L'Ombre de Séoul
Chapitre 2 : Les Onigiri du Crépuscule
9903 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 04/06/2026 14:08
La berline noire de la préfecture fend la pénombre naissante de Tokyo, ses essuie-glaces battant un rythme métronomique contre le pare-brise inondé. À l'intérieur, l'atmosphère est un étrange cocktail de lassitude post-mission et de l'exubérance infatigable de Satoru Gojo.
— Sinon, on mange au lycée…, propose Ye-ji d'un ton neutre pour clore définitivement le débat financier qui tourne en rond.
Yuji s'arrête net dans son mouvement, le corps instantanément figé contre le dossier du siège arrière. Ses yeux s'écarquillent.
— …Le réfectoire.
Nobara grimace à la seconde, le nez plissé et les lèvres retroussées comme si elle venait de humer les effluves d'un poison invisible ou d'une malédiction de bas étage.
— Rien que de prononcer ce mot, on dirait une menace de mort imminente.
Megumi hausse simplement les épaules, le regard perdu à travers la vitre trempée, fidèle à son fatalisme légendaire.
— C’est mangeable. Si on évite les jours de ragoût.
— Faux ! intervient Gojo depuis le siège passager avant, se retournant vers eux avec un sourire rayonnant qui défie les lois de la décence à cette heure de la nuit. C’est bien plus que mangeable, Fushiguro ! C’est une véritable expérience spirituelle et sensorielle.
Yuji se tourne alors vers la nouvelle élève, le visage empreint d'une gravité presque tragique, ses mains jointes comme pour confier un lourd secret d'État.
— Ne l'écoute pas, Ye-ji. Une fois, le cuistot a préparé un curry tellement épicé et saturé d'énergie résiduelle que Panda en a pleuré toutes les larmes de son corps. Pendant deux jours.
Ye-ji cligne des yeux, incrédule. Sa rationalité se heurte à la sémantique de la phrase.
— Panda ? Comme… un panda ? Un vrai ?
Yuji ouvre la bouche pour répondre, la referme aussitôt en réalisant l'absurdité de la réalité, puis la dévisage avec un sérieux papal, dénué de la moindre ironie.
— …Alors. Techniquement, c’est un panda. Il a les taches noires, la fourrure, il mange du bambou par intermittence.
— Mais aussi techniquement pas un panda du tout, ajoute Nobara pour tenter de clarifier la situation, ce qui, au vu de l'expression de plus en plus perdue de la Coréenne, n'aide absolument pas. C'est un concept.
Megumi passe ses mains dans les poches de sa veste, devançant le groupe mentalement alors que la voiture amorce son virage vers les collines de l'école.
— Tu comprendras quand tu le verras. C'est inutile d'essayer de lui appliquer une logique biologique.
Gojo affiche un sourire beaucoup trop satisfait, observant ses quatre élèves d'un œil ravi à travers le rétroviseur.
— J’adore les premières semaines des nouveaux élèves. Tout est si frais, si propice aux quiproquos existentiels !
Ye-ji garde un silence dubitatif, digérant les informations sur la faune locale de Tokyo. Elle observe un instant le garçon aux cheveux roses assis à ses côtés, dont la carrure athlétique et l'attitude joviale contrastent avec ce qu'elle perçoit depuis le début de la soirée. Puis, d'un ton monocorde et pince-sans-rire, elle pose la question qui la taraude l'esprit depuis leur première poignée de main :
— Au fait, Yuji Itadori… Pourquoi ton aura est aussi chelou par moments ?
Yuji cligne des yeux, pris de court, sa main restant suspendue en l'air.
— Hein ? Ma vibe ?
Megumi relève immédiatement le regard vers lui, ses sens d'exorciste instantanément en alerte, la colonne vertébrale droite. Nobara, elle aussi, perd son air moqueur pour adopter une mine nettement plus sérieuse, ses yeux noisette fixés sur son voisin. Yuji se gratte nerveusement la joue, un rire un peu forcé au fond de la gorge.
— Euh… chelou comment, exactement ?
Pendant une fraction de seconde, alors qu'il parle, l’énergie occulte autour du garçon fluctue bizarrement, invisible pour le commun des mortels ou pour un sorcier peu aguerri, mais flagrante pour les yeux gris acier de la Coréenne. C’est comme si deux rythmes distincts, discordants, deux battements de cœur spirituels se chevauchaient mal sous sa peau, créant une interférence hachée.
— Je sais pas… C'est bizarre, ça vient de le refaire à l'instant, développe-t-elle en plissant les yeux pour mieux lire les contours de son flux d'énergie. Genre une aura un peu sale. Comme une tache d'huile sur de l'eau claire.
Le sourire permanent de Yuji s'efface d'un coup, laissant place à une moue sombre. Megumi échange un regard rapide, lourd de sous-entendus et de secrets d'État, avec Nobara. Quant à Satoru Gojo, il s'est brusquement tu. Ce silence soudain, presque surnaturel de leur professeur habituellement si bruyant, est plus inquiétant que n'importe laquelle de ses tirades exubérantes.
Yuji baisse les yeux, fixant la pointe de ses chaussures rouges.
— …C’est compliqué. Disons que je ne suis pas tout seul là-dedans.
Soudain, comme pour valider ses dires, une présence lourde, écrasante, suffocante, glisse brièvement dans l’air confiné de l'habitacle. Quelque chose d'énorme, d'infiniment ancien, de toxique et d'insatiablement affamé. Une ombre purement spirituelle qui flanque des frissons le long de l'échine et s'évanouit aussi vite qu'elle est apparue, laissant un arrière-goût de soufre sur la langue.
Nobara fronce les sourcils, les muscles de ses mâchoires contractés, sa main droite glissant instinctivement vers sa sacoche.
— …J’ai senti ça aussi. Juste une pulsation.
Megumi reporte toute son attention sur Ye-ji, impressionné malgré lui par son acuité sensorielle.
— T’es sensible à ce point aux résidus profonds d’énergie occulte ? Même quand ils sont scellés ?
— Ouais… On nous fait passer des tests stricts pour ça à Séoul, répond-elle simplement, insensible à la panique ambiante. On appelle ça la lecture du spectre inférieur.
Megumi hoche la tête, comprenant mieux la réactivité millimétrée de la jeune fille durant leur combat dans la cage d'escalier.
— Ça explique pourquoi tu l’as remarqué aussi vite. La plupart des exorcistes de ton grade ne captent que les émanations de surface.
Yuji souffle par le nez, un peu gêné et désolé d'attirer ainsi l'attention sur sa condition de réceptacle maudit dès le premier soir.
— Désolé pour le coup de froid. J’essaie de… garder ça calme et bien enfermé en général. Mais il aime bien s'agiter quand il y a des têtes connues ou de nouvelles têtes.
Gojo intervient enfin, reprenant son ton léger et badin, bien que son regard reste particulièrement fixe et attentif derrière l'épaisseur de son bandeau sombre.
— Disons, pour faire simple et éviter les présentations officielles qui gâchent le dîner, qu’Itadori héberge quelqu’un de particulièrement désagréable et mal élevé. Le genre d'invité qu'on ne peut pas mettre à la porte.
— Le pire colocataire de l'histoire du monde, grimace Yuji avec un dégoût sincère.
— Et le pire, c'est qu'il paie même pas sa part du loyer ni les dégâts matériels, grogne Nobara, détendant un peu l'atmosphère d'une boutade.
Ye-ji hausse un sourcil sceptique, attendant de vraies explications techniques, peu habituée aux faux-fuyants des Japonais. Yuji lève immédiatement les deux mains en signe d'apaisement, craignant qu'elle ne le prenne pour un monstre à abattre.
— Je jure sur ma tête que je ne suis pas possédé version film d’horreur des années 80, okay ? Je garde le contrôle total du volant.
— Techniquement… commence Megumi avec sa rigueur habituelle.
— MEGUMI, TA GUEULE ! le coupe Yuji, alarmé par ce que son ami s'apprête à révéler sur son sursis d'exécution.
Nobara laisse échapper un franc ricanement devant la panique de son camarade. Gojo, quant à lui, fixe Ye-ji avec un petit sourire en coin, mystérieux.
— Tu verras bien assez tôt de quoi il retourne, Ye-ji. Le monde des exorcistes adore les secrets catastrophiques et les bombes à retardement. C'est notre charme local.
Puis, pour détourner habilement l'attention de sa propre personne, Yuji pointe la jeune fille du doigt, changeant de cible avec une joie enfantine.
— Et puis franchement, toi aussi t’as une vibe super mystérieuse, Nam-san ! T’es sortie d’une flaque d’ombre comme un boss caché de jeu vidéo dès ton premier jour d'école ! C'est pas commun non plus !
— Peut-être, mais moi au moins, j'ai pas une aura qui sent la fin du monde et le sang séché…, réplique-t-elle sur un ton de taquinerie pince-sans-rire qui fait mouche.
Yuji plaque une main théâtrale sur son cœur, feignant d'être touché au plus profond de son être par cette flèche verbale.
— Violent. La Corée ne rigole pas avec les sentiments.
Nobara ricane de plus belle, frappant le dossier du siège, tandis que Megumi dissimule fort mal un léger sourire cette fois-ci, tournant la tête vers la vitre pour cacher son amusement. Gojo observe tranquillement l'échange avant de trancher de sa voix de dandy :
— Non, Itadori a tort. Ye-ji n'a pas une aura de monstre. Elle a plutôt une aura de « problème extrêmement élégant et coûteux ». C'est bien plus dangereux.
— Merci… je crois ? marmonne Yuji, incertain de savoir s'il s'agit d'un compliment pour lui ou d'une critique pour leur nouvelle amie.
— Bon… Tout ça c'est bien beau, mais j'ai toujours faim, rappelle Ye-ji, totalement insensible aux digressions philosophiques ou aux compliments sur son élégance.
Yuji pointe immédiatement le complexe des dortoirs et les lumières de la ville qui se dessinent à travers la vitre, tel un naufragé apercevant une oasis de nourriture au milieu de l'océan.
— Nourriture. Maintenant. Avant que Gojo-sensei commence un autre discours bizarre sur la jeunesse et le destin !
— Trop tard, j’en avais un magnifique sur l’amitié internationale et les liens du sang prêt à partir avec métaphores filées, s'amuse le chaman en agitant ses doigts.
— NON ! hurlent les trois élèves japonais en chœur, un élan de synchronisation parfaite.
Nobara dégaine déjà son téléphone de sa poche, ses doigts glissant à toute vitesse sur l'écran tactile.
— Si le réfectoire est fermé ou si le menu implique du curry radioactif, je commande des sushis sur mon application.
Megumi accélère le pas mentalement, guettant l'arrêt du véhicule.
— Dépêchons-nous d'arriver avant que Panda ne descende au réfectoire et ne pille l'intégralité des réserves de riz.
— Il y a un kombini ouvert juste là-bas, intervient Ye-ji en désignant de l'index la devanture blanche et rouge lumineuse d'une supérette au coin de la rue principale, alors que la berline ralentit à un feu de signalisation.
Dès que le véhicule s'immobilise le long du trottoir dans un léger crissement de pneus, Yuji change instantanément de trajectoire mentale, ses yeux brillant d'un éclat presque mystique.
— COIN KONBINI !! Le paradis des rectangles de riz !
Nobara lui emboîte le pas sans une once d'hésitation, ouvrant déjà la portière avant même l'arrêt complet.
— Là, Itadori, pour une fois, tu parles correctement et avec discernement !
Gojo remet son bandeau en place avec une gravité totalement absurde pour la situation.
— Le vrai cœur spirituel du Japon moderne. Les supérettes ouvertes à trois heures du matin, baignées de néons et de dévotion.
Megumi ralentit légèrement l'allure de sa marche pour se caler naturellement au rythme régulier de Ye-ji alors qu'ils traversent le parking asphalté et luisant de pluie.
— Fais attention à Itadori quand il entre dans un konbini, glisse-t-il à voix basse, le regard droit devant lui.
Un court silence s'installe entre eux, seulement troublé par le crissement de leurs semelles sur les gravillons humides et le bruit de la pluie.
— Pourquoi ? Il vole ? demande Ye-ji.
— Pire. Il achète absolument n’importe quoi sans regarder les étiquettes quand il a faim. La semaine dernière, il a pris des chips au piment fantôme et du lait à la fraise. Son estomac est une anomalie biologique.
— Je voulais juste… deux onigiri simples, personnellement, répond la Coréenne.
Megumi hoche légèrement la tête, approuvant la simplicité et l'efficacité du choix d'un mince signe du menton.
— Bon choix. Moins de risques de déconvenue gastronomique.
Les portes automatiques en verre s'articulent et s'ouvrent devant eux dans un carillon électronique joyeux et familier. Devant les rayons frais, Yuji se retourne brusquement, l'air déjà profondément scandalisé par ce qu'il vient d'entendre à l'entrée.
— COMMENT ÇA, JUSTE DES ONIGIRI ?? Nam-san, c'est un sacrilège ! Il faut au moins un encas chaud et une boisson gazeuse pour fêter la victoire !
Nobara s'empare d'un panier en plastique vert d'un geste sec et précis, écartant Yuji d'un coup de hanche.
— Ignore-le, Ye-ji. Ce crétin considère chaque repas d'après-mission comme un événement sportif de haut niveau ou un buffet de mariage.
Gojo apparaît soudainement entre deux rangées de nouilles instantanées en pot, l'air de surgir du néant le plus absolu, les bras déjà encombrés de victuailles.
— Personnellement, en tant que votre mentor bien-aimé, je vote sans réserve pour le dessert avant le plat principal. La civilisation avance grâce au chaos et au sucre, mes enfants.
Ye-ji s'arrête net devant lui, haussant un sourcil en observant le contenu improbable de ses bras tendus.
— Pourquoi vous avez pris cinq boîtes de mochis de luxe à la crème, Sensei ? Vous n'aviez pas dit que vous n'aviez plus d'argent sur vous ?
Gojo resserre les boîtes contre sa poitrine noire, tel un dragon de légende protégeant son tas d'or contre des pilleurs de tombes.
— Parce que la sagesse abstraite ne nourrit pas le corps d'un chaman d'exception, Ye-ji. Les mochis à la crème, si. C'est une question de survie énergétique.
Yuji jette un coup d'œil dépité et blasé au butin sucré du chaman le plus fort du monde.
— …Y’en a vraiment beaucoup quand même. Vous allez tout manger avant d'arriver aux dortoirs ?
Megumi les dépasse d'un pas tranquille et l'air détaché, déposant avec méthode un simple sandwich triangle au poulet et une bouteille d'eau minérale dans son propre panier.
— Il fait ça absolument chaque semaine, explique-t-il sans même se retourner.
Nobara soupire longuement, choisissant ses propres articles de cosmétique et des brochettes de poulet au comptoir chaud.
— Et le pire, c'est qu'après il oublie la moitié des boîtes entamées dans le fond du frigo commun jusqu’à ce que la moisissure devienne une nouvelle malédiction de classe spéciale dotée d'une conscience propre.
— …Ok, souffle Ye-ji, prenant note des us et coutumes de la population tokyoïte. Je commence à voir le tableau.
Elle se dirige avec assurance vers le rayon frais pour sélectionner minutieusement ses onigiri et une boisson au thé vert non sucré. Yuji déboule aussitôt à ses côtés dans un courant d'air, les bras chargés à ras bord de paquets de chips king-size, de nouilles sautées et de friandises multicolores.
— Question cruciale de la plus haute importance pour ton intégration, Nam-san. Team thon-mayo classique ou team saumon grillé ?
Nobara s'interpose immédiatement entre eux deux, pointant un doigt long et avertisseur sous le nez de Yuji.
— Attention, Ye-ji. Ne réponds pas à la légère. Cet idiot juge et classe vraiment les gens de son entourage selon leur réponse à cette question existentielle. C'est son test de personnalité à lui.
Megumi s'empare discrètement d'un onigiri traditionnel aux prunes salées (umeboshi) dans le rayon sans faire le moindre commentaire écrit. Gojo, quant à lui, se penche au-dessus de l'épaule de Ye-ji, observant ses choix avec une intensité dramatique totalement disproportionnée pour une simple supérette de quartier de banlieue.
— Oui, réponds avec soin, Ye-ji ! Ceci déterminera officiellement et juridiquement ton avenir et tes affectations au sein de cette école. Choisis ton camp !
Impassible face à la pression psychologique du groupe, Ye-ji désigne du bout des doigts les deux emballages triangulaires qu'elle vient de glisser dans son panier :
— Ceux-là… Au poulet teriyaki et sauce soja douce.
Yuji la dévisage, la bouche entrouverte, frappé d'un respect soudain et presque religieux pour l'audace de la nouveauté.
— …Wow. Choix solide. La troisième voie. L'alternative internationale.
Nobara approuve d’un hochement de tête connaisseur, croisant les bras avec un air de prof de fac.
— Rare. Efficace. Goûteux sans être lourd. Pas mal du tout pour une première fois au Japon.
Megumi jette un regard rapide à l'étiquette à travers ses cils sombres.
— T’as bon goût. C'est souvent en rupture de stock.
Gojo prend instantanément une pose théâtrale de tragédien grec, feignant d'essuyer une larme d'émotion derrière son bandeau.
— Magnifique ! Une nouvelle génération audacieuse capable de dépasser enfin les frontières séculaires du thon mayonnaise de supérette. Je suis fier de cette alliance.
Derrière son comptoir en plastique blanc, la caissière de nuit observe le petit groupe d'exorcistes excentriques avec l’énergie lasse et le regard vide d’une femme qui a compris depuis bien longtemps qu’il vaut mieux scanner les articles en silence sans poser de questions pour sa propre santé mentale.
Ye-ji ajoute calmement quelques fruits frais, une pomme et une petite barquette de fraises, pour le dessert. Nobara observe les fruits sains s'installer dans le panier, compare du regard avec les montagnes de snacks industriels et de fritures de Yuji, puis revient aux fruits de la Coréenne.
— Enfin quelqu’un dans cette classe avec une hygiène alimentaire normale et humaine. Ça me change des monstres.
Yuji, qui a déjà la bouche pleine d'un gâteau de riz qu'il n'a techniquement pas encore fait passer à la caisse, réplique de manière totalement indistincte et pâteuse :
— La normalité est un concept limitant pour le potentiel musculaire d'un exorciste, Kugisaki. Il me faut des calories rapides.
Megumi intercepte proprement le paquet de biscuits des mains de son ami d'un geste sec, avant que ce dernier ne l'engloutisse entièrement dans l'indifférence générale.
— Attends le passage en caisse au moins. Tu vas nous faire arrêter pour vol à l'étalage.
Gojo, de son côté, protège toujours ses boîtes de mochis comme s'il s'agissait d'artefacts maudits de premier ordre.
— Les fruits frais sont une excellente idée de la part de Ye-ji. Ça va équilibrer mon taux de sucre global de manière purement spirituelle et homéopathique.
Arrivée la première devant le comptoir de la caisse, Ye-ji sort sa carte bancaire internationale de sa poche avant que quiconque dans le groupe ne puisse esquisser le moindre mouvement ou prétexte.
— Bon… C'est pour mon arrivée à Tokyo. Je paye l'intégralité du panier pour tout le monde cette fois-ci. Considérez ça comme mon pot de bienvenue.
Un silence de mort, lourd et soudain, s'abat instantanément sur le petit groupe au milieu de la supérette, brisant le ronronnement des frigos.
— …Hein ? bafouille Yuji, la mâchoire décrochée.
— Sérieux ? T'es riche ou quoi ? s'étonne Nobara, les yeux brillants devant tant de magnificence.
Même Megumi relève brusquement les yeux vers elle, une lueur de surprise authentique et de confusion traversant son regard d'ordinaire si calme et impénétrable. Gojo, quant à lui, baisse légèrement son bandeau d'un doigt, le visage littéralement illuminé par une dévotion feinte et une joie opportuniste.
— Adoptée. Immédiatement et définitivement adoptée au sein du corps enseignant ! Tu es officiellement ma préférée, Nam-san !
Profitant de la confusion générale et de la générosité de la nouvelle, Yuji glisse discrètement un énième paquet de bonbons acidulés géants dans la pile sur le tapis roulant. Sans même lui jeter un regard, Megumi lui saisit fermement le poignet en plein vol, bloquant son mouvement avec une précision de métronome.
— Non. N'abuse pas de sa gentillesse, Itadori. Repose ça immédiatement.
Une fois les achats réglés et ensachés dans le bruissement des pochettes plastiques, Ye-ji pousse du coude la lourde porte vitrée de la supérette. Elle s'avance sur le parking sombre et respire à pleins poumons l'air frais et lavé de la nuit tokyoïte. La fraîcheur de la pluie sur son visage achève de dissiper la léthargie du voyage.
— Au fait, on s'installe où pour manger tout ça ? demande-t-elle en réajustant la lanière de son sac.
— À la salle commune des dortoirs ! Y’a des canapés géants et la télé ! lève immédiatement la main Yuji, sa faim le rendant particulièrement directif.
Nobara approuve l'idée d'un hochement de tête vigoureux, ses talons claquant sur le goudron humide alors qu'elle se dirige vers la berline.
— Et surtout, là-bas, y’a pas de fantômes maudits et dépressifs pendus au plafond pour gâcher le goût de mes brochettes.
Satoru Gojo est déjà en train de déchirer l'emballage plastique d'un mochi à la crème tout en marchant à grands pas, les longues jambes enjambant les flaques avec une agilité déconcertante.
— Théoriquement, mes chers enfants. Théoriquement.
— GOJO-SENSEI ! lancent les trois adolescents d'une même voix synchrone et profondément agacée par cette tentative de sabotage de leur tranquillité nocturne.
Le trajet de retour en voiture se fait nettement plus calme, le moteur ronronnant doucement sous la pluie fine qui a repris. L'habitacle est baigné par la lueur orangée et intermittente des lampadaires extérieurs qui défilent sur les visages. Megumi, assis un peu à l'écart sur la banquette arrière, les yeux rivés sur les gouttes qui perlent contre sa vitre, glisse un regard rapide et timide vers la jeune fille assise au milieu.
— …Merci pour le repas, dit-il d'une voix très basse, profondément sincère, presque inaudible pour les autres mais captée sans peine par Ye-ji.
La Coréenne se tourne légèrement vers lui et esquisse un léger sourire, une expression douce et presque imperceptible dans la pénombre de la voiture.
— De rien… Ça me fait plaisir. C'est normal.
Megumi s’interrompt une demi-seconde, le regard brièvement figé, visiblement victime d'un bug système interne face à cette amabilité inattendue et dénuée de sarcasme. Ne sachant trop comment gérer cette fluidité sociale, il détourne rapidement et maladroitement les yeux vers la vitre, les oreilles un peu roses.
— …T’es bizarrement sympa pour quelqu’un qui manipule des ombres vivantes et indépendantes, lâche-t-il sur un ton faussement bourru pour masquer son trouble.
La voiture ralentit enfin et s'arrête devant le grand bâtiment traditionnel des dortoirs de Jujutsu Tech. Yuji pousse la lourde porte en bois de la salle commune, guidant le petit groupe vers les canapés en similicuir usés.
— ET EN PLUS ELLE PAYE À MANGER DÈS LE PREMIER SOIR ! s'exclame-t-il en posant son butin sur la table basse. Ça annule probablement plusieurs crimes occultes majeurs sur ton dossier !
— Pas légalement selon les textes du code de déontologie, mais émotionnellement et humainement, oui, j'avoue que ça aide beaucoup, concède Nobara en s'installant confortablement, les jambes croisées sur les coussins.
Ye-ji s'assoit à son tour sur un fauteuil, observant l'ambiance qui s'adoucit sous la lumière jaune de la pièce. Sentant la confiance s'installer malgré l'étrangeté de son arrivée, elle décide de poser cartes sur table pour dissiper les non-dits.
— C'est vrai… J'ai été virée de mon école à Séoul. De force. Ils ont littéralement supplié Gojo-sensei de venir me récupérer pour débarrasser le plancher.
L'atmosphère change instantanément de tonalité, perdant sa légèreté pour devenir plus intime, plus feutrée. Yuji baisse d'un ton, son exubérance habituelle s'effaçant derrière un regard sérieux.
— …Sérieux ? C'était si grave que ça ?
Nobara s'adosse lentement au canapé, attentive au moindre mot de sa camarade mais veillant par pudeur à ne pas paraître trop intrusive. Megumi reste près de l'entrée un court instant, adossé au chambranle, avant de s'avancer complètement pour s'asseoir sur le bras du canapé principal. Gojo, quant à lui, s'est installé contre la cloison du fond, les bras croisés sur sa poitrine sombre, ayant totalement abandonné ses pitreries de supérette.
— Les vieilles écoles et les comités de direction d’exorcisme adorent jeter ou enfermer ce qu’elles ne comprennent pas, commente le chaman d'une voix posée et étonnamment grave. C'est leur grand mécanisme de défense.
Un court silence s'installe, seulement troublé par le vent contre les carreaux. Ye-ji regarde un instant ses propres mains posées sur ses genoux, puis relève ses yeux gris vers ses nouveaux camarades.
— Vous voulez savoir toute l'histoire ?
Yuji hoche immédiatement la tête, sans hésiter.
— …Seulement si toi t’as envie d’en parler. On ne va pas te forcer.
— T'es pas obligée de te confier non plus si ça te fait du mal, ajoute Nobara en ouvrant délicatement l'opercule de sa boisson.
Megumi conserve son mutisme habituel, mais son regard sombre et perçant ne quitte pas le visage de la jeune fille. Gojo reste immobile contre la cloison, silencieux. Pour une fois, le professeur lui laisse entièrement le contrôle de la situation et de son récit.
Ye-ji prend une grande inspiration, ancrant sa voix dans le présent pour chasser la nervosité.
— Vous allez probablement me fuir ou demander à changer de dortoir ensuite… Mais je préfère être honnête dès le départ. Les hautes instances de Séoul disent que je suis un danger public. Pas à cause de ma technique en elle-même… mais à cause de ce que j’ai fait avec. Un fléau majeur avait déjà tué trois exorcistes confirmés dans un quartier de Séoul et on nous avait ordonné, à nous les apprentis, d’attendre les renforts d'un grade 1 pendant des heures. J’ai trouvé ça stupide et lâche, alors j’y suis allée seule, en douce. J’ai gagné le combat… enfin, je le croyais. Le véritable problème, c’est ce que le Voile Noir a ramené avec moi de l'autre côté.
Elle marque une pause dramatique, l'ombre naturelle à ses pieds frémissant légèrement, s'étirant comme pour faire écho à ses paroles.
— Après cette mission, des exorcistes de mon entourage ont commencé à disparaître les uns après les autres. Des fléaux sauvages étaient retrouvés découpés au scalpel, et mes propres lames d'ombre apparaissaient systématiquement sur les scènes de crime. Séoul a décidé que soit j’étais devenue psychologiquement instable et que je faisais ça en pleine crise de somnambulisme… soit quelque chose de maléfique et d'inconnu utilisait mes ombres à mon insu quand je traversais le Voile. Donc ils m’ont envoyée ici, à l'étranger, avant de choisir si je devais être définitivement surveillée… ou purement et simplement exécutée en secret.
Elle tourne son regard vers l'homme aux cheveux blancs adossé au mur.
— Enfin lui… Il est venu me chercher avant leur décision, et je ne sais toujours pas comment il a été mis au courant de mon dossier classé secret défense.
Le silence qui suit cette confession est total, lourd de révélations et de sous-entendus dramatiques. Yuji reste sans voix, la bouche entrouverte, assimilant l'information avec sa propre histoire. Nobara s'est figée, son emballage de brochette à la main, le regard fixe. Megumi, quant à lui, maintient son inspection visuelle, son expression restant totalement indéchiffrable, mais ses doigts se crispent imperceptiblement sur son genou.
Gojo laisse échapper un soupir ténu, presque imperceptible, rompant la chape de plomb qui s'est installée.
— Tout simplement parce que les vieux croutons du comité de Séoul m’ont appelé en secret, en espérant que le grand Satoru Gojo règle le « problème » discrètement et sans faire de vagues politiques.
Il croque calmement dans son mochi, le sourire revenant au coin des lèvres.
— Ce qui était déjà un indice flagrant pour moi qu’ils paniquaient totalement et qu'ils n'avaient aucune preuve tangible contre toi.
Yuji fronce les sourcils, cherchant sincèrement à comprendre le mécanisme occulte de l'histoire.
— Attends… donc ces types pensent qu’une sorte de monstre ou d'entité parasite vit caché dans tes propres ombres ?
— Ou traverse la frontière entre les dimensions en même temps qu'elle lorsqu'elle active le Voile, rectifie Megumi d'une voix monocorde, habitué aux concepts de dimensions alternatives liés à sa propre technique.
Nobara plante ses yeux noisette directement dans ceux de Ye-ji, cherchant la vérité nue.
— Et toi… au fond de toi, tu crois quoi ? Tu as senti une présence ?
Avant que le doute ou le malaise ne s'installe durablement autour de la table, Gojo reprend la parole d'un ton détaché, balayant les inquiétudes d'un revers de main confiant.
— Personnellement ? Si Ye-ji voulait vraiment tuer des exorcistes ou si elle était contrôlée par un monstre sanguinaire, on aurait probablement déjà retrouvé les corps d'Ijichi ou des civils sur le parking ce soir.
Il abaisse légèrement son bandeau pour lui jeter un regard direct, d'un bleu perçant et rassurant.
— Et surtout… les gens possédés par des entités maléfiques cachent rarement leur histoire et leurs secrets le tout premier soir autour d’onigiri au poulet teriyaki.
— C'est peut-être resté en Corée, ce truc…, murmure Ye-ji, pensive, le regard perdu dans le vide. J'ai rien senti de particulier pendant notre mission tout à l'heure… Et puis, ce n'était pas que mes ombres qui étaient ciblées aujourd'hui par le fléau du bâtiment.
Elle décoche un regard appuyé et lourd de sens à Megumi.
— Les tiennes aussi ont été piratées par la créature.
L'intéressé hoche lentement la tête, validant immédiatement l'analyse tactique de sa camarade.
— Ouais. C'est exact. Le fléau au plafond parlait textuellement de « deux portes » et de « deux profondeurs ». Il nous associait.
— Donc le monstre réagissait aux techniques de manipulation d’ombres en elles-mêmes, en déduit Nobara, les sourcils froncés de concentration. C'est la nature même de votre énergie qui l'excitait, pas juste ton passé à Séoul.
Yuji pointe un index hésitant entre les deux manieurs d'ombres attablés.
— Ce qui est, si on y réfléchit bien, honnêtement encore plus inquiétant pour l'avenir de nos missions de groupe.
Gojo garde son ton léger et détaché, mais ses yeux restent perçants derrière le tissus sombre.
— Les techniques innées liées aux ombres et à la transition spatiale sont extrêmement rares dans l'histoire, mes enfants. Et parfois… elles touchent à des espaces, des dimensions résiduelles que les autres exorcistes évitent soigneusement d'explorer par peur de s'y perdre.
Un court silence pesant accueille cette mise en garde mystique. Puis, Yuji s'empare d'un onigiri avec un grand sourire franc, brisant la solennité théâtrale du moment d'un geste simple.
— En tout cas, moi je dis que je ne vais pas fuir ou suspecter quelqu’un après qu’elle m’ait payé à manger de si bon cœur. Mes principes moraux sont gravés dans le marbre !
Ye-ji l'observe, touchée et amusée par cette droiture primitive et cette absence totale de jugement.
— Et toi alors, Yuji Itadori ? Ton dossier est tout blanc ?
Le garçon aux cheveux roses cligne des yeux, surpris qu'on lui retourne si vite la question de la dangerosité.
— Moi ? Quoi moi ?
Nobara lui jette un regard en coin, un sourire moqueur et satisfait aux lèvres.
— Elle veut savoir si TOI t’es dangereux pour la société, crétin. Justice équitable.
— Ah. Ça.
Yuji se gratte nerveusement la nuque, jetant un coup d'œil embarrassé vers le tapis.
— …Bah. Ouais. Un peu, j'avoue.
— Beaucoup, corrige Megumi instantanément, sans une once d'hésitation.
— Merci pour le soutien fraternel, Fushiguro !, râle le rose en lui jetant une chips.
Gojo reprend sa posture d'enseignant, redressant le buste pour faire les présentations officielles avec une emphase dramatique :
— Itadori héberge actuellement dans son estomac Ryomen Sukuna. Le Roi des Fléaux en personne. Un monstre à quatre bras et vingt doigts. Probablement la pire et la plus destructrice des créatures de l’histoire du Jujutsu. C'est arrivé après qu'il ait ingéré un doigt…
Nouveau silence de plomb pour Ye-ji, qui digère la nouvelle. Yuji lève un index timide dans l'air pour nuancer le portrait.
— MAIS je suis quelqu'un de super sympa au quotidien. C'est un détail de conception très important à noter sur ma fiche !
Ye-ji lui décoche un regard sceptique, haussant un sourcil impeccable. Le garçon lève aussitôt les deux mains en l'air pour se défendre face au doute.
— Je te jure que je contrôle la situation à… euh… quatre-vingt-dix-neuf pour cent du temps ? Il ne sort pas comme ça !
— Formulation absolument catastrophique pour rassurer une nouvelle arrivante, lâche Nobara en secouant la tête.
Megumi prend une lente gorgée d’eau, posant les faits cliniques avec sa froideur et sa lucidité habituelles.
— Pour faire simple : Sukuna pourrait tuer et écorcher vif tout le monde dans ce rayon si Yuji perdait le contrôle ou s'évanouissait un seul instant. C'est notre réalité.
— MEGUMI ! T'es pas obligé de détailler la méthode de découpe ! s'étrangle Itadori, paniqué par le manque de tact de son ami.
Gojo reste parfaitement serein, observant sa classe atypique avec une fierté de professeur non dissimulée.
— Et pourtant, malgré toutes ces joyeusetés, vous êtes là à manger tous des onigiri et des snacks ensemble sous le même toit. La jeunesse moderne est décidément magnifique et pleine de surprises !
Yuji soupire longuement, puis plante son regard noisette franc et honnête dans celui de Ye-ji, tendant la main vers elle.
— Donc voilà le topo, Nam-san. Toi t’as peut-être un truc bizarre et non identifié qui squatte tes ombres de temps en temps. Moi j’ai littéralement un roi démon millénaire coincé dans le ventre. On équilibre parfaitement l’ambiance glauque de la classe, tu ne trouves pas ?
— Pourquoi tu as fait ça ? demande-t-elle, curieuse du motif héroïque ou stupide derrière un tel acte.
Yuji hésite une seconde, ses yeux se voilant d'un souvenir sombre, puis il hausse les épaules avec un sourire un peu las mais profondément courageux.
— Parce que… un soir de crise pour sauver mes amis et Megumi d'une mort certaine. Je n'avais pas le choix. Que d'avaler ce doigt…
— Dit comme ça, après coup, ça sonne encore plus stupide et suicidaire, commente Nobara en grignotant.
— Parce QUE c’était profondément stupide et irréfléchi sur le moment, appuie Megumi, les bras croisés sur sa poitrine. Mais force est de constater que ça a fonctionné. Il est vivant.
Gojo couve alors Yuji d'un regard étrangement plus doux, presque paternel et protecteur derrière son masque, avant d'ajouter d'une voix feutrée :
— Et maintenant, les hautes instances de notre beau pays veulent l’exécuter lui aussi dès qu'il aura avalé le reste des doigts. Vous êtes dans le même bateau de sursis.
Le silence se fait plus respectueux dans la salle commune, le poids du destin de Yuji calmant les ardeurs. Le garçon aux cheveux roses croque à nouveau dans son repas, brisant la fatalité ambiante d'un geste simple et jovial.
— Donc franchement, Ye-ji, tu es en excellente compagnie ici. On se comprend.
Ye-ji lève un pouce ironique et détaché, le visage totalement impassible face au macabre de leur situation.
— Un club exclusif entre condamnés à mort et cibles exécutables… Top. Le rêve de toute une vie d'étudiante.
Yuji éclate de rire malgré lui, totalement conquis par le cynisme froid et la répartie de la nouvelle recrue.
— Vu comme ça, c'est vrai que notre groupe de seconde a une ambiance de départ très particulière ! On ne va pas s'ennuyer !
Nobara commence à compter les profils atypiques de la pièce sur ses doigts fins, pointant chacun leur tour avec un sourire moqueur.
— Voyons voir le tableau d'honneur : un condamné à mort au grand cœur. Une Coréenne potentiellement hantée par un démon des ombres. Et une dépression ambulante asociale qui parle aux chiens.
— Merci pour la description flatteuse, Kugisaki…, bougonne Megumi depuis son coin, totalement privé d'énergie pour répliquer.
Gojo lève alors son mochi bien haut dans la lumière des néons, tel un châtelain du Moyen Âge portant un toast de victoire à sa table.
— Et sans oublier votre dévoué et magnifique professeur, totalement irresponsable mais incroyablement beau et fort ! Le tableau est parfait !
Personne autour de la table ne prend la peine de relever la énième provocation narcissique du chaman. Yuji se contente de sourire chaleureusement et sincèrement vers Ye-ji, scellant leur pacte informel.
— Quand même… malgré les monstres et les histoires de Séoul, je préfère mille fois avoir affaire à quelqu'un comme toi qu'à des gens de l'administration qui mentent et cachent tout le temps la vérité. On va bien s'entendre, tu verras.
Ye-ji reporte son attention sur le grand homme en noir, fixant avec insistance le tissu opaque et sombre qui lui barre le visage, intriguée par ce dispositif qui semble défier le bon sens.
— Au fait, vous avez les yeux comment sous ce truc, vous les montrez à peine ? On ne les voit jamais, c'est presque suspect.
Le sourire de Gojo s'étire instantanément jusqu'aux oreilles, ravi d'être une fois de plus le centre de l'attention générale.
— Incroyables. Lumineux ! Uniques au monde ! Merci infiniment de poser la question, Ye-ji-chan !
— Ça ne veut absolument rien dire, souffle Nobara en levant les yeux au ciel, habituée aux envolées narcissiques de son enseignant.
Yuji, s'extrayant de sa pile de snacks, se penche en avant sur la table basse en bois verni, les coudes sur les genoux, soudain pris d'une curiosité contagieuse.
— J’avoue… On s'y habitue, mais c'est vrai que c'est mystérieux.
— C'est une très mauvaise idée, marmonne Megumi d'une voix monocorde, sans même lever les yeux de sa bouteille de thé vert, anticipant déjà le numéro de cabotinage qui s'annonce.
D'un geste fluide, calculé et purement théâtral, Gojo lève une main et abaisse lentement son bandeau sombres jusqu'au milieu de l'arête de son nez. Ses yeux apparaissent enfin au grand jour, baignés par la lumière artificielle de la salle commune.
Ils sont d'un bleu clair, d'une limpidité absolue. Pas un bleu ordinaire que l'on croise au détour d'une rue ; c'est une nuance irréelle, une clarté azur presque trop lumineuse, évoquant un ciel de haute altitude ou un morceau de glace polaire rétroéclairé.
Pendant une fraction de seconde, l'atmosphère même de la pièce semble se figer, le poids de son énergie occulte infinie pesant subtilement sur l'air ambiant sous l'intensité de ce regard.
— Ouais, voilà, commente Yuji, le premier à rompre le charme, habitué au phénomène visuel. À chaque fois qu'il fait ça, ça fait exactement cet effet-là. On dirait un effet spécial de cinéma.
Gojo remonte son bandeau d'un coup de doigt sec, son sourire satisfait et arrogant de retour sur ses lèvres.
— Les Six Yeux. Un cadeau génétique premium exclusif au clan Gojo. Jalousez-moi, c'est gratuit !
Ye-ji conserve sa mine sceptique et ses bras croisés, totalement hermétique et insensible au prestige historique de la lignée. Gojo pointe aussitôt un doigt dramatique vers son absence totale de réaction.
— Regardez-la ! C'est exactement cette réaction-là ! Les gens hésitent toujours, lors de la première rencontre, entre « c'est magnifique » et « c'est un peu inquiétant ».
Nobara croque un morceau de son biscuit au chocolat, tranchant le débat esthétique avec son sens de la formule habituel :
— Les deux. Clairement les deux à la fois. C'est le regard d'un type qui sait exactement ce que tu vas faire avant même que tu y penses.
— On dirait surtout que t’as un accès direct aux paramètres secrets et aux codes de triche de l’univers, ajoute Yuji, fasciné par la mécanique invisible de son professeur.
Megumi apporte la conclusion technique d'une voix calme, posant sa boisson sur la table :
— Ils voient le flux et la structure de l’énergie occulte avec une précision moléculaire absurde. Rien ne leur échappe.
— Ce qui veut dire que oui, Ye-ji, s'amuse Gojo derrière ses verres sombres, inclinant la tête vers la Coréenne. J’ai vu tes ombres s'agiter et faire des trucs bizarres dès ton arrivée sur le tarmac de l'aéroport. Tu ne me caches rien.
— En gros, vous avez juste des yeux fluos…, lâche la jeune fille d'un ton d'une platitude désarmante, ramenant le mythe au niveau du sol.
Yuji manque de s’étouffer avec son onigiri au poulet, pris d'un fou rire incontrôlable qui lui secoue les épaules. Nobara laisse tomber sa tête en arrière contre le dossier du canapé, terrassée par l'irrévérence totale et magnifique de la remarque. Même Megumi doit brusquement détourner le visage vers le mur pour masquer le sourire qui lui échappe malgré lui.
Gojo reste figé sur place, la main suspendue, feignant d'être profondément offensé dans son honneur de chaman légendaire et intouchable.
— …Fluos ? Moi ? Le pilier du monde du Jujutsu ?
— C’est terminé, souffle Nobara entre deux éclats de rire, s'essuyant les yeux. Elle l’a renommé définitivement. Le mythe est brisé.
Yuji martèle la table basse du poing, ravi de la tournure des événements.
— LES YEUX FLUOS DE GOJO-SENSEI ! C’est tellement ça en plus ! C’est incroyable !
Gojo retire à nouveau ses lunettes d'un geste sec, tentant tant bien que mal de reprendre une posture digne et professorale.
— Je vous rappelle que ces yeux sont un trésor inestimable du monde occulte transmis depuis des siècles au sein de mon clan très respecté…
Un court silence de réflexion s'installe dans la pièce.
— …C'est vrai qu'ils sont un peu fluos sur les bords, admet sagement Megumi, enfonçant le clou sans sourciller.
Ye-ji poursuit son inspection tranquille, observant les traits fins et la peau parfaite du professeur, désormais privés de leur masque habituel.
— Et pourquoi quand vous n'avez pas votre bandeau, on dirait que vous êtes un élève de terminale ?
Cette fois, Yuji explose littéralement de rire, se pliant en deux sur le tapis. Nobara glisse du canapé, terrassée par l'hilarité ambiante, tandis que Megumi doit presser fermement sa main contre sa bouche pour contenir un rire bruyant. Gojo reste de marbre, le regard soudainement vide, théâtralement détruit par la répartie incisive de sa nouvelle élève.
— …Je vous signale que je suis un adulte responsable !
— Faux ! répondent Megumi et Nobara à l'unisson, sans une seule seconde d'hésitation, l'accord étant parfait sur ce point.
Yuji essuie une larme au coin de l'œil, tentant de reprendre son souffle après cette rafale de vannes.
— C’est vrai par contre ! C'est mathématique. Avec les lunettes ou le bandeau t’as une vibe de prof mystérieux et dangereux, et sans… on dirait juste un lycéen trop beau qui sèche les cours de sport pour aller s'acheter des bonbons.
— Ben voilà… On dirait un type de dix-sept ans qui a grandi trop vite, appuie Ye-ji en haussant les épaules de manière pragmatique. Vous avez quel âge en vrai ?
Gojo la dévisage comme s'il venait de recevoir une flèche maudite en plein cœur, une main posée sur sa poitrine.
— Vingt-huit ans. Je suis né en 1989, je vous ferai signaler !
Un nouveau silence incrédule s'installe autour de la table basse.
— Elle ne va jamais le croire, s'amuse Yuji en secouant la tête.
— Absolument pas. À sa place, je demanderais à voir ses papiers d'identité, confirme Nobara, encore hilare.
Megumi termine tranquillement sa boisson avant de poser le flacon vide avec un bruit sec.
— Le problème, c'est qu'il agit au quotidien comme s’il en avait seize. Ça n'aide pas à crédibiliser son statut d'adulte.
Gojo pointe un index accusateur et outré vers son plus ancien élève.
— Je te signale que je paie des impôts très élevés, Fushiguro ! Un peu de respect pour ton mentor !
Ye-ji lâche un simple et laconique :
— …Ok…
Gojo plisse ses grands yeux bleus derrière son bandeau, sentant toute l'ironie mordante et le doute méthodique condensés dans ce seul mot.
— Ce « ok » était incroyablement peu convaincu, Nam-san. Je sens le jugement dans ton âme.
— Franchement, chef, abandonnez. Vous avez perdu cette bataille dès l'instant où elle a sorti l'expression « yeux fluos », ricane Yuji en se rasseyant.
Nobara pointe l'homme en noir du doigt, le visage encore rouge d'avoir tant ri pendant ce repas improvisé.
— Et maintenant, c'est terrible, je ne peux plus m'empêcher d’imaginer un étudiant de terminale géant et aux cheveux blancs qui remplit sagement ses déclarations de taxes à la perception.
Megumi se lève enfin du canapé, rassemblant ses emballages de sandwich vides et ses bouteilles pour les jeter à la poubelle de la salle commune.
— Bon. Avant que cette conversation ne devienne encore plus stupide et ne détruise mes dernières cellules psychologiques, je vais dormir. La journée a été longue.
Il s'arrête un instant près du chambranle de la porte en bois, jetant un regard en coin, presque timide, à la nouvelle arrivante coréenne.
— …Bonne nuit, Ye-ji.
La jeune fille l'observe s'éloigner, une question de protocole lui traversant l'esprit.
— Bonne nuit… Fushiguro ou Megumi ? On s'appelle par les noms de famille ici ?
Megumi se fige net sur le pas de la porte, le dos rigide. Un silence soudain et lourd s'installe dans la salle commune. Yuji observe la scène avec l'intensité d'un téléspectateur passionné devant le dénouement d'un drame romantique à la télévision, imité par Nobara qui avance le buste, ne cachant absolument pas sa curiosité de fouine.
Megumi tourne légèrement la tête vers l'intérieur de la pièce, ses joues trahissant une légère mais indéniable nuance de rouge dans la pénombre du couloir.
— …Megumi, ça me va. Ça ne me dérange pas.
Il disparaît instantanément dans les ténèbres du couloir avant que quiconque dans la pièce ne puisse émettre le moindre son ou la moindre remarque. Trop tard. La porte est enfoncée.
— OOOOOOOOH ! s'exclame Yuji, ravi par ce rebondissement inattendu.
Ye-ji sourit un peu, s'amusant de la réaction si disproportionnée du garçon.
— Alors bonne nuit, Megumi.
Depuis le couloir lointain, une voix étouffée, un peu précipitée et légèrement agacée leur parvient en écho :
— …Bonne nuit, j'ai dit.
Le bruit d'une porte de dortoir qui se referme un peu trop brusquement résonne dans le silence des bâtiments. Yuji se tourne lentement vers Ye-ji, un sourire immense et complice barrant ses traits.
— Incroyable. Tu as réussi un exploit !
Nobara lève aussitôt un index autoritaire vers Gojo, bloquant net toute tentative d'ingérence ou de plaisanterie de sa part.
— Interdiction formelle de commenter ce qui vient de se passer. Vous surtout, Sensei, restez en dehors de ça.
Gojo lève innocemment les mains en l'air, un sourire d'ange aux lèvres.
— Je n’ai absolument rien dit ! Mais je dois admettre que l’énergie globale de cette pièce ce soir est absolument EXCELLENTE ! L'esprit d'équipe est à son paroxysme !
— Pourquoi ? Qu'est-ce qu'il y a de bizarre ? demande Ye-ji, totalement hermétique à leur remue-ménage et aux codes sociaux du groupe.
Yuji la dévisage avec des yeux ronds, comme si la réponse était écrite en lettres de feu et de sang sur le mur d'en face.
— Parce que Megumi ne parle jamais à personne comme ça dès le premier jour ! Il met des mois à accorder ce genre de privilège !
— Genre vraiment. PERSONNE. Même à nous, il a fallu lui arracher les vers du nez, appuie Nobara en hochant vigoureusement la tête pour souligner l'importance historique de la chose.
Gojo adopte aussitôt un ton de présentateur de documentaire animalier sur une chaîne de télévision, la voix feutrée et mystérieuse.
— Le Fushiguro sauvage est une créature discrète, Ye-ji-chan. Méfiante. Profondément solitaire et prompte à mordre si on l'approche trop vite.
— Et pourtant, il vient de donner son prénom de son plein gré, sans torture. C'est un moment historique pour notre classe, conclut Yuji.
Ye-ji balaie l'assemblée du regard, rangeant ses propres affaires dans son petit sac.
— Et vous, les autres ? Faut vous appeler comment du coup ? Pour éviter les erreurs.
Yuji pointe fièrement son torse de son pouce, un grand sourire chaleureux aux lèvres.
— Yuji, direct ! Pas de chichis entre nous. Si on m'appelle Itadori, j’ai toujours l’impression d’avoir fait une bêtise ou d'être convoqué par le principal.
Nobara hausse les épaules avec un détachement étudié, réajustant sa veste.
— Nobara, ça me va parfaitement. Tu m'appelles Kugisaki seulement si t’es en colère contre moi ou si on est en public devant les vieux grincheux de l'administration.
Gojo retire à nouveau son bandeau d'un geste d'une lenteur théâtrale, un sourire hollywoodien et éclatant aux lèvres.
— Satoru pour les gens cools et branchés, Gojo-sensei pour les élèves respectueux de la hiérarchie, et Sa Majesté pour les visionnaires de mon calibre. À toi de choisir ta catégorie !
Un nouveau blanc glacial accueille sa proposition tripartite.
— Personne ne t’appelle comme ça, c'est pathétique, casse Yuji sans ménagement.
— Heureusement pour notre dignité collective, marmonne Nobara.
— …Ok… On va s'en tenir à Gojo-sensei, soupire simplement Ye-ji, choisissant la sécurité protocolaire.
Yuji s’étire de tout son long sur le canapé en tissu, un sourire détendu et fatigué aux lèvres.
— Franchement, pour une première journée de transfert, ça s'est plutôt bien passé. On a géré.
Nobara commence à énumérer les événements marquants de la soirée en comptant méthodiquement sur ses doigts fins :
— Arrivée d'une nouvelle élève mystérieuse, visite guidée d'un immeuble hanté, combat tactique au smartphone, révélations de secrets potentiellement traumatiques…
Elle hausse les épaules, nullement perturbée par ce programme chargé.
— En gros, une journée tout à fait normale et routinière à Jujutsu Tech. Rien d'exceptionnel.
Gojo entame une nouvelle boîte de pâtisseries sans manifester la moindre culpabilité diététique.
— Et maintenant commence l’étape la plus cruciale, la plus périlleuse de la formation de tout exorciste de haut niveau. Celle qui forge les caractères !
Yuji laisse échapper un gémissement las, s'enfonçant dans les coussins du canapé.
— Pitié, non… Pas de théorie ce soir…
— Le chaos administratif et la répartition officielle des chambres des dortoirs !
Ye-ji se lève de sa chaise, décidée à clore enfin cette interminable et éprouvante journée de voyage et de combat.
— C'est où le dortoir des filles ? Je veux juste dormir maintenant. Mes ombres dorment déjà.
Nobara se redresse d'un bond, s'emparant de son propre sac à main avec dynamisme.
— Viens avec moi, je vais te montrer le chemin avant que les garçons n'essaient d'être galants, de vouloir t’aider et ne provoquent une catastrophe internationale ou un incendie.
— Hé ! C'est gratuit ça, je proteste vigoureusement ! s'exclame Yuji depuis son canapé, levant un bras indigné.
Gojo pointe vaguement le bout de son mochi entamé vers le couloir adjacent menant aux étages supérieurs.
— Deuxième étage, aile est. La chambre vide nettoyée se trouve tout au fond du couloir, juste à côté de celle de Nobara.
Nobara saisit fermement le poignet de Ye-ji pour l'entraîner hors de la salle commune, pressant le pas dans les couloirs en bois sombre.
— Et un conseil d'amie : ignore complètement Gojo si tu l’entends rôder ou chantonner dans les couloirs à deux heures du matin. Il lui arrive d'errer sans but quand il fait des insomnies magiques.
— C’est totalement diffamatoire et faux ! proteste la voix haute du mentor depuis la pièce principale, couvrant le bruit de leurs pas.
Un court silence de réflexion suit sa réplique.
— …Pas si souvent en tout cas, ajoute-t-il d'une voix plus lointaine.
Ye-ji emboîte le pas à Nobara, jetant un dernier regard par-dessus son épaule vers la pièce chaleureuse.
— Bonne nuit, Yuji. Et bonne nuit, Gojo-sensei.
Yuji lui fait un grand signe de la main, installé de tout son long parmi les coussins, les yeux déjà à demi clos.
— Bonne nuit, Ye-ji ! À demain pour l'entraînement !
Gojo lève son mochi bien haut dans les airs, adoptant la posture grandiloquente d'un aristocrate saluant son invité de marque.
— Repose-toi bien, mystérieuse et piquante voyageuse des ombres de Séoul. Que la nuit te soit douce !
Nobara pousse la lourde porte en chêne menant à l'aile réservée aux filles, refermant soigneusement le battant derrière elles pour couper le bruit.
— Ignore son vocabulaire de PNJ de jeu vidéo légendaire, il s'écoute parler.
Elle baisse d'un ton alors qu'elles arpentent le couloir silencieux et frais, le bruit de leurs pas résonnant doucement sur le parquet ciré.
— …Et sérieux, Ye-ji, ne laisse pas les vieux croûtons du monde occulte ou les rumeurs te faire croire que t’es déjà condamnée d’avance à cause de ta technique. Ils adorent dramatiser et diaboliser tout ce qu’ils ne sont pas foutus de comprendre ou de contrôler.
Ye-ji observe les peintures sobres et les boiseries des murs, trouvant une certaine paix bienvenue dans la rigueur presque monacale des lieux.
— Déjà, ma promotion a l'air sympa et plutôt ouverte…, répond-elle à voix basse. Cette mission improvisée a au moins permis de se connaître un peu tous les quatre sur le terrain.
Nobara s’arrête une seconde devant une porte en bois, l'observant avec un mince sourire sincère et chaleureux qui adoucit ses traits.
— Ouais. Les missions de vie ou de mort accélèrent ce genre de trucs, ici. C'est le côté positif. Quand tu survis avec quelqu’un au milieu du sang, des débris et des fléaux de grade supérieur, ça crée des liens de confiance à la vitesse supérieure. Tu n'as pas le temps de mentir.
Elle glisse ses mains dans les poches de sa veste d'uniforme de Jujutsu Tech.
— Et puis… Yuji adopte les gens à la vitesse de la lumière. C'est un vrai golden retriever sur pattes.
Un court silence s'installe entre les deux filles, le calme de la nuit reprenant ses droits.
— Megumi aussi, parfois, à sa manière, reprend Nobara en tournant la poignée de la porte. Il fait juste ça à la façon d’un chat traumatisé qui a besoin qu'on lui montre qu'on ne va pas lui marcher sur la queue.
— Il est… plutôt sympa au fond, concède Ye-ji en repensant à leur bref échange sur le pas de la porte.
Nobara lui décoche immédiatement un regard en coin, un sourire malicieux et taquin s'étirant lentement sur ses lèvres.
— Aaaah. Donc on en est déjà là après seulement quelques heures. Intéressant.
Elle pousse la poignée de la porte pour dévoiler l'intérieur de la pièce baignée par la lueur de la lune à travers la vitre.
— Ouais. Il est sympa. Dans son propre langage étrange et codé de type qui a grandi au milieu des monstres en apprenant à gérer trois émotions maximum par an.
La chambre est simple, fonctionnelle mais chaleureuse, typique de l'architecture du lycée. Un lit propre fait de draps blancs, un bureau en bois verni impeccable et une grande fenêtre offrant une vue imprenable sur la cour arborée et les toits traditionnels du lycée sous la pluie qui s'apaise. Nobara s’appuie contre le montant du cadre de porte, croisant les bras.
— Et entre nous ? S’il t’a dit d’utiliser son prénom « Megumi » dès le premier soir, sache que t’as déjà débloqué un niveau secret de confiance avec lui. Il déteste la familiarité d'ordinaire.
— Ah, ok, répond Ye-ji, prenant note de l'information avec son calme habituel, sans s'enflammer.
Elle inspecte l'espace du regard et s'aperçoit avec soulagement que sa grande valise noire l'attend déjà sagement au pied du lit douillet. Nobara suit l'orientation de ses yeux gris.
— Gojo a dû la faire monter par magie pendant qu'on était en train de s'étriper avec les monstres. Ou alors il a forcé ce pauvre Ijichi à s'en charger pendant qu'il pleuvait, ce qui reste l'option la plus probable et la plus conforme à ses méthodes de tyran.
Elle esquisse un pas de recul dans le couloir pour lui laisser son intimité et lui permettre de s'installer.
— La salle de bain est juste au bout du couloir sur ta gauche. Un dernier conseil : si t’entends des cris flippants ou des bruits de pas bizarres pendant la nuit à travers les cloisons, soit c’est une véritable malédiction résiduelle qui hante les vieux bâtiments, soit Yuji a encore regardé un film d’horreur de série B complètement débile avec le son à fond. Les deux options arrivent à fréquence égale ici.
Elle lui adresse un dernier signe de tête amical et complice avant de s'éloigner vers sa propre chambre.
— Bonne nuit, Ye-ji. Repose-toi bien. Et encore bienvenue à Tokyo.
Ye-ji s'avance dans sa nouvelle chambre, ressentant une fatigue lourde mais bienvenue lui engourdir doucement les membres après cette folle journée de transition.
— Merci pour tout. Bonne nuit, Nobara.
A suivre....