L'Ombre de Séoul
Chapitre 19 : L’Humiliation du Roi et l’Envol des Ombres
4471 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 21/06/2026 20:27
Fumihiko Takaba abaisse son regard amusé vers l’appendice desséché qu’il maintient négligemment entre ses doigts poussiéreux. Un long instant, le silence s'étire sur les ruines du Culling Game, puis une lueur de pure et inébranlable conviction illumine soudain ses traits asymétriques. Pour quiconque connaît la nature absurde de sa technique maudite, cette expression est déjà une source de terreur absolue en soi. Un large sourire étire ses lèvres d'humoriste incompris.
— Attendez une seconde, les jeunes… Ce serait quand même super drôle et ironique si ce truc légendaire devenait un tout petit animal moche et inoffensif au lieu d’un objet maudit ultra dangereux qui terrorise tout le Japon !
— TAKABA, NON ! N'ESSAIE MÊME PAS ! s'époumone Hiromi Higuruma, les yeux écarquillés par l'effroi, sentant le tissu de la réalité vaciller.
— TAKABA OUI, MAIS SURTOUT NON ! NE FAIS PAS ÇA ! hurle Yuji Itadori en agitant frénétiquement les bras en l'air pour tenter d'interrompre le processus.
Megumi conserve un visage de marbre, la mine lasse et fatiguée d'un homme qui a accepté son destin de souffrance.
— … Je déteste déjà, du plus profond de mon âme, ce qui va arriver dans les prochaines secondes.
La réalité trame, se tord et oscille imperceptiblement sous l'effet de la technique maudite Comedian. Parce que, pour le plus grand malheur de la logique occulte et des lois de la physique, Takaba demeure Takaba. Dans un claquement sec, un bruit de froissement parfaitement ridicule, la relique millénaire et redoutée de Ryomen Sukuna se métamorphose sous leurs yeux en un lézard miniature, hideux, grisâtre, arborant une fente buccale beaucoup trop humaine pour être honnête. Le minuscule monstre saute de la main de l’humoriste et inspecte les débris de béton d'un œil torve et injecté de sang, avant de laisser échapper un feulement rageur et pincé.
— Krrrhh !
Yuji pousse un véritable cri d'orfraie, reculant d'un pas précipité en manquant de trébucher sur une brique.
— POURQUOI CE LÉZARD A-T-IL ENCORE L’AIR COMPLÈTEMENT MAUDIT ?! C'EST HORRIBLE !
— IL EST AFFREUX ET TOUT MOCHE ! JE L’ADORE DÉJÀ ! S'EXCLAME TAKABA, RAVI ET FIER DE SON COUP DE GÉNIE.
Au plus profond de l'âme d'Itadori, dans le sanctuaire de ses pensées, Ryomen Sukuna lui-même accuse l'affront de plein fouet. Le Roi des Fléaux est profondément, viscéralement offensé par cette humiliation cosmique qui réduit sa puissance à un reptile de caniveau. Ye-ji contemple le saurien miniature d'un œil parfaitement blasé, les bras croisés.
— Du coup, le doigt maudit est devenu un être vivant et hargneux… Super. On progresse.
Higuruma observe la créature ramper, le regard vide et absent d’un juriste de renom ayant définitivement abandonné tout espoir de comprendre les lois logiques de l'univers.
— … Je suis avocat à la cour. J’ai étudié le code pénal et le droit pendant huit longues années de ma vie. Pourquoi mon existence ressemble-t-elle à un dessin animé de mauvaise qualité maintenant ?
Le mini lézard-doigt escalade prestement la manche en tissu de l'humoriste pour venir se jucher confortablement sur son épaule dénudée dans un nouveau grognement strident.
— Krrh !
— ARRÊTEZ DE LE TRAITER ET DE LE PORTER COMME S'IL S'AGISSAIT D'UN SIMPLE HAMSTER DE COMPAGNIE ! s’alarme Yuji les mains sur les joues. .
— Regardez-le, il ressent ma fibre comique, il m’aime bien ! Jubile Takaba en essayant de lui tapoter la tête.
— Non, rectifie Megumi d'un ton monocorde et glacial. Il se fige et te tolère uniquement parce que même l'esprit de Sukuna ne parvient pas à comprendre quelle anomalie de la nature tu es.
Dans l'ombre de la Coréenne, Mukya demeure elle aussi parfaitement perplexe, l'encre noire s'agitant au sol avec une lenteur incrédule et inhabituelle. L'artefact sacré du souverain incontesté de l'ère Heian, réduit à l'état de reptile imbécile, dépasse totalement ses capacités occultes archaïques. Le Sukuna miniature pivote brusquement sa petite tête écailleuse vers Yuji, lui décochant un regard d'un mépris noir et souverain, calqué au millimètre près sur l'attitude du modèle original.
— IL A EXACTEMENT SON ATTITUDE ET SON REGARD NOIR, JE VAIS FONDRE EN LARMES ! Capitule Itadori, totalement dépassé par les événements.
Ye-ji fixe le lézard sur l'épaule de Takaba, un fin sourire en coin se dessinant lentement sur ses lèvres. Une idée germe dans son esprit.
— Dis-moi, Takaba… Tu ne trouverais pas ça encore plus drôle, ironique et absurde qu'un truc aussi moche disparaisse tout simplement pour toujours de la surface de la Terre ?
L'humoriste cligne des paupières à plusieurs reprises, jaugeant le reptile hargneux, puis croise le regard gris et malicieux de la jeune fille. Son sourire de garnement s'élargit encore d'un cran.
— OOOOOOH ! JE VOIS LE GENRE DE BLAGUE !
— Takaba, attends une seconde avant de remodeler définitivement la structure de la réalité chamanique, s’il te plaît ! Réfléchissons aux conséquences juridiques ! Intervient Higuruma, la main tendue en avant pour faire barrage.
Trop tard. Le sens du spectacle de Takaba a déjà pris le dessus. Il pointe un index dramatique et théâtral vers sa propre épaule.
— Ce serait quand même le comble de l’humour que l’objet maudit ultime de l'histoire du Japon disparaisse de la circulation juste parce qu’il est devenu un petit lézard nul et fatigué !
Le mini Sukuna feule une toute dernière fois, dressant ses petites pattes avant, fou de rage et impuissant :
— KRRH !
L'espace et l'air ambiant tremblent à nouveau sous l'impulsion irrésistible de la technique maudite. Le lézard se fige, inspecte une ultime fois les ruines du Culling Game, puis s'évanouit instantanément dans un sifflement d'air sec et discret.
** Pouf **
Le silence le plus complet retombe sur le secteur dévasté. Un calme absolu, presque dérangeant après la tempête.
— … Hein ? C'est tout ?, lâche Yuji, la bouche grande ouverte, incrédule.
— … Je déteste profondément le pouvoir de Takaba, c'est officiel, soupire Megumi en baissant la tête.
Higuruma fixe l'emplacement vide sur l'épaule de l'humoriste avec une gravité toute professionnelle et déconcertée.
— Est-ce qu’on vient réellement, sous mes yeux, de résoudre définitivement un problème occulte majeur et vieux de mille ans avec une blague stupide de cour de récréation ?
Dans les tréfonds obscurs de son réceptacle d'origine, le Roi des Fléaux écume de rage, prisonnier d'un silence humiliant qu'il n'oubliera jamais. Ye-ji croise le regard de l'humoriste, l'étincelle pure du sarcasme brillant dans ses yeux gris. Elle sent l'encre de Mukya s'agiter à ses pieds, presque réjouie par la tournure des événements.
— Takaba… Tu crois que ça serait drôle si Sukuna disparaissait totalement du corps de Yuji, et même de l'univers entier ?
Takaba s'immobilise instantanément, le visage devenant d'un sérieux de marbre, avant de tourner lentement ses yeux asymétriques vers Itadori. Le silence retombe, lourd, sur les débris de béton.
— … Pourquoi vous me regardez tous comme ça avec ces têtes de conspirateurs ? s'inquiète le garçon aux cheveux roses, une goutte de sueur froide coulant le long de sa tempe.
La brise glaciale du Culling Game s'engouffre entre les pylônes de métal tordus. L'enjeu vient de changer radicalement de dimension. Il ne s'agit plus de modifier la structure d'un simple fragment de chair desséchée, mais de rayer de la carte l'existence même du Roi des Fléaux. Hiromi Higuruma se redresse, ajustant sa veste couverte de poussière, son ton se faisant impératif et lourd de sa rigueur d'homme de loi :
— … Takaba. Réfléchis bien à la portée de tes mots avant de répondre. On parle d'un paradoxe temporel et d'un déséquilibre total de l'énergie occulte du pays.
L'artiste se gratte la joue, dépouillé pour un court instant de ses pitreries de scène habituelles. Il jette un regard étrangement pensif à Yuji, puis lève les yeux vers le ciel gris et lourd de Tokyo.
— Hm… Honnêtement ? Ce ne serait peut-être pas si « drôle » que ça. Yuji se sentirait horriblement vide après ça, non ? Les gens oublient souvent que même les trucs les plus horribles laissent des traces indélébiles quand on vit quotidiennement avec eux pendant des mois. Ce serait une mauvaise chute pour un sketch.
Megumi l'observe avec une surprise manifeste, les sourcils hauts, profondément étonné par la lucidité psychologique de la remarque de cet hurluberlu. Mais Takaba retrouve instantanément sa légendaire et agaçante exubérance, frappant son poing dans sa paume :
— Par contre ! Ce serait tellement plus drôle si Sukuna perdait l'intégralité de ses pouvoirs maudits et devenait un vieux type aigri, pathétique, obligé de faire la queue à la mairie et de payer ses factures d'électricité à la fin du mois !
— JE PRÉFÈRE LARGEMENT ÇA, OUI ! S'IL TE PLAÎT, FAIS ÇA ! approuve Yuji dans un immense élan de soulagement, visualisant le monstre coincé devant un percepteur des impôts.
— Oh… Oh oui ! abonde Ye-ji, l'œil brillant d'une malice contagieuse. Et imagine que Gojo-sensei apparaisse juste pour l'humilier publiquement dès qu'il essaie de prendre le contrôle du corps !
L'imagination débordante de Takaba s'embrase aussitôt, alimentée par le scénario catastrophe.
— OOOOOOH, MAIS ÇA C’EST TERRIBLEMENT DRÔLE !
— ATTENDEZ, NON ! IL NE FAUT SOUVENT PAS L’ENCOURAGER, IL EN EST CAPABLE ! tente de tempérer Itadori, agitant les mains pour briser le sort.
Le mécanisme de la technique Comedian est déjà lancé dans les rouages invisibles du réel. Takaba pointe Yuji d'un geste théâtral et outrancier, mimant un zoom dramatique imaginaire avec ses doigts en forme de cadre de caméra.
— Sukuna perd tous ses pouvoirs divins et, chaque fois qu’il essaie de forcer le passage pour reprendre le contrôle… Gojo Satoru apparaît de nulle part pour l’humilier de la pire des manières ! Genre : le Roi tente de lancer un discours terrifiant sur la fin des temps, et Gojo débarque en chaussettes avec ses lunettes de soleil et un café tiède : « Tiens, tiens… Regardez-moi ça. Le grand loser de l'ère Heian essaie encore d'exister. »
Yuji se plie en deux, une main sur l'estomac, terrassé par un fou rire nerveux malgré la menace latente que représente son hôte. Megumi, quant à lui, dissimule entièrement son visage dans sa paume droite, poussant un soupir qui vient du fond des âges.
— On est vraiment en train d'abattre le plus grand fléau de l'histoire du Japon par pur harcèlement psychologique et cyberharcèlement chamanique.
— … Techniquement, sur le plan de la guerre d'usure mentale, ça fonctionne parfaitement, note Higuruma d'un ton clinique et professionnel, comme s'il analysait les pièces à conviction d'un procès pour diffamation.
Compte tenu de l'aversion viscérale, profonde et absolue que le Roi des Fléaux nourrit à l'égard du chaman aux Six Yeux, une telle existence de soumission s'avérerait pour lui bien plus douloureuse et humiliante qu'un exorcisme en bonne et due forme. Ye-ji décoche un sourire carnassier à son camarade aux cheveux roses.
— Alors Yuji, il dit quoi, le grand roi des cadavres ? Comment il prend la blague ?
Itadori s'arrête net de rire, ses traits se figeant instantanément dans une moue de pure terreur biologique. Les vociférations et les hurlements de rage de Sukuna résonnent dans sa boîte crânienne avec une violence inouïe, faisant vibrer ses tympans. Il plaque une main douloureuse contre sa tempe droite.
— … Oulah. C'est violent. Il est en train d’insulter littéralement toutes nos familles sur douze générations.
— Donc tout va pour le mieux, il est en excellente santé, conclut logiquement Takaba en réajustant son costume absurde.
— Attendez, attendez…, reprend Yuji, les yeux ronds comme des soucoupes. Il vient de t’appeler textuellement « le fléau chauve de la comédie moderne », Takaba.
L'humoriste se laisse immédiatement choir à genoux dans la poussière de plâtre, adoptant la posture grandiloquente d'un héros brisé de tragédie grecque antique.
— C'EST UN SCANDALE ! IL M’A TRAITÉ DE CHAUVE ALORS QUE J’AI TOUS MES CHEVEUX ET UNE COUPE PARFAITEMENT STRUCTURÉE !
— Les priorités de cette conversation de crise sont décidément fascinantes, soupire Higuruma en massant l'arête de son nez.
— … NON, IL EST VRAIMENT FURIEUX ! s'exclame Yuji en tendant l'oreille vers son for intérieur, fasciné par le flot de haine. Il répète en boucle que Gojo n'est qu'un « singe aux yeux beaucoup trop brillants pour son propre bien ».
Takaba frappe joyeusement dans ses mains, ravi de l'impact de son idée.
— OOOOOH ! IL LUI A DONNÉ UN VÉRITABLE SURNOM DE NÉMÉSIS DE SHONEN !
Megumi lâche un énième soupir d'un réalisme saisissant, fixant le ciel dévasté.
— Je n'arrive toujours pas à croire que le Roi des Fléaux, l'être le plus craint de l'histoire occulte, soit actuellement en train de se faire bully et tourner en dérision par un intermittent du spectacle à moitié à poil.
Ye-ji frappe énergiquement dans ses mains pour ramener un semblant d'ordre et de sérieux au milieu du délire ambiant.
— Bon ! Problème du doigt dégueulasse officiellement réglé par la magie de l'humour ! Angel ! Hana ! Yuji, Megumi et moi, on se remet en route immédiatement. On doit trouver Tsumiki avant le point de non-retour ! Vous deux…, ajoute-t-elle à l'attention des deux adultes en désignant Higuruma et un Takaba toujours agenouillé, vous faites comme vous le sentez.
Hana Kurusu hoche immédiatement la tête, rajustant les lanières de sa tenue. L'éradication purement burlesque et inattendue de la menace du doigt maudit vient d'ouvrir une fenêtre d'action inespérée, une trajectoire nette : intercepter Tsumiki avant que l'entité ancienne qui la parasite ne parachève sa possession et n'éveille son réceptacle. Angel s'exprime à son tour à travers les lèvres de la jeune fille, le ton d'une solennité monochrome :
— Si ce qui dort et rampe autour de la sœur du Zenin appartient réellement à la même époque que le Roi des Fléaux… alors nous avons déjà perdu beaucoup trop de temps en futilités.
Hiromi Higuruma jette un coup d'œil las à Takaba, l'assimilant intérieurement à une bombe à retardement comique qu'il vaut mieux garder à l'œil, tandis que Yuji serre les poings, l'adrénaline remplaçant la peur de la possession.
— Alors on bouge, et maintenant. Plus de quartiers !
Megumi redresse complètement la tête, la mine encore profondément marquée par les épreuves physiques et psychologiques de la dernière heure, mais son équilibre spirituel est restauré. Le trouble a laissé place à une lucidité froide. Il plante ses grands yeux sombres dans ceux de Ye-ji. La nécessité absolue de la présence de la Coréenne à ses côtés n'est même plus sujette à débat ; elle est sa boussole. Il lui tend la main, la paume ouverte.
— Allons chercher Tsumiki. Ensemble.
Sous leurs semelles crissantes, l'encre noire frémit à nouveau à l'unisson, Mukya s'alignant docinement sur leur trajectoire comme pour valider l'urgence. Pendant que Hana et Yuji s'éloignent en direction de la position de Tengen pour préparer la suite des opérations, Ye-ji et Megumi s'engagent d'un pas rapide entre les structures de béton éventrées et les carcasses de voitures du Culling Game. Pour la première fois depuis des jours, aucun cri, aucune explosion ne résonne dans leur dos. Seul le sifflement aigu du vent d'automne les accompagne dans les ruines de la métropole.
La main de Megumi, pourtant si ferme d'ordinaire lorsqu'il trace ses mudras, tremble imperceptiblement dans celle de Ye-ji. C'est le contrecoup physique, brutal, de la terreur pure : la certitude d'avoir frôlé à quelques millimètres près l'annihilation totale de sa propre volonté. Après de longues minutes d'une marche silencieuse au milieu des décombres géométriques, il brise le silence d'une voix feutrée, presque timide :
— … J’ai vraiment cru que c’était fini, Ye-ji. Quand Sukuna m’a bloqué au sol… j’ai senti à sa manière de me presser la mâchoire qu’il me regardait déjà comme un simple outil. Comme quelque chose qui lui appartenait de droit.
Sa prise se fait soudainement plus pressante, presque douloureuse, alors qu'il tourne son visage pâle vers elle, ses mèches sombres agités par les courants d'air.
— Et après… au moment où j'allais avaler cette relique, je t’ai entendue crier. Puis Mukya est apparue à travers toi. Je crois… je crois que c’est la toute première fois de ma vie que je vois Sukuna sincèrement surpris et déstabilisé par une force extérieure. Il a eu un temps d'arrêt.
— J'ai bien cru te perdre pour toujours…, répond simplement Ye-ji en serrant ses doigts de toutes ses forces, refusant de relâcher ce contact ancré dans le réel.
Ses yeux gris croisent les siens avec une intensité qui balaye la fraîcheur des ombres environnantes. À cet instant, au milieu du chaos du monde, leur lien est la seule certitude absolue qu'il leur reste pour affronter la suite.
Megumi suspend son pas au beau milieu d'un carrefour dévasté, son armure de glace et sa réserve habituelle se brisant totalement face à cet aveu. La Coréenne ne formule pas une simple inquiétude de circonstance ; elle exprime la terreur brute de l'absence, le vertige d'avoir failli contempler son enveloppe habitée par un monstre. D'un mouvement brusque, presque instinctif, il la tire à lui, l'enveloppant de ses bras au milieu des décombres de béton et des poussières de plâtre qui volent sous le vent.
C'est l'étreinte d'un jeune homme qui s'assure de la réalité du monde, qui vérifie que ses mains touchent encore de la chair et non le néant. Il appuie son visage contre ses cheveux sombres, le souffle court, les yeux fermés.
— … Moi aussi. Quand tu es arrivée… j’ai compris à quel point je n’avais pas envie de disparaître. Pas comme ça, pas maintenant.
Pour un jeune homme qui, jusqu'à très récemment, considérait l'invocation suicide de Mahoraga comme un simple automatisme tactique dès que la situation l'exigeait, cette confession scelle un pacte sacré avec la vie : Megumi Fushiguro veut exister. Il veut vivre, et il veut le faire à ses côtés.
— On ne se sépare plus jamais, peu importe ce que décident les règles de ce jeu maudit…, décrète Ye-ji, la voix étouffée contre son torse d'uniforme. Pas de combat en solo. Ensemble… Toujours ensemble.
L'adolescent maintient sa prise encore quelques instants, savourant la chaleur de sa présence, avant de reculer de quelques centimètres pour détailler ses traits fins et ses yeux gris. Un bref conflit intérieur s'affiche sur son visage, les vieilles habitudes de dévouement solitaire et de sacrifice chamanique luttant une dernière fois contre cette évidence nouvelle. Il laisse échapper un soupir résigné, mais ses yeux brillent d'une lueur inédite.
— … J'ai clairement quelques mauvaises habitudes à perdre, c'est vrai… Mais sur ce coup-là, on n'a vraiment pas eu le choix. C'est la structure même des barrières de Kenjaku qui nous a divisés et isolés dès l'entrée dans l'arène.
Il secoue doucement la tête, ses doigts fermement verrouillés dans les siens, refusant de rompre le contact.
— Mais quand les minutes ont défilé et que je ne t’ai pas vue arriver tout de suite… j’ai compris à quel point je détestais ça aussi. Ne pas savoir où tu étais, si Mukya t’aidait… ou bien te submergeait… Alors, ouais. C'est promis. Plus de combats seuls.
La promesse dépasse désormais le cadre de la simple stratégie de survie ; c'est l'affirmation d'un avenir partagé qu'ils arracheront de force à ce monde en ruines. Ye-ji se hisse doucement sur la pointe des pieds pour cueillir un baiser rapide, mais d'une infinie tendresse, sur ses lèvres gercées par l'effort.
— Allez… On y va. Tsumiki nous attend quelque part dans cette colonie.
Les traits de Megumi s'apaisent instantanément, les tensions accumulées s'évanouissant pour laisser place à un sourire ému, sincère et profondément vivant qui barre enfin son visage.
— … Ouais. Allons la chercher et ramenons-la à la maison.
Ils reprennent leur progression côte à côte d'un pas rapide et synchronisé, leurs ombres projetées glissant à l'unisson sur le sol de béton fissuré. Mukya escorte leurs pas comme une sentinelle fidèle, s'étirant et se déformant le long des décombres sans jamais rompre le contact avec la silhouette de la jeune fille.
— Tu sais exactement où elle se cache ?, s'enquiert la Coréenne, les yeux braqués sur les intersections dévastées de la colonie.
Megumi ralentit légèrement l'allure, fermant brièvement les yeux pour sonder les flux d'énergie résiduels et les courants maudits qui traversent le Culling Game.
— … Pas précisément. Mais sa signature maudite a été officiellement enregistrée lors de son entrée forcée dans le jeu. Et maintenant qu’on sait qu’il y a très probablement une possession de Heian en cours… ce qui est vicieusement accroché à son âme va forcément laisser des traces énergétiques épaisses et identifiables.
Il abaisse son regard vers la nappe d'encre qui ondule à leurs pieds, y décelant une tension inhabituelle.
— … Je crois qu’on devrait faire confiance à Mukya pour la traque. Elle semble déjà suivre une piste invisible depuis tout à l’heure. Elle est nerveuse.
Ye-ji perçoit en effet la traction magnétique de son entité, une dérive silencieuse mais incroyablement directive orientée vers le nord-est de la ville.
— KOGANE !, appelle-t-elle à haute voix, brisant le silence pesant. Où peut-on trouver Tsumiki Fushiguro en ce moment précis ?
Le petit shikigami grotesque de la colonie se matérialise instantanément devant eux dans un éclat de lumière dorée et un grésillement magique.
— FONCTION DE RECHERCHE DE POSITION DISPONIBLE UNIQUEMENT POUR LES JOUEURS ENREGISTRÉS.
Megumi redresse la tête, un éclair de compréhension dans les yeux.
— … Elle est enregistrée. Ça peut marcher. Fais-le.
— LOCALISATION ACTUELLE DE LA JOUEUSE TSUMIKI FUSHIGURO EN COURS, récite mécaniquement la petite créature ailée en pivotant frénétiquement sur elle-même.
Une balise lumineuse tridimensionnelle, flottant dans l'air saturé de poussière de plâtre, indique soudain un cap très précis. À cette vision, l'ombre de Ye-ji s'agite violemment sur le sol, Mukya manifestant une reconnaissance immédiate et agressive du lieu ou de la force occulte qui y réside. Megumi accuse la fluctuation d'énergie, ses sourcils se fronçant. La trajectoire s'enfonce vers une section commerciale de la colonie où la densité d'énergie maudite s'avère anormalement élevée, presque étouffante.
— STATUT ACTUEL DE LA JOUEUSE : ACTIVE, conclut joyeusement le Kogane de sa voix stridente.
Un silence de plomb accueille l'information. L'atmosphère se refroidit d'un coup.
— … Tsumiki ne devrait pas être désignée comme « active », articule distinctement Megumi, la voix soudainement blanche, les yeux fixés sur l'écran holographique. Elle est censée être inconsciente ou en état de choc.
— Okay… Pas de panique. Kogane !, ordonne Ye-ji sans perdre une seule seconde, prenant les devants. Transfert immédiat de 5 points de mon stock à la joueuse Tsumiki Fushiguro. Ça va la préserver des règles d'élimination.
— REQUÊTE DE TRANSFERT DE POINTS ACCEPTÉE ET ENREGISTRÉE. 5 POINTS TRANSFÉRÉS À LA JOUEUSE : TSUMIKI FUSHIGURO.
Megumi la dévisage, saisissant immédiatement la portée salvatrice et la rapidité de sa manœuvre. Au sein des règles impitoyables du Culling Game, l'absence totale de mouvement sur le tableau des scores après dix jours équivaut à une exécution pure et simple par le règlement du jeu. En lui octroyant ces points d'office, Ye-ji vient d'acheter un sursis précieux et vital à Tsumiki.
— LE STATUT DE LA JOUEUSE DEMEURE NÉANMOINS : ACTIVE, ajoute bêtement le shikigami doré.
Mukya frémit de plus belle au sol, le fait que Tsumiki soit assimilée à une entité dynamique, autonome et potentiellement hostile du jeu indisposant profondément l'entité de Heian, qui manifeste sa colère par des pics d'encre pointus. Megumi serre les dents, les poings fermés dans ses poches.
— … Ça confirme nos pires craintes. Quelque chose utilise déjà activement son identité et son corps dans l'arène. Et si cette chose commence à agir et à tuer à travers elle… alors on doit impérativement arriver avant qu’elle ne prenne définitivement le contrôle de son cerveau.
— Allez, on bouge, on ne reste pas là !, lance Ye-ji, l'adrénaline au maximum. Merci Kogane, tu peux disparaître ! Megumi… Est-ce que Nue est en état de nous y emmener par les airs ?
L'adolescent joint ses mains à toute vitesse, croisant ses doigts pour former le mudra de l'oiseau. L'ombre sous leurs pieds se déchire instantanément dans un crépitement d'énergie noire et d'éclairs crachés.
— Nue !
Un shikigami ailé d'une envergure colossale surgit des ténèbres dans un éclat d'électricité statique aveuglant, déployant ses pennes sombres et son masque de chouette au-dessus du champ de ruines. Megumi s'installe sur son dos d'un mouvement fluide et athlétique avant de tendre fermement la main à sa partenaire, résolu à ne plus tolérer la moindre distance ou séparation entre eux.
Ye-ji saisit ses doigts chauds et se hisse avec agilité à ses côtés sur les plumes épaisses de la créature. La bête pousse un cri strident qui déchire le ciel du Culling Game, ses ailes puissantes brassant l'air lourd alors qu'elle s'élance à la verticale vers l'horizon ténébreux balisé par le Kogane.
— Tsumiki… S'il te plaît, tiens encore un peu…, murmure Megumi dans le sifflement du vent, les yeux fixés sur le ciel d'encre de la colonie, tandis que la silhouette de sa sœur se rapproche à chaque battement d'ailes.
A suivre...