L'Ombre de Séoul
Chapitre 20 : La Crise Existentielle de Heian
5481 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 22/06/2026 22:29
Les adolescents surplombent désormais l'arène du Culling Game depuis plusieurs dizaines de mètres de hauteur. Juché sur le dos de Nue, Megumi rompt finalement le silence de mort qui s'est installé entre eux depuis leur décollage. L’immense shikigami pousse un puissant battement d’ailes, faisant vibrer ses plumes rigides et s’élevant avec une fluidité remarquable dans les courants ascendants pour traverser le vent glacial de la colonie. En contrebas, les silhouettes éventrées des immeubles tokyoïtes, les carcasses calcinées des voitures et les reflets bleutés des barrières lumineuses de Kenjaku défilent à toute vitesse, offrant le spectacle d'un monde en pleine agonie.
D'un geste désormais fluide et naturel, Megumi attrape le bras de Ye-ji pour la stabiliser fermement contre son torse pendant le vol stationnaire. Il n'y a plus la moindre hésitation, plus la moindre pudeur mal placée dans son attitude ; c'est comme si son corps refusait instinctivement toute forme de distance ou d'éloignement après la tentative de possession traumatisante qu'il venait d'esquiver de justesse. Le vent violent de l'altitude soulève ses cheveux noirs en bataille tandis qu’il regarde droit devant lui, le visage fermé, concentré et tendu vers leur objectif.
Pourtant, en étant si proche de lui, Ye-ji perçoit une tout autre énergie émaner de son corps : une détermination froide, coupante, entièrement débarrassée de son fatalisme destructeur habituel. Ce n'est plus du tout le garçon brisé de Shibuya, prêt à invoquer la némésis Mahoraga au moindre obstacle pour se sacrifier et emporter son adversaire dans la tombe ; Megumi avance réellement avec la ferme et inébranlable intention de sauver sa sœur, de protéger sa partenaire et, surtout, de survivre à cette guerre.
Après de longues minutes à survoler les ruines industrielles en silence, le seul bruit étant le sifflement de l'air contre les ailes de Nue, il murmure sans quitter l’horizon des yeux, la voix altérée par la vitesse :
— … Merci d’être revenue à temps. Vraiment.
La confidence est basse, presque timide, énoncée comme une pensée intime qu’il ressentait le besoin viscéral de verbaliser une dernière fois avant de plonger dans le prochain affrontement.
— Tu aurais fait exactement la même chose pour moi, Megumi…, répond doucement la Coréenne en ancrant ses doigts dans le tissu de son uniforme.
Megumi baisse légèrement les yeux vers la nappe d'encre de Mukya qui sommeille sagement dans leur ombre commune sur le dos du shikigami, un infime soupir s'échappant de ses lèvres gercées. Ce n'est pas un rire, plutôt une expression tendre et amère à la fois qui étire ses traits. Il sait qu’elle dit vrai, sans l'ombre d'un doute. Sans hésiter une seule seconde, sans la moindre réflexion stratégique préalable, il aurait plongé la tête la première dans le vide pour l'arracher au danger ou à la mort. Il tourne légèrement la tête vers elle, son regard d’une sincérité désarmante venant croiser le sien.
— … Ouais. C'est vrai. Sans même prendre le temps de réfléchir aux conséquences.
Sa main libre vient serrer celle de Ye-ji contre son torse, juste au-dessus de son cœur qui cogne à un rythme régulier, scellant leur union silencieuse dans le ciel lourd de la colonie.
— C’est probablement ça qui fait le plus peur, au fond, ajoute-t-il d'une voix encore plus basse, presque pour lui-même.
Être devenus capables de foncer l'un vers l'autre au mépris total du danger, de risquer l'irréparable à chaque seconde et de se considérer mutuellement comme l'ancre à sauver coûte que coûte aurait dû, selon les principes rigides des exorcistes, l'effrayer ou le freiner. Mais cette fois, l'aveu ne porte aucune trace de faiblesse ou de renoncement. C'est une certitude calme, lourde et partagée : celle de devoir impérativement survivre ensemble pour que l'autre ne reste pas seul dans les ruines de ce pays.
Puis, Nue ralentit brutalement sa course rectiligne, inclinant ses larges ailes sombres pour décrire un cercle serré et nerveux au-dessus d’un ancien quartier résidentiel, presque entièrement rasé par la violence des combats précédents. Immédiatement, une atmosphère lourde, étouffante et poisseuse sature l'air environnant, une pression spirituelle si épaisse que le Voile Noir lui-même semble rejeter viscéralement l'endroit. Megumi se redresse sur le dos du shikigami, qui laisse échapper un cri aigu et strident, ses pennes crépitant d'électricité statique, visiblement indisposé par l'affreuse énergie ambiante.
En contrebas, la carcasse d'un immeuble de béton éventré se dresse encore tant bien que mal au milieu du chaos architectural. Tout autour de cette structure, l’énergie maudite pulse par vagues lentes, régulières et presque organiques, comme les battements de cœur d'un monstre invisible. Dans l'ombre de Ye-ji, Mukya réagit instantanément à cette pulsation. Ce n'est ni de la peur panique, ni de la fureur aveugle, mais une vigilance glaciale, ancestrale et affûtée. L'attitude instinctive d'un prédateur millénaire identifiant sans équivoque le territoire de chasse d'une autre bête de sa stature.
C’est alors qu'ils la distinguent nettement à travers la brume de poussière. Une silhouette féminine se tient debout, d'une verticalité parfaite, près des débris instables du bâtiment. De longs cheveux bruns flottent doucement sous la brise froide de la colonie. Tsumiki. Ou du moins, l'enveloppe corporelle exacte de la jeune fille.
Même à cette distance de sécurité, sa posture rigide, son immobilité spectrale et l’aura de couleur pourpre qui émane d'elle crient à l'anomalie occulte. Lorsqu’elle relève lentement et fluidement la tête vers le ciel pour fixer Nue, Megumi se fige de tout son long, ses muscles se contractant sous le choc. Les yeux qui les observent depuis le sol n’ont plus rien à voir avec le regard doux et bienveillant de sa sœur ; ils brillent d'une lueur d'un éclat métallique, froids et calculateurs.
Ye-ji fronce les sourcils, les dents serrées. Ce simple mouvement de tension suffit à faire réagir Mukya, dont les ombres liquides se déploient instantanément tout autour du corps de Nue comme une brume noire, dense et totalement silencieuse, dressant un bouclier de protection. En bas, la silhouette de Tsumiki s'étire en un sourire beaucoup trop lent, beaucoup trop conscient, totalement dénué de la douceur originelle de la jeune fille. C'est le sourire carnassier d'une entité ressuscitée découvrant un divertissement tout à fait à sa mesure.
Megumi devient livide, le teint blanc comme la craie. L'évidence la plus douloureuse s'impose à son esprit : ce n'est pas sa sœur qui s'est éveillée de son long coma, c'est une force occulte majeure qui utilise cyniquement son système nerveux et son corps comme un simple outil. La silhouette penche légèrement la tête sur le côté, un geste d'une grâce mécanique, et sa voix résonne entre les murs détruits avec une clarté cristalline, calme et étonnamment ancienne :
— … Les héritiers des ombres arrivent enfin à mon intention.
L'exorciste se crispe, ses doigts s'enfonçant dans les plumes de son shikigami au point de les briser. Le terme technique « héritiers » au pluriel prouve à lui seul que cette chose possède une connaissance intime, historique et précise de la technique des Dix Ombres, de Mukya et des dynamiques de l’ère Heian. Le regard de la créature glisse ensuite vers Ye-ji, et son sourire provocateur vacille pour la toute première fois à la perception de la force millénaire tapie dans l'ombre de la Coréenne.
— … Je vois, murmure-t-elle, ses yeux plissés par une curiosité soudaine. C’est donc toi qui as survécu à la purge de notre époque, vieille relique.
— Qui es-tu et qu'est-ce que tu as fait à Tsumiki ?, exige la Coréenne, sa voix résonnant avec une autorité froide qui refuse de plier.
Le sourire de l'inconnue s'élargit de plus belle, ses yeux rivés sur le ciel gris et d'encre.
— Mon nom humain actuel n’a plus vraiment d’importance désormais pour ce que nous avons à accomplir, répond-elle d'une voix trop tranquille, presque chantante, qui arrache un frémissement de pure rage aux poings fermés de Megumi. S'entendre répondre et provoquer avec le timbre exact de sa propre sœur lui est physiquement insupportable. Mais autrefois… à l'époque où le sang dictait la loi, on me craignait et on m'adorait sous le nom de Yorozu.
L’air ambiant semble s’épaissir d'un coup, devenant lourd comme du plomb. Au plus profond du Voile, Mukya se fige complètement, manifestant une reconnaissance hostile, séculaire et implacable. Megumi comprend alors la gravité absolue de la situation : ce n'est pas un simple fléau parasite de passage qu'il faut exorciser avec une formule, c'est une authentique et redoutable conscience de l'ère Heian, pleinement réincarnée dans la chair de sa sœur, prête à déployer sa propre tragédie.
Ye-ji et Megumi descendent avec souplesse du dos de Nue, foulant le sol bétonné et poussiéreux de la ruine industrielle. Le vent d'automne agite violemment les longs cheveux bruns de Tsumiki, offrant à l'adolescent une vision profondément douloureuse et paradoxale. La carcasse de chair et de sang est indubitablement celle de sa sœur, mais l'âme qui meut ses membres appartient à une entité d'un autre temps.
— Pour quelle raison précise es-tu revenue d'entre les morts ?, interroge Ye-ji en s'avançant de quelques pas, brisant la distance. Vous autres, les réincarnés du Culling Game, vous avez tous une obsession. Quelle est la tienne ?
Yorozu l'observe un instant, sincèrement surprise qu'on l'interroge sur ses motivations profondes et profanes au lieu de l'attaquer d'emblée avec des techniques maudites. Un petit rire nostalgique, cristallin mais vide, lui échappe.
— Quelle drôle de question de la part d'une enfant de cette époque. Les humains modernes parlent toujours de survie, de gain de pouvoir, de domination territoriale… Ils sont si pragmatiques et ennuyeux.
Elle baisse un instant les yeux vers les mains nues de Tsumiki, son regard devenant soudainement lointain, presque mélancolique.
— Mais nous… ceux de Heian… nous étions des êtres fondamentalement inachevés, consumés par nos passions. Certains cherchaient la transcendance spirituelle, d'autres le combat parfait, l’immortalité biologique… ou bien l’amour absolu. Moi… je suis revenue dans ce monde de fous uniquement parce qu’il me manque encore quelque chose. Une conclusion à mon histoire.
À ces mots lourds de sens, Mukya bascule dans une hostilité ouverte et féroce. Sentant la nécessité de faire front, Ye-ji relâche ses propres barrières mentales et laisse l'entité s'exprimer pleinement à travers son enveloppe corporelle. L’ombre explose littéralement tout autour de la Coréenne, se déployant comme une nuit d’encre liquide et absolue sans la moindre retenue. Ses pupilles et ses sclères se dissolvent pour devenir entièrement noires, tandis que les débris de béton du quartier semblent absorber la clarté déclinante du jour.
La présence authentique de Heian s'impose sur le champ de bataille. Megumi est contraint de reculer d’un demi-pas sous la violence de la pression spirituelle, et au-dessus d'eux, Nue pousse un cri nerveux, ses plumes se hérissant.
La voix de Mukya s'élève enfin, pareille à un murmure d'outre-tombe issu d'un sépulcre oublié depuis dix siècles :
— … Yorozu.
Le sourire provocateur de la possédée s'évanouit instantanément, les traits de Tsumiki se tendant sous l'effet d'une vive surprise.
— Tu poursuis donc encore et toujours les mêmes désirs vides et destructeurs, continue Mukya alors que des vagues d'encre rampent et bouillonnent à ses pieds. Mille ans de néant… et tu restes désespérément incomplète, esclave de tes névroses.
Yorozu la fixe avec une intensité glaciale, un rire nerveux et saccadé brisant ses lèvres.
— … Donc c’est vrai, toi aussi tu existes encore malgré son passage. Je pensais qu'il t'avait effacée.
Megumi comprend immédiatement l'évidence historique : ces deux forces occultes ne s'affrontent pas par le simple hasard du calendrier. Elles se côtoyaient jadis, au sommet de l'ère dorée des exorcistes.
— De qui parlez-vous ? Qui est ce « il » ?, relance Ye-ji, reprenant temporairement le contrôle de ses cordes vocales.
Les yeux de jais de Mukya restent ancrés sur Yorozu, avant de pivoter lentement, avec une lourde gravité, vers Megumi. Son regard s'attarde sur l'héritier des Zenin, puis dévie vers l'horizon lointain où réside encore la trace résiduelle de l'énergie de Ryomen Sukuna.
— Le Dévoreur, murmure l'entité du Voile Noir.
Un frisson glacial et viscéral traverse l'échine de Megumi à l'entente de ce titre.
— Même après une éternité de sommeil, tu refuses toujours de prononcer son véritable nom, ricane Yorozu, son arrogance reprenant le dessus. Tu as toujours été une lâche, Mukya.
— Les noms nourrissent et appellent les monstres, rétorque Mukya d'un ton de plus en plus lourd, faisant trembler les ombres au sol.
La formule résonne entre les ruines comme une vieille croyance superstitieuse de l'ère Heian. Yorozu tourne alors son regard vers Megumi, son sourire se teintant d'une malice perverse et amusée.
— Tu devrais te méfier, petit. Les porteurs des ombres de ta lignée attiraient déjà toute son attention et sa curiosité à l’époque. Tu n'es qu'un gibier pour lui.
Tout s'éclaire subitement pour l'adolescent, les pièces du puzzle s'emboîtant avec une effroyable logique : l'intérêt obsessionnel et soudain du Roi des Fléaux pour sa technique des Dix Ombres ne relève pas d'un simple caprice moderne ou d'une commodité de terrain. Ses racines plongent directement dans les secrets enfouis de l'histoire de Heian, et la menace qui pèse sur lui est bien plus ancienne qu'il ne l'avait imaginé.
Ye-ji esquisse un sourire purement provocateur, brisant d'un coup de poing verbal la solennité tragique de l'instant :
— Oh ben… À ta place, je ne me ferais pas trop d'illusions. Ton grand Dévoreur vient tout juste de perdre l'intégralité de ses pouvoirs maudits et il se retrouve bloqué dans son réceptacle actuel comme un vieux chômeur en fin de droits. Désolée de casser ton rêve romantique millénaire.
Un silence magistral, presque assourdissant, s'abat instantanément sur les décombres de la colonie. Yorozu cligne des yeux, une fois, puis deux, ses pupilles dorées fixées sur la Coréenne comme si son intellect supérieur de l'ère Heian venait de subir un court-circuit conceptuel de première catégorie.
— … Pardon ? Qu'est-ce que tu viens de dire ?
Megumi détourne prestement le visage vers la carcasse d'une voiture, plaquant une main ferme sur sa bouche pour dissimuler un rire nerveux et totalement inapproprié face à l'incarnation d'un monstre de légende.
— Un intermittent du spectacle nommé Takaba l’a transformé en loser cosmique par la force de l'humour, poursuit la Coréenne avec un sérieux absolument imperturbable. Apparemment, maintenant, il est surtout condamné à rester bloqué au fond de la tête de Yuji à râler parce qu'il va bientôt devoir subir les blagues de Gojo-sensei.
Yorozu demeure littéralement pétrifiée sur place, ses mains de jeune fille suspendues dans le vide, totalement incapable d'assimiler une telle information. À son époque de sang et de fureur, Ryomen Sukuna était une calamité céleste ambulante, une divinité absolue de la destruction placée bien au-dessus des lois humaines et morales. S'entendre dire aujourd'hui que son obsession millénaire est réduite à l'état de vulgaire parasite mental, l'équivalent magique d'un allocataire du RSA, dépasse l'entendement. Même Mukya observe un mutisme perplexe à travers les ombres, peinant elle-même à conceptualiser l'existence d'un individu aussi aberrant que Takaba.
Puis, contre toute attente, un rire s'échappe de la poitrine de Yorozu. Un rire franc, sonore, mais teinté d'une pointe d'hystérie incontrôlable qui résonne contre les pans de murs effondrés.
— … Le Dévoreur de mondes… humilié et désarmé par un simple bouffon de foire…
Elle dissimule un instant son visage derrière la main délicate de Tsumiki, secouant la tête de gauche à droite.
— Décidément, Heian aurait profondément détesté cette époque de fous.
— Du coup… si ton but dans la vie n'est plus d'actualité, tu n'as plus vraiment de raison de squatter ce corps et de faire du grabuge ici, non ?, interroge Ye-ji, profitant de la brèche psychologique.
Le rire de l'entité s'éteint aussi vite qu'il est apparu. Yorozu abaisse ses bras. À cet instant précis, elle ne dégage plus la moindre menace, la moindre intention meurtrière, n'étant plus qu'une femme fatiguée, anachronique et terriblement seule sous le ciel gris de Tokyo.
— … Tu parles avec la naïveté des vivants, comme si nous avions activement choisi de revenir, petite sotte. C'est Kenjaku qui nous a arrachés au repos du néant. Il nous a offert des réceptacles, des contrats contraignants, des jeux de massacre. Beaucoup ont accepté par pur désir de vengeance ou de puissance. D'autres… par simple lassitude de mourir incomplets, avec des regrets plein l'âme.
Mukya maintient sa réserve liquide autour de Ye-ji, mais sa méfiance de sentinelle demeure entière. Yorozu fixe enfin longuement Megumi, détaillant les traits du manieur des Dix Ombres avec une lueur de pure lucidité humaine.
— Cette fille, ta sœur… elle t’aimait énormément, tu sais.
L'exorciste se fige de tout son long, son cœur ratant un battement. La réincarnation pose délicatement sa main droite sur sa propre poitrine, là où bat le cœur de Tsumiki.
— Même enfouie et endormie tout au fond de l'abîme de mon âme… je peux encore ressentir l'écho de ses émotions pour toi. C'est tenace.
Le silence se fait pesant, lourd de regrets, presque physique. La femme de Heian se tourne à nouveau vers Ye-ji, cherchant une échappatoire.
— Alors non. Je n’ai plus vraiment de raison de poursuivre le Dévoreur si mon combat idéal m'a été volé par un clown. Mais quitter ce corps de mon propre chef… signifierait aussi accepter de disparaître définitivement dans l'oubli.
— Tu as fait ton temps, Yorozu, argumente Ye-ji d'un ton plus doux mais ferme. Quel est l'intérêt de vouloir absolument se réadapter à une époque aussi absurde que celle-ci ? C'est un enfer quotidien.
La Coréenne entreprend alors, avec un luxe de détails cyniques, de lui décrire la vie au XXIe siècle. Elle lui parle des téléphones portables qui bipent sans cesse, d'internet, des satellites espions, des réseaux sociaux, des fours à micro-ondes, des influenceurs narcissiques et des milliards d'humains passant le plus clair de leur précieux temps de vie à visionner des vidéos de chats débiles sur un écran de verre. Les traits de Yorozu se décomposent à vue d'œil à mesure que l'énumération progresse.
— Et pour couronner le tout, maintenant, les humains ne chassent même plus : ils commandent leur nourriture froide sur une application mobile en payant des frais de livraison exorbitants, achève Ye-ji en haussant les épaules.
Même Mukya semble totalement suspendue à ses mots à travers le Voile, estimant en son for intérieur que la civilisation moderne est une hérésie sans nom qui mérite le châtiment divin.
— … Les humains ont donc survécu à la fureur de Heian pour finir par créer… ça ?, murmure Yorozu, profondément consternée et dégoûtée par ce futur dystopique.
Megumi dissimule de son mieux son visage derrière son col pour ne pas exploser de rire, tandis que Ye-ji poursuit imperturbablement sur sa lancée destructrice, évoquant les transports en commun bondés aux heures de pointe, les impôts sur le revenu, le concept d'open space, les gens qui filment leur repas avant de le manger et les réunions professionnelles sur Zoom. Yorozu ferme les yeux, accablée par une détresse existentielle authentique et terrible.
— Le néant et la mort me semblaient, à bien y réfléchir, finalement tout à fait acceptables.
La redoutable et impitoyable guerrière de l'ère Heian n'est désormais plus qu'une femme complètement dépassée et terrorisée par la perspective de devoir un jour configurer une connexion Wi-Fi.
C’est alors qu’un hurlement tonitruant et théâtral déchire l'air lourd de la colonie, brisant net la détresse existentielle de la guerrière :
— ET SI LA SŒUR DU HÉRISSON TRISTE REPRENAIT SOUDAINEMENT LE CONTRÔLE DE SON CORPS PARCE QUE CE SERAIT UNE FIN DE CHAPITRE SUPER ÉMOUVANTE POUR TOUT LE MONDE !!!
Un silence proprement cosmique accueille l'irruption fracassante de Fumihiko Takaba. L'humoriste déboule d'entre les gravats de béton comme un prophète du chaos, à moitié vêtu et totalement hors contexte. Hiromi Higuruma le talonne de près, le souffle court, sa veste de costume à la main :
— TAKABA ! JE T'EN CONJURE, ARRÊTE D’ALTÉRER LE TISSU DE LA RÉALITÉ EN IMPROVISANT DES SCÉNARIOS SANS LIRE LES CONDITIONS !
Le miracle se produit pourtant dans un grésillement magique. Le corps de Tsumiki vacille imperceptiblement sur ses appuis, et le sourire de Yorozu s'efface brutalement de ses lèvres. Au fond de ses pupilles, une autre conscience, enfouie depuis des mois dans les abysses de l'inconscient, vient de s'éveiller sous l'impulsion de la technique Comedian. Une faible respiration, un clignement d'yeux saccadé, et la main de la jeune fille se met à trembler violemment contre son cœur. Prise de panique, Yorozu sent son esprit reculer de force au sein de sa propre psyché.
— … Qu’est-ce que… Quelle est cette sorcellerie moderne… ?
Une voix faible, brisée mais authentique, s'échappe enfin de ses lèvres gercées :
— … Megumi… ? C'est toi… ?
L'adolescent devient instantanément livide, ses jambes manquant de se dérober sous lui. C'est la voix de sa sœur. La vraie.
Ye-ji se tourne vers Takaba, le visage d'abord blasé par une énième pitrerie, avant d'écarquiller les yeux de stupeur en entendant le timbre de Tsumiki. L'humoriste, conforté par la réaction horrifiée et fascinée de l'entourage, voit sa conviction artistique s'ancrer définitivement dans son esprit : sauver la sœur du hérisson triste est une excellente conclusion dramatique, digne des meilleurs mangas de l'époque. La réalité se plie aussitôt à sa volonté comique.
— OOOOH ! ÇA MARCHE ! ELLE REVIENT VRAIMENT À LA VIE !
— TAKABA, STOP, ARRETE-TOI LÀ, TU JOUES AVEC DES FORCES QUE TU NE COMPRENDS PAS ! s'égosille l'avocat, agitant les mains pour tenter de rompre le charme.
— Et la méchante guerrière de Heian disparaît pour toujours parce qu’elle réalise qu’elle déteste trop les impôts sur le revenu et les smartphones tactiles ! improvise le comédien avec brio en pointant un doigt théâtral vers le ciel.
Le monde tremble sur ses bases. Yorozu vacille sous le coup de la distorsion cognitive induite par le sort :
— Attendez, NON, le Jujutsu ne fonctionne pas du tout comme ça, c'est impossible, je…
— Et en plus, elle se tape une pub YouTube impossible à passer de trente secondes pendant toute l’éternité !
Le visage de la réincarnation millénaire se décompose sous l'effet d'une horreur purement moderne.
— LE DÉSHONNEUR ABSOLU ! L'ENFER DES SENS !
Le corps de Tsumiki s'effondre à genoux dans la poussière. L’énergie maudite pourpre de Heian s'embrase une toute dernière fois dans un sursaut d'orgueil avant de se désagréger complètement, la réalité décrétant arbitrairement que l'époque moderne est bien trop absurde pour conserver l'esprit de la guerrière.
— ET ELLE DEVIENT AD VITAM ÆTERNAM ALLERGIQUE AUX CONDITIONS GÉNÉRALES D'UTILISATION DE TOUTES LES APPLICATIONS REUNIES ! achève Takaba dans un ultime élan de génie scénaristique.
— JE DÉTESTE LE FUTUR ET VOTRE CIVILISATION DE FOUS !!! hurle Yorozu dans un dernier cri de détresse existentielle, avant de s'évanouir et de disparaître de la psyché de son hôte dans un grand « pouf » sonore parfaitement ridicule.
L’aura étouffante de Heian quitte définitivement le corps de Tsumiki, balayée sans ménagement par la puissance de l'absurde. Lorsqu'elle relève des yeux tremblants, humides et égarés vers son jeune frère, sa personnalité d'origine est pleinement, totalement restaurée.
— … Megumi ? C'est vraiment toi ? Où est-ce qu'on est ?
L'exorciste demeure pétrifié sur place, l'esprit littéralement pulvérisé par un mélange de soulagement infini, de terreur rétrospective et par le fait difficile à accepter que sa sœur vienne tout juste d'être sauvée d'une possession millénaire par un humoriste raté à moitié nu.
Ye-ji s'approche doucement, un pas après l'autre, et fléchit les genoux pour se mettre exactement à la hauteur de la jeune fille assise dans la poussière. Un sourire soulagé éclaire ses traits.
— Contente de faire enfin ta connaissance en étant pleinement éveillée, Tsumiki.
La jeune femme lève des yeux épuisés et embués de larmes vers elle, son esprit peinant encore à dissiper les brumes d'un sommeil séculaire et d'une possession avortée. Son regard, encore un peu vague, glisse de la Coréenne à l'immense silhouette de Nue qui replie ses ailes, s'attarde un instant sur Takaba qui continue de discourir seul au milieu des ruines, avant de s'ancrer définitivement sur Megumi. Pour l'adolescent, le temps suspend son vol. Un sourire tremblant, d'une infinie douceur, étire enfin les lèvres de sa sœur.
— … Tu as tellement grandi, Megumi.
L'exorciste esquisse un pas chancelant en avant, puis un autre, totalement incapable de retrouver un rythme respiratoire normal tant l'émotion lui serre la gorge. Tsumiki observe alors Ye-ji avec une attention bienveillante, saisissant les tenants et les aboutissants de sa présence en une seule fraction de seconde.
— … Donc c’est toi, murmure-t-elle dans un faible souffle. La fille dont il parlait sans cesse dans ses rares moments de confidence.
— TSUMIKI ! Arrête ça tout de suite ! s'empourpre instantanément Megumi, pris d'une panique totale et adorable.
— OOOOOOH, REGARDEZ-MOI ÇA ! LE PETIT HÉRISSON CRUELLE EST COMPLÈTEMENT GÊNÉ ! exulte Takaba au loin, sautillant sur un monticule de briques.
— On est ensemble depuis pas loin de trois mois maintenant…, rit doucement Ye-ji, nullement déstabilisée par la remarque, ravie de taquiner son copain.
Tsumiki cligne des yeux, fixant alternativement son jeune frère cramoisi et sa compagne au calme olympien, avant d'arborer un sourire de grande sœur des plus redoutables et des plus inquisiteurs.
— … Trois mois entiers ? Et je n'ai pas été mise au courant ?
— Tsumiki, je te vois parfaitement réfléchir à des scénarios embarrassants, arrête immédiatement, intervient Megumi d'un ton sec qui trahit sa détresse sociale.
— LE HÉRISSON A UNE PETITE AMIE DEPUIS TROIS MOIS ET IL N'A RIEN DIT À SA SOEUR ! QUEL SECRET D'ÉTAT ! hurle l'humoriste en agitant les bras.
— Cet homme vit uniquement pour amplifier le chaos émotionnel de son prochain, c'est une certitude, soupire Higuruma en se massant l'arête du nez.
Tsumiki abandonne toute tentative de sérieux, couvant Ye-ji d'un regard profondément protecteur. Elle note la façon instinctive, presque protectrice, dont Megumi se tient tout près d'elle, désormais totalement dépouillé de sa solitude chronique et du poids du monde qu'il portait seul.
— Donc c’est vraiment sérieux entre vous… Merci du fond du cœur d’être restée avec lui, Ye-ji.
— On se sauve la vie mutuellement, et de manière assez régulière pour être honnête…, sourit la Coréenne en jetant un coup d'œil complice à Megumi. Et je lui avais promis qu'on te sauverait aussi, peu importe le prix. Je suis tellement contente que tu sois là.
Tsumiki tend une main encore faible vers les deux adolescents, unissant leurs doigts dans sa faible et tremblante prise.
— Alors continuez ainsi. Restez ensemble, quoi qu'il arrive. Vous avez l’air tellement plus forts et plus vivants comme ça.
Dans les profondeurs du Voile Noir, l'encre de Mukya s'apaise enfin complètement, refluant sagement sous les pieds de son hôte, reconnaissant en Tsumiki la personne exacte qu'elle s'efforçait de préserver de l'influence de Heian depuis le premier jour. Ye-ji désigne alors Takaba du menton, changeant de sujet pour détendre l'atmosphère :
— Lui, là-bas, il est étrangement surpuissant, complètement absurde, mais diablement utile en cas de crise majeure.
— ENFIN QUELQU’UN DANS CE MONDE QUI RECONNAÎT MON GÉNIE ARTISTIQUE À SA JUSTE VALEUR ! bombe le torse l'intéressé, prenant une pose de culturiste.
— Son pouvoir est littéralement une anomalie et une catastrophe statistique pour la logique occulte, note Higuruma d'un ton clinique de juriste.
Tsumiki observe l'artiste gesticuler au milieu des gravats, un rire discret et cristallin lui échappant. Malgré l'horreur indicible du Culling Game, son frère n'est plus seul pour affronter les ténèbres. Ye-ji jette alors un regard plus attentif à la tenue de l'humoriste avant de détourner pudiquement et rapidement les yeux.
— Par contre, Takaba… ça devient vraiment super gênant de voir votre matériel bouger dans tous les sens au nez de tous, dès que vous vous agitez un peu trop…
L'artiste se fige net dans sa pose, baissant lentement les yeux sur sa propre anatomie. Un long silence lourd et embarrassant s'installe sur le champ de bataille.
— … AH. Effectivement.
Higuruma claque violemment sa main contre son front, las de cette absence totale de décorum, tandis que Megumi pivote la tête vers la droite avec une violence rare pour préserver sa vue.
— MAIS PERSONNE NE M’AVAIT DIT QUE J’ÉTAIS EN TRAIN DE MENER DES COMBATS APOCALYPTIQUES POUR LE DESTIN DU MONDE EN MODE PRESQUE NU ?! s'alarme Takaba en tentant désespérément de rabattre les lambeaux de son haori déchiré.
— Littéralement tout le monde ici présent te l’a dit du regard depuis vingt minutes, Takaba, soupire l'avocat, fatigué par tant d'incohérence.
— … Je crois qu’une partie de mon esprit préférerait encore affronter la fureur de Sukuna plutôt que de subir ce spectacle, murmure Megumi à l'oreille de sa compagne, les yeux obstinés à fixer un morceau de béton.
— Tu ne veux pas lui filer ta veste d'uniforme ?, lui chuchote Ye-ji en retour, un sourire en coin. OK, je sais, elle sera définitivement foutue et pleine de sueur, mais c'est pour le bien-être visuel de nos yeux et de ceux de ta sœur.
— … Pourquoi est-ce que c'est à MA veste de servir de sacrifice ? s'insurge-t-il à voix basse avant de croiser le regard gris et implacable de la jeune fille.
Dans un grand soupir de pure résignation, il s'exécute, retire son haut d'uniforme sombre et projette le vêtement vers le comédien.
— Tenez. Couvrez-vous par pitié.
— … Le petit hérisson noir m’a offert son armure de combat ! Quelle générosité ! s'émeut Takaba en l'enfilant à l'envers.
La veste, taillée pour la silhouette svelte et athlétique de Megumi, est bien trop ajustée et ridicule pour la stature de l'humoriste, lui conférant une allure des plus grotesques et asymétriques.
— Alors, dites-moi la vérité… Comment je suis ? Le style est là ?
— Vous ressemblez à un problème social et administratif supplémentaire pour la préfecture de Tokyo, tranche Megumi d'un ton sec, déclenchant instantanément l'hilarité de sa sœur qui n'avait pas ri ainsi depuis des années.
Soudain, le rire de Tsumiki s'éteint net, coupé à la gorge. Nue laisse échapper un sifflement de terreur pure et prend immédiatement son envol pour se réfugier dans l'ombre de son maître, tandis que l'encre de Mukya se fige instantanément sous forme de pointes acérées et rigides sur le sol.
L'air ambiant devient subitement lourd, écrasant, saturé d'une pression occulte d'une telle magnitude que les décombres de béton se mettent à vibrer et à se fissurer d'eux-mêmes. Une signature énergétique monstrueuse, dense et implacable vient de se matérialiser juste derrière leurs dos… Une signature unique et reconnaissable entre toutes. Ils se retournent tous vivement vers la haute silhouette qui émerge des gravats...
A suivre...