Ceux qui survivent
-T’as de la chance, Christa a réussi à te sauver un repas des griffes de Sasha.
C’est ainsi que Jean accueillit Rosa lorsqu’elle refit son apparition à Trost.
-Je me suis dit que tu n’allais quand même pas te coucher le ventre vide, expliqua Christa. Et je suis sûre que Sasha pensait pareil mais tu sais comment elle est… parfois, elle a du mal à résister.
-Conny a presque dû la ligoter, renchérit Jean. Mais elle a réussi à se calmer toute seule.
-Oui enfin c’est surtout Mikasa qui lui a lancé un regard noir en lui disant de lâcher ce pain, corrigea la jeune blonde. Elle fait peur, quand elle le veut.
-Bon alors, s’exclama Ymir en se dirigeant vers le petit groupe, Christa a-t-elle fait sa bonne action du jour ?
-Oh arrête avec ça ! Ce n’est pas pour ça que je le fais, tu sais bien.
-Et ça te dirais pas de faire une deuxième bonne action ? Genre… en m’épousant ?
Avec un sourire amusé, Rosa laissa ses deux amies se chamailler gentiment et se dirigea vers le bâtiment militaire où les jeunes recrues étaient logées. Ceux qui s’étaient engagés dans la Garnison et les Brigades Spéciales étaient déjà partis, déployés dans d’autres villes. Ne demeuraient que les futurs membres du Bataillon d’Exploration. Qui allaient prendre la route le surlendemain pour rejoindre leurs aînés et commencer leur formation auprès d’eux.
Dans le réfectoire, Mikasa était assise. Seule. Face à un bol de soupe accompagné d’un pain et d’une assiette de légumineuses.
-Oh, te voilà, dit-elle simplement. Je crois que ton repas a refroidi… Mais Sasha n’y a pas touché.
-Oui, on m’a dit que tu avais participé à le protéger, répondit Rosa en s’asseyant face à elle.
Mikasa poussa vers elle sa pitance avant de hocher doucement la tête.
-Il n’y a pas de raison qu’elle ait une double ration et toi rien.
-Tu n’es pas avec Armin ? demanda la jeune fille en attaquant la soupe.
-Il est parti avec Conny pour promener Sasha et lui faire penser à autre chose qu’au repas. Mais je me suis dit que quelqu’un devait bien surveiller ta part. Des fois qu’une deuxième Sasha se révèle parmi nous.
Rosa eut un sourire sincèrement touché. Mikasa pouvait paraître souvent distante, autant physiquement qu’émotionnellement. Sauf avec Eren. Mais au bout de trois ans, elle avait compris que ce n’était qu’une façade. Elle était attentionnée avec ses camarades. A sa manière. Discrète.
-Merci, souffla-t-elle.
Mikasa inclina légèrement la tête, en un assentiment muet. Puis elle regarda par-dessus son épaule, à travers la fenêtre. La nuit était tombée, quelques étoiles scintillaient. Elle perçut, comme un son lointain et étouffé, la voix d’Armin suivie d’exclamations de la part de Sasha. Sans rien dire, elle se leva. Elle jeta un coup d'œil à Rosa, comme pour s’assurer que tout irait bien même si elle partait. Ce à quoi son amie répondit d’un geste : vas-y, ne t’en fais pas. Le pas discret, Mikasa quitta le réfectoire.
Le silence du réfectoire plongé dans l’obscurité était apaisant. Un espace de respiration. Où se retrouver avec soi-même.
Les dernières paroles de sa mère tournaient encore un peu dans sa tête. Elle n’avait pas compris ce qu’elle avait voulu dire ni de quoi elle parlait. Connaissant sa mère, elle se doutait qu'elle n'avait pas tenu ces propos à la légère. C'était une réelle mise en garde et elle se promit de la conserver dans un coin de sa tête. Jusqu'à ce que ses paroles trouvent du sens.
Un bruit de pas et un bruissement la sortirent de ses pensées. Une ombre se dessinait dans l’obscurité.
-Tu ne veux pas un peu de lumière ? Je parie que tu vois même pas ce que tu manges.
La voix de Reiner était calme, douce. Et il n'attendit pas sa réponse pour se saisir de la lampe posée sur la table ainsi que de la boîte d’allumettes. D'un geste précis, il alluma la mèche qui émit une douce lueur mouvante au rythme de la flamme. Le visage de Reiner apparut entre ombre et lumière, une forme de clair-obscur apaisant. Rosa se poussa un peu sur le banc sur lequel elle était assise, une invitation muette à prendre place s'il le souhaitait. Il sembla hésiter, regarda par la fenêtre où se découpait la forme des bâtiments plongés dans la nuit. Finalement, quelque chose le décida et il s’assit à côté d’elle, gardant une distance respectable entre eux.
-Je n’ai pas eu l'occasion de vraiment te reparler depuis… la bataille, commença Rosa sans le regarder. Depuis que je te dois ma survie.
-Ce n’est…
-Je t’ai dit que tu aurais pu me laisser et sauver ta peau avant tout, coupa-t-elle. Ma mère m’a toujours dit de ne pas m’oublier et de me sauver d’abord. Mais aujourd'hui elle m'a aussi dit de ne pas abandonner un camarade s'il y a toujours un espoir de le sauver.
Elle leva les yeux sur lui. La lueur de lampe se reflétait dans son regard bleu, lui conférant une intensité plus puissante.
-Toi, tu n’as pas hésité. Je ne sais pas si c'était désespéré ou si c'était un sauvetage qui avait toutes ses chances de réussir mais… merci encore une fois.
Un léger sourire vint s'étirer sur les lèvres de Reiner :
-Tu te fais toujours autant de nœuds au cerveau, dis donc.
Elle se sentit subitement gênée et un peu idiote. Le rouge lui monta aux joues, ce qui sembla amuser son interlocuteur. Elle était rarement déstabilisée à ce point -habituellement, c'était elle qui désarmait les autres avec ses taquineries.
-Je ne regrette pas de t'avoir tirée de là. Je m’en serais voulu de te regarder te faire dévorer sans rien tenter.
Tentant de reprendre contenance, elle lui lança de son éternel ton taquin :
-Est-ce que ça veut dire que tu tiens à moi ? Ou vas-tu encore me sortir un argument du “c’est pour le groupe, ça serait bête de perdre un bon élément” ?
A sa grande surprise, il ne se laissa pas perturber, gardant son calme et son petit sourire.
-Oui je tiens à toi.
Cela lui cloua le bec. Elle recentra son attention sur son assiette vide et son pain à moitié entamé. Elle se concentrait dans l'espoir que la chaleur qui lui montait aux joues ne se verrait pas.
-Tu as une façon particulière de regarder les gens, continua Reiner. Je ne sais pas ce que c’est… mais des fois j'ai l'impression que tu vois ce que les autres ne voient pas.
-Comme quoi ? demanda Rosa, surprise.
-Je ne sais pas. Tu ne juges pas, tu essaies de comprendre. C’est comme si tu pouvais voir chaque personne pour ce qu'elle est. Ce qu'elle est vraiment.
-Tu crois que c'est comme ça que je te vois ?
-Je ne sais pas. Comment tu me vois ?
Elle prit quelques secondes de réflexion. Elle se souvint de ce qu'elle avait dit à sa mère.
-A première vue, tu es le parfait soldat qui joue la carte du collectif, aide les plus en difficultés et sait comment s’attirer les bonnes grâces de tout le monde. Et derrière ça… je sais pas… parfois j'ai l'impression que tu doutes. De toi-même. Que tu ne t’autorises pas à exprimer certains traits sensibles qui font partie de toi. Ma mère te dirait que c'est pourtant une grande force. La sensibilité, l’empathie, la compassion. C'est ça qui nous rend humains. Qui nous permet de créer des liens. Et d'être plus forts ensemble. Le force brute c'est bien. Mais on n'est pas que ça.
Elle plongea son regard dans le sien et lut qu'elle avait visé juste.
-Tu as une étrange capacité d'empathie et de compréhension. Je pense que c'est pour ça que je tiens à toi. Peut être que tu me comprends mieux que moi-même.
Doucement, elle posa une main sur son épaule.
-C'est toujours compliqué d'avoir un regard lucide sur soi-même. Ça s’apprend. C’est parfois un peu désagréable ce qu'on y découvre. Mais je pense que ça vaut toujours le coup.
Ils se regardèrent en silence. Il détourna les yeux pour se plonger dans la contemplation de la fenêtre face à eux. Étouffées par l'épaisseur des murs, quelques voix s’élevaient. Les jeunes recrues semblaient toutes profiter de ces instants en suspens, ces moments de semi-liberté avant de plonger à nouveau dans un monde impitoyable.
Rosa observa un moment le profil de Reiner. Les ombres que projetait la lampe vacillante et qui semblaient renforcer la dureté de ses traits. Mais derrière ce masque, elle savait qu'il y avait un garçon parfois vulnérable, parfois fragile, parfois sensible. Celui qu'il laissait entrevoir sans le vouloir. Des fois, elle le trouvait étonnamment triste. Lui qui avait toujours l'aspect du solide gaillard remontant le moral des troupes. Elle supposait que comme beaucoup, il transportait ses propres poids et traumatismes dont il ne parlait jamais. D'une certaine façon, ça devait le ronger et de temps en temps, ça s’exprimait à travers un voile qui passait rapidement dans son regard ambré. C'était toujours fugace. Car rapidement, il redevenait celui qu'il était jusque là. Elle n'était même pas sûre qu'il se rendait compte de ces instants vifs.
Ce soir-là, alors qu'il regardait la nuit à travers la fenêtre, simplement éclairé par la flamme d'une lampe, elle se dit qu'il y avait quelque chose de mélancolique en lui. Elle eut envie de poser sa tête sur son épaule, en un geste de réconfort muet. Mais elle ne le fit pas. Elle craignait que ce soit trop envahissant. N’était pas sûre qu'ils soient assez proches pour qu'il accepte son initiative. A la place, elle se contenta de croiser ses doigts sur la table, tout en fixant à son tour le paysage plongé dans l’obscurité à travers la fenêtre. Une forme de retenue pudique.
-Moi aussi je tiens à toi, reprit-elle doucement sans le regarder. Ma mère dirait que c’est comme ça qu’on est plus forts. Lorsqu’on a des personnes à qui on tient et sur qui compter. C’est la base de la survie dans ce monde.
-Ta mère semble lucide sur beaucoup de choses. Je vois d’où ça te vient. Elle n’a pas essayé de te décourager de t’engager ?
-Non. Elle a confiance en moi. Et elle savait qu’elle ne me ferait pas changer d’avis. C’est une ancienne soldate du bataillon. Je crois qu’elle a dû vivre ce que j’ai vécu et n’a pas voulu répéter le schéma de ses parents.
Du coin de l'œil, elle nota que Reiner eut un air un peu surpris en tournant son attention sur elle.
-Elle a l’air d’être quelqu’un de bien…
-Oui. Je crois. En tout cas, elle a toujours été quelqu’un de bien avec moi. Je lui dois beaucoup.
Un sourire flotta sur ses lèvres alors que son regard tombait sur ses doigts croisés. Elle songeait à sa mère. Parfois un peu distante, un peu secrète mais toujours aimante. Elle l’avait protégée, lui avait appris les fondamentaux des relations humaines et avait toujours cru que ses leçons l’aideraient à survivre. N’appartenait qu’à elle, à présent, de prouver que l’éducation maternelle avait porté ses fruits.
-Et… toi ? demanda-t-elle, hésitante, toujours sans oser le regarder.
Elle n’était pas sûre que ce fût réellement la bonne question à poser. Il avait peut-être une bonne raison de n’avoir jamais parlé de sa famille. Elle ne voulait pas paraître trop intrusive. Mais la question était sortie toute seule. Parce qu’elle lui brûlait les lèvres et le cœur.
-Je… je n’ai pas eu à demander l’avis de qui que ce soit, se contenta-t-il de répondre. Mais je crois que ma mère aurait été d’accord. Après tout, si je suis ici, c’est pour sauver l’humanité.
Les yeux de Rosa quittèrent ses doigts entrelacés et se posèrent à nouveau sur son interlocuteur qui la fixait.
-Noble idéal, commenta-t-elle. J’espère que tu le réaliseras.
Sans qu’elle s’y attende, Reiner posa sa main sur les siennes. Un contact qui la fit frissonner tout en l’apaisant. Une douce chaleur partagée. A cet instant, elle se sentit plus proche de lui que jamais. Et elle eut l’impression que lui aussi, d’une certaine façon, désirait cette proximité.
-J’espère que le monde extérieur ne te décevra pas, répondit-il doucement.
Ils se sourirent. Un instant suspendu au-dessus du chaos. Une parenthèse tranquille, presque tendre dans un monde qui les malmenait. Le rappel de ce pour quoi on vit -pour connaître, encore, des moments volés de bonheur. Ils étaient comme deux funambules au-dessus du vide. Conscients de pouvoir chuter à tout instant. Mais goûtant néanmoins ces fragments de douceur avec une avidité nouvelle.