Ceux qui survivent

Chapitre 60 : L'enquête de Jean

2929 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 15/10/2026 18:04

-Attends…

Rosa suspendit son geste et se tourna lentement vers Floch. Elle avait presque fini de boutonner sa chemise, assise au bord du lit, ses pieds nus effleurant le sol froid. D’un geste qui dénotait une certaine autorité, il lui intima de tourner son visage de l’autre côté, exposant pleinement son cou.

-Ah, fit-il.

-Ah, quoi ? demanda-t-elle en reportant à nouveau son attention sur lui, les yeux plissés, méfiante.

Il haussa les épaules :

-T’as une marque.

-Une marque du genre quoi ? 

Son ton s'était fait sifflant, suspicieux.

-Je dirais du genre suçon.

Rosa poussa une exclamation en plaquant sa main sur le creux de son cou.

-Hein ?! Mais… qu’est ce qu'ils vont dire, les autres ?

-Probablement que t’as passé une bonne nuit.

-T’es chiant.

-Pour une fois que c’est toi qui dis ça.

Malgré son apparent agacement, Rosa ne put s'empêcher de sourire. Ses doigts caressaient doucement sa peau, d’un geste presque absent. Elle réfléchissait.

-Franchement, t’aurais pu faire attention, grogna-t-elle finalement.

-Pardon, se contenta-t-il de répondre en haussant les épaules. Mais c’est si grave que ça ? 

-J’ai absolument la flemme de subir un interrogatoire en règle. Et crois-moi, t’en aurais pas envie non plus. 

Il se contenta de la dévisager sans rien dire, comme s'il évaluait leurs options.

-T’as honte de ce qu'on fait ?

-Non. Mais j'ai pas envie de répondre de mes actes non plus.

-Alors ne le fais pas. Si les autres posent des questions, tu les envoie bouler. C’est pas compliqué.

Elle eut un petit rire et termina de boutonner sa chemise : 

-Toujours aussi pragmatique, hein ? 

-Tu te prends la tête pour pas grand-chose. L'important, c’est que toi tu ne regrettes pas. Les autres, c’est pas grave. 

Elle sourit légèrement en enfilant sa veste, puis ses bottes. Elle resta assise au bord du lit pendant quelques secondes. Les doigts de Floch effleurèrent son cou, comme pour s’assurer que la marque était bien réelle. 

-Si ça t’embête tant que ça, t’as qu’à la cacher, décréta-t-il finalement.

Elle eut un ricanement : 

-Et comment ? Je ne m’appelle pas Mikasa. Je ne me trimballe pas avec une écharpe toute l’année. 

Elle poussa un petit soupir et se leva. Elle ne semblait cependant pas particulièrement agacée ou en colère. Au contraire, un mince sourire en coin flottait sur ses lèvres : 

-C’est pas grave. De toute façon, c’est en essayant de cacher les choses qu’on finit par attirer le plus l’attention. Ça doit avoir un nom, un tel phénomène.

Elle haussa les épaules, comme si elle s’était fait une raison : 

-Allez, à plus tard, Floch.

Le jeune homme la regarda, sembla sur le point de dire quelque chose mais se ravisa. Il se contenta de la suivre des yeux tandis qu’elle quittait la chambre, de sa démarche habituelle -souple mais attentive, fruit d’années de formation militaire où chaque minute méritait de rester sur ses gardes. 


Lorsqu’elle revint dans sa chambre, Rosa se laissa tomber sur son lit et se massa doucement le cou. En presque neuf mois de rencontres régulières, ça n’était jamais arrivé. A croire qu’ils avaient jusque-là toujours su garder le contrôle. Malgré le côté primal et parfois très brut de leurs échanges, ils gardaient une certaine maîtrise et lucidité. Ils n’en avaient jamais parlé mais d’un accord tacite ni l’un ni l’autre n’était allé raconter la nature de leur accord ou de leur relation. Ils préféraient garder ça dans le registre de l’intime, estimant que personne n’avait à s’en mêler. Et pourtant, ce soir, les choses commençaient à légèrement déraper. Était-ce le signe que leur relation devait évoluer ? Pas entre eux, mais aux yeux des autres.

Elle ferma les yeux.

Elle se prenait la tête pour rien. Clairement.

Floch n’avait pas semblé aussi perturbé qu’elle. En même temps, ce n’était pas sur son cou à lui qu’il y avait un suçon. A croire qu’elle savait mieux se tenir que lui.

Elle eut un rire à cette pensée.

Et décida de s’arrêter là.

Ça ne servait à rien de faire des projets sur l’avenir comme ça. 


***

-Et tu vois, c’est pour ça que, franchement, je doute que les Azumabito veuillent sincèrement nous aider à trouver d’autres alliés qu’eux.

Rosa haussa un sourcil face à Jean. Ils étaient installés face à face dans le réfectoire, devant leurs bols pleins de porridge tiède et de tartines de pain beurrées.

-A cause des ressources ? demanda-t-elle.

-Bah oui. C’est clair qu’ils ne veulent que ça. Yelena a dit qu’ils étaient cupides.

-Oui mais je crois qu’ils veulent aussi vraiment aider Paradis, non ?

-Peut-être. Tant que ça leur rapporte. Mais si on trouve d’autres alliés qu’eux, ce sera autant de potentiels rivaux pour nos ressources. Je doute qu’ils veuillent prendre le risque.

-Alors tu penses qu’ils font semblant, quand ils ont dit qu’ils tenteraient de rallier d’autres pays à notre cause ?

-Semblant, je ne sais pas… mais je ne pense pas qu’ils se démèneront plus que de raison. Après tout, trouver des alliés est, de base, une mission vouée à l’échec, si tu veux mon avis. 

-Ouais mais on ne peut pas tout miser sur le Grand Terrassement. Outre le fait que ça demande de sacrifier Historia et sa descendance… tu penses au reste du monde ?

-Je sais… mais bon… parfois je me dis que c’est aussi un peu la faute du reste du monde si on en est là. A tirer des conclusions hâtives sur nous…

Le regard de Rosa se perdit sur son porridge à peine entamé : 

-Peut-être mais… je ne trouve pas ça juste quand même, répondit-elle à mi-voix.

Jean n’eut pas l’air convaincu. Il la regarda attentivement et plissa les yeux.

-Dis donc, commença-t-il sans la lâcher du regard.

-Hm ?

-T’as pas arrangé ton uniforme bizarrement, toi, ce matin ?

-Qu’est-ce que tu veux dire ? fit-elle sans lever les yeux mais en sentant une légère rougeur lui monter aux joues.

-Tu relèves jamais autant ton col.

-Mais qu’est-ce que t’en sais ? Tu me regardes aussi souvent pour le savoir ?

-Bah… ça fait genre… quatre ou cinq ans qu’on se connaît et qu’on vit presque quotidiennement ensemble. A force, je remarque des choses.

-C’est rien, grommela-t-elle en passant ses doigts sur son col.

-Mmmh… t’es pas nette ce matin.

Ne se démontant pas, Jean tendit la main par-dessus la table et tenta de remettre son col en place. Rosa bougonna mais ne fit pas d’esclandre. C’est ainsi que Jean nota la marque dans son cou. Il se figea une demi-seconde puis son visage oscilla entre rire et surprise.

-Que… c’est quoi ? demanda-t-il, bien qu’il sache parfaitement de quoi il s’agissait.

-C’est rien, répondit Rosa en chassant la main de son ami d’une petite tape.

-Ça date de quand ?

-Je t’en pose, des questions ?

-Non mais attends, c’est super intrigant là ! 

Rosa soupira, exaspérée. Pourtant, malgré elle, elle eut envie de rire face à la surprise de son ami. Elle ne savait pas bien si elle se sentait dépitée, agacée, amusée, peut-être tout à la fois.

-T’es trop curieux pour ton propre bien, Jean. On n’a pas toujours envie d’avoir des réponses.

Sur ce, elle se leva, prétextant ne pas avoir si faim que ça pour justifier le fait qu’elle n’ait que peu touché à son petit déjeuner. Elle rassembla sa vaisselle tandis que Jean agitait la main vers elle : 

-Non, non, non, attends, j’ai besoin d’entendre tes explications !

-Mais y’a aucune explication à donner. T’occupe.

Jean afficha un sourire incrédule alors que Rosa s’éloignait.


Il ne bougea pas, l’observant ramener sa vaisselle sale et se fondre dans la foule des soldats. Il était pensif, avec toujours ce sourire bizarre sur les lèvres.

-Bah, qu’est-ce qu’il se passe ? demanda Conny qui le rejoignait. Elle est pas partie un peu précipitamment ?

-En plus, renchérit Sasha qui le suivait, elle a même pas fini son porridge. Je l’ai vu : son bol était encore bien plein ! 

Les deux jeunes soldats s’assirent d’un même mouvement face à leur ami. Jean reporta son attention sur eux. Ils étaient ses proches amis, qu’il considérait comme sa deuxième famille. Il avait besoin de leur raconter.

-Vous avez rien remarqué de bizarre chez Rosa ces derniers temps ?

-Genre… si elle mange plus ou, au contraire, moins ? demanda Sasha, pensive.

-Mais non. Plutôt du genre… ça fait plusieurs mois qu’il se passe des trucs bizarres.

-Ah bon ? Pas remarqué, répondit Conny en enfournant une bonne cuillère de porridge. Après, tout le monde est bizarre depuis qu’on a des Mahr sur l’île. Pas étonnant : ça échauffe les esprits et tout le monde se dispute sur ce qu’il faudrait faire d’eux.

-Je parle pas de politique, s’agaça Jean. Moi je lui ai déjà dit, y’a quelques temps, qu’elle avait l’air mieux.

-Et c’est inquiétant qu’elle aille mieux ? voulut savoir Conny.

-Non. Mais elle a jamais voulu me dire pourquoi soudainement, ça allait mieux. Et là, ce matin, elle avait une marque. Là.

Jean désigna son propre cou face au regard un peu perdu de ses deux amis. Ceux-ci eurent un moment de silence, cherchant ce qu’impliquait réellement cette révélation.

-Une marque comment ? finit par demander Sasha.

-Une marque comme un suçon.

-Quoi ?! s’exclama la jeune fille qui comprenait enfin où Jean voulait en venir.

-Bah elle s’est peut-être fait ça par accident, tempéra Conny.

-Comment tu veux te faire un suçon par accident ? répliqua Sasha en se frappant le front du plat de la main.

-J’sais pas. J’dis ça comme ça. Tu tires peut-être des conclusions trop hâtives, Jean.

-Je ne tire aucune conclusion. Mais c’est intrigant.

-Je ne m’y attendais pas mais c’est pas si intrigant que ça, finit par reprendre la jeune fille après un temps de réflexion. Bah quoi, c’est vrai, continua-t-elle face au regard surpris de ses amis. Fallait bien que ça arrive. Rosa elle est plutôt sympa, elle se bat bien, parfois elle partage ses gâteaux…

-Elle partage jamais ses gâteaux, grommela Jean.

-Si ! Quand je lui fais les yeux doux ! Parfois, elle m’en donne un.

-C’est juste parce que t’es une goinfre et qu’on sait tous que ça te calme de manger. 

-Oui enfin… bref, elle partage quand même des fois. Et puis bah elle est plutôt jolie. Donc évidemment que quelqu’un allait tenter sa chance un jour. Moi j’suis pas étonnée.

-Ouais, concéda Conny. Vu comme ça, c’est vrai que c’est pas étonnant. Et d’ailleurs, je comprends pas pourquoi ça te perturbe autant, Jean.

Les deux jeunes soldats dévisagèrent encore une fois leur ami avec une insistance accrue. Celui-ci commença à se sentir mal à l’aise face aux yeux plissés de ses camarades en pleine réflexion. Il se demanda ce qu’ils tentaient de saisir en le regardant ainsi.

-Ah, ça y est je sais ! s’écria soudainement Sasha en frappant le plat de sa main avec son poing, comme prise d’une idée lumineuse. En fait, t’es jaloux !

-QUOI ?!

-Bah oui. Genre… Y’a eu un truc entre Rosa et Reiner. Et maintenant entre Rosa et je sais pas qui. Alors que toi, t’as toujours pas avancé d’un pouce avec Mikasa en presque cinq ans.

-Hein ?! Mais ça n’a rien à voir !

-En plus, c’est mort de chez mort avec Mikasa, renchérit Conny. 

-Mais vous m’emmerdez avec Mikasa ! C’est pas du tout le propos !

-Mais oui, mais oui, on fait genre on y croit.

-Je vous assure, Mikasa n’a rien à faire là-dedans !

Soudainement, Jean s’interrompit.

Clairement, Conny et Sasha étaient à la ramasse et ne lui seraient d’aucune utilité sur le sujet. Par contre, d’autres personnes seraient susceptibles de le renseigner. Ou d’avoir une idée.

Il se leva brusquement, surprenant ses deux amis. 

-J’dois y aller, déclara-t-il.

-Tu vas fouiner ? demanda Sasha avec un large sourire.

-Ça ne te ressemble pas.

-Je… si vous n’êtes pas intrigués, c’est votre problème. En tant qu’ami, je dois avant tout m’assurer qu’elle aille bien. Manquerait plus qu’elle se rétame encore comme avec Reiner pile au moment où elle remonte la pente.

Cet argument parut toucher les deux soldats qui ne répondirent rien. Ils se contentèrent de hocher doucement la tête.

Jean s’éloigna avec sa vaisselle.

Il leur avait servi l’argument de l’ami protecteur. Ce qui était vrai. Mais il devait également avouer qu’une part -toute petite part- de lui était aussi animée d’une forme de curiosité… sans doute un peu mal placée. 


***

Armin était installé sur un banc au soleil. Il étudiait avec attention les plans du train que les ingénieurs Mahr avaient réalisés. Il releva la tête lorsqu’il vit une ombre se planter face à lui.

-Oh, Jean ! Regarde : notre futur train pourrait ressembler à ça ! C’est incroyable, tu ne trouves pas ? C’est tellement… tellement technique. Ça demande tellement de précision et de connaissances pour construire tout ça. Mais dans quelques mois, ça traversera Paradis !

Jean hocha la tête mais Armin sentit qu’il n’était que moyennement attentif à ses projections concernant le futur chemin de fer.

-Qu’est-ce qu’il se passe ?

-Tu… t’es proche de Rosa, non ?

-Euh… oui. Mais tu le sais. Pourquoi tu demandes ?

Jean eut l’air un peu gêné avant de pencher en avant et de demander, d’un ton plus bas : 

-T’as rien remarqué, ces derniers mois ?

-Qu’elle va mieux ?

-Ah, voilà ! Moi aussi j’ai remarqué !

-Et…?

-Elle t’en a pas parlé ?

-Non. Pas vraiment. Après, j’ai pas trop posé la question. Rosa me dit des choses quand elle en a envie. Ça a toujours été comme ça.

-Ouais mais écoute… ce matin, son col était bizarrement mis. Et j’ai vu qu’en fait, c’était parce qu’elle a une marque. Là.

-Et…?

-Bah c’est évident, non ?

-Elle a trouvé… de nouvelles occupations, on va dire. Mais c’est sa vie intime. Si elle ne nous en a pas parlé, c’est qu’elle n’en a pas envie.

-Donc tu ne sais rien ?

-Non.

-Et si tu savais quelque chose, tu le dirais ?

Armin eut un sourire doux : 

-Sans doute pas, répondit-il simplement. 

-Armin, interpella soudainement une voix.

Les deux jeunes hommes tournèrent la tête d’un même mouvement pour découvrir Mikasa qui allait en direction de son ami : 

-Je crois que tu voulais être là pour la réunion entre Hansi et les ingénieurs concernant le début des travaux pour le chemin de fer.

Le jeune blond se leva aussitôt. Jean le regarda puis son attention se reporta sur Mikasa qui le détaillait.

-Ça ne va pas ? demanda-t-elle.

-Tu saurais pas où Rosa a passé la nuit, par hasard ?

-Dans sa chambre, je suppose.

-Peut-être pas. Et c’est ça le mystère.

-Pourquoi tu t’en préoccupes ?

-Oui, c’est vrai ça, renchérit Armin. Pourquoi ça te préoccupe autant ? T’es curieux de la vie intime des autres, maintenant ?

-Non, pas du tout, grogna Jean en se grattant la tempe.

Il prit quelques secondes pour réfléchir. Il devait se rendre à l’évidence : il y avait, dans cette nouvelle fascination, quelque chose de délicieusement mal placé qu’il ne parvenait pas à étouffer.

-Enfin… peut-être que si, un peu, avoua-t-il finalement à mi-voix. Mais aussi… j’ai sincèrement envie de m’assurer qu’elle aille bien. Elle en a bavé, comme nous tous, mais elle peut-être un peu plus. On ne peut pas tous clamer avoir dû balancer des lances foudroyantes sur quelqu’un dont on est amoureux.

-Oui, c’est vrai, concéda Mikasa d’un air pincé.

-Alors, quoi qu’elle soit en train de faire, je veux juste m’assurer qu’elle ne risque rien. Et qu’elle le fasse en toute conscience. Après tout, je suis son ami.

-Alors demande-lui, répondit Armin avec un sourire. Demande-lui honnêtement de te répondre. Si elle en a envie, elle te répondra.

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