SNK : La Guerre des Fantômes
Le silence ne revint pas.
Mais quelque chose lâcha quand même.
Quelque chose qui tenait toute la ligne debout.
Soren retomba à genoux derrière la pièce de tir, haletant.
Lior lâcha un rire trop bref pour être un rire.
Ilia rechargea déjà.
Kairo avait cessé de bouger.
Il regardait le corps de l’Affamé. Puis le cadavre sans tête du soldat. Puis Soren. Puis encore le corps.
Son regard revenait toujours.
Soren revint dans la tranchée moins d’une minute après.
Il retomba entre eux dans une pluie de terre et de souffle court. Son visage était plus sale encore, une coupure rouge lui traversait la pommette, mais il tenait debout.
Lior secoua la tête.
— T’es complètement con.
— Oui, dit Soren.
— T’aurais pu crever.
— Oui.
Ilia le fixa une seconde.
— T’as remis le tir.
— On avait besoin du tir.
Ilia ne répondit pas. Elle lui tendit juste une gourde. Il but une gorgée.
Recracha de la boue. Rendit la gourde.
Kairo n’avait toujours pas parlé.
Soren tourna enfin les yeux vers lui.
— Kairo ?
Il mit une seconde à répondre.
— Je vais bien.
C’était faux. Tout le monde l’entendit. Personne ne releva.
Parce qu’ils mentaient tous ici.
À eux-mêmes.
Aux autres.
Au front.
À l’État.
Un officier descendit finalement dans leur secteur deux heures plus tard, une fois la poussée cassée et les cadavres marqués d’un fanion numéroté.
Il ne regarda presque pas les morts.
Il demanda les noms. Les matricules. Les pertes. Les armes encore utilisables.
Puis il s’arrêta devant Soren.
Ses yeux glissèrent sur lui, puis sur les trois autres, comme on jauge une matière dont on n’a pas encore décidé l’usage.
— C’est toi qui as remis la pièce en ligne ?
Soren ne répondit pas tout de suite.
— Oui.
L’homme nota quelque chose.
— Nom.
Soren donna son nom.
L’homme écrivit encore.
Puis il se tourna vers le reste du quatuor.
— Les trois autres aussi.
Lior fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
L’officier le regarda enfin, sans colère, sans mépris, sans rien de visible.
Le genre de regard qui vous classait avant même de vous entendre.
— Parce qu’on vous le demande.
Ils donnèrent leurs noms.
Kairo sentit un frisson lui passer dans le ventre.
Pas le bon.
Pas celui de la peur immédiate.
Autre chose.
Quelque chose de net.
De propre.
De sale.
L’homme remonta sans un mot de plus.
Le soir tomba comme un couvercle.
Dans le camp arrière, les lampes filtraient à travers la toile des tentes.
Les blessés gémissaient derrière des cloisons de fortune.
Plus loin, des haut-parleurs diffusaient encore des messages sur le devoir, la stabilité et la grandeur de la Fédération Karsienne.
Aucun d’eux n’écoutait vraiment.
Le quatuor était assis près d’un brasero presque mort.
Lior nettoyait son arme. Ilia fixait les flammes sans bouger. Soren gardait le dos contre une caisse, la tête penchée, les yeux ouverts mais absents.
Kairo regardait ses mains.
Il y avait encore un peu de sang séché sur le cuir du gant.
Pas le sien.
Il n’arrivait pas à savoir ce qui le hantait le plus. Le bruit du crâne. La bouche. Ou la manière dont l’officier avait regardé Soren après.
Comme si le geste héroïque n’avait rien sauvé.
Comme s’il avait seulement désigné quelque chose.
— Ils vont peut-être te décorer, dit Lior, sans lever les yeux.
Soren eut un rictus.
— Quelle chance.
— Je suis sérieux.
— Moi aussi.
Ilia parla enfin.
— Ce n’était pas un regard de décoration.
Personne ne répondit tout de suite.
Parce qu’ils avaient tous pensé la même chose.
Kairo leva la tête.
— Ils nous ont regardés comme une liste.
Soren tourna les yeux vers lui.
Puis hocha très légèrement la tête.
Le lendemain matin, avant même l’appel ordinaire, une convocation les attendait.
Pas pour l’unité entière.
Pas pour toute la ligne.
Seulement pour eux quatre.
En haut de la feuille, il y avait le sceau de la Fédération. En dessous, des mots propres. Trop propres.
RÉÉVALUATION DE POTENTIEL.
AFFECTATION PRIORITAIRE.
PRÉSENCE OBLIGATOIRE.
Lior lut deux fois le document.
— C’est à cause d’hier.
Soren ne dit rien.
Ilia prit la feuille, la regarda une seconde, puis la rendit.
Kairo sentit de nouveau ce froid administratif lui glisser sous la peau.
Le front, au moins, était honnête dans sa saleté.
Ça, non.
Ça avait l’air propre.
Et c’était exactement pour ça que c’était pire.
La convocation précisait l’heure. Le lieu. Et une ligne de plus.
LES FAMILLES DES SÉLECTIONNÉS BÉNÉFICIERONT DES MESURES COMPENSATOIRES PRÉVUES PAR DÉCRET.
Soren relut ce passage.
Longtemps.
Personne ne parla tout de suite.
La feuille passa de main en main sans bruit.
Lior la reprit.
Ses yeux restèrent accrochés à la dernière ligne.
Il la relut encore.
Puis une troisième fois.
Ilia ne disait rien.
Kairo regardait le papier comme s’il allait finir par montrer autre chose.
Rationnement prioritaire.
Allègement de dettes.
Protection administrative.
Chauffage.
Soins.
Ce n’étaient pas de grands mots.
C’étaient des choses simples.
Des choses capables de tenir une maison debout.
De faire passer un hiver.
De desserrer un peu la gorge d’une famille entière.
Soren baissa lentement la feuille.
Son visage restait fermé.
Mais quelque chose avait changé dans son silence.
Pas assez pour devenir de l’espoir.
Trop pour rester seulement de la méfiance.
Lior passa une main sur sa nuque.
— Ma mère n’aurait plus besoin de compter chaque morceau de charbon, dit-il.
Personne ne se moqua.
Personne ne coupa.
Même Ilia garda les yeux baissés.
Kairo sentit quelque chose se tordre en lui.
Le pire, ce n’était pas que l’État mente.
Le pire, c’était qu’il pouvait vraiment faire ça.
Vraiment améliorer quelque chose.
Vraiment soulager quelqu’un.
Le front tuait.
Mais l’arrière savait récompenser.
Ou du moins, savait donner à cette récompense un poids suffisant pour qu’on accepte le reste.
Soren replia la feuille avec soin.
— On ira, dit-il.
Sa voix était basse.
Stable.
Presque calme.
Lior hocha la tête.
Ilia ne protesta pas.
Kairo ne dit rien.
Mais quand il releva les yeux vers eux, il comprit que le plus dur n’était pas de refuser.
Le plus dur, c’était qu’une partie d’eux avait déjà commencé à accepter.
Ils quitteraient le front.
Pas pour rentrer chez eux.
Pour autre chose.