SNK : La Guerre des Fantômes

Chapitre 38 : Entre deux ordres

2035 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 17/04/2026 18:58

Le retour au quartier général ne ressemblait pas à une arrivée.


Il n’y eut ni silence dans les couloirs, ni regards qui se tournaient tous vers eux. Seulement des portes qu’on ouvrait et qu’on refermait, des voix basses, du métal, des pas, des ordres mangés à moitié par la distance. Le genre d’endroit où la guerre continuait même quand quelques-uns obtenaient enfin le droit de poser ce qu’ils portaient.


On les mena jusqu’à une pièce de passage assez large pour les contenir sans leur donner l’illusion d’un vrai repos. Des bancs, une table, deux lampes, des murs nus. Dans l’air, l’odeur de linge humide, de soupe chaude et de matériel qu’on entretenait trop souvent pour avoir encore le luxe de l’oublier.


Ilian Drast les attendait déjà.


Il ne s’avança pas inutilement. Il ne resta pas non plus à distance comme s’il avait voulu rappeler d’abord sa place. Il regarda le groupe, un visage après l’autre, assez vite pour ne pas s’attarder, assez longtemps pour que rien ne lui échappe.


— Merci d’être revenus jusqu’ici, dit-il.


Sa voix resta calme. Tenue. Courtoise sans chaleur.


Son regard passa brièvement sur Tomas, puis Mira, Nerla et Varek, avant de revenir à Kairo, Lior et Ilia.


— Vous aurez bientôt des comptes à rendre et des questions à reprendre. Pas tout de suite.


Personne ne parla.


— Mangez. Reposez-vous. Remettez-vous un peu d’aplomb. On viendra vous chercher.


Il laissa une seconde.


— D’ici là, vous n’avez rien à prouver.


Alexandra inclina légèrement la tête. Vael ne bougea pas. Naor passa une main rapide sur sa nuque avant de la laisser retomber. Tomas resta immobile, comme s’il lui fallait encore un instant pour accepter l’idée simple de ne rien faire immédiatement.


Ilian se détourna déjà à moitié.


— On vous apportera de quoi manger.


Puis il ajouta :


— Profitez du temps tant qu’il est encore à vous.


Après ça, il sortit.


La pièce se resserra d’un cran.


Pendant quelques minutes, personne ne fit grand-chose d’autre que déposer ce qu’il portait encore. Une sangle. Un étui. Une veste qu’on desserrait. Un chargeur vérifié avant d’être posé. La fatigue changeait de forme dès qu’il n’était plus nécessaire de marcher.


On leur apporta une soupe trop chaude, du pain, de l’eau, un peu de viande salée et ce qui passait ici pour un repas suffisant. Ils mangèrent d’abord comme on remplit un corps avant de lui redonner le droit de penser.


Lior fut le premier à parler, mais seulement pour demander où poser un sac qui gênait le passage.


Naor répondit sans lever les yeux :


— Là. Ou j’le mets dehors.


— Charmant, souffla Lior.


— Repose-toi, dit Alexandra sans même le regarder.


Puis plus grand-chose.


Les heures passèrent ainsi.


Pas vite.


Pas lentement non plus.


La lumière changea d’abord sans qu’on y fasse attention. Puis les ombres se déplacèrent assez pour qu’on sache qu’une vraie tranche du jour avait été prise. Les bruits du quartier général aussi changèrent. Au début, beaucoup de pas, des voix, du matériel déplacé, des ordres qu’on comprenait mal. Puis autre chose. Moins de mouvement lourd. Plus de passages isolés. Un autre rythme.


Mira s’était assise sans se laisser tomber. Nerla avait trouvé un mur et n’en avait plus bougé que le strict minimum. Tomas gardait une posture qui donnait l’impression qu’il se reposait seulement parce qu’on l’y avait contraint. Varek mangea en silence, puis resta longtemps penché en avant, les avant-bras sur les cuisses, comme un homme qui ne voulait pas s’endormir avant de savoir exactement où il se trouvait.


Ilia ne dormit pas.


Kairo non plus.


Lior ferma les yeux un moment, les rouvrit, but, regarda le plafond, puis le sol. Même son agitation paraissait plus courte qu’à l’ordinaire.


Alexandra ne resta pas avec eux tout le temps.


Ni Vael.


Ni Naor.


Ils étaient là au début, puis plus vraiment. Des passages, des retours brefs, des consignes reçues ailleurs. Leur absence ne fut pas commentée. Elle allait de soi.


Au bout d’un moment, on leur apporta encore de l’eau chaude et de quoi se laver sommairement. Le groupe s’en servit sans parler davantage. Quand Kairo releva la tête après avoir passé un linge sur sa nuque, la lumière dans la pièce n’avait plus la même couleur.


C’est Tomas qui bougea le premier quand le temps de repos avait assez duré.


Pas un grand geste.


Juste la fin d’un silence.


Il regarda Kairo, puis Lior, puis Ilia.


— Bon.


Un seul mot.


Lior eut un souffle par le nez.


— Oui.


Ils changèrent de pièce un peu plus tard. Pas loin. Un espace moins traversé, avec une table, quelques chaises dépareillées, deux bancs, et ce calme particulier qu’on obtient quand un mur suffit encore à tenir le monde dehors.


Ils n’étaient plus que sept.


Kairo.

Lior.

Ilia.

Tomas.

Mira.

Nerla.

Varek.


L’absence d’Alexandra changeait la pièce plus sûrement qu’un ordre. Ici, ils n’avaient plus à parler devant Varden. Ils pouvaient aller plus droit. Pas plus loin. Plus droit.


Personne ne sut exactement comment commencer.


Ce fut Mira.


— Karsthal a tenu, dit-elle. Mais pas proprement.


Le mot resta au milieu de la table.


Tomas reprit :


— La ville basse a brûlé.


Lior releva les yeux.


— Complètement ?


— Assez, répondit Tomas. Assez pour que le reste tienne.


Ilia ne demanda pas combien étaient restés derrière.


Varek passa une main sur son visage.


— On a sorti ce qu’on pouvait, dit-il. Après, c’était dix minutes. Pas plus.


— Et après ? demanda Kairo.


Tomas le regarda.


— Après, on a regardé le feu faire le travail qu’on n’avait plus les moyens de faire nous-mêmes.


Le silence qui suivit ne dura pas longtemps, mais assez.


Mira reprit aussitôt :


— Le plus mauvais n’était pas là.


Nerla releva à peine le menton.


— Le plus mauvais, c’est que certains sont repartis.


Lior fronça les sourcils.


— Les Affamés ?


— Oui, dit Nerla. Pas au hasard.


Tomas s’adossa à peine davantage.


— Ils sont remontés vers la masse. Comme s’il y avait encore quelque chose à rejoindre.


Ilia croisa les bras.


— Vous pensez qu’ils se réorganisent ?


— Je pense qu’on n’a plus le droit de les traiter comme une poussée aveugle, répondit Mira.


Varek tourna la tête vers Kairo.


— Et vous ?


Lior prit la parole d’abord.


— Là-bas, c’était pire d’une autre manière.


Il posa les faits avant tout le reste. La bourgade. Les survivants. Rovan Helk. Darian Helk plus loin à l’est. Les relais. Les poches humaines. Les routes qui tenaient encore à peine. Kairo l’écouta en retrouvant la sensation exacte des jours précédents : ce qu’ils avaient traversé n’avait pas la brutalité de Karsthal, mais autre chose de plus diffus, de plus installé, de plus malsain parce que vivant encore.


Ilia le coupa quand il alla trop vite.


— Dis-le proprement.


Lior hocha la tête.


— L’île n’est pas morte.


Tomas ne bougea pas.


— On l’avait compris à moitié.


— Non, dit Ilia. Pas comme ça.


Elle regarda Mira, puis Nerla.


— Ce sont pas des poches isolées au milieu des ruines. Il y a un vrai maillage. Fragile, mais réel. Des relais. Des points de passage. Des gens qui tiennent encore.


— Et les voltigeurs, ajouta Kairo.


Mira releva légèrement les yeux.


— Alexandra.


— Pas seulement Alexandra, dit Ilia. Vael et Naor aussi.


Varek fronça les sourcils.


— Donc c’est vrai ? Il y en a encore assez pour faire tenir le terrain ?


Lior répondit :


— Assez pour gagner du temps. Pas assez pour le sauver.


Nerla demanda :


— Face aux Affamés ?


— Oui, dit Kairo.


Ils tournèrent les yeux vers lui.


— Contre des humains, Varden tient encore avec ses forces ordinaires. Contre les Affamés… non. Pas proprement. Les voltigeurs sont ce qu’ils ont de plus fiable.


Tomas appuya ses coudes sur ses cuisses.


— Et l’Ossature ?


La pièce se resserra d’un rien.


Lior regarda Kairo. Ilia aussi.


Kairo répondit avant qu’ils n’aient à le faire.


— C’est réel.


Mira demanda :


— Elle agit encore ?


Kairo pensa à Alexandra qui le retenait. Au sol qui cessait de tenir correctement sous lui. À cette familiarité impossible, pire que la douleur.


— Oui, dit-il.


Le mot sortit plus sec qu’il ne l’avait prévu.


Ilia prit la suite immédiatement.


— Résonance. Rupture sensorielle. Alexandra a pris quelque chose aussi, mais moins. Après ça, plus personne là-bas ne traite le site comme une ruine sensible parmi d’autres.


Nerla demanda :


— Et vous, comment vous traitez ça ?


Lior eut un bref rire sans joie.


— Mal.


Tomas leva les yeux vers lui.


Lior reprit aussitôt :


— On fait ce qu’on peut avec ce qu’on a. C’est-à-dire pas grand-chose de propre.


Varek regardait tour à tour Kairo, Ilia et Lior comme s’il essayait de voir l’île à travers trois angles qui ne donnaient pas le même paysage.


— Donc, dit-il lentement, d’un côté on a une horde qui ne se comporte plus comme avant. De l’autre, une île qui continue de tenir autour d’un truc qu’on ne comprend pas et qui agit encore.


— Oui, dit Mira.


— Et on est censés faire quoi avec ça ?


Ce fut Tomas qui répondit.


— Continuer assez longtemps pour que quelqu’un plus haut se trompe moins que nous.


Personne ne sourit.


Kairo regarda le bois marqué de la table. Le fait de dire l’île à voix haute ne l’éloignait pas de l’Ossature. Ça lui donnait au contraire une place plus nette dans l’ensemble, et cette netteté le rendait plus difficile à tenir.


Mira le vit probablement.


Elle ne demanda rien.


À la place, elle dit :


— Vous avez l’air plus tirés que vous devriez.


Ilia répondit avant Kairo.


— On l’est.


— À cause des routes ? demanda Varek.


— À cause de tout, dit Lior. Des routes. Des relais. De ce qui vit encore. De ce qui devrait être mort. De ce qu’on a vu dans les archives. Du reste.


Tomas regarda Kairo plus directement.


— Et toi ?


Kairo releva la tête.


— Je suis là.


La phrase était pauvre.


Mais personne ne fit semblant qu’elle ne voulait rien dire.


Nerla le fixa une seconde de plus.


— Ça suffira pas longtemps.


Kairo ne répondit pas.


Le silence qui suivit n’était pas vide. Tomas minimisait sans doute déjà ce que Karsthal lui avait coûté réellement. Kairo gardait pour lui la part la plus intime de ce que l’Ossature avait réveillé. Mira refusait de transformer ce qu’ils avaient laissé derrière eux en lamentation. Lior s’arrêtait avant de rendre les choses trop cohérentes. Varek restait encore légèrement à l’extérieur de certains liens. Ilia coupait tout ce qui menaçait de devenir flou ou trop lourd.


La lumière n’était plus la même dans la pièce.


Au début, elle tombait plus franchement de la fenêtre haute. Maintenant, elle s’était tassée sur les murs et la table, plus basse, plus plate. Quelqu’un passa dans le couloir. Puis un autre. Plus loin, une porte claqua. La vie du quartier général continuait sans se soucier de la densité de cette pièce.


Puis on toqua.


Pas fort.


Juste assez pour être entendu de tous du premier coup.


La pièce se figea.


La porte s’ouvrit sur un soldat vardénien qu’aucun d’eux ne connaissait assez pour lui donner un vrai visage.


Il resta sur le seuil.


— On vous demande, dit-il.


Personne ne répondit tout de suite.

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