L'Ombre de Séoul
Chapitre 23 : La Trajectoire du Nord et l’Aube des Écrans
6830 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 27/06/2026 21:43
— MAKI-SENPAI !!!, hurle Yuji en agitant les bras comme un naufragé apercevant un navire de sauvetage. T’es en vie !
— OOOOH, REGARDEZ-MOI ÇA ! CETTE JEUNE FEMME A DIRECTEMENT L’AURA D’UN BOSS SECRET DANS UN JEU DE COMBAT !, s'ébahit Takaba, impressionné par la lourdeur physique que dégage l’adolescente sans même utiliser d'énergie maudite.
— Formulation tout à fait correcte, malheureusement pour nos nerfs, valide sagement Higuruma en observant la posture de combat parfaite de la guerrière.
Maki jauge l'escouade d'un œil critique et calculateur. Ses yeux balaient méthodiquement Yuji, l'avocat au costume froissé, l'humoriste étrangement sanglé dans la veste trop petite de Megumi, puis s'attardent longuement sur le duo de manieurs d'ombres. Après un temps d'arrêt, elle lâche d'un ton d'une neutralité désarmante :
— … Quelqu'un peut m'expliquer pourquoi le Culling Game se transforme systématiquement en cirque itinérant dès que je vous laisse seuls plus de deux jours ?
— C'est une très longue histoire, élude immédiatement Megumi, s'efforçant de garder un visage de marbre malgré la fatigue.
Le regard perçant de la jeune Zenin descend lentement le long de leurs bras, s'arrêtant net sur leurs mains fermement unies. Un micro-silence, lourd de sous-entendus, s'installe instantanément sur l'asphalte brisé. Ye-ji capte immédiatement l'inflexion ironique et amusée qui s'allume au fond des yeux de Maki.
— … Ah. Je vois que c'est toujours d'actualité, vous deux.
— Maki. Pas un seul mot de plus, je te préviens, intervient immédiatement Fushiguro, sentant le piège social se refermer sur lui.
Yuji vend la mèche au quart de tour, totalement hilare et ravi de briser la tension de la journée :
— ILS SORTENT ENSEMBLE DEPUIS PRÈS DE TROIS MOIS TOUT PILE !!! C'est officiel, Senpai !
— ITADORI ! TAIS-TOI !, s'étrangle Megumi, sentant ses joues le trahir une fois de plus.
— LE HÉRISSON EST DÉFINITIVEMENT AMOUREUX ! C'EST L'AMOUR SOUVERAIN !, en rajoute Takaba en prenant une pose de tragédien.
Maki ferme brièvement les yeux, archivant précieusement et méthodiquement cette information cruciale pour ses futures séances de harcèlement psychologique et de taquineries lors des prochains entraînements. Elle rouvre les paupières et décoche un rare sourire en coin, franc et approbateur, à la Coréenne.
— Félicitations, Ye-ji. T’as officiellement réussi l’impossible avec lui.
— Je vous déteste tous, sans exception, conclut Megumi d'une voix sourde, bien qu'il ne relâche pas d'un millimètre la main de sa copine.
Autour d'eux, leurs ombres mêlées s'étirent longuement sur le sol de béton, pointant vers l'aube naissante qui commence enfin à percer les nuages de Shinjuku.
— Maki, tu as croisé Hakari et Kirara ? Ou d'autres ?, s'enquiert Ye-ji, cherchant à consolider leur cartographie des forces alliées.
La grande brune hoche légèrement la tête, calant son arme d'hast contre son épaule dans un mouvement d'une fluidité parfaite.
— Ouais. Hakari respire encore et il fait du bruit, donc j’imagine que tout va bien de son côté.
— C’est littéralement son état de fonctionnement normal, soupire Yuji en souriant. Tant qu'il y a du son et des étincelles, il tourne.
— Ils étaient en train de nettoyer une autre zone périphérique de la colonie, reprend Maki, le regard braqué vers les gratte-ciels éventrés. Pour être honnête, Hakari s’amuse beaucoup trop dans ce jeu. Ça en devient indécent.
— LES GAMBLERS INCONTRÔLABLES SONT LES ÊTRES LES PLUS TERRIFIANTS DE LA CRÉATION !, s'enthousiasme Takaba en mimant un lancer de dés théâtral.
— Phrase objectivement vraie, sur le plan psychologique comme légal, concède le juriste en réajustant ses manches.
Maki plante de nouveau ses pupilles sombres et perçantes dans celles de l'héritier Zenin, ses sourcils se haussant d'un cran. Sa posture se fait plus attentive, plus lourde.
— Par contre… mon Kogane vient de brailler l'énoncé d’une toute nouvelle règle. Les utilisateurs d’ombres peuvent mettre fin au Culling Game à leur seule discrétion.
Yuji pointe aussitôt ses deux camarades d'un index triomphal, le visage illuminé :
— LES ADMINS DU SERVEUR ! JE VOUS L'AVAIS DIT !
— Je vais finir par invoquer Mahoraga sur vous tous sans distinction, je vous préviens, s'agace Megumi, à bout de nerfs et fatigué d'être le centre de toutes les attentions.
— MENACE TOTALEMENT ACCEPTABLE POUR LE SCÉNARIO !, rebondit instantanément le comédien en prenant des notes mentales.
Maki dévisage longuement la Coréenne, jaugeant avec une précision quasi chirurgicale l'encre vivante et dense qui s'agite et ondule sous ses bottes, avant de laisser échapper un léger souffle ironique :
— Donc si je résume bien la situation… l'issue de ce massacre millénaire dépend désormais du gamin le plus émotionnellement instable de tout Tokyo et de sa copine hantée par un vestige antique.
— Dit comme ça, c’est une formulation très mauvaise pour notre réputation, bougonne Megumi.
— Parce que ça l’est, Fushiguro. C'est une anomalie complète.
— Je ne savais pas comment formuler la règle autrement sans tout faire capoter…, se défend doucement Ye-ji, un sourire d'excuse sur les lèvres. Si j'avais nommé directement les Six Yeux ou Satoru Gojo dans l'énoncé, cela aurait alerté la terre entière et le système lui-même de son retour imminent.
Maki soutient son regard gris quelques secondes, analysant la portée de ce choix, puis capitule d'un hochement de tête franchement approbateur. Un mince sourire s'affiche sur son visage balafré.
— Non. T’as bien joué le coup. Si les colonies et les réincarnations avaient appris à la seconde même que Gojo était sorti de sa boîte… certains joueurs se seraient terrés ou auraient fui. D’autres seraient devenus complètement incontrôlables par pure panique.
— Stratégiquement, c’était infiniment plus intelligent de lier le décret aux utilisateurs des ombres, à une condition floue et restreinte, et pas directement à l'existence de Gojo Satoru, ajoute posément Higuruma, admiratif de la feinte juridique. On a gardé l'effet de surprise.
— Ouais, parce que si le message avait été « le monstre invincible est revenu pour vous balayer », ça changeait un peu trop l’ambiance générale !, grimace Yuji en frissonnant.
Ça aurait tout simplement fait rage-quit la moitié du serveur informatique !
Megumi contemple l'obscurité dense qui s'étire et se mélange à celle de Ye-ji à leurs pieds, un mince sourire, cette fois empreint d'une fierté discrète, s'esquissant sur ses lèvres.
— Et puis… cette règle nous appartient vraiment. À nous deux.
Il a parfaitement vu juste. Gojo possède sans nul doute la force brute indispensable pour briser les structures physiques et terrasser Kenjaku, mais eux, les manieurs d'ombres, venaient de pirater le système rituel de l'intérieur, en utilisant ses propres fondations. Une anomalie absolue et poétique face aux prévisions millénaires du cerveau.
— Kogane ?, appelle Ye-ji. Quel est l'état du combat entre Kenjaku et Yuta ? Est-ce que Gojo est déjà arrivé sur place ou est-ce qu'il est déjà bloqué avec Kashimo ?
Le petit guide de lumière dorée surgit instantanément au-dessus d'elle dans un bruissement d'ailes géométriques, ses panneaux d'affichage holographiques se déployant entièrement en français au milieu des gravats.
— REQUÊTE ACCEPTÉE. STATUT EN TEMPS RÉEL DE LA COLONIE NUMÉRO UN DE TOKYO.
Les lignes de texte défilent à un rythme soutenu, teintant leurs visages d'une lueur bleutée :
— JOUEUR YUTA OKKOTSU : ACTIF. JOUEUR HAJIME KASHIMO : ACTIF. JOUEUR SATORU GOJO : DÉTECTÉ DANS LE PÉRIMÈTRE. CIBLE KENJAKU : ENGAGÉ DANS DES ESCARMOUCHES MULTIPLES.
— Ok… donc Gojo-sensei est bel et bien sur zone, souffle Yuji, réprimant un frisson.
Le dispositif mécanique d'or enchaîne aussitôt, faisant clignoter plusieurs signaux d'alerte :
— COLLISONS D'ÉNERGIE MAUDITE À HAUT RENDEMENT MULTIPLES DÉTECTÉES. INSTABILITÉ DU CHAMP DE BATAILLE : EXTRÊME. DISTORSION SPATIALE ET SÉISME LOCALISÉ EN COURS.
— Traduction : ils sont en train de détruire la ville très, très fort !, s'extasie Takaba, les yeux brillants devant le spectacle virtuel.
— Traduction tout à fait correcte, confirme sagement Higuruma, le regard fixé sur les pics d'énergie qui affolent l'interface.
Une ultime alerte s'affiche alors en lettres d'un pourpre menaçant tout en haut de l'écran :
— REQUÊTE DE DUEL VALIDÉE. CIBLE ACTUELLE DE HAJIME KASHIMO : SATORU GOJO.
Maki cligne des yeux, le visage parfaitement blasé, pas le moins du monde surprise par l'inconscience du réincarné.
— Bien sûr. Évidemment.
— MAIS POURQUOI CE MEC VEUT TOUJOURS SE BATTRE CONTRE LES PIRES PERSONNES DU MONDE AVEC UN SOURIRE AUX LÈVRES ?!, se lamente Itadori, au bord de l'asphyxie intellectuelle.
— Parce que Kashimo est Kashimo, résume Megumi, la mine lasse. Le concept même de prudence lui est totalement étranger.
— COMPLÉMENT D'INFORMATION : LE JOUEUR YUTA OKKOTSU DEMEURE À LA POURSUITE EXCLUSIVE DE KENJAKU, conclut froidement le Kogane avant de se stabiliser.
L'équation est désormais limpide, mais particulièrement alarmante : Gojo est pris à partie par le Dieu de la Foudre déchaîné, Yuta traque le moine millénaire en solitaire dans les ruines, et la Colonie numéro un est en passe d'être purement et simplement rayée de la carte de Tokyo.
— On fait quoi ?, demande Ye-ji en se tournant vers les autres. On priorise Yuta ou on continue notre route initiale pour sécuriser les environs ?
La progression du groupe se fige net au milieu de l'avenue. Le dilemme est de taille : abandonner Okkotsu à son sort face à la ruse de Kenjaku ou laisser les autres arènes s'embraser en leur absence. Maki prend la parole sans l'ombre d'une hésitation, calant sa lance :
— Yuta. On fonce.
— Ouais, abonde Yuji. Si Kenjaku profite du chaos pour s’échappe encore une fois, on va le regretter jusqu'à la fin de nos jours.
— Le Culling Game peut encore être arrêté plus tard grâce à votre nouvelle règle, ajoute judicieusement Higuruma. Mais une occasion aussi nette de coincer définitivement Kenjaku… ça risque de ne pas se reproduire de si tôt.
Megumi croise les bras, les yeux rivés sur les données géographiques qui défilent.
— Les colonies peuvent tenir encore un peu, surtout depuis que le décret a été validé. Les joueurs incarnés vont devenir nettement plus prudents maintenant qu’ils savent qu’on peut couper le jeu et les priver de leurs points à tout moment. On a l'avantage du temps.
— Et puis honnêtement, glisse Takaba en ajustant la veste sur ses épaules, si on laisse Yuta tout seul là-bas trop longtemps, il va encore essayer de sauver l'intégralité du Japon à lui tout seul avec son terrible complexe du martyr.
La justesse absolue et presque cruelle du portrait laisse l'assemblée totalement sans voix pendant un court instant. Maki remet sa lance d'aplomb, un éclat féroce et déterminé dans le regard.
— Bon. C'est réglé. On bouge immédiatement vers la colonie numéro un. Et si Kashimo refuse obstinément de laisser Gojo passer… alors on aura juste deux problèmes majeurs à gérer sur place au lieu d’un. Kogane, active le GPS et indique-nous le chemin le plus court, s'il te plaît.
— REQUÊTE GPS ACCEPTÉE, siffle le guide d'or en faisant clignoter ses panneaux fluorescents.
— J’arrive toujours pas à me faire à l'idée qu’on demande un itinéraire touristique à un shikigami meurtrier, soupire Itadori, une main derrière la nuque.
— Le Culling Game est officiellement devenu Google Maps ! Le progrès est en marche !, s'enthousiasme Takaba.
Trois marqueurs incandescents et distincts s'allument soudain sur la projection tridimensionnelle du mini-drone : le point de Kenjaku clignote en rouge sang, celui de Yuta avance en bleu électrique, tandis que la balise commune de Kashimo et Gojo fusionne dans un éclat violet qui se déplace à une vitesse proprement aberrante sur la carte.
— ITINÉRAIRE SÉCURISÉ LE PLUS RAPIDE GÉNÉRÉ, annonce froidement la voix mécanique. AVERTISSEMENT INITIAL : PERTURBATIONS D'ÉNERGIE MAUDITE EXTRÊMES DÉTECTÉES SUR LES AXES PRINCIPAUX.
— … Ils sont déjà en train de ravager plusieurs secteurs entiers à eux deux, note Maki en analysant froidement les vecteurs de déplacement sur l'hologramme. C'est un hachoir à viande, là-bas.
— Kashimo et Gojo ensemble au même endroit, c’est pas un combat, c’est une catastrophe naturelle ambulante, s'inquiète Yuji, les sourcils froncés.
Megumi lève les yeux vers le ciel lourd de Shinjuku, mesurant la distance qui les sépare de l'épicentre du séisme.
— On va gagner un temps précieux en passant par les airs. Nue !
— OUI ! TOUT LE MONDE À BORD DU BUS DES ANOMALIES !, s'exclame l'humoriste en agitant les bras.
— Je refuse catégoriquement, pour ma dignité et celle du barreau, d’appeler notre moyen de transport comme ça, grince l'avocat en réajustant sa veste.
Megumi se tourne vers Ye-Ji, son regard bleu nuit ancré dans le sien, empreint d'une assurance sereine qui tranche avec ses doutes passés.
— On va chercher Yuta. Ensemble.
— On devrait passer par le nord pour contourner le secteur de Gojo…, propose judicieusement Ye-ji en faisant glisser son doigt sur la carte lumineuse du Kogane. Si on reste sur cette ligne, on évite les retombées.
L'adolescent acquiesce d'un hochement de tête immédiat, validant la pertinence de la trajectoire.
— Bonne idée. Si on coupe par les colonies du nord, on évite les collisions principales, la foudre de Kashimo, et surtout les zones de friction où Gojo risque de lâcher une technique à grande échelle sans regarder qui est en dessous.
— Stratégiquement et juridiquement plus sûr pour préserver nos forces, valide Higuruma, qui observe les fluctuations d'énergie à distance.
— Et infiniment plus rapide pour atteindre Kenjaku avant qu’il ne flaire le piège et ne change de plan, conclut Maki, sa main serrant fermement la poignée de sa lance maudite.
L’oiseau de foudre gigantesque s'abaisse dans un sifflement strident, ses plumes brunes crépitant d'arcs électriques noirs et acérés. Megumi s'installe souplement sur son dos texturé et tend aussitôt une main ferme à Ye-ji pour la hisser contre lui, calant la jeune fille entre ses bras. Takaba, Yuji, Maki et l'avocat grimpent à leur suite, trouvant tant bien que mal une prise sur la créature.
Dans un puissant et majestueux battement d'ailes qui soulève une tempête de poussière sur le bitume, Nue prend son essor vers les nuages. L'escouade file à toute allure vers le nord, alors qu'à l'opposé, l'horizon ouest est déjà violemment déchiré par les éclairs azurs et dorés des deux monstres qui entament leur danse destructrice.
L’immense shikigami plane comme un drone de jais au-dessus de la ligne des toits, ses étincelles indiquant le cap à suivre à travers les avenues éventrées et les carcasses de voitures calcinées. Yuji mène la charge, une vitalité brute et une endurance surhumaine retrouvées après le calvaire des dernières heures.
— J’AI SÉRIEUSEMENT L’IMPRESSION D’ÊTRE DANS UNE VERSION MAUDITE D’UN RAID MMO DE L'EXTRÊME !, hurle-t-il par-dessus le vent de la course.
— ET NOUS SOMMES INCONTESTABLEMENT LE GROUPE DE GUILDE LE PLUS DYSFONCTIONNEL ET LE PLUS CHEATÉ DU SERVEUR !, s'égosille Takaba.
— Malheureusement exact sur tous les points, soupire Higuruma.
À mesure de leur avancée vers les confins de la colonie, la pression spirituelle et la densité de l'air s'intensifient au point de faire bourdonner les tympans. Au loin, sur leur gauche, une colonne d’électricité pure, d'un doré aveuglant, pulvérise la voûte céleste dans un fracas de fin du monde. Elle est immédiatement suivie par une onde de choc invisible, une compression d'énergie maudite si violente qu'elle couche plusieurs structures de béton armé à des kilomètres de distance.
— … Sensei et le vieux Kashimo sont vraiment en train de transformer Tokyo en un polygone de tir nucléaire privé !, s'exclame Yuji en jetant un regard inquiet par-dessus son épaule.
— Ignore-les et reste concentré, ordonne Maki, le visage fouetté par les débris de verre. Gojo s'en sortira très bien tout seul. Kashimo, probablement beaucoup moins. Ce n'est pas notre combat.
Soudain, l'interface lumineuse du Kogane de Ye-ji se met à clignoter frénétiquement au-dessus de leurs têtes, teintant d'une couleur d'alerte écarlate les visages du groupe en pleine course :
— AVERTISSEMENT CRITIQUE : ACCÉLÉRATION BRUSQUE DES DÉPLACEMENTS DU JOUEUR MAJEUR KENJAKU. VITESSE ESTIMÉE INFÉRIEURE À TROIS MINUTES AVANT JONCTION.
Megumi redresse le visage, plissant ses yeux sombres tout en maintenant sa prise sur la main de Ye-ji.
— Il bouge. Et il va vite.
Le marqueur holographique du moine millénaire vient de dévier radicalement de sa trajectoire de fuite initiale. Il ne cherche plus à semer Yuta Okkotsu ni à s'isoler dans l'ombre des ruines ; il converge désormais à toute vitesse vers le centre géométrique parfait des barrières du Culling Game.
Pendant qu’ils descendent du dos de Nue, Ye-ji repère la silhouette fine du possédé qui progresse au loin à une vitesse surnaturelle parmi les carcasses de voitures calcinées. Elle baisse le ton, un éclair de malice stratégique traversant ses traits :
— Takaba ! Fais-lui faire un one-man-show improvisé ! S'il est sur scène, il ne pourra plus avancer. C'est drôle comme concept, non ?
L'artiste pivote brusquement la tête vers elle, ses yeux brillant d'une lueur d'une intensité rare, une illumination divine qui transcende instantanément sa bêtise habituelle.
— … OOOOH ! MAIS C'EST LE MEILLEUR PITCH DU SIÈCLE !
— NON, ATTENDEZ, REPASSEZ PAR LA PROCÉDURE ! IL A CE REGARD-LÀ !, s'alarme immédiatement l'avocat, qui commence à connaître les effets secondaires de ce génie instable.
Trop tard. Rompant définitivement la formation du groupe, Takaba court en direction du faux Geto en doublant instantanément sa vitesse, sprintant à grandes enjambées en élevant une voix de stentor qui résonne dans toute l'avenue dévastée :
— HEY, LE MOINE AU CERVEAU BALADEUR ! T’AS DÉJÀ TESTÉ LE STAND-UP EN PREMIÈRE PARTIE ???
Kenjaku stoppe net son élan au milieu des décombres, glissant sur le bitume. Il se retourne lentement avec la circonspection et la froideur d'un scientifique mesurant une anomalie majeure, un bug imprévu au milieu de ses mille ans de calculs. L'humoriste se campe fièrement devant lui, gesticulant avec une assurance royale :
— Parce que franchement, on va pas se mentir… ton plan de massacre cosmique, de fusion obligatoire de l’humanité et de souffrance éternelle pour tout le monde… C’EST UN PEU CLICHÉ ET SURTOUT ARCHI DÉPRIMANT ! Faut renouveler le répertoire, mon vieux !
— Oh non… c'est reparti, il l’engage vraiment dans une bataille d’humour absurde !, gémit Yuji en se frappant le front, tandis que Megumi s'arrête en retenant Ye-ji par l'épaule.
— … Ne bougez plus. Si ça peut fonctionner pour le paralyser, on prend, note la survivante des Zenin, sa main rivée sur sa lance, prête à bondir à la moindre faille.
Kenjaku appréhende la menace en une fraction de seconde. Contrairement à Sukuna, dont l'orgueil démesuré l'empêchait de comprendre la nature de la farce, l'esprit encyclopédique et analytique du moine saisit immédiatement les distorsions de la technique Comedian et l'abolition totale des lois physiques qu'elle implique. Takaba pointe un index théâtral vers le visage du possédé.
— ET SI LE PLUS GRAND MÉCHANT DE MILLE ANS ÉTAIT TOUT À COUP OBLIGÉ DE FAIRE UN ONE-MAN-SHOW COMPLET POUR AVOIR LE DROIT DE CONTINUER SON APOCALYPSE !
L'espace vacille violemment, la lumière du jour se tordant comme sous l'effet d'une Extension du Territoire sans barrière. Un pied de micro classique surgit de l'asphalte en grinçant, et un immense rideau virtuel en velours rouge se déploie majestueusement entre les ruines de Shinjuku, bloquant toute l'avenue. Kenjaku tente de forcer le passage d'un pas lourd, mais ses jambes refusent catégoriquement d'obéir, clouées au sol par les contraintes absolues de la mise en scène comique. Sa propre énergie maudite refuse de répondre à ses appels destructeurs.
Le cerveau millénaire comprend qu'il n'a pas le choix : pour briser l'illusion, il doit jouer le jeu et battre le clown sur son propre terrain. Il prend une lente et profonde inspiration, réajuste ses manches de moine, s'empare du micro chromé et fait face à son public invisible avec un sang-froid terrifiant.
— … Alors. Vous connaissez la différence fondamentale entre les humains et les fléaux ?, commence Kenjaku d'une voix doctorale, parfaitement calme et monocorde, tenant le micro comme s'il s'apprêtait à donner une conférence à l'université de Kyoto. Les fléaux proviennent de la sédimentation brute des émotions négatives inconscientes, tandis que les humains modernes passent le plus clair de leur existence à rationaliser leur propre médiocrité par des concepts sociologiques totalement obsolètes. C’est exactement comme la structure des clans à l’époque de Sugawara no Michizane… C’est d'un ennui mortel, n'est-ce pas ? Tout comme la fiscalité des exploitations agricoles sous l'ère Heian.
Un silence de mort accueille sa tirade. Pas un rire, pas un applaudissement invisible. Même les morceaux de béton armé et les carcasses de voitures semblent pétris d'embarras devant la lourdeur pédagogique et académique du moine.
— OOOOH ! IL ENTRE DANS LE RITUEL DU STAND-UP COGNITIF ! C'EST CONCEPTUEL !, tente de sauver Takaba, bien qu'une sueur froide commence à perler sur ses tempes alors que l'ambiance générale de la scène commence à geler.
Ye-ji observe le spectacle depuis l'arrière, une main crispée sur son visage, les yeux écarquillés par le malaise ambiant.
— Wow… C’est super nul comme humour… C'est même pas une blague, c'est juste un cours d'histoire raté…
À ces mots, prononcés sans la moindre mauvaise intention mais avec une honnêteté brutale, Takaba se fige net. Le verdict de la Coréenne brise instantanément le flow. La lourdeur didactique de Kenjaku, combinée à la rupture de l'illusion par un spectateur réel, vient de saborder la dynamique de la scène. Le pouvoir de l'humoriste perd instantanément en stabilité, le rideau rouge de velours commençant à grésiller comme un vieil hologramme défectueux.
Le cerveau millénaire, doté d'un sens de l'observation hors du commun, perçoit la faille à la seconde même. Ses jambes se libèrent de la contrainte, et un rictus machiavélique étire ses traits.
— … Je vois. Ton pouvoir est d'une puissance conceptuelle fascinante, mais il dépend réellement de la résonance du divertissement et de ta propre confiance. Si le public décroche, ta réalité s'effondre.
— ATTENDEZ, NON ! IL A CASSÉ LE FLOW ! C'EST UN SABOTAGE TEXTUEL !, panique l'artiste en reculant d'un pas, ses grands yeux ronds fixés sur le moine qui lève déjà sa main droite, libérant ses premiers fléaux.
L'espace semble se figer une fraction de seconde, suspendu entre le malaise de la scène et la menace des fléaux naissants. Kenjaku savoure sa conclusion théorique, un sourire satisfait aux lèvres, persuadé d'avoir neutralisé le piège de l'humoriste par la simple force de sa logique. Ce qu'il ignore, c'est que cette distraction absurde a parfaitement rempli son office en masquant le reste du monde.
Une silhouette surgit des ombres stagnantes, juste derrière son dos. Une présence d’encre, fluide, totalement indécelable à l'avance car dénuée de la moindre intention hostile ou de soif de sang.
Yuta Okkotsu.
Un éclair d'acier pur traverse la pénombre. Un arc de cercle d'une précision chirurgicale, fendant l'air avec la vitesse de l'éclair. Dans un unique froissement net et viscéral, le katana fend l'air et tranche les chairs.
**Schk**
La tête de Kenjaku se détache proprement de ses épaules, décrivant une courbe parfaite dans les airs avant de choir lourdement dans la poussière du bitume. Le rideau de velours rouge de Takaba s'évapore instantanément dans un dernier grésillement.
— … OH, souffle Yuji, les yeux ronds, les bras ballants devant la soudaineté de l'exécution.
— LE TIMING ÉTAIT INCROYABLE ET DIABOLIQUEMENT ASSASSIN, MAIS AUSSI PROFONDÉMENT TRAUMATISANT POUR MON ART !, balbutie Takaba, les mains plaquées sur les joues, sous le choc de cette fin de sketch improvisée.
Le corps acéphale du moine oscille une fraction de seconde sur ses appuis, imperméable à sa propre fin, avant de s'effondrer lourdement à son tour dans un nuage de plâtre. Yuta apparaît alors clairement au centre du cratère de débris. Il abaisse sa lame pointée vers le sol, exhalant une longue bouffée d'air chaud dans le froid de la colonie. Ses traits tirés trahissent un épuisement total après sa traque effrénée à travers les arènes, mais ses yeux noirs restent d'une intensité inflexible. D'un geste fluide et machinal, il nettoie et range son arme dans son fourreau avant de tourner son visage vers ses camarades.
— … Vous avez parfaitement réussi à le ralentir et à bloquer ses perceptions au bon moment, formule-t-il d'une voix feutrée, presque timide, avant de saluer l'humoriste d'un hochement de tête profondément reconnaissant. Merci pour votre aide, Takaba-san. Sans vous, il m'aurait repéré à des kilomètres.
Takaba éclate immédiatement en sanglots de pure fierté et d'émotion, essuyant bruyamment son nez sur les manches de la veste de Megumi.
Au sol, à quelques pas d'eux, la tête tranchée de Kenjaku roule légèrement sur le côté. Ses traits figés conservent pourtant un tout dernier sourire ironique, un pli de mépris millénaire gravé sur les lèvres, comme s'il prévoyait déjà les conséquences de sa propre chute.
— … Je déteste viscéralement quand les cerveaux millénaires sourient après s'être fait décapiter, grince Maki, sa lance toujours prête à frapper au cas où les restes s'animeraient. C'est de mauvais augure.
Pourtant, l'aura monstrueuse, lourde et étouffante qui maintenait toute l'arène sous une tension insupportable s'étouffe définitivement. L'énergie maudite de Kenjaku se dissout lentement dans l'atmosphère, libérant enfin Shinjuku de son emprise.
Ye-ji se tourne lentement vers son petit ami, ses yeux gris ancrés dans les siens avec une confiance absolue. Un mince sourire étire ses lèvres alors qu'elle désigne d'un geste de la main les écrans dorés du jeu.
— Nouveau maître du jeu, à toi l'honneur d'appuyer sur le bouton de fin de session…
Megumi demeure un instant totalement immobile, jaugeant le cadavre acéphale du créateur du tournoi à ses pieds. À l'horizon, les barrières lumineuses continuent de pulser paresseusement, mais l'architecte de ce massacre millénaire n'est plus là pour les maintenir à genoux. Yuji affiche un sourire monumental, débarrassé de son éternelle angoisse ; Maki croise les bras sur sa poitrine avec une satisfaction froide ; et Yuta s'accorde enfin une inspiration profonde, rangeant définitivement son katana. L'instant est capital, historique.
L'adolescent abaisse son regard vers les ombres denses qui ondulent et s'agitent à ses pieds. La technique des Dix Ombres frémit en parfaite harmonie avec le Voile Noir de Ye-ji, où Mukya observe la scène avec une gravité séculaire, ses pupilles sombres luisant dans la pénombre. Megumi resserre sa prise sur les doigts de sa compagne, y puisant sa force. Sa mine s'est dépouillée de sa réserve et de sa détresse habituelles. Pour la première fois depuis Shibuya, il agit en homme libre.
— Kogane, appelle-t-il d'une voix claire et intelligible, qui résonne dans la rue dévastée.
Le petit shikigami d'or se matérialise instantanément à hauteur d'yeux, ses écrans holographiques suspendus en français dans l'air saturé de poussière :
— EN ATTENTE DE VOS ORDRES, JOUEUR FUSHIGURO RECONNU EN POSSESSION DES DROITS D'AUTORITÉ.
— En vertu de la règle édictée, je mets fin définitivement au Culling Game, prononce calmement Megumi. Dissous les barrières.
L'univers entier semble retenir son souffle une fraction de seconde. Puis, une secousse imperceptible mais profonde fait vibrer les fondations mêmes de la ville. Les rideaux géants et opaques qui découpaient le ciel du Japon depuis des semaines se mettent à osciller violemment, avant de se fissurer de toutes parts comme du verre brisé. Ce n'est pas une explosion destructrice, mais une extinction systémique globale. Une machinerie infernale et administrative qui s’éteint enfin, rouage après rouage, après avoir broyé des milliers de vies entières.
— CLAUSE FINALE VALIDÉE. RÈGLE ACTIVÉE. LE CULLING GAME VA PRENDRE FIN IMMÉDIATEMENT, récite le Kogane alors que son propre corps doré commence à s'effriter en une pluie de pixels lumineux.
À travers tout l'archipel nippon, de Sendai à Sakurajima, des milliers de joueurs, d'exorcistes réincarnés et de survivants contemplent le même message absolu s'afficher sur leurs interfaces holographiques mourantes :
LE CULLING GAME EST TERMINÉ. LES BARRIÈRES SONT DISSOUTES.
Pour la toute première fois depuis le cataclysme de Shibuya, la rumeur constante, poisseuse et étouffante de l'énergie maudite de Kenjaku s'estompe radicalement. Les rideaux s'effondrent pour de bon, laissant place au silence originel, pur et salvateur de la nuit de Tokyo.
Ye-ji laisse échapper un long et profond soupir de soulagement, observant les dernières structures géométriques et lumineuses s'évanouir définitivement dans l'azur de l'aube. L'absence immédiate des notifications stridentes et incessantes de Kogane, couplée à la disparition instantanée de la pression étouffante des barrières, insuffle une clarté et une légèreté nouvelles à l'arène. L'air lui-même semble plus respirable.
— … C’est fini ?, murmure Yuji, incrédule, les mains pendantes le long du corps, le regard perdu vers le ciel qui retrouve ses couleurs naturelles. On a vraiment réussi ?
Yuta abaisse enfin complètement sa garde, plantant son katana au sol pour s'appuyer dessus, tandis que Maki ferme les yeux en savourant la fin du tournoi et que les épaules d'Higuruma se détendent visiblement sous son costume froissé. Megumi pivote lentement vers Ye-ji, son regard bleu chargé d'une émotion brute, d'une fatigue immense accumulée depuis des semaines, mais surtout d'un avenir possible, dégagé de toute fatalité.
— … On l’a vraiment fait, murmure-t-il, sa main serrant toujours la sienne.
— LE POUVOIR MAGIQUE DE L’HUMOUR DE SITUATION ET DES TRAUMATISMES COMMUNIQUANTS !!!, braille soudainement Takaba, les bras levés vers le ciel en pleine apothéose.
— C'est une phrase absolument horrible à entendre après avoir frôlé la fin du monde, note sagement Maki, bien que personne dans l'équipe n'ait le cœur ou l'énergie de le réprimander après un tel miracle.
Au loin, au-delà des limites de la colonie déchue, les lueurs ordinaires de la ville et les phares des voitures se rallument progressivement entre les silhouettes des gratte-ciels. Une partie de Tokyo se réveille de son cauchemar. Ye-ji inspecte alors son camarade aux cheveux roses avec une pointe d'inquiétude.
— Yuji ? Dis-moi… Il s'est tu, l'autre parasite interne ? Ça va, ta migraine ?
Yuji s'immobilise instantanément, observant un mutisme rigide et un regard fixe qui ne manquent pas d'alarmer l'assemblée durant une seconde. Puis, la fente buccale caractéristique et terrifiante se déchire lentement sur sa joue droite. Les dents acérées s'agitent et la voix d'outre-tombe de Sukuna s'époumone avec une rage impuissante :
— JE VOUS DÉTESTE TOUS ! AUTANT QUE VOUS ÊTES ! JE SOUHAITE LA RUINE DE VOS LIGNÉES !
— IL EST PASSÉ DIRECTEMENT DU MODE APOCALYPSE MONDIALE AU MODE COMMENTAIRE TOXIQUE SUR LES RÉSEAUX !, applaudit Takaba en sautillant de joie.
— Donc il a effectivement perdu toutes ses facultés de nuisance et d'interaction avec le monde réel, conclut froidement Maki, un sourire moqueur aux lèvres.
— Franchement, maintenant, c’est surtout comme avoir un vieux hater frustré coincé dans un coin du cerveau !, s'amuse Itadori en se massant tranquillement la tempe. C'est presque distrayant.
La bouche maudite réapparaît instantanément un centimètre plus bas sur sa peau, les lèvres s'agitant avec une fureur décuplée par l'affront :
— ITADORI, ESPÈCE DE PROTOZOAIRE ! JE TE MASSACRERAI DE MES PROPRES MAINS LE JOUR OÙ CETTE TECHNIQUE DE CLOWN S’ARRÊTERA ! JE VOUS DÉPIÉCERAI TOUS JUSQU'AU DERNIER !
— Spoiler : elle ne s’arrêtera jamais, lui décoche calmement l'humoriste avec un clin d'œil insupportable pour l'ego du Roi des Fléaux.
L'appendice se contracte de rage pure avant de disparaître sous l'épiderme. Yuji souffle, détendu :
— … Ouais. Finalement, ma migraine est devenue beaucoup plus gérable ainsi.
Ye-ji jette un regard en coin à Takaba, l'étincelle de la malice et de la taquinerie brillant intensément dans ses pupilles grises. Elle croise les bras, amusée par le concept.
— Dis-moi, Takaba… ça pourrait être encore plus drôle si Sukuna subissait un vieux bug de micro et devenait un loser totalement muet, non ? Juste pour le principe.
L'artiste se fige net, ses yeux s'illuminant instantanément de cette lueur caractéristique et effrayante qui annonce le martyre immédiat des lois de la physique et de la logique.
— … Attendez, s'alarme Yuji, sentant la bêtise cosmique arriver sur lui. Ne faites pas ça !
Trop tard. Le pouvoir du spectacle a parlé. Takaba pointe un index magistral et théâtral directement vers la joue du garçon aux cheveux roses.
— OOOOH ! MAIS C'EST UNE IDÉE DE GÉNIE ! LE ROI DES FLÉAUX DEVENU TELLEMENT UN LOSER PARFAIT QU’IL BOUGE JUSTE LES LÈVRES SANS QU'AUCUN SON N'EN SOUFFLE ! LE SILENCE DE LA DÉFAITE !
L'espace oscille brièvement. La bouche maudite se déchire à nouveau sur la joue d'Itadori. Sukuna, les traits déformés par une rage noire et impériale, articule avec force :
— … ! … !!
Aucun son, aucune vibration, aucun souffle ne passe la barrière de ses lèvres charnues. Il tente à nouveau, s'égosillant virtuellement, pointant un doigt de chair qui apparaît sur la main de Yuji vers l'assistance hilare :
— … !!! 😡
Takaba s'effondre littéralement au sol, frappant le bitume de sa main, terrassé par un fou rire incontrôlable.
— REGARDEZ-LE ! IL EST EN MODE POISSON ROUGE EN COLÈRE DANS SON AQUARIUM !!!
— … C’est très probablement la pire et la plus destructrice humiliation de toute l’histoire des fléaux majeurs, constate Megumi, s'efforçant de garder un visage de marbre malgré l'absurdité totale de la scène.
Yuji contemple sa propre joue avec une fascination mêlée de pitié, observant le souverain incontesté de l'ère Heian gesticuler et insulter le monde en silence, définitivement ravalé au rang de simple mème internet inoffensif.
— … OK, pour le coup, ça, c’est absolument parfait pour mes céphalées. Je n'entends plus rien.
— Je l’ai officiellement transformé en bête commentaire haineux et masqué sous une vidéo Instagram à faible audience !, savoure Takaba, essuyant une larme de joie.
— Une condamnation tout à fait appropriée pour ses crimes passés, valide Higuruma avec le plus grand sérieux professionnel. Le tribunal valide la sentence.
— Voilà. Fin de la migraine pour Yuji, pose Ye-ji, tapotant gentiment l'épaule de son camarade. Maintenant, il faudra quand même trouver une solution à tête reposée pour le déloger définitivement et l'exorciser pour de bon.
L'hilarité ambiante retombe d'un cran, les esprits revenant d'un coup à des impératifs bien plus concrets. Sukuna est magistralement neutralisé pour le moment, mais son âme maudite demeure profondément ancrée au sein de son unique réceptacle. Sur la joue du garçon, la bouche muette s'agite une nouvelle fois frénétiquement, les dents serrées, pour lui décocher une énième grimace de fureur noire et totalement impuissante. 😤
— … Ouais, concède Yuji, reprenant son sérieux tout en baissant les yeux sur ses mains marquées par les stigmates du combat. Tant qu’il est enfermé en moi… ce n’est pas tout à fait terminé. On a juste gagné un sursis.
Megumi hoche la tête, son regard désormais exempt de la terreur panique qui l'habitait à Shibuya, habité à la place par une froide et inébranlable assurance.
— On trouvera un moyen, Yuji. On n'est plus seuls, et les règles ont changé.
— Maintenant qu’il a perdu ses pouvoirs directs, son influence sur ton corps et ses projections d'énergie, pèse Maki en croisant les bras sur sa poitrine, il est plus vulnérable et exposé qu’il ne l’a jamais été en un millénaire d'existence. C'est le moment de frapper intelligemment.
— Rika peut peut-être nous aider à maintenir et à dissocier les deux âmes sans endommager ton enveloppe corporelle, suggère Yuta d'un ton calme et rassurant, sa main droite reposant sur la garde de son katana.
— Ou alors, nous pourrions envisager une combinaison méthodique de techniques rituelles directement liées à la perception de l'âme, de barrières de confinement et d'exorcisme classique, ajoute Higuruma, son esprit analytique tournant déjà à plein régime.
Les regards du groupe convergent alors naturellement vers la jeune Coréenne et la nappe d'encre sombre et vivante qui ondule paresseusement à ses pieds. Dépositaire des souvenirs oubliés et des chroniques de l'ère Heian, Mukya possède une connaissance intime et presque charnelle des failles structurelles du Roi des Fléaux. Un mince sourire s'affiche sur les lèvres d'Itadori, un poids immense quittant sa poitrine.
— En vrai… pour la première fois depuis qu'on m'a fait avaler ce premier doigt… j’ai l’impression qu’on peut réellement l'emporter contre lui sans que personne n'ait à se sacrifier.
— Du coup, le plan est simple : on déniche tous les doigts restants pour éviter qu'ils ne tombent entre de mauvaises mains, et on règle ça une fois pour toutes…, conclut Ye-ji avec un clin d'œil. Quand Gojo-sensei aura fini de raser entièrement le Japon, évidemment.
Yuji s'esclaffe, l'image mentale étant des plus saisissantes et, malheureusement, terriblement réaliste.
— « Quand Gojo aura fini de raser le Japon » est une formule absolument terrifiante à entendre ! Ne lui donnez pas des idées !
Comme pour valider ses dires à la seconde même, une immense et éblouissante colonne de lumière violette embrase l'horizon embrumé, loin à l'ouest de la ville. Elle est suivie, quelques secondes plus tard, par une détonation si formidable et sourde que les structures de béton armé environnantes en vibrent jusque sur leurs fondations de pierre. Un souffle d'air chaud balaie leurs visages.
— … Kashimo est probablement mort à l'heure qu'il est, note Maki d'un ton parfaitement neutre, remettant sa lance sur l'épaule.
— Ou alors il a été instantanément converti en plasma pur, ajoute Takaba avec un hochement de tête savant.
Megumi passe une main lasse sur son visage, partagé entre le soulagement et l'exaspération pure face aux méthodes de son tuteur.
— Sensei est sorti de la Prison Cubique depuis moins de deux heures… et Tokyo subit déjà les effets dévastateurs d'une catastrophe naturelle de catégorie quatre. Rien ne change.
— Le gouvernement du Japon devrait sérieusement souscrire une police d'assurance spécifique et internationale pour les moindres déplacements de Gojo-sensei, suggère Itadori, à moitié sérieux.
— Aucun système légal ou assureur sensé ne consentirait à couvrir de tels risques systémiques, réplique l'avocat du tac au tac. Ce serait une faillite immédiate.
Yuta reprend le fil de la discussion avec tout le sérieux qui le caractérise, les yeux fixés sur les nuages de poussière balayés au loin par les ondes de choc de l'ouest :
— Oui. Restons concentrés sur notre objectif. On met la main sur les reliques manquantes, on sépare proprement Sukuna de Yuji, et on termine cela une bonne fois pour toutes.
Sur la joue d'Itadori, la bouche muette réapparaît pour gesticuler sa rage impuissante, les lèvres se tordant dans un silence parfait et ridicule. Takaba en pleure littéralement de joie, se tenant les côtes pour ne pas s'effondrer à nouveau. 😒
— MAIS REGARDEZ-LE ! IL EST DÉFINITIVEMENT DEVENU UNE RÉACTION WHATSAPP ANIMÉE ET DE MAUVAISE QUALITÉ !!!
Un infime sourire s'esquisse enfin sur les lèvres de Megumi. Contempler le fléau suprême, la terreur des exorcistes, celui qui a failli le priver de lui-même, réduit au rang de menace silencieuse, muette et mortifiée, s'avère la plus thérapeutique et la plus savoureuse des conclusions pour l'escouade.
A suivre...