L'Ombre de Séoul

Chapitre 22 : L'Équation et l'Anomalie

6464 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 25/06/2026 18:28

Un silence de plomb, lourd des fantômes de Shibuya, s’étire sur les ruines calcinées de la colonie après les confidences tragiques de Yuji. Sentant que le groupe s'enfonce dans une pénombre trop dense, une inertie qui pourrait leur être fatale alors que le temps leur est compté, Ye-ji redresse la tête. Elle rejette ses mèches sombres en arrière et brise la gravité de l'instant d'une voix délibérément pragmatique, presque tranchante :


— Bon ! Ce n’est pas tout ça, mais remuer le passé ne va pas nous sortir de cette arène. Il nous faut un état des lieux immédiat de la situation dans les colonies. Kogane ? Quelle arène pour Kenjaku ? Où est-ce qu'il se cache ?


Le petit Kogane attitré de la Coréenne apparaît instantanément au-dessus d'eux dans une pluie d'étincelles et de lumière dorée, ses multiples yeux facettés pivotant à toute vitesse dans un grésillement numérique.


— REQUÊTE ENREGISTRÉE ET ACCEPTÉE. CIBLE : JOUEUR MAJEUR KENJAKU, récite mécaniquement le petit shikigami ailé alors que des dizaines de panneaux rectangulaires et de fenêtres holographiques se déploient en français dans les airs, projetant une lueur bleutée sur leurs visages fatigués. LOCALISATION ACTUELLE DÉTECTÉE : COLONIE NUMÉRO UN DE TOKYO.


Le regard d'azur de Satoru Gojo se refroidit instantanément, perdant la moindre trace de sa feinte légèreté. Le bruissement des hologrammes et le défilement des lignes de code se poursuivent, implacables :


— ATTENTION. SIGNATURES D'ÉNERGIE MAUDITE DE HAUT NIVEAU DÉTECTÉES DANS LA ZONE. JOUEUR ACCRÉDITÉ : YUTA OKKOTSU EN PLEIN COMBAT. INTENSITÉ PROCHE DU POINT DE RUPTURE.


Yuji serre aussitôt les poings, les phalanges blanchies par une effroyable tension, ses muscles du cou se contractant sous l'effet de l'adrénaline.


— Yuta-senpai l’a trouvé. Il est déjà en train de l'affronter.


Le vent siffle lugubrement entre les barres de béton armé et les débris de verre. Gojo réajuste lentement son bandeau d'un geste d'une précision millimétrée. À ce simple mouvement, même un profane comme Takaba comprend instantanément que le mode « professeur débile et provocateur » vient de s'éteindre définitivement dans l'esprit de l’exorciste. Satoru Gojo s'apprête à fondre sur l'homme qui a osé usurper le cadavre et les souvenirs de Suguru Geto, son unique ami, et qui a orchestré froidement le massacre de milliers d'innocents.


Le plus fort décoche un dernier sourire à son entourage, un sourire mince, acéré, profondément dangereux, qui rappelle à tout le monde pourquoi il est la clé de voûte du monde moderne.


— Bon. Je vais récupérer mon meilleur élève avant qu’il ne décide, comme à son habitude, de porter tout le destin du Japon sur ses épaules tout seul.


— Attendez. Vous n'aurez pas besoin de lui avec vous pour ce combat ?, l'interrompt Ye-ji en désignant l'humoriste du menton.


Gojo pivote lentement les yeux vers Takaba. Un long silence s'installe, seulement troublé par le bourdonnement du Kogane. L'humoriste adopte aussitôt une pose prétendument héroïque, le torse bombé, figé dans la veste d'uniforme de Megumi qui baille lamentablement sur ses épaules trop larges et lui donne un air de pingouin engoncé et égaré.


— Je suis parfaitement prêt à sauver le monde et à purger les fléaux avec la force brute de l’humour de situation !


— Une phrase que personne de sain d'esprit ne devrait jamais entendre juste avant une bataille finale, marmonne Higuruma en plaquant une main lasse sur sa tempe, le regard vide.


Un petit rire sec passe pourtant la barrière des lèvres de Gojo. Au vu des récents miracles de l'artiste, qui venait tout de même de réduire la menace de Sukuna à un lopin de chair ridicule, la question de la Coréenne est d'une pertinence absolue. Il scrute Takaba à travers ses Six Yeux, analysant le flux instable et chaotique de son énergie maudite. Les paupières du mentor se plissent légèrement.


— … Le grand intérêt avec un spécimen comme lui… c’est qu’il est probablement capable de vaincre ou d'effacer des cibles théoriquement impossibles à battre pour un exorciste classique.


— Oui ! Exactement ! C'est le principe même de mon art ! approuve l'intéressé, ravi du compliment.


— MAIS, lève soudainement Gojo, son index pointé vers le ciel gris pour imposer le silence. Il y a un revers à la médaille. Son pouvoir dépend énormément de son état mental à l'instant T, de ce qu’il trouve sincèrement drôle et du rythme émotionnel de la scène. Et Kenjaku n'est pas un fléau ordinaire. C'est exactement le genre de monstre manipulateur, vieux de mille ans, capable de repérer une faille psychologique et de briser ce rythme en un clin d'œil.


Le visage de Takaba perd instantanément de sa superbe, ses épaules s'affaissant un peu. Il saisit la nuance cruciale : Kenjaku ne partage rien avec Sukuna. Le Roi des Fléaux est un être d'orgueil, réactif, sujet aux emportements sanglants et donc sensible à l'humiliation directe. Le cerveau millénaire, lui, est un calculateur de sang-froid. Un scientifique de l'horreur pure, un metteur en scène qui n'a pas d'ego à défendre. Gojo s'approche et pose une main pesante, rassurante mais ferme, sur l'épaule de la veste trop serrée de l'humoriste.


— Mais honnêtement ? Garde ton cerveau exactement dans l'état où il est actuellement. Ne change rien.


— C’est-à-dire magnifique, étincelant et prêt pour le prime-time ?, s'illumine à nouveau Takaba, les yeux brillants d'espoir.


— Non. Complètement et absolument imprévisible.


Le sourire de Gojo en dit long sur sa stratégie de rechange : ce clown à moitié déshabillé est peut-être, à son insu, l’arme la plus terrifiante, la plus injuste et la plus instable de leur siècle.


Ye-ji croise les bras sur sa poitrine, une lueur de doute traversant ses traits fins et ses yeux gris. Elle réfléchit à la composition des forces en présence avec la rigueur d'une joueuse d'échecs.


— Bien… C'est une excellente chose que vous y alliez, Sensei. Mais… Kogane ? Il n’y avait pas aussi un certain Kashimo enregistré dans la colonie numéro un ?


Le petit shikigami d'or pivote brusquement sur son axe, ses panneaux de lumière dorée crachant de nouvelles lignes de texte fluorescentes :


— REQUÊTE ACCEPTÉE. RECHERCHE DE BASE. JOUEUR : HAJIME KASHIMO. LOCALISATION ACTUELLE : COLONIE NUMÉRO UN DE TOKYO. STATUT : ENTIÈREMENT ACTIF. QUANTITÉ D'ÉNERGIE MAUDITE EN FLUCTUATION CONSTANTE.


Un silence de plomb retombe lourdement sur les décombres de la rue.


— … Ah, lâche simplement Yuji, la mine défaite et les épaules tombantes. On est repartis pour le chaos.


Megumi ferme lentement les yeux, massant l'arête de son nez avec deux doigts. L'équation stratégique de la colonie numéro un de Tokyo vient de se transformer en un véritable désastre mathématique : Yuta, Kenjaku, Kashimo, et désormais Satoru Gojo. Le cocktail le plus volatil, le plus explosif et le plus instable du Japon moderne s'apprête à entrer en ébullition complète au même endroit.


— C’est le vieux papi électrique ultra agressif d'il y a quatre cents ans ?, demande Takaba en penchant la tête sur le côté, une main sur la hanche.


— Oui, répond Higuruma d'un ton monocorde de magistrat fatigué. Et c’est très inquiétant pour la santé mentale des personnes normales que la menace d'un tel monstre soit résumée de cette manière par un civil.


Gojo pousse un long soupir dramatique, levant théâtralement les yeux au ciel tout en croisant ses nouveaux bras massifs.


— … Magnifique. C'est tout à fait ma veine. Donc je vais devoir débarquer pour gérer un cerveau millénaire parasite, mon élève chéri qui aime beaucoup trop se sacrifier pour les autres, ET un grand-père sociopathe qui veut absolument se battre contre tout ce qui respire et possède de l'énergie.


Megumi fixe son professeur avec la lucidité glaciale qui le caractérise.


— Kashimo va immédiatement vouloir vous affronter, Sensei. Dès qu'il va capter votre présence, il va oublier Kenjaku et foncer sur vous.


— Oui, je sais, sourit Gojo, un pli moqueur au coin des lèvres. Et honnêtement, si j'étais à sa place, je me comprendrais tout à fait. Qui ne voudrait pas se mesurer au plus fort ?


L’exorciste fait craquer sa nuque d’un mouvement sec, ses vertèbres résonnant dans le silence. Instantanément, l’énergie maudite de couleur azur se densifie autour de sa haute silhouette élargie, faisant vibrer et léviter les petits gravats de béton à ses pieds. Malgré l'absurdité totale des derniers dialogues, une évidence écrase l'arène : Satoru Gojo est enfin libre, le sceau est brisé, et l’univers du jujutsu va devoir réapprendre à plier sous son poids divin.


Ye-ji observe sa carrure impressionnante, un sourcil levé et une moue critique sur le visage, avant de lancer sans le moindre filtre :


— Sensei… Ce nouveau physique de culturiste… Franchement, je n'y arriverai pas. C'est trop bizarre. Après tout ça, s'il vous plaît, ne faites plus jamais de gonflette. Laissez tomber les haltères et redevenez élégant et svelte comme un mannequin Dior.


Gojo se fige net en pleine concentration, l’azur de son énergie maudite se stabilisant brusquement autour de ses bras massifs de déménageur. Lentement, très lentement, il tourne son visage vers la Coréenne, abaissant son bandeau pour la fusiller du regard.


— … Pardon ? Qu'est-ce que tu viens encore de dire sur mon corps de rêve ?


— INCROYABLE ! ELLE A ENCORE OSÉ INSULTER LE BUILD DU PLUS FORT DU MONDE EN DIRECT !!!, hurle Takaba, plié en deux, manquant de perdre la veste de Megumi.


Megumi se détourne avec une violence rare vers un mur pour mordre sa lèvre supérieure, luttant contre un fou rire, tandis que Yuji suffoque à moitié, une main sur l'estomac.


— Non mais, elle n’a pas tout à fait tort, Sensei ! On dirait un Gojo qui a mangé un autre Gojo ! Vous débordez de partout !


Gojo plaque une main sur son torse massif, mimant une détresse théâtrale et une blessure narcissique absolue.


— Vous êtes vraiment tous devenus d'une cruauté sans nom pendant mon absence. Est-ce là l'accueil que l'on réserve à un sauveur ?


Il inspecte ses propres biceps avec une moue dubitative et un peu boudeuse.


— … C’est vrai que la Prison Cubique avait une salle de sport spatio-temporelle assez étrange. On perd vite ses repères anatomiques là-dedans.


— Ce n’est définitivement pas une phrase normale, soupire Higuruma, abandonnant tout espoir de rigueur.


— Il faut absolument redevenir le twink légendaire de la haute couture !, décrète Takaba avec une conviction de styliste.


— TAKABA ??? DEPUIS QUAND TU ME PARLES COMME ÇA ???, s'offusque le plus fort en écarquillant les yeux.


Un rire clair, franc et vivace s'échappe finalement de la poitrine de Gojo, balayant d'un coup toute la tension accumulée ces derniers jours.


— Très bien, très bien. Je vais sauver le Japon, régler son compte à Kenjaku ET redevenir élégant pour vos yeux difficiles. Surveille bien les ombres autour de toi, hérisson, ajoute-t-il d'une voix plus douce à l'adresse de Megumi. Et toi… merci d’avoir empêché le pire de se produire, glisse-t-il à Ye-ji avec un hochement de tête reconnaissant.


Dans une distorsion spatiale brutale qui fait plier la lumière et craquer l'air, l'espace se courbe sur lui-même et Satoru Gojo disparaît instantanément, filant à une vitesse supranaturelle vers la Colonie numéro un de Tokyo.


Ye-ji expire longuement l'air de ses poumons, replaçant une mèche rebelle derrière son oreille d'un geste machinal.


— Bon… Nous, on va continuer à aller calmer les exorcistes incarnés. Merde à tous pour la suite hein.


— Ouais !, s'exclame Yuji, le poing levé et les yeux brillants d'une nouvelle ferveur. Finissons-en une bonne fois pour toutes avec ce jeu débile.


Hiromi Higuruma réajuste calmement le nœud de sa cravate noire, reprenant sa posture d'homme de loi imperturbable au milieu du chaos.


— De mon côté, je vais continuer à traquer et à neutraliser juridiquement les joueurs dangereux. Il reste encore trop d'assassins en liberté dans ces arènes.


— ET MOI, JE VAIS ALLER APPORTER LA JUSTICE COMIQUE ET LE RIRE DANS LES CŒURS !, s'égosille Takaba, prenant une pose d'idole de télé sous sa veste d'uniforme étriquée.


Megumi conserve un visage de marbre, mais un pli de fatigue ironique étire le coin de ses lèvres.


— Cette simple phrase me donne une envie subite de dormir pendant trois jours consécutifs.


Pourtant, à mesure qu'ils s'avancent ensemble dans les artères dévastées de la ville, l'atmosphère n'est plus du tout la même. Le désespoir poisseux, lourd et étouffant qui écrasait leurs épaules depuis le cataclysme de Shibuya s'est enfin évaporé.


Tsumiki est saine et sauve, en route vers l'abri de Shoko ; Sukuna est réduit à l'état de hater interne condamné à fulminer dans le crâne de Yuji ; Gojo Satoru arpente à nouveau le monde réel avec une carrure de titan, et, pour la toute première fois depuis le début de la crise, l'initiative a radicalement changé de camp. Ils ne subissent plus. Ils attaquent.


Megumi enlace fermement ses doigts à ceux de Ye-ji, ses grands yeux sombres balayant l'horizon lointain des barrières lumineuses de Kenjaku.


— Allons-y.


— On a combien de points au fait ?, s'enquiert la jeune fille en faisant glisser l'interface visuelle et fluorescente de son Kogane personnel. Voyons voir… Yuji… 80 ? Megumi… 70 ? Moi… 68 ? J'aimerais vraiment ajouter une règle majeure au tableau… Qui peut me transférer précisément 32 points pour atteindre la centaine ?


Yuji s'arrête net et commence à compter laborieusement sur ses doigts, une mine de détresse mathématique absolue se peignant sur son visage.


— Alors attends… 80 moins… non, plus les 5 de tout à l'heure… Entre les combats contre les réincarnés, les transferts de survie, les décrets de règles… Mon cerveau surchauffe.


— Tu vas te perdre tout seul, Yuji, soupire Megumi.


— OUI, MAIS JE FAIS DE MON MIEUX, D'ACCORD ?! Les chiffres n'ont jamais été mes amis !


— Les mathématiques appliquées sont le véritable boss final et invisible de ce Culling Game, intervient sagement Takaba en hochant la tête.


— Pour une fois dans sa vie, il n’a pas totalement tort, admet Higuruma, un léger sourire en coin. Le décompte des points de Kenjaku est un labyrinthe bureaucratique.


Après une vérification minutieuse des registres officiels de la colonie sur les écrans dorés des Koganes, les scores se fixent et se stabilisent : Yuji affiche bien environ 80 points, Megumi 70, et Ye-ji plafonne à 68.


— Quelle règle veux-tu ajouter à ce jeu, Ye-ji ?, demande Megumi, les sourcils légèrement froncés par la curiosité.


— Pitié, pas un truc bizarre qui fait apparaître d’autres psychopathes ou des monstres de l’ère Heian, prie Itadori en joignant les mains. On a déjà eu notre dose pour la journée.


Ye-ji s'arrête, fixant l'écran holographique qui flotte dans l'air saturé de poussière, puis plante ses yeux gris dans ceux de ses camarades. Sa voix résonne avec une clarté sans faille :


— « Qu'un exorciste qui possède la maîtrise absolue des ombres puisse mettre fin au Culling Game et dissoudre les barrières quand il le souhaite. » Donc, soit Megumi, soit moi. De cette façon, le contrôle du jeu nous revient.


Le silence s'abat instantanément sur le petit groupe. Le Kogane de la jeune fille lui-même semble observer un temps de latence, ses ailes d'or suspendues en plein vol, ses facettes lumineuses clignotant au ralenti. Megumi pivote brusquement la tête vers elle, ses yeux bleus nuit écarquillés par la surprise. En tant que logicien de l'exorcisme, il saisit immédiatement la portée géopolitique et tactique de ce décret. C'est bien plus qu'une simple modification : c'est une clause de sortie de crise absolue. Un levier inespéré permettant de saborder le Culling Game de l'intérieur, sans avoir à négocier les conditions du cerveau millénaire.


— … Attends, écarquille Yuji, qui essaie de visualiser la scène. Ce n’est pas juste super intelligent, ça. C'est carrément du vol de serveur !


Higuruma se fait d'un coup extrêmement attentif, redressant la posture, son esprit de juriste de haut niveau analysant la structure occulte du jeu sous un angle purement légal.


— Tu veux créer une condition de fin liée spécifiquement aux utilisateurs des ombres…, articule lentement Megumi, ses propres doigts frémissant à l'idée. Comme une autorité légitime et reconnue par les barrières elles-mêmes.


Dans son Voile Noir, Mukya frémit d'un coup, l'encre ondulant avec force en accord parfait avec la proposition. Les barrières invisibles du jeu semblent déjà réagir et vibrer à la formulation de la Coréenne, comme si une serrure attendait sa clé depuis dix siècles.


— Techniquement…, intervient l'avocat d'une voix posée, les règles préexistantes du Culling Game reconnaissent déjà certaines techniques héréditaires et conditions particulières imposées par Kenjaku. Et si on y réfléchit, la technique des Dix Ombres semble posséder une importance tout à fait anormale au sein de l'architecture de ce tournoi depuis le départ. Tu profites d'un bug d'usine.


— Donc si ça fonctionne vraiment…, résume Yuji, les yeux brillants, vous pourriez littéralement disposer d’un bouton d'arrêt d'urgence géant pour libérer tout le monde.


— LES OMBRES DEVIENNENT OFFICIELLEMENT LES ADMINS DU SERVEUR AVEC LES DROITS DE ROOT !, s'extasie Takaba, sautillant sur place.


— … Étrange formulation contemporaine, mais le fond est parfaitement correct, concède Higuruma.


Megumi fixe Ye-ji, la mine pourtant assombrie par une pensée réaliste. Il perçoit immédiatement l'autre versant de la médaille, la contrepartie sanglante : éditer une telle règle revient à inscrire une cible géante et lumineuse sur leurs propres bustes pour le reste des joueurs de la colonie. Quiconque voudra maintenir le jeu ou s'approprier ce pouvoir va se ruer sur eux.


— Kogane, appelle Ye-ji d'une voix qui ne tremble pas, ignorant le danger pour tracer leur liberté. Je veux ajouter une règle.


Le petit shikigami d'or se positionne face à elle, flottant à hauteur d'yeux, sa voix résonnant avec cette froideur systémique et agaçante :


— REQUÊTE D'AJOUT DE RÈGLE DÉTECTÉE. ÉNONCEZ VOTRE CLAUSE CLAIREMENT.


— Un utilisateur d'ombres reconnu peut décider de la fin définitive du Culling Game quand il le souhaite, prononce distinctement la jeune fille.


Le Kogane s'immobilise totalement. Tout autour d'eux, les rideaux géants et les barrières du tournoi subissent une micro-vibration, un grondement sourd qui fait trembler les vitres brisées des immeubles aux alentours. Le système occulte est en train d'assimiler la relique vivante de Heian.


— ANALYSE DE LA REQUÊTE ET COMPATIBILITÉ AVEC LES CONTRATS DE BASE EN COURS…


Des dizaines de glyphes incandescents et de kanjis dorés encerclent le petit messager ailé. Megumi se temps, le corps prêt à réagir, aux côtés d'un Higuruma aux aguets.


— REQUÊTE VALIDÉE SOUS CONDITIONS STRUCTURELLES. LA RÈGLE EXIGE UNE AUTORITÉ PARFAITEMENT IDENTIFIÉE ET ENREGISTRÉE DANS LES BARRIÈRES. UTILISATEURS D'OMBRES ACTUELS DÉTECTÉS DANS LE JEU : FUSHIGURO MEGUMI, YE-JI. RÈGLE PROPOSÉE : UN UTILISATEUR D'OMBRES RECONNU PEUT METTRE FIN AU CULLING GAME À SA SEULE DISCRÉTION. COÛT EXCLUSIF EN POINTS : 100 POINTS TOUT PILE.


— Je te transfère immédiatement les points nécessaires pour la règle, la devance Megumi d'un ton sans réplique, coupant court aux calculs.


— OOOOOOKAY, C’EST HORRIBLEMENT CHER !, s'alarme Yuji en se prenant la tête à deux mains. On est ruinés !


Megumi serre les dents, un sourire farouche pointant sur ses lèvres. À eux deux, via le système de transfert direct mis en place par les règles précédentes, le capital est parfaitement disponible. Ils viennent officiellement de découvrir la faille structurelle et définitive dans les plans de Kenjaku.


— Bon… Je tombe techniquement à zéro par contre…. Si quelqu'un peut me filer un malheureux point pour m'éviter l'exécution automatique par le règlement des dix jours…


— MOI ! PRENDS LES MIENS ! hurle Yuji, le bras levé bien haut. Il est hors de question que tu meures par manque de points après avoir sauvé tout le monde aujourd’hui.


Takaba commence à fouiller frénétiquement ses poches comme s'il s'attendait à y dénicher des pièces ou des points matériels, arrachant un profond soupir de lassitude à l'avocat.


— Cette équipe fonctionne décidément uniquement sur l’énergie du « personne ne meurt sous ma surveillance aujourd’hui », commente doucement Higuruma.


Le Kogane resume sa litanie mécanique, les panneaux lumineux virant au vert :


— REQUÊTE DE TRANSFERT DE POINTS DISPONIBLE ET ENREGISTRÉE. 100 POINTS. VALIDATION DE LA RÈGLE COMPTABLE… NOUVELLE RÈGLE OFFICIELLEMENT AJOUTÉE AU CULLING GAME : UN UTILISATEUR D'OMBRES RECONNU PEUT METTRE FIN AU TOURNOI À SA DISCRÉTION.

JOUEUR : ITADORI YUJI. TRANSFERT EFFECTUÉ : 1 POINT À LA JOUEUSE : YE-JI. CAPITAL DE LA JOUEUSE : 1 POINT

CAPITAL DU JOUEUR FUSHIGURO MEGUMI : 38 POINTS

CAPITAL DU JOUEUR ITADORI YUJI : 79 POINTS


Une onde de choc invisible et purement spirituelle se propage instantanément à travers les infrastructures, les rideaux et les fondations magiques du jeu, faisant souffler un vent tiède sur leurs visages.


— … Attendez, vous venez vraiment d'obtenir le bouton OFF du jeu de Kenjaku ?, répète Yuji, incrédule, un immense sourire barrant son visage.


— LES OMBRES SONT LES ADMINS DU SERVEUR, JE VOUS L’AVAIS BIEN DIT ! C'EST L'INFORMATIQUE DE L'EXORCISME !, s'exclame Takaba en faisant une pirouette.


Au même instant, dans une tout autre section de la ville, Kinji Hakari se tient fièrement au milieu d'un monceau de décombres fumants. Le corps poissé de sang, les vêtements en lambeaux, il arbore un rire démentiel aux lèvres, encore transporté par l'adrénaline d'un affrontement d'une totale illégalité qu'il vient de remporter. Son Kogane se matérialise brusquement devant son nez dans un sifflement aigu :


— AVIS À TOUS LES PARTICIPANTS ! NOUVELLE RÈGLE OFFICIELLEMENT AJOUTÉE AU JEU PAR UNE DÉPENSE DE CENT POINTS.


Hakari parcourt l'énoncé du regard, ses sourcils se haussant à s'en décoller le front. Un silence de mort s'installe brièvement sur son champ de bataille, avant d'être rompu par un éclat de rire proprement titanesque qui secoue ses larges épaules.


— MAIS QUELLE BANDE DE MALADES MENTAUX !!! C'est pas possible, ils ont osé !


— … Attends, ils ont vraiment trouvé le bouton de fin de partie informatique ?, note Kirara à ses côtés, consultant l’écran avec une incrédulité totale. C'est légal, un truc pareil ?


— FUSHIGURO ET LA PETITE CORÉENNE SONT DEVENUS LES ADMINISTRATEURS SUPRÊMES DU JEU !, hurle le parieur en se tenant les côtes, plié en deux par la portée du coup de bluff. Le casino vient de se faire braquer par ses propres clients !


À l'autre bout du pays, dans les différentes colonies qui découpent le Japon, des dizaines d'exorcistes incarnés figés dans leur élan fixent leurs messagers respectifs avec une terreur indicible et une profonde incompréhension.


— … Pardon ? Les utilisateurs d’ombres peuvent arbitrairement ARRÊTER le tournoi quand ils le veulent ?


— MAIS QUI A AUTORISÉ UNE ANOMALIE PAREILLE DANS LES CONTRATS DE BASE ?!


Kenjaku, quant à lui, s'arrête et demeure parfaitement immobile au sommet d'un édifice, le regard vide et fixe pendant plusieurs secondes. C'est une première absolue en un millénaire entier de machinations méticuleuses. Deux variables infimes échappant totalement à ses projections : un adolescent traumatisé porteur des Dix Ombres et une transfuge coréenne liée à un vestige occulte de l'ère Heian, venaient de pirater son apocalypse rituelle pour s'octroyer les privilèges de gestion de sa propre création.


Dans les ruines de Shinjuku, balayées par un vent de cendre, Ye-ji se tourne lentement vers son petit ami, brisant le silence de leur groupe.


— Alors Megumi… on coupe le courant et on arrête ça maintenant ou pas ?


L'adolescent s'accorde un long temps de réflexion, observant l'éclat lointain et intermittent des autres arènes qui embrasent le ciel nocturne. Le pouvoir absolu de clore le massacre de masse est désormais littéralement entre leurs mains. Pourtant, un lourd conflit éthique se lit sur ses traits fatigués. Rompre le jeu à cet instant précis préserverait immédiatement les civils survivants et paralyserait la fusion finale, mais cela laisserait Kenjaku et les réincarnations les plus féroces en totale liberté dans la nature.


— … Une partie de moi veut appuyer sur l'interrupteur immédiatement, confie-t-il avec une franchise désarmante. Plus personne ne devrait verser son sang dans ce truc débile.


Yuji et Higuruma hochent la tête en signe d'accord, comprenant la fatigue qui pèse sur lui.


— Sauf que si on coupe le jeu maintenant, reprend Megumi, son regard noir se durcissant d'un coup, Kenjaku risque juste de se volatiliser dans l'ombre et de recommencer ses expériences autrement dans quelques années. Et après ce qu'il a fait à Nanami… après Nobara… après tout ce qu’il a orchestré… je n’ai aucune envie de le laisser s’en sortir vivant.


Sa main serre plus fermement celle de Ye-ji. Ce n'est plus du fatalisme ou du désespoir de gamin brisé ; c'est un choix de combat conscient et implacable.


— On termine d’abord proprement ce qu’on a commencé. On l’élimine.


— ET ENSUITE, ON APPUIE SUR LE GROS BOUTON ROUGE ET OFF AVEC UN EFFET SPÉCIAL !, s'enflamme Takaba, mimant une explosion avec ses bras.


— Par contre… Megumi…, note Ye-ji, la mine pensive. Il y a un détail technique. Les joueurs les plus fous qui veulent que le massacre continue pour accumuler des points vont désormais tous nous chasser pour nous empêcher de fermer la session.


L'exorciste acquiesce en silence car il avait déjà fait ce calcul. Malgré tout, il accuse le coup de semonce. Yuji, lui, perd instantanément son sourire optimiste, réalisant le danger.


— … Ah. Oui, en fait… vous venez de devenir les boss de fin officiels du jeu pour tout le monde.


— Les administrateurs réseau sont toujours des cibles prioritaires pour les hackers de l'extrême !, ajoute le comédien.


— … Étrange formulation moderne, mais encore une fois logiquement correcte, valide Higuruma en croisant les bras.


Megumi pousse un soupir tactique, nullement impressionné par la menace.


— Ouais. Les joueurs qui veulent poursuivre le jeu, accumuler de la puissance ou simplement profiter de l'anarchie ambiante vont tenter de nous éliminer avant qu'on ne dissolve le Culling Game.


Un infime sourire, teinté d'une assurance nouvelle, s'esquisse sur ses lèvres alors qu'il observe leurs ombres siamoises se mélanger sur le béton.


— Heureusement pour nous… on est deux utilisateurs d’ombres maintenant dans la même équipe.


— Vous dites ça comme si vous étiez devenus une faction secrète ultra dangereuse de boss cachés !, s'alarme Itadori, à moitié impressionné.


— LES OMBRES ONT PRIS LE CONTRÔLE DU GOUVERNEMENT !, s'époumone Takaba, royalement ignoré par le reste de la troupe.


— On reste groupés, ordonne le jeune homme d'un ton de leader. On évite les escarmouches inutiles. Et si quelqu’un est assez stupide pour vouloir nous chasser… alors ils devront aussi gérer Mahoraga en bonus. Il suffira de tous se cacher dans les ombres.


Yuji en frissonne de tout son long, se rappelant les ravages de Shibuya. C'est précisément à ce moment que trois silhouettes distinctes émergent de la poussière, au bout de l'avenue dévastée. Trois exorcistes incarnés au potentiel maudit moyen, arborant la mine patibulaire d'opportunistes à l'affût ayant instantanément décodé la nouvelle règle. Ils s'avancent avec une assurance proprement suicidaire.


— Ce sont eux, les deux manieurs d’ombres de l'annonce !, hurle le premier en les pointant d'un doigt tremblant de cupidité. Si on les descend tout de suite, le jeu continue et on garde nos privilèges !


— … Ils ont vraiment annoncé l'intégralité de leur plan machiavélique à voix haute à cinquante mètres de nous, constate Yuji, affligé par tant de bêtise.


— J’aime beaucoup leur énergie débordante de PNJ suicidaires de début de niveau !, s'amuse Takaba en applaudissant.


Les trois intrus s'arrêtent net, détaillant enfin la composition exacte de l'escouade face à eux : le réceptacle actuel de Sukuna qui les fixe d'un air las, un avocat à l'aura juridique écrasante, un clown drapé dans un uniforme trop petit, deux manieurs d'ombres dont les reflets rampent de manière autonome et monstrueuse sur le sol, et l'empreinte résiduelle de Satoru Gojo qui sature encore l'atmosphère ambiante. Leur belle assurance s'effondre en temps réel, leurs visages se décomposant à vue d'œil. Megumi esquisse un pas léger et souple vers eux.


— … Ils veulent vraiment mourir aujourd'hui ?, demande Ye-ji d'un ton détaché.


Le meneur du trio commence à suer à grosses gouttes, réalisant l'impasse. Derrière la Coréenne, deux immenses pupilles d'un noir absolu s'ouvrent soudainement au sein de la nappe d'encre liquide. Mukya observe ses proies.


— OOOOH, LE DÉCOR DE FILM D’HORREUR PSYCHOLOGIQUE COMMENCE ! TOUT LE MONDE À SON POSTE !, s'enthousiasme Takaba.


— Ils ont statistiquement choisi la pire cible possible de toute l'histoire de la colonie, commente sagement Higuruma en invoquant discrètement son marteau de juge.


— On peut encore s'éviter un bain de sang inutile, lâche Megumi dans un soupir las, ses mains prêtes à former un mudra si un seul d'entre eux fait un geste de trop. Partez tant que vous le pouvez.


Les trois agresseurs réalisent enfin, dans un éclair de lucidité tardive, qu'ils font face à la plus terrifiante et hétéroclite concentration de puissance de toute la colonie. Ce n'est plus un groupe de survivants, c'est un peloton d'exécution. Ye-Ji forge son arc d’ombre et prépare une flèche, Megumi lève une main sans la moindre hâte, le visage impassible, et appelle d'une voix calme :


— Nue.


L’immense shikigami ailé déchire la pénombre hivernale. Sa carcasse colossale et ses plumes brunes plongent instantanément la rue entière dans une obscurité artificielle. Des arcs électriques d'un bleu aveuglant se mettent aussitôt à crépiter frénétiquement le long de ses pennes. Dans un fracas de tonnerre assourdissant, la foudre s'abat à quelques centimètres seulement de leurs bottes, pulvérisant le bitume en une pluie d'étincelles, une pure démonstration de force brute et dissuasive. Les trois hommes virent instantanément au blanc spectral, les jambes flageolantes.


— … M-M-Mahoraga… le monstre de Shibuya… il est avec lui aussi, hein ?, balbutie le meneur, les dents claquant sous l'effet de la terreur.


— Ouaip, confirme Yuji avec un hochement de tête presque désolé pour eux. Longs à la détente les gars!


— Et ce n'est pas tout ! La fille possède une entité millénaire de l'ère Heian tapie dans son ombre, prête à vous dévorer l'âme !, ajoute joyeusement Takaba, amplifiant le mythe.


— À ce stade, nous sommes vraiment devenus une menace caractérisée pour la sécurité nationale, note Higuruma d'un ton d'une neutralité toute juridique.


Megumi fixe les trois opportunistes d'un œil de glace, totalement imperméable à leur panique.


— Vous pouvez partir, maintenant. C'est votre unique sommation.


Un ultime éclair de Nue claque juste au-dessus de leurs têtes dans un « BOOM » supersonique qui fait trembler les structures de béton. Les trois joueurs lâchent un cri d'effroi synchrone, oublient instantanément leurs rêves de points, et détalent en sens inverse comme si la camarde venait de réclamer leur dû en personne.


— LE HÉRISSON A DÉVELOPPÉ UNE AURA DE BOSS FINAL ABSOLU ! C'EST L'EFFET SHONEN !, applaudit Takaba, ravi du spectacle.


— J’ai juste évité un combat fastidieux et inutile, rectifie Megumi en rappelant Nue dans son ombre.


— Non, non, avoue-le, t’as traumatisé trois personnes à vie là, sourit Yuji, soulagé de voir la tension redescendre.


— Maintenant que Tsumiki est sauvée et en sécurité, on n'a plus vraiment de raison valable de tuer des gens…, pèse Ye-ji, pensive. Mais par contre, Megumi, il faudra absolument que tu me racontes ce fameux combat à coups de trottinettes et de voitures dont on m'a brièvement parlé, ça m'a rendue terriblement curieuse… Vos exorcistes sont vraiment étranges au Japon. Dans l'autre secteur, j'ai vu un type photocopieur qui m'attaquait à coups de ramettes de papier coupant… Bref, votre pays a un problème.


Megumi baisse les yeux, un infime sourire adoucissant enfin ses traits fatigués. Son paradigme a radicalement changé : il n'est plus question de devenir un monstre par pur dévouement sacrificiel, mais de préserver ce qui a été si durement reconquis. Il hoche la tête.


— … Ouais. Si on peut éviter de prendre des vies… alors on le fera. On se contentera de les soumettre.


Yuji affiche un soulagement monumental, presque enfantin. C'est exactement cette philosophie humaine qu'il s'efforçait de préserver seul au cœur du carnage depuis le début du tournoi.


— NOUS SOMMES OFFICIELLEMENT DEVENUS UNE ÉQUIPE DE RÉDEMPTION ! SQUOI-AD !, s'exclame Takaba.


— Formulation grandiloquente et naïve, mais acceptable au vu des circonstances, valide Higuruma.


— On peut tout à fait neutraliser les joueurs dangereux, calmer les incarnés, et les empêcher définitivement de nuire… sans forcément tous les envoyer à la morgue, conclut Megumi avant de pousser un long soupir. Par contre, moi, je n'ai pas du tout hâte de te raconter toutes les absurdités et les cinglés que j'ai croisés dans les autres colonies… La pire de toutes ces absurdités voyage avec nous de toute façon.


Takaba se redresse fièrement, bombant le torse à la mention indirecte de son génie incompris, tandis que Ye-ji se tourne vers l'avocat avec un regard malicieux :


— Les gars ! Sinon, j'ai une meilleure idée : on peut aussi faire passer devant le juge les plus récalcitrants d'entre eux… Au choix. Un bon procès magique.


Yuji éclate d'un rire franc et libérateur, l'estomac enfin débarrassé de son angoisse chronique.


— La menace judiciaire en plein cœur du Culling Game ! C'est du génie !


— PERSONNE N’ÉCHAPPE AUX IMPÔTS, AU DROIT PÉNAL ET AUX AUDIENCES CORRECTIONNELLES !, pose dramatiquement Takaba, pointant un index accusateur vers le ciel.


Higuruma ajuste la cravate de son costume noir. Son œil calme et son aura de juriste deviennent subitement plus intimidants pour l'avenir des réincarnés que l'évocation même des shikigamis de Megumi.


— … À bien y réfléchir, ce n’est pas une mauvaise stratégie psychologique.


— Dit comme ça, on dirait une organisation gouvernementale cauchemardesque, note Megumi, un brin ironique.


— Si les joueurs incarnés comprennent qu’ils ont une possibilité de procès équitable, une sortie légale du jeu potentielle et surtout une alternative viable à la mort immédiate…, développe l'avocat avec le plus grand sérieux, certains se rendront d'eux-mêmes sans lever le petit doigt.


— Ouais !, abonde Itadori. Tout le monde dans ce maudit jeu n'est pas forcément un psychopathe assoiffé de sang de l'ère Heian. Il y a des gens qui veulent juste s'en sortir.


— Nous devenons une association à but non lucratif de réinsertion pour criminels surnaturels ! LA FORCE DU DIALOGUE !


— Cette phrase me fatigue déjà profondément, capitule Fushiguro en secouant la tête.


Higuruma s'enfonce instantanément dans ses réflexions juridiques, ses yeux brillant d'une lueur nouvelle. Il retrouve enfin ce sens de la justice et du devoir qu'il croyait définitivement perdu avant de sombrer dans le nihilisme et le sang de l'arène.


— Allez… On ne va pas rester planter là. On va aller vers les autres arènes. Shinjuku est à nettoyer !, lance Ye-ji avec énergie.


Le groupe s'ébranle enfin, marchant d'un pas synchrone à travers les artères dévastées et désertes du quartier impérial. Les barrières lumineuses continuent de luire paresseusement à l'horizon et le tumulte lointain des affrontements résonne encore dans l'air froid, mais leur marche possède désormais une assurance souveraine, presque royale. Ils n'évoluent plus en survivants acculés et désespérés, mais en véritables maîtres du jeu.


Yuji ouvre la marche, d'un pas léger, faisant totalement la sourde oreille aux jérémiades de Sukuna qui continue de s'égosiller et de pester comme un hater impuissant au fond de son crâne.


— Bon ! Objectif clair : calmer les incarnés, éviter les décès inutiles et surtout, surtout, empêcher Takaba de modifier la structure de la réalité sans supervision stricte !


— C'est de la dictature anti-humour, je boude, marmonne l'artiste en traînant des pieds.


— C'est une simple mesure de sécurité nationale, réplique Higuruma sans cesser de marcher.


Megumi progresse au même rythme que Ye-ji, sa main fermement verrouillée dans la sienne. Leurs ombres mêlées glissent harmonieusement sur l'asphalte brisé par les combats. Le contraste avec les heures sombres qu'ils venaient de traverser est saisissant : la dérive autodestructrice et le fatalisme ont définitivement laissé place à la perspective concrète d'un avenir réel, ensemble.


C'est alors que Ye-ji s'immobilise net, ses muscles se tendant d'un coup. Ses yeux gris se fixent avec acuité sur une silhouette solitaire, postée au centre exact de l'avenue parsemée de décombres.


C'est une femme, vue de dos, cheveux courts. Une immense lance maudite repose en équilibre parfait sur son épaule. Rien qu'à sa posture, elle dégage une présence physique et une pression athlétique absolument monumentales, une aura de prédateur ultime qui glace le sang.


— Mais… c'est Maki-san ! Lâche la coréenne.


La femme interrompt son mouvement au milieu de la chaussée éventrée et tourne lentement le visage vers le groupe. Les stigmates profonds laissés par les flammes de Jogo sur sa peau et son regard acéré, d'une clarté presque inhumaine, ne laissent absolument aucun doute sur son identité : Maki Zenin. La Maki accomplie et libérée de tout fardeau maudit.




À suivre...

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