SNK : La Guerre des Fantômes

Chapitre 4 : Le transfert

1079 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 16/04/2026 15:07

Ils partirent avant l’aube.


Pas de discours.


Pas de poignée de main.


Pas de remerciement.


Un sous-officier vint les chercher pendant que le camp sentait encore la nuit froide, la toile humide et la cendre.


Il lut leurs noms.


Vérifia leurs matricules.


Leur fit signe d’avancer.


Soren en premier.


Ilia derrière lui.


Lior ensuite.


Kairo en dernier.


Le reste de l’unité ne bougea presque pas.


Quelques visages se tournèrent.


Un homme leva à peine le menton.


Un autre cracha dans la boue.


Quelqu’un murmura quelque chose que Kairo n’entendit pas.


Ce n’étaient pas des regards pour des héros.


C’étaient des regards pour des gens qu’on emmenait ailleurs.


Ils rendirent leur équipement sous une bâche tendue à la hâte.


Casques.


Chargeurs.


Masques.


Plaques de dotation.


Un sergent nota tout sans lever les yeux.


On leur laissa leurs armes quelques minutes de plus, puis un second contrôle les leur prit avant l’embarquement.


Lior fronça les sourcils.


— On va où, exactement ?


Le garde tendit juste la main.


Lior lui donna son fusil.


Le métal quitta sa paume avec une résistance absurde.


Comme si sa main comprenait avant lui.


Ilia posa le sien sans un mot.


Soren fit pareil.


Kairo fut le dernier.


Quand son arme quitta ses mains, Kairo eut l’impression qu’on venait de lui retirer la seule chose encore claire dans tout ça.


Au front, au moins, un fusil servait à quelque chose de simple.


Tuer.


Survivre.


Rater.


Recommencer.


Le véhicule n’était pas un transport de troupe ordinaire.


Une caisse blindée, fermée, grise, sans insigne.


Banquettes métalliques.


Deux gardes.


Odeur de désinfectant.


— Montez, dit le sous-officier.


Ils montèrent.


D’autres les attendaient déjà à l’intérieur.


Pas beaucoup.


Six ou sept, peut-être.


Des garçons et des filles de leur âge, ou à peine plus vieux.


Uniformes disparates.


Bandages propres.


Vestes fermées jusqu’au cou.


Visages déjà tirés.


Une fille fixait ses bottes.


Un garçon gardait le menton haut.


Un autre regardait la paroi comme s’il était déjà parti.


Kairo s’assit entre Lior et la tôle.


Ilia prit la place près de la porte.


Soren resta légèrement en avant, les coudes sur les genoux.


Même là, même sans rien faire, il avait encore l’air de celui que les autres regardaient d’abord.


Le verrou claqua.


Le moteur vibra.


Puis le convoi démarra.


Pendant les premières minutes, personne ne parla.


La caisse grinçait à chaque irrégularité du terrain.


Chaque secousse rappelait vaguement le front, mais sans les obus, sans les cris, sans la brutalité franche de la ligne.


Kairo regarda le sol nervuré sous ses bottes.


La boue du front avait commencé à sécher dessus.


Brune.


Craquelée.


Presque noire par endroits.


Il ne savait plus si elle venait de la terre, du sang, ou des deux.


Lior se pencha légèrement vers Soren.


— T’as déjà entendu parler de ça ?


Soren prit une seconde avant de répondre.


— Pas clairement.


— Donc t’as entendu.


Soren fixa la grille lumineuse au plafond.


— Des morceaux.


Ilia ne tourna pas la tête.


— Tout le monde a entendu des morceaux.


Le garçon maigre en face leva les yeux vers eux.


— Vous aussi, vous venez du front nord ?


Lior hocha la tête.


— Oui.


Le garçon avala sa salive.


— Nous, c’était secteur de Belven.


Il regarda autour de lui avant de continuer.


— Ils en ont pris trois chez nous, la semaine dernière. Un seul est revenu après les tests.


Le silence changea de forme.


Kairo releva la tête.


— Revenu comment ? demanda Lior.


Le garçon haussa une épaule.


— Je sais pas.


Il baissa les yeux.


— Il parlait moins. Et ils l’ont changé d’unité le jour même.


Un garde frappa la paroi du plat de la main.


— Silence.


Plus personne n’insista.


Le véhicule roula encore longtemps.


Peu à peu, l’air changea.


Moins de terre.


Moins de fumée.


Plus de métal froid.


Plus de produit d’entretien.


Par moments, Kairo apercevait à travers les fentes protégées des clôtures, des pylônes, des bâtiments bas.


Pas une base ordinaire.


Un lieu construit pour durer.


Le convoi finit par ralentir.


Un premier contrôle.


Puis un second.


Des voix étouffées.


Le sifflement d’une barrière.


Un portail hydraulique.


Quand la porte s’ouvrit enfin, la lumière blanche leur fit presque mal.


— Descendez.


Ils obéirent.


Le bâtiment principal se dressait devant eux, large, bas, massif.


Béton clair.


Fenêtres étroites.


Aucun drapeau.


À l’entrée, tout brillait trop.


Sol lavé.


Rampes métalliques.


Vitres sans traces.


Personnel en tenue pâle.


Soldats immobiles aux carrefours.


Kairo sentit immédiatement ce qui le dérangeait le plus.


Le silence.


Pas un vrai silence.


Il y avait des pas, des portes amorties, des roues de chariot, des voix basses quelque part.


Mais il n’y avait pas de désordre.


Tout semblait déjà absorbé par le lieu.


On leur assigna une file.


Un homme en blouse courte, accompagné de deux militaires, contrôla leurs noms.


— Soren Halvek.

— Oui.

— Ilia Vasker.

— Oui.

— Lior Drenek.

— Oui.

— Kairo Brecher.

— Oui.


L’homme valida sans émotion.


— Groupe C-12. Suivez la ligne bleue au sol. Effets personnels dans les bacs. Tout objet non autorisé sera confisqué sans restitution.


Lior eut un rictus.


— Sans restitution. C’est aimable.


Personne ne releva.


Ils posèrent ce qu’il leur restait.


Gants de rechange.


Couteau utilitaire.


Photo pliée.


Briquet.


Carnet.


Petites choses de guerre.


Petites choses de survie.


Kairo hésita une seconde avec le morceau de tissu noué autour de son poignet depuis des semaines.


— Bac, dit le militaire.


Kairo le laissa tomber.


Le bruit du tissu contre le plastique lui serra la gorge.


Ils suivirent la ligne bleue.


Le couloir était si propre que leurs bottes salissaient réellement le passage derrière eux.


Kairo le vit.


Une série d’empreintes sombres sur le sol clair.


Le front entrait ici malgré tout, collé à leurs semelles, morceau après morceau.


Personne ne parla.


Personne ne ralentit.


Ils continuaient d’avancer.


Plus Kairo regardait cette ligne bleue, plus il comprenait qu’elle n’avait pas été tracée pour les guider.


Elle avait été tracée pour les avaler.

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