et des cheveux blonds retenus dans son dos à l’aide d’une tresse. Elle portait un tablier blanc sur une robe azur. Elle souriait.
-Magda m’a dit que tu t’appelais Livaï, c’est ça ?
Il hocha la tête, silencieux.
-Toi, tu dors là.
Elle désigna de l’index le lit collé au mur près de la porte.
-Et moi, je dors là.
Elle pointa l’autre couchette avant de s’y diriger après avoir pris soin de fermer la porte derrière elle.
-T’inquiète pas, ici, elles sont gentilles. On a beaucoup à faire mais elles sont gentilles.
Elle s’assit sur sa couchette en lui tournant le dos. Livaï resta immobile encore quelques secondes avant de l’imiter. Le matelas était vieux, pas très épais. Il sentait l’humidité. Mais étrangement, il lui convint tout à fait. D’un regard absent, il observa Liesel défaire sa tresse. Ses cheveux blonds tombèrent en cascade dans son dos et elle rangea précautionneusement son ruban sous son oreiller. Puis elle retira son tablier qu’elle plia à côté de sa couchette. Elle en fit de même avec sa robe, ne se préoccupant pas d’avoir, ce soir-là, un spectateur inhabituel. Lorsqu’elle eut enfilé sa chemise de nuit, elle se glissa sous ses couvertures. Elle se tourna vers Livaï, toujours assis sur sa couchette.
-Tu ne veux pas dormir ? On commence tôt, demain.
Sans rien dire, il l’imita alors et elle souffla la lampe qui était posée entre leurs deux lits. L’obscurité les engloutit. Des bruits feutrés leur parvenaient à travers la porte et, par moments, de petites vibrations venaient du plafond. Cette fois-ci, personne ne courait. Mais les pas un peu lourds s’entendaient.
Lentement, Livaï se tourna sous ses couvertures, faisant face au mur. Il se recroquevilla et ferma les yeux.
Allongée sur le dos, Liesel se laissa doucement porter par les bruits familiers du Jupon Fripon. Les voix indistinctes, les rires, les exclamations, les gloussements. L’escalier qui grinçait lorsque quelqu’un montait ou descendait -certaines nuits, ces allées et venues n’en finissaient pas. Ce bruit de fond avait fini par devenir comme une berceuse pour elle qui naviguait entre ces sons devenus rassurants.
Puis tout à coup, un bruit incongru se glissa parmi les autres. Elle rouvrit les yeux. Elle entendit un petit reniflement puis plus rien. Elle resta silencieuse, immobile. Elle écoutait. Après un moment, le reniflement se répéta et elle se tourna lentement vers la couchette voisine. Elle l’observa dans l’obscurité, les yeux plissés pour tenter de mieux voir. La petite silhouette de son nouveau colocataire était collée contre le mur. Et elle eut l’impression qu’elle tremblait légèrement alors qu’un nouveau petit reniflement se faisait entendre.
Sans rien dire, elle s’extirpa de ses couvertures et, à quatre pattes, parcourut la courte distance qui les séparait. Quand elle fut plus proche, elle constata que l’enfant pleurait en silence. Elle saisit le pan de ses couvertures qu’elle souleva pour se glisser à côté de lui. Il parut surpris car elle le sentit se tendre. Un peu maladroitement, elle vint se coller à son dos et l’entoura d’un petit bras réconfortant. Elle ne lui demanda pas pourquoi il pleurait. Pourquoi il était là. Elle se contenta de le serrer contre elle, espérant que cette étreinte lui apporterait un peu de réconfort.
Après quelques minutes, elle sentit une main timide effleurer la sienne puis s’agripper à sa manche. Alors elle ferma les yeux. Et ils s’endormirent bercés par leurs souffles et la chaleur réconfortante d’une étreinte.