Ceux qui survivent
-Wah, c’est impressionnant !
L’exclamation de Rosa était teintée d’un émerveillement sincère. Le port était presque achevé. Les ingénieurs avaient annoncé à Hansi que d’ici trois jours, Paradis serait prêt à accueillir des bateaux en toute sécurité.
Alors qu’elle terminait son service sur la côte, Rosa avait voulu faire un détour par le port afin de voir de ses propres yeux à quel point les travaux étaient en phase d’être terminés.
-Vous trouvez ça vraiment impressionnant ? demanda un ingénieur Mahr qui, si elle se rappelait bien, se nommait Dieter.
-Oui ! C’est fou de se dire qu’on va pouvoir accueillir de gros bateaux ici !
L’homme lui lança un regard un peu décontenancé par son enthousiasme face à une chose qu’il trouvait plutôt banale. Puis, malgré tout, un mince sourire se dessina sur ses lèvres. L’ingénuité des habitants de Paradis avait quelque chose de touchant. Ils avaient au moins un siècle de retard sur le reste du monde mais étaient avides d’apprendre et de développer leur île. Les ingénieurs leur avaient parlé du train et avaient émis l’idée de développer un réseau sur Paradis. Hansi avait sauté de joie tandis que les autres soldats étaient restés bouche bée en imaginant leur île parcourue par un tel réseau de chemin de fer.
-Vous avez beaucoup de ports à Mahr ? demanda Rosa en fixant les quais et la mer.
-Eh bien… comme l’empire est très étendu, oui.
-C’est comment, les longues traversées en bateau ?
-Je dirais que ça dépend de la météo. Ça peut être plaisant comme absolument affreux.
-Vous avez beaucoup voyagé ?
-En tant que soldat, on est susceptible d’être déployé un peu partout sur tout le territoire. On nous envoie là où y’a besoin de nos compétences, pour entretenir, réparer. Alors oui, j’ai pas mal voyagé.
Rosa tourna la tête vers Dieter. C’était un homme d’environ une trentaine d’années, pas très grand, un peu rigide dans sa façon de se tenir. Ses cheveux blonds étaient coupés court et ses yeux bleus étaient fixés sur l’horizon. Il avait longtemps conservé son uniforme de soldat Mahr avant d’accepter les vêtements civils et de chantier qu’Hansi remettait à chaque ingénieur.
-J’aimerais bien voyager, avoua Rosa dans un souffle.
Dieter lui lança un regard surpris. Ces mois sur Paradis ne s’étaient pas déroulés comme il l’avait pensé. Il s’était cru pris au piège sur l’île des démons et se voyait déjà découpé en morceaux pour finir dans une marmite ou autre affabulation de ce genre. Finalement, il avait découvert des gens comme ceux qu’il côtoyait chez lui. Un peu ignorants des choses du monde, facilement impressionnables avec quelques technologies et gentiment naïfs sur certains points. Mais organisés, méthodiques, efficaces. Surtout, il avait découvert que ces gens avaient des familles, des êtres chers, des rêves et des espoirs. Ils craignaient pour les leurs comme Mahr craignait pour ses citoyens. Ils avaient leurs soldats intraitables voire violents, peu désireux de voir des étrangers fouler le sol de leur territoire et d’autres ouverts vers l’extérieur et désirant sincèrement créer des ponts.
Ces constatations l’avaient perturbé.
La construction du port l’avait forcé à être en contact régulier avec les Eldiens de l’île. A apprendre à les connaître. Et reconnaître leurs similarités au-delà de la propagande.
-Où est-ce que vous aimeriez voyager ? demanda Dieter.
-Je sais pas… partout. Trouver de belles choses.
-De belles choses ?
-Oui. Les choses qui méritent d’être trouvées malgré… malgré le contexte actuel. Ça doit bien exister, non ?
-Bien sûr. Le monde est vaste. Il y a forcément de belles choses qui vous plairont en dehors de l’île.
-Vous en avez vues, des belles choses ?
-J’ai surtout vu des guerres et des conquêtes. Mais… parfois, sur un terrain conquis et miné, j’ai vu de beaux couchers de soleil. Tout était détruit mais le soleil, lui, était encore là. Ou les premières neiges après que se sont tû les bombardements. Le silence après le bruit de la guerre. Ça, c’est une chose incroyable.
Rosa hocha lentement la tête, pensive. Finalement, après une longue minute de silence, elle reprit :
-En fait, Mahr et Paradis, on se ressemble un peu. On cherche les instants de paix où on puisse admirer les petites choses de la vie.
-Oui. Sans doute, admit Dieter. Sauf que pour nous, vous êtes des démons.
-Et vous un peuple sanguinaire qui veut nous annihiler.
-La construction du port est une chose. Mais je ne suis pas sûr que cela vous aidera vraiment. Vu votre réputation en dehors de l’île, les relations diplomatiques ne seront pas aisées, port ou pas.
-On doit quand même essayer, non ?
Dieter eut un sourire :
-Oui. Après tout, certaines petites choses ont changé. Je vous prends un peu moins pour des démons.
Elle rit.
Sasha l’interrompit. Elle arrivait sur son cheval et fit de grands signes en direction de Rosa :
-Eh ! Traîne pas, on rentre ! On n’a pas intérêt à arriver en retard !
-Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il se passe ?
-Quoi, t’as oublié ?! s’insurgea Sasha comme si son amie lui faisait le pire affront. Mais enfin ! Nicolo a promis de nous faire goûter un nouveau plat de chez lui ! On peut pas louper ça et laisser les autres s’empiffrer sans nous !
Rosa eut quelques secondes de surprise. Elle avait totalement oublié et ne s’attendait pas à une telle urgence lorsque Sasha l’avait enjointe à ne pas traîner. Finalement, elle reprit les rênes de son cheval avec un sourire. Elle salua Dieter et s’éloigna derrière son amie.
Tandis qu’elles chevauchaient côte à côte en direction de Shiganshina, Rosa lança, d’un ton taquin :
-Bon, alors, Nicolo ?
-Quoi Nicolo ?
-Ben… à part le fait qu’il cuisine très bien, il s’passe un truc, non ?
Sasha devint cramoisie tandis qu’elle s’exclamait :
-Qu…Quoi ? Pas du tout !
-Tu nous rapportes régulièrement des extras à grignoter le soir dans la salle commune.
-Oui ben c’est les restes !
-Des fois, y’a même des plats entiers genre des tartes même pas entamées.
-Et alors ?
-Alors je suis sûre qu’il les fait spécialement pour toi.
-Tu racontes n’importe quoi !
Le sourire taquin de Rosa s’élargit :
-Mais oui, mais oui. T’as jamais remarqué que y’a que toi qui te ramènes avec des gâteaux entiers remis par Nicolo ?
-C’est juste une coïncidence !
-Genre. Tu lui as tapé dans l'œil et il connaît ton point faible : la nourriture. Alors il l’exploite sans vergogne. Et toi ?
-Quoi, et moi ?
-Bah, il te plaît ?
Les joues de Sasha devinrent encore plus cramoisies si cela était possible et elle bafouilla quelques mots incompréhensibles.
-Franchement, reprit Rosa, il est pas trop mal. Il cuisine super bien, il est plutôt… agréable à regarder. Et maintenant qu’il ne nous traite plus de démons insulaires, il est sympathique. J’pense t’as un coup à tenter.
Sasha détourna le regard, marmonnant de nouveaux mots incompréhensibles, les joues rouges. Rosa gloussa doucement mais n’insista pas.
***
Une semaine plus tard, les principaux membres du Bataillon et les mercenaires anti-Mahr étaient réunis sur le port pour accueillir leurs premiers invités de marque. Heazul envoyait, comme prévu, son émissaire afin d’entreprendre des pourparlers avec Paradis. Le pays, largement influencé par la maison des Azumabito était, pour l’heure, l’unique allié de l’île.
Le soir même, Hansi réunit les membres principaux du Bataillon pour leur expliquer la teneur des échanges de la journée.
-Les Azumabito ont rencontré Sieg Jaeger qui leur a proposé de pouvoir exploiter les ressources de l’île contre leur soutien dans son plan visant à libérer les Eldiens de Paradis.
-C’est quoi son plan, finalement ? interrogea Rosa que cette question taraudait depuis que Yelena l’avait évoqué de nombreux mois auparavant.
La mercenaire n’en avait pas dit davantage, arguant que la première étape était la construction du port afin de pouvoir recevoir la délégation d’Heazul qui était essentielle à la stratégie.
-Sieg propose un plan en trois phases : tout d’abord, un galop d’essai du Grand Terrassement…
-Quoi ? coupa Rosa d’une voix forte. Il propose vraiment qu’on balance sur le monde des milliers de titans qui vont tous les piétiner ?
-Oui, ça paraît complètement insensé, murmura Armin.
-Ce ne serait qu’un Grand Terrassement partiel. Il aurait pour principales cibles les bases militaires ennemies. Bien sûr, on ne peut pas garantir qu’il n’y aurait aucune victime civile mais celles-ci seront minimisées. L’idée c’est de prouver que le Grand Terrassement existe et qu’il fonctionne.
-Comme une arme dissuasive, comprit Jean.
-Exactement. Puis Heazul nous aiderait à développer notre armement afin qu’on soit plus puissants, qu’on rattrape notre retard et, qu’à terme, nous ne soyons plus tributaires du Grand Terrassement pour nous défendre. En attendant que cela aboutisse, il faudra absolument qu’on continue d’avoir le Titan Originel et des héritiers de sang royal.
-Mais alors, commença Rosa, réalisant ce que cela impliquait, Historia…
-Oui. Cela demandera qu’Historia devienne la prochaine héritière du Bestial. Et qu’elle mette au monde des enfants de sang royal qui, à leur tour, prendront sa succession.
-Je l’ai déjà dit lors de la réunion, c’est hors de question, clama soudainement Eren, en se levant brutalement de sa chaise.
Il frappa du plat de la main la grande table autour de laquelle ils étaient réunis.
-Il est hors de question qu’Historia soit sacrifiée comme ça ! Et puis… et puis quoi, encore ? On se reproduit comme du bétail pour assurer la survie de l’île ? C’est pas ce que j’appelle être libre.
Rosa regarda son camarade, muette. Depuis près d’un an, elle éprouvait des sentiments mitigés à son propos. Parfois, il ressemblait à celui qu’elle avait connu jusque-là et ça la rassurait. Mais d’autres fois, il devenait subitement plus sombre voire carrément flippant. L’entendre clamer qu’il ne laisserait pas Historia être sacrifiée fit monter une douce chaleur dans sa poitrine : c’était exactement ce qu’aurait dit le Eren qu’elle connaissait. Celui qui était prêt à tout pour protéger ses amis. Celui qui refusait les compromis qui pouvaient les mettre en danger.
-Il n’a pas tort, reprit-elle alors. On ne peut pas imposer ça à Historia et encore moins à sa descendance.
-Oui, je sais, soupira Hansi d’un air las. Être dépendants du Grand Terrassement n’est absolument pas la meilleure idée.
-Pourtant, commença Mikasa d’un ton plus bas, tout à l’heure, Historia a dit qu’elle était d’accord. Que si c’était pour l’avenir de l’île, alors elle se soumettrait volontiers à ce plan.
-Historia est toujours prête à se sacrifier pour le bien commun, répliqua Rosa. Mais ça ne veut pas dire que c’est juste pour elle. Déjà qu’on lui a forcé la main pour monter sur le trône…
Sans pouvoir s’en empêcher, son regard glissa sur Livaï qui se tenait, impassible, à côté d’Hansi.
-C’est vrai, se rappela Conny. On lui en a beaucoup demandé cette fois-là. On lui a imposé un lourd fardeau qu’elle a accepté malgré tout. On peut pas continuer à tout lui mettre sur les épaules.
-Exactement, approuva Eren. Tant qu’on n’a pas exploré toutes les options, je refuse qu’on suive l’idée de Sieg.
-Je suis d’accord, dit Armin. On n’a pas encore tout exploré. Les Azumabito sont venus jusqu’à nous. On pourra peut-être trouver d’autres alliés. Montrons au monde que nous ne sommes pas la menace qu’ils pensent que nous sommes.
-C’est aussi ce que je pensais, confirma Hansi. Et nous pouvons tenter de nous appuyer sur les Azumabito pour cela. Ils connaissent le monde extérieur mieux que nous. Ils en savent plus que nous sur la géopolitique et les différents pays qui pourraient être susceptibles d’être nos alliés.
-C’est une bonne idée, concéda Rosa. Miser sur la diplomatie dans un premier temps me paraît le plus judicieux.
***
-Ça ne va pas ?
Allongée sur son lit, Rosa tourna la tête et dévisagea le profil de Floch dans la pénombre. Les draps étaient défaits, leurs corps encore moites des étreintes passées. Avec les mois et l’étrange affection qui s’était installée, ils avaient pris l’habitude de s’attarder un peu plus. Ils ne se quittaient plus aussitôt les pulsions retombées. Ils acceptaient de prendre davantage leur temps sans avoir peur que cela ne complique tout.
-Comment ça ? répondit Floch sans la regarder.
-T’as l’air soucieux.
-Tu crois vraiment que la diplomatie va fonctionner ?
Elle ferma les yeux quelques secondes. Soupira. Elle n’aimait pas spécialement que la politique vienne interférer dans ces moments intimes qu’elle consommait pour, justement, oublier le monde extérieur. Mais elle sentait qu’il avait besoin d’en parler. Sinon, il ne lui aurait pas posé la question. Habituellement, lui aussi prenait soin de séparer leurs nuits partagées de tout le reste.
-Je ne sais pas. Mais je l’espère. Il faut tenter.
Ce fut à son tour de soupirer.
-Le monde nous voit comme des démons, Rosa. C’est pas juste en clamant qu’on ne l’est pas que ça changera tout.
Elle se redressa, appuya son coude sur le matelas et posa sa tête sur sa paume ouverte.
-Tant qu’on n’a pas essayé, on ne sait pas.
Cette fois-ci, Floch la regarda.
-T’es vraiment trop idéaliste.
-Et toi trop pessimiste.
-Ou réaliste.
Elle eut un rire :
-Disons ça comme ça, concéda-t-elle d’un ton qui signifiait qu’elle n’en pensait pas moins.
Il se redressa à son tour, continuant de la dévisager. Puis il secoua la tête :
-On ne se comprendra jamais.
-Faux. On se comprend. On ne partage juste pas les mêmes opinions.
Il eut un rire un peu amer :
-Ouais. Ça revient au même. Je suppose que c’est pour ça qu’on préfère coucher ensemble plutôt que parler politique.
Elle sembla amusée par sa remarque.
-C’est pas désagréable de parler avec toi. Même si c’est politique. Même si tu me trouves chiante et qu’on s’écharpe un peu. Même si on ne sera sans doute jamais d’accord.
Elle eut quelques secondes de réflexion avant de reprendre, avec un sourire en coin :
-Mais ouais, c’est quand même encore mieux quand on couche ensemble.
Il s’assit sur le lit en riant. Cette fois-ci, son rire était moins amer, plus sincère. Il commença à se rhabiller. Elle le regarda en silence, à moitié enroulée dans le drap. Lorsqu’il eut remis son uniforme, il enfila ses bottes et se leva. Il la regarda dans la pénombre. Elle avait l’impression que l’air soucieux qu’il arborait quelques minutes plus tôt avait été remplacé par un quelque chose de plus léger.
-Alors, on continue comme ça, dit-il finalement.
-Comment ça, comme ça ?
-On continue de coucher ensemble et on parle moins de politique.
Elle vit, dans l’obscurité, son léger sourire. Elle gloussa :
-Ça me va.
Elle se laissa retomber sur son lit, les yeux levés sur lui :
-A plus tard, murmura-t-elle.
-Ouais. Dors bien.
La porte se referma derrière Floch.
Rosa resta quelques minutes immobile, à écouter le silence. Les draps étaient encore chauds et imprégnés de son odeur. Rappel sensoriel de sa connexion au moment présent. Elle ferma les yeux. Elle pouvait bien oublier la politique, le monde extérieur, son fantôme de l’autre côté de la mer. Et se laisser porter, pour quelques heures au moins, par la sensation de son corps ancré et satisfait.