Ceux qui survivent
Les sabots du cheval frappaient le sol tandis que l'animal galopait à vive allure. Sur son dos, Rosa tenait fermement les rênes. Elle avait attaché ses cheveux en une natte dans son dos et avait troqué son uniforme militaire pour des vêtements civils -un pantalon en fin tissu surmonté d'une chemise un peu délavée.
La veille au soir, ils avaient choisi leur corps d’armée. Et prêté serment. Ils avaient rencontré Erwin Smith, major du Bataillon. Elle avait beaucoup entendu parler de lui, l’avait aperçu lorsqu'ils étaient partis, peu avant que le Titan Colossal n’enfonce la porte de Trost. Mais le voir de plus près, sur cette estrade, offrant son coeur à l'humanité avait quelque chose d’impressionnant. De grandiose. Il dégageait une aura qui imposait le respect. Et donnait envie de le suivre jusqu'en enfer. Son regard était calme, perçant, ardent. Il avait invité les recrues qui le souhaitaient à s’engager auprès du Bataillon dans l'idée de reconquérir le mur Maria. Il avait parlé d’Eren, de sa transformation en titan qui était un atout de taille et, surtout, avait évoqué une histoire de clé, de sous sol et de secrets enfouis.
Cette dernière révélation avait davantage retourné Rosa que toutes les autres. Même le fait qu’Eren puisse se changer en titan n'était rien à ses yeux comparé à ce que cette information sous-entendait.
Un sous sol plein de secrets ? De possibles réponses sur le monde dans lequel elle évoluait ? La possibilité d’enfin toucher du doigt tout ce dont elle avait rêvé -le vaste univers, les terres inconnues, le passé de l'humanité ? Évidemment qu'elle voulait faire partie de l'expédition !
Ils avaient prêté serment.
Elle avait noté qu'un bon nombre d’entre eux étaient restés, offrant leurs services au Bataillon d’Exploration.
Si l’air affiché par Rosa était demeuré ferme et déterminé, ses autres camarades n’avaient pas semblé aussi sûrs d’eux. Elle avait vu Christa trembler en serrant les dents, Conny et Sasha hésiter un moment avant de se reprendre -se rappelant leur promesse face aux restes calcinés de Marco. Jean était resté silencieux.
Annie était partie. Elle avait toujours dit qu’elle rejoindrait les Brigades Spéciales. Rosa avait toujours su qu'elle ne changerait pas d’avis.
Armin et Mikasa, côte à côte, n'avaient pas bougé. Cette dernière voulait rejoindre Eren -lequel devait déjà être enrôlé, suite à son procès où, selon Mikasa, un nabot lui avait défoncé le visage à coup de pied. Armin voulait suivre ses amis mais aussi explorer le monde. Rosa était heureuse de savoir qu'il serait là, dans la même équipe qu'elle. Parce que c'était un ami qu'elle appréciait et parce qu'elle avait confiance en sa capacité de réflexion et de déduction. Avoir un stratège à ses côtés était un bon moyen d'augmenter ses chances de survie.
Ymir était restée derrière Christa, immobile. Elle ne semblait pas inquiète ni paniquée. Elle n'avait jamais l’air d'avoir peur. En règle générale, elle avait soit un air désabusé soit un sourire narquois. Rosa l'avait rarement vue autrement. Sans doute qu’en privé avec Christa elle pouvait exprimer un panel d'autres émotions. Mais elle n'en avait pas été témoin.
Enfin, fidèle à ce qu'il avait dit, Reiner n’avait pas bougé, fixant Erwin en silence. A côté de lui, Bertolt était lui aussi resté immobile. Mais Rosa avait eu l'impression qu'il hésitait. Son regard avait suivi Annie qui s'éloignait. Elle aurait juré avoir vu dans ses yeux un voile de tristesse et de déception. Elle ne les avait jamais beaucoup vu converser tous les deux. Et Annie semblait ne pas du tout porter un quelconque intérêt pour Bertolt -comme pour tout le monde. Pourtant, il la suivait du regard. Accroché à elle comme si c'était un adieu.
Suite à la cérémonie, on leur avait annoncé deux jours de temps libre avant de rejoindre le quartier général du Bataillon où leurs uniformes les attendraient.
Chacun avait alors établi son plan d’action, réfléchissant à comment ils allaient investir du mieux possible ces 48h de liberté. Rosa avait rapidement fait son choix. Elle voulait aller voir sa mère. Lui annoncer qu'elle était, elle aussi, désormais membre du Bataillon. Et lui raconter tout ce qui s'était passé jusque là.
Romilda vivait dans le district de Chlorba, à l’ouest du mur Rose. Après une errance de quelques mois suite à la chute du mur Maria, c'était là bas qu'elle avait trouvé un pied à terre. Ancienne militaire reconvertie dans le civil, elle s'était liée d’amitié avec une commerçante couturière et faisait le marché avec elle. Elle était aussi et surtout un élément de dissuasion pour les petits escrocs et voleurs. La voir mettre à terre un caïd se croyant plus fort qu'il ne l’était avait fait sa réputation. Elle n'était plus soldate mais elle était souvent sollicitée par les commerçants voire la garnison pour aider à ramener le calme dans les rues lors d’échauffourées.
Rosa était partie au petit matin, après avoir sellé un cheval. Elle comptait revenir dans la soirée. Sasha avait insisté sur le fait qu'elle devait revenir pour le dîner car ça serait trop triste sans elle. Reiner lui avait dit d'être prudente sur la route ; elle lui avait répondu d'un sourire rassurant.
Après un dernier signe de main à ses amis, elle s'était élancée.
Le soleil entamait sa route ascendante quand elle arriva en vue de Krolva. Elle ralentit l’allure en passant la porte puis mit pied à terre pour s'engager plus facilement dans les rues pleines de monde. La vie s'agitait, une effervescence quotidienne. Les districts du nord connaissaient moins la pensée omniprésente des titans. Ces derniers étaient généralement massés au sud, pour une raison inconnue.
Cependant, alors qu'elle traversait les rues, Rosa sentit qu'une légère inquiétude flottait. Les événements de Trost étaient venus jusqu'à eux et certains étaient agités : le drame d'il y a cinq ans s'était à nouveau répété, qui sait s'il ne pouvait pas y en avoir d'autres ?
Rosa parvint à une petite maison coincée entre deux grands bâtiments. Rien n'avait changé en trois ans. La même vieille porte en bois que sa mère avait retapée lorsqu'elle était arrivée. La fissure due au clou mal planté dans la planche. Le pot de fleurs séchées parce que Romilda n'avait pas particulièrement la main verte et oubliait bien souvent de les arroser. Tous ces détails la firent sourire alors qu'elle frappait trois coups.
Elle n'eut pas à attendre longtemps avant que la porte ne s'ouvre sur une femme d'une quarantaine d'années, les cheveux châtains clairs ramenés en un chignon négligé, ses yeux clairs s’écarquillant en voyant son invitée.
-Rosa ! s’exclama-t-elle en serrant sa fille dans ses bras. Tu es en vie !
La jeune fille, surprise par cette étreinte, mit quelques secondes avant de réagir. Ses bras, qui étaient restés tendus, se décontractèrent et elle rendit à sa mère son étreinte.
-J’étais à deux doigts de piquer un cheval à la garnison et de venir jusqu'à Trost, affirma Romilda -et Rosa savait qu'elle en aurait été capable. On a entendu des choses sur ce qui s’est passé là bas… ils disent que c'était comme il y a cinq ans.
Tout en parlant, elle s’effaça de l’entrée pour laisser le champ libre à sa fille.
-Je suis tellement heureuse que tu sois en vie. Et que tu ailles bien. Il faut… il faut que tu me racontes. Tout. On a tellement de temps à rattraper.
Elle prit les mains de sa fille dans les siennes en un geste de pure affection. Rosa sentit sa peau toujours un peu calleuse d'avoir tant manié son équipement tridimensionnel.
-Viens, pose-toi à table, je vais nous faire du thé. Tu restes dormir ? Ta chambre est telle que tu l’as laissée en partant.
-Merci maman. Mais je ne vais pas rester, je repars ce soir.
Elle crut lire un éclat de déception dans son regard, bien vite balayé par son sourire :
-Ce n'est pas grave, profitons du temps que nous avons devant nous, alors.
Attablées face à face dans la petite cuisine, la mère et la fille discutèrent autour d'une tasse de thé fumant.
Rosa raconta Trost. Le baptême du feu. Les titans. L'entraînement qui avait porté ses fruits. Elle ne s’attarda pas sur les morts, ne parla pas de Marco qui était un souvenir encore trop douloureux. Elle ne raconta pas la chute sur le toit et sa survie qu'elle n'avait due qu’à l’altruisme de Reiner. Elle ne voulait pas inquiéter sa mère.
Puis elle lui dit enfin ce pour quoi elle était initialement venue :
-J’ai fait mon choix, maman. J'ai rejoint le Bataillon.
Romilda eut un sourire mélancolique :
-Tu l’as toujours dit. J'ai toujours su que tu ne changerais pas d’avis. Je suppose que c’est un peu de mon fait. Ta curiosité ne vient pas de nulle part.
Derrière son sourire, Rosa sentait néanmoins une inquiétude. Une tension.
-Je me suis souvent demandé si tu n’idéalisais pas ce que tu pourrais découvrir. Tu sais, le monde extérieur c'est aussi beaucoup de dangers.
-Je sais. Et ça ne t’a pas freinée.
-Non, en effet. Mais mes parents étaient extrêmement inquiets quand je me suis engagée. Je les trouvais ridicules. Aujourd'hui, je pense que c'était une réaction naturelle. On n’a jamais envie de voir son enfant partir au-devant du danger. Tu as vu les titans à Trost. Ça ne t’a pas découragée ?
Rosa baissa un instant le regard sur sa tasse désormais vide.
-Honnêtement… non. Le monde… le monde est tellement grand, tellement vaste. Je refuse que de simples titans m’empêchent de l'explorer ! Et puis…
Elle se tut quelques secondes, cherchant ses mots.
-Et puis ceux qui sont morts… quand on les a incinérés, quand j'ai regardé le feu, je me suis dit que… qu'il fallait qu'ils paient. Pour leur mort.
Ses mains se crispèrent sur ses genoux.
-Ta soif de connaissance se serait-elle transformée en croisade vengeresse ? interrogea Romilda d'un ton lucide.
-Non, pas vraiment. Mais… les titans nous ont fait tellement de mal… je ne pensais pas à eux avant. Maintenant j'ai l'impression d'y penser tout le temps.
-C’est normal. Et si tu continues avec le Bataillon, tu y penseras encore beaucoup. Est-ce vraiment ce que tu veux ?
-Je crois que la beauté du monde extérieur en vaut le coup.
Rosa reporta sur sa mère un regard décidé. Cette dernière soupira :
-Tu es bien ma fille… fais attention à toi, dans ce cas. N'oublie jamais que tu n'es pas seule. En territoire hostile, la solidarité et le collectif peuvent faire la différence. Comptez les uns sur les autres. Ne tente rien de désespéré mais n’abandonne pas un camarade s'il y a toujours une chance.
Rosa hocha doucement la tête. Elle repensa à son propre sauvetage. A Reiner qui n'avait pas hésité. Elle ne savait toujours pas si c'était idiot ou louable. Mais elle lui était reconnaissante. Car rester en vie, c'était tout de même pratique pour réaliser ses rêves.
-N’oublie pas non plus d'avoir de la compassion, reprit sa mère. Je sais que tu es une personne empathique. On pourrait te faire croire que c’est un défaut pour une soldate. Ça ne l'est pas. Ton empathie te permettra de comprendre l'autre. Parfois, on a peur, on craque, on panique. Si tu viens comprendre tes camarades perdus et les rassurer, tu auras bien plus d’impact sur votre cohésion de groupe que celui qui hurle de se relever et de ne pas faire de chichis.
Rosa écoutait avec attention. Sa mère avait toujours eu des leçons de vie qui l'avaient portée jusque-là. Elle lui devait beaucoup. Sa curiosité, son intérêt pour l’inconnu mais aussi sa lucidité et son empathie. Elle n'avait jamais eu à taire ces parts d’elle et même avait pu les développer aux côtés d'une mère qui avait toujours pris sa défense si on lui reprochait de ne pas être assez endurcie face aux cruautés du monde.
-Comment sont tes camarades ? Apprends à les connaître, c'est à leurs côtés que tu te battras. Il faut que vous ayez confiance les uns envers les autres. Les titans sont démesurément grands et effrayants. Mais nous, nous avons nos liens. C’est grâce à eux qu'un jour, nous prendrons le dessus, j'en suis sûre.
Rosa passa le reste de la journée à raconter ces trois ans de formation. Elle avait pu, parfois, envoyer un courrier pour donner quelques nouvelles. Toujours des propos succincts. Il n'était pas possible de retranscrire sur une feuille toutes les émotions, les épreuves, les envies d’abandonner et les moments de franche camaraderie.
Elle parla d’Armin, de sa curiosité qui entrait en résonance avec la sienne, de sa perspicacité, de son manque de confiance malgré un fort potentiel de stratège. Elle évoqua Sasha, Jean et Conny, le trio qui était comme une respiration pour elle, une bulle d'insouciance dans un contexte qui balayait leur innocence. Elle expliqua que Jean avait tout pour diriger, qu'il était droit et de confiance. Elle décrivit la dynamique de Mikasa et Eren, d’Ymir et Christa, l'une veillant sans cesse sur l'autre. Elle raconta Reiner, le pilier, le camarade solide, avec qui elle se sentait bien. Elle confia que sans le savoir, il la touchait. Qu’elle sentait que derrière son rôle de parfait soldat il y avait l'humain, avec ses moments de doute et ses failles et que c'était ce qu'elle aimait chez lui.
Romilda sembla satisfaite du récit qui lui était fait. Elle hochait parfois la tête, se permettait un ou deux commentaires mais laissait sa fille dérouler ce qu'elle avait à dire.
-Je vois que tu es bien entourée, conclut-elle d'un ton doux. N’oublie pas ce que je t’ai dit. Comptez les uns sur les autres. C’est là votre véritable force.
-C’est aussi ce que tu as vécu ? risqua Rosa, incertaine.
Un petit silence lui fit écho. Romilda réfléchit longuement avant de répondre :
-Quand on est sur le terrain, que la mort rôde dans tous les coins, il est parfois difficile de se rappeler la théorie. Je crois que j'aurais aimé avoir quelqu'un qui puisse me rappeler ces fondamentaux lorsque j'en avais le plus besoin…
Elle s’interrompit. Sa mine s’assombrit quelque peu.
-Pourquoi… pourquoi avoir laissé tomber le Bataillon ?
Romilda hésita à répondre. Finalement, après un soupir, elle lâcha :
-Parce que parfois, les dangers et les risques encourus sont bien plus grands que ceux qu'on imaginait. Et quand on a subitement une autre raison de vivre qui vaut plus que ce que la mise en danger pourrait rapporter, il faut faire un choix.
Les yeux bleus de Romilda dévisagèrent sa fille avec intensité. Rosa n’osa rien dire. Elle savait qu’elle était cette raison de vivre.
Le soleil commençait à décliner à l’ouest quand Rosa prit congé de sa mère. Elle la prit dans ses bras en lui promettant qu'elle serait prudente et n'oublierait pas ses conseils. Alors qu'elle s’apprêtait à partir, Romilda la retint en attrapant son poignet.
-Rosa. N'oublie pas. Les titans ne sont pas la seule menace. Parfois le pire danger ne vient pas d'où l’on croit. Sois prudente. Découvrir le monde, c'est bien. Mais ne fonce pas sans réfléchir.
La jeune fille regarda sa mère sans comprendre. De quel danger parlait-elle ? Qu'avait-elle compris lorsqu'elle parcourait les plaines au-delà des murs ?
Elle n'eut pas le temps de demander davantage d’explications car Romilda la poussa dehors :
-Si tu veux rentrer avant la nuit noire, tu devrais te mettre en route.
Un dernier sourire, un dernier signe de main. Rosa se retrouva bientôt à côté de son cheval. Pensive.