L'Ombre de Séoul

Chapitre 1 : Transfuge

9399 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 02/06/2026 22:53

Le portail en fer forgé du lycée d’exorcisme de Tokyo grince, une vieille mâchoire maudite qui s’ouvre lourdement sur la pluie fine de la capitale. Ce n’est ni dramatique, ni cinématique ; c’est juste froid, persistant. Une eau glacée qui colle aux manches, s’infiltre sous les cols et use les nerfs à vif. L'asphalte de la cour d'honneur luit comme du basalte mouillé, reflétant les silhouettes sombres des bâtiments traditionnels qui cernent le domaine.


Au milieu de cette grisaille oppressive, Satoru Gojo sourit, bien sûr. Son pas est léger, presque aérien, défiant la gravité de l'atmosphère.


— Vous voyez ? Je vous avais bien dit qu’elle avait le style d’un boss final. Une entrée digne des plus grands light novels !


Personne ne répond. Derrière le petit groupe, le moteur de la berline noire aux vitres teintées s’éteint dans un soupir mécanique, laissant place au seul clapotis des gouttes sur le toit. Séoul est déjà loin. Trop loin pour reculer, pas assez pour effacer l’arrière-goût amer de ce transfert forcé, décidé à la hâte par les hautes instances de la péninsule. Les regards des trois élèves de seconde pèsent sur la nouvelle arrivante : la curiosité naïve de Yuji, la méfiance analytique de Megumi, et un soupçon de peur mâtiné de jugement esthétique chez Nobara.


Son uniforme noir absorbe la lumière déclinante comme une flaque d’encre fraîche. C’est une pièce d’exception, une commande spéciale qui bafoue subtilement les standards de l'école. Nam Ye-ji possède cette assurance silencieuse des gens qui ont grandi trop vite. Cheveux sombres coupés en un carré net qui encadre un visage pâle, yeux gris acier d'où semble exclue toute forme de candeur. Elle porte une longue tunique noire à col montant fendu, cintrée à la taille par une large ceinture de cuir brut ornée d’anneaux métalliques mats et d’une fine chaîne d’argent qui tinte à chacun de ses pas. Les manches, amples et fluides comme des ailes de corbeau, dissimulent des protections souples en kevlar aux poignets.


Gojo avance de quelques pas, les mains enfoncées dans ses poches, insupportablement détendu malgré la tension palpable.


— Nam Ye-ji, quinze ans, transférée d'urgence de Corée du Sud. Détentrice de la technique du Heukmak… Le Voile Noir !


Il se tourne vers ses élèves, un doigt levé pour souligner l'importance de ses mots.


— En gros, mes petits spécimens, si votre propre ombre commence à bouger sans votre autorisation ou à vous regarder de travers… courez. Très vite.


Il plaisante. Enfin, probablement. Un silence flotte, lourd, chargé de l'électricité qui précède les tempêtes. Puis, une voix fend l’air, coupante comme un scalpel. C’est Megumi Fushiguro :


— Séoul ne voulait plus d’elle ? Ou c'est elle qui a rendu Séoul invivable ?


L’ambiance change immédiatement, plus lourde, plus coupante. L'insouciance de Gojo s'estompe une fraction de seconde ; il abaisse doucement son bandeau sombre pour jeter un regard en coin, d'un bleu azur perçant, à Fushiguro. Mais avant même qu’il ne puisse ouvrir la bouche pour désamorcer la situation, Ye-ji sent l’obscurité frémir au bord de ses manches. Le tissu s'agite, animé d'un spasme autonome. Comme un prédateur réveillé trop vite par une provocation directe. Le problème, ici, c’est que les exorcistes sentent les monstres à des kilomètres. Et elle… elle sait parfaitement que ce qu'elle cache en elle dépasse les critères habituels de l'école.

Ye-ji tourne lentement la tête et dévisage Megumi. La pluie glisse le long de la frange sombre et désordonnée du garçon, mais son regard ne cille pas.


— Ça te pose un problème, le fait qu'on me déplace ?


Il la fixe sans reculer d'un pouce. Sans provocation gratuite non plus. C'est juste ce regard fatigué, typique de celui qui calcule les angles d'attaque et les issues de secours avant même de connaître le prénom de son interlocuteur. Ses yeux descendent une seconde vers le motif d’ombre qui semble ramper, presque liquide, sur le tissu noir au bout de sa manche gauche. Les contours de la silhouette se liquéfient, défiant les lois de la perspective. Il l’a vue. Évidemment. Avec sa technique des Dix Ombres, il est le mieux placé pour capter cette anomalie.


— …Non, répond Megumi d'une voix basse. Mais les gens qu’on « ne veut plus » et qu'on envoie ici, ça finit rarement bien pour eux. Ou pour ceux qui partent en mission avec eux.


Derrière lui, Yuji Itadori murmure, sa voix résonnant beaucoup trop fort dans la cour :


— Waw. Ambiance enterrement direct. On n'a même pas pris le thé de bienvenue.


Nobara Kugisaki lui décoche un coup de coude brutal dans les côtes, le faisant grimacer. Gojo, quant à lui, semble au bord d’éclater de rire, visiblement ravi par ce début d'animosité prometteur. Ce qui n’aide absolument personne à se détendre.


Le vent se lève soudain, balayant les feuilles mortes de la cour. Pendant une fraction de seconde, l’ombre sous les bottes de la Coréenne s’étire, brisant l'alignement de la lumière déclinante. Elle s'épaissit, gagne en volume tridimensionnel. Comme si quelque chose, tapi sous la surface du sol, cherchait à se redresser pour écouter la conversation. Megumi le remarque immédiatement. Ses mains se rapprochent, ses doigts esquissant l'amorce d'un geste, le réflexe instinctif d’un exorciste prêt à invoquer ses chiens de Jade. Ce n'est pas une menace ouverte, juste un réflexe de survie gravé dans les muscles.


— …Ta technique fuit toute seule quand t’es agacée ? demande Megumi, le ton plus acéré.


Cette fois, le silence devient vraiment attentif. Même Gojo cesse de sourire, observant la dynamique qui se crée entre les deux manipulateurs d'ombres.


— Non, réplique Ye-ji, sa voix demeurant d'un calme glacial qui tranche avec l'agitation de son ombre. Le Voile est vivant, indépendant. Mais t'inquiètes pas. Il obéit quand je hausse le ton.


Elle incline la tête sur le côté, une lueur de curiosité pure perçant dans ses yeux gris.


— D'ailleurs, c'est quoi ton nom ? on ne s'est pas présentés.


Megumi hésite quelques secondes, ajustant son col avant de répondre d'un ton monocorde :


— Megumi Fushiguro.


— Itadori Yuji ! Et la fille de mauvaise humeur là-bas, c’est Kugisaki Nobara ! ajoute Yuji en levant joyeusement la main, brisant la chape de plomb d'un grand sourire idiot.


— J’suis pas « la fille de mauvaise humeur », crétin, réplique Nobara en fusillant Yuji du regard avant de détailler la nouvelle de haut en bas avec un œil critique. Par contre… il faut avouer que ton uniforme est incroyable. Les anneaux et la chaîne, c'est une option ou t'as dû soudoyer le tailleur de l'école ?


Gojo claque bruyamment dans ses mains, le bruit sec résonnant contre les murs de pierre et brisant définitivement la tension résiduelle.


— Magnifique ! Les présentations sont faites, l'évaluation vestimentaire est validée. Maintenant, pas de temps à perdre, on passe à la pratique : mission de groupe immédiate.


— Vous plaisantez ? Elle vient à peine de descendre de la voiture, son passeport doit encore être humide, soupire Megumi en levant les yeux au ciel.


— Exactement. C’est beaucoup plus drôle comme ça. Le stress renforce les liens d'amitié, c'est scientifique.


Ye-ji jette un coup d'œil las aux trois autres élèves, un sourcil levé.


— Il est tout le temps comme ça votre prof ? Ou c'est juste pour mon arrivée ?


Yuji répond du tac au tac, l'air sérieux pour une fois :


— Pire. C'est son état de base.


— Beaucoup pire, ajoute Megumi en commençant déjà à réajuster ses protections. Ne cherche pas de logique, tu vas t'épuiser.


Nobara croise les bras sur sa poitrine, un rictus ironique aux lèvres.


— La semaine dernière, il a disparu pendant trois jours en pleine crise de grades 1 juste pour aller acheter des mochis « spirituellement intéressants » à l'autre bout du pays. On a failli y passer.


Gojo pose une main dramatique sur son torse, feignant une blessure mortelle au cœur, puis fixe Ye-ji avec un sourire en coin qui en dit long sur ses attentes.


— Alors Ye-ji, prête pour ton bizutage version exorcisme japonais ? Les malédictions d'ici ont un goût un peu différent de celles de Séoul.


— Prête, non. Mais visiblement, dans cette école, le libre arbitre est une notion abstraite.

Gojo pointe un doigt approbateur vers elle, ravi de sa répartie.


— Exactement l’esprit du métier ! Résignation, sens du sacrifice et trauma latent. Tu vas t'intégrer plus vite que prévu.


Megumi commence déjà à marcher d'un pas rapide vers la sortie du domaine, là où un autre véhicule d'auxiliaires les attend.


— Le rideau va tomber dans vingt minutes sur le site. Si on traîne, on va devoir gérer les médias en plus des monstres.


— T’inquiète, si ça tourne mal, on improvise comme d'habitude, lui lance Yuji en emboîtant le pas, faisant un signe amical à Ye-ji pour qu'elle le suive.


— Ça, c’est vraiment le genre de phrase qui ne me rassure pas du tout dit comme ça, grogne Nobara en vérifiant machinalement le contenu de sa sacoche à clous.


Ye-ji s'arrête net au milieu de la cour, refusant d'avancer aveuglément vers un danger inconnu. L'autorité coréenne lui avait appris une chose : un exorciste aveugle est un exorciste mort.


— C'est quoi la mission exactement ? Je ne mets pas les pieds dans un rideau sans savoir ce qu'on cherche. Merci, mais non merci. Ma technique demande de la préparation.


Megumi s'arrête un instant, tournant légèrement la tête sans pour autant faire marche arrière.


— Disparitions en série dans un ancien complexe immobilier abandonné de la banlieue ouest. Trois civils ont été retrouvés inconscients, vidés de leur énergie vitale. Avant de sombrer, ils ont tous décrit « des silhouettes noires sans visage » qui rampaient sur les murs.


Gojo ajoute d'une voix faussement mystérieuse, les bras écartés :


— Donc, soit une malédiction classique de grade 2 qui s'ennuie… soit un résidu de fléau bien plus pénible et vicieux. C'est une surprise box ! J'adore les surprises.


— Et vous trouvez ça normal de ne jamais avoir d’informations claires avant de risquer notre peau ? lâche Nobara, excédée par les méthodes de l'exorciste le plus fort du monde.

Yuji hausse les épaules, une habitude de vieux briscard déjà ancrée en lui malgré son jeune âge.


— Franchement ? Au bout d'un moment, tu t'y fais. C'est ça ou devenir fou.


Megumi jette un dernier regard plus appuyé vers la nouvelle, mesurant sa réaction.


— La priorité reste la même : on cherche d’abord les survivants s'il en reste. Ensuite, on exorcise tout ce qui bouge et qui n'a pas de carte d'étudiant.


Ye-ji hoche la tête, ses yeux gris se durcissant sous l'effet de la concentration. Le sérieux de la situation a balayé les futilités du bizutage.


— Ok… Je m'occupe de localiser et d'extraire les civils. Ma technique est faite pour ça.


Soudain, sans qu'aucun signe avant-coureur ne trahisse son geste, l’ombre au sol s’ouvre sous ses pieds, devenant un puits de ténèbres absolues, dénué de fond. En une fraction de seconde, la jeune fille bascule en arrière, son corps se liquéfiant pour disparaître complètement dans l’obscurité liquide du sol, ne laissant derrière elle qu'une ondulation sur le bitume mouillé.


— OKAY, NON, ÇA C’EST BEAUCOUP TROP STYLÉ ! sursaute Yuji, les yeux écarquillés d'admiration pure devant la fluidité de la technique. Je veux la même chose !


— Concentre-toi, idiot, coupe Nobara en lui frappant l'arrière du crâne. C'est pas un spectacle de magie, on a du travail.


Le Voile Noir l’avale sans un bruit, la transportant à travers les entrelacs des ombres de la ville jusqu'au cœur de la cible. Lorsqu'elle s'en extrait, glissant le long d'un mur décrépit, l’air est devenu lourd, saturé d'énergie occulte négative. Le contraste est saisissant, à l’intérieur de l’immeuble abandonné, la fraîcheur de la pluie laisse place à un froid synovial, presque funeste. Ça sent la moisissure, la poussière accumulée depuis des décennies, le béton humide, et autre chose… Une odeur âcre, métallique. Quelque chose de vivant et de corrompu.


Ye-ji retient sa respiration, se collant contre la paroi d'un couloir obscur. Grâce aux vibrations du Heukmak, elle perçoit des battements de cœur erratiques un peu plus loin derrière une cloison de plâtre effondrée. Deux personnes, prostrées, terrifiées, dont l'énergie s'amenuise à chaque seconde.

Puis, un craquement sinistre, organique, résonne directement au-dessus d’elle, faisant vibrer la structure du plafond vermoulu.

Une voix déformée, semblable au grattement d'un ongle sur de l'ardoise, murmure juste dans les hauteurs, tapie dans la pénombre des poutres :


— …encore une ombre… mais celle-ci… elle sent si bon… elle est si noire…


Le Voile Noir guide ses pas à travers les structures invisibles du bâtiment décrépit. Glissant d’une surface sombre à l’autre avec la fluidité d'un filet de mercure, Ye-ji trace son chemin vers les humains survivants, abandonnant volontairement le gros du fléau aux trois autres exorcistes. Le Heukmak lui permet de court-circuiter la géographie physique des lieux. En chemin, à travers la pénombre des couloirs, elle voit brièvement passer les silhouettes blanches et noires des Chiens de Jade de Fushiguro. Ils filent comme des spectres canins, truffes au sol, leurs yeux luisent d'un éclat spectral. Elle leur jette un regard sceptique, peu habituée aux familiers de l'exorcisme japonais, puis poursuit sa course silencieuse.


Elle émerge soudain, sans un bruit, de l’ombre portée d’un lourd pilier de soutènement, juste devant les civils. Les deux humains sursautent violemment à sa vue, le cœur au bord des lèvres. Une femme terrifiée serre convulsivement un jeune garçon d'une dizaine d'années contre elle, les yeux exorbités par l'horreur.


— M-Mon Dieu… bafouille la mère, la voix brisée par les larmes.


Puis, en détaillant l'uniforme sombre, la coupe au carré et les traits résolument humains de la jeune fille, elle réalise qu'elle n'a pas affaire à l'un de ces monstres qui hantent les murs. Enfin, probablement. Le garçon, lui, ne décolère pas de terreur. Il pointe un doigt tremblant juste derrière Ye-ji, le visage décomposé par un spasme d'épouvante.


— LE SOL… LE SOL A EU DES DENTS !


L'affirmation est techniquement fausse, mais à en juger par les résidus d'énergie occulte purulente qui s'effilochent et fument encore sur le béton brut, elle n'est pas complètement erronée ; une mâchoire d'ombre a dû tenter de les happer. Au loin, un énorme fracas fait vibrer les fondations mêmes de l'immeuble, un bruit de dalle de béton qui s'effondre. La voix de Yuji Itadori résonne depuis l'étage supérieur, puissante, paniquée, amplifiée par l'écho des couloirs vides :


— MEGUMI, À GAUCHE !!


Un rugissement monstrueux, guttural et saturé de haine, secoue les minces cloisons de plâtre restantes. La femme se remet à trembler de tous ses membres, s'agrippant à son fils comme pour lui faire un rempart de son corps.


— Il y a… il y a quelque chose de terrible dans les étages… Ça va descendre…


Ye-ji lâche un soupir discret, ajustant les anneaux métalliques de sa ceinture. La situation s'envenime plus vite que prévu. Elle tend une main ferme, paume vers le haut, vers la mère et l'enfant. Son visage reste d'un calme impassible, presque clinique.


— Prenez ma main, tous les deux. Ça va être bizarre, ça va être froid. Mettez-vous en apnée.


Avant qu'ils ne puissent formuler la moindre protestation, l’obscurité sous leurs pieds s’ouvre à nouveau, large et liquide. Ye-ji bascule en arrière dans le Voile, entraînant les deux civils dans cette traversée glaciale, étouffante et sensoriellement vide.

À l'extérieur, sur le parking adjacent balayé par la pluie, Kiyotaka Ijichi cligne des yeux derrière ses lunettes lorsque la jeune fille et les deux rescapés jaillissent littéralement, comme expulsés, de l’ombre portée sous une voiture en stationnement. L'assistant chaman réajuste sa monture d'un doigt tremblant, l'air profondément dépassé par les événements.


— …Je vais définitivement arrêter d’essayer de comprendre les techniques des nouvelles générations, marmonne-t-il pour lui-même en sortant un mouchoir.


La femme manque de s’effondrer sur l'asphalte mouillé, le souffle court, recrachant l'air vicié de l'ombre. Le gamin, en revanche, oublie instantanément sa terreur face à la magie du voyage. Il fixe Ye-ji avec une admiration totale, les yeux brillants, comme s'il venait de voir son personnage de fiction préféré prendre vie sous ses yeux.


— ON EST SORTIE DU SOL !! Maman, t'as vu ?! Elle nous a fait sortir du sol !


Ijichi s'active immédiatement, brisant l'élan du petit et guidant fermement les rescapés vers l'arrière de la voiture de fonction noire.


— Les civils sont pris en charge, s'exclame-t-il en ouvrant la portière. Nam-san, retournez immédiatement à l’intérieur. Le niveau d’énergie occulte à l'épicentre vient de monter en flèche. Le rideau s'épaissit.


Comme pour confirmer ses dires, le bâtiment entier tremble dans un grondement sourd, de la poussière s'échappant des fenêtres brisées. Autour de Ye-ji, la moindre flaque d'eau et d'ombre sur le parking se met à vibrer à l'unisson, une résonance magique et agressive qui lui électrise la peau. Quelque chose là-dedans appelle les ténèbres. Sans perdre une seconde, elle fait demi-tour et s'élance en courant vers l'entrée principale.


Tout en courant sous la pluie fine, elle puise profondément dans le Voile. D'un geste fluide et circulaire, elle force l'obscurité à se condenser, à se matérialiser sous la forme d'une lame sombre, mate et tranchante dans sa main droite. Simultanément, son énergie occulte se scinde : deux doubles d'ombres, silhouettes parfaites et mouvantes, se déploient à ses côtés avant de filer instantanément dans deux directions opposées dès qu'elle franchit le hall, afin de diviser l'attention et le système sensoriel du monstre.

Ses pas rapides la guident vers la cage d'escalier centrale alors qu'elle hurle à pleins poumons pour couvrir le vacarme des effondrements :


— FUSHIGURO ! ITATORI ! KUGISAKI !


— AU QUATRIÈME ÉTAGE ! AU FOND DU COULOIR ! hurle la voix de Yuji en écho, entrecoupée par un bruit d'impact.


Dans les couloirs adjacents du deuxième, un bruit de succion humide et violent retentit. L'un des leurres de Ye-ji vient de se faire instantanément déchiqueter par une force invisible qui suivait ses mouvements avec une rapidité effrayante. Un rire tordu, désarticulé, aigu, résonne contre les cloisons de béton :


— Trouvéeee… C'était pas la vraie… Trouvéeee…

Megumi surgit soudain au bout du couloir du quatrième, sa course légèrement entravée par une blessure superficielle au bras gauche qui teinte la manche de son uniforme de sang frais. À ses côtés, son Chien Divin survivant grogne, les babines retroussées sur des crocs acérés.


— Le fléau se déplace dans les ombres, prévient-il, le souffle court, s'arrêtant à la hauteur de Ye-ji. Il utilise les angles morts.


Nobara apparaît à son tour derrière le cadre d’une lourde porte blindée qui vient de voler en éclats sous un coup de masse occulte. Elle tient son marteau fermement à la main, une mine de dégoût intense peinte sur le visage.


— Et le pire, c'est qu'il adore parler. J’vais le détester très, très vite. Il a une voix insupportable.


Un craquement sinistre brise l'échange. Juste derrière Ye-ji, une silhouette noire, visqueuse et longiligne, se décolle littéralement du plafond de béton, étirant ses membres flasques et élastiques vers la nuque de la Coréenne. Ye-ji réagit au quart de tour, guidée par son instinct. Ses doigts se referment sur une seconde lame forgée dans la nuit, qu'elle tire de sa manche.


— Les civils sont hors portée, en sécurité avec le binoclard ! s'exclame-t-elle en jetant un coup d'œil circulaire pour analyser la situation. Il n'y en a qu'un seul de ces machins ?


Megumi secoue la tête, les sourcils froncés, ses yeux noirs fixés sur la créature au plafond.


— Non.


Le Chien de Jade montre les dents, son grognement doublant de volume et faisant vibrer l'air.


— Il se divise. Ce n'est pas un corps unique.


À l'autre bout de la structure, un cri strident et lointain signale la destruction du second leurre de Ye-ji. Yuji débarque à ce moment-là, glissant littéralement sur le béton crasseux du couloir pour freiner sa course folle, les poings encore chargés d'énergie.


— Y’en a minimum trois ! Peut-être quatre ! Ils se séparent dès qu'on les cogne !


La silhouette tapie au plafond derrière Ye-ji étire ses lèvres inexistantes en un sourire hideux, beaucoup trop large, une singerie grotesque et dérangeante de l'anatomie humaine.


— Nous sommes… la même faim… Nous sommes… beaucoup…


Nobara grimace de plus belle, serrant le manche de son arme jusqu'à s'en blanchir les phalanges.


— Je retire ce que j’ai dit. Je le déteste déjà de toute mon âme.


— Oh, mais ta gueule le laideron ! tranche Ye-ji à l'adresse du monstre.


Dans un mouvement circulaire d'une rapidité chirurgicale, la Coréenne pivote sur ses talons, abat sa lame d'ombre et sectionne proprement un des membres inférieurs flasques du monstre. La créature pousse un sifflement strident, presque métallique, et se réfugie instantanément dans les hauteurs de la cage d'escalier, rampant au plafond comme une araignée géante. Le morceau de membre amputé tombe lourdement sur le sol, s'agitant encore de soubresauts et de spasmes nerveux autonomes. Ye-ji se tourne immédiatement vers sa camarade.


— Kugisaki ! Plante un clou dans son morceau ! Maintenant !


Un sourire féroce, presque sadique, éclaire instantanément le visage de Nobara qui comprend l'opportunité.


— Avec grand plaisir !


La manieuse de clous attrape la patte gigotante au vol avec la pointe de sa botte, la plaque contre le mur de briques nues et y enfonce une lourde pointe d'acier d'un coup sec et magistral de son marteau. Elle recule d'un pas, joint ses doigts levés.


— Sort de poupée paille… Résonance !


L'impact magique de l'énergie maudite est immédiat et dévastateur. Un hurlement d’agonie insoutenable, suraigu, explose à travers tout l'étage. Au plafond, le fléau se tord dans des convulsions brutales, une partie de son tronc principal éclatant littéralement en une gerbe de goudron vivant et purulent sous l'effet du sortilège vaudou. Yuji observe le carnage en grimaçant de sympathie mal placée.


— Ooooh, la vache… ça a dû faire super mal. Bien joué !


— Il bouge encore, coupe Megumi, les yeux rivés vers le haut, insensible à la diversion.


Les ombres qui tapissent naturellement le couloir insalubre commencent à se comporter de manière totalement anormale. Elles s'étirent, se détachent du sol et rampent le long des cloisons, comme aspirées par une force d'attraction résidant à l'étage supérieur. Plusieurs voix grinçantes s'élèvent alors des fissures des murs, s'entremêlant dans un murmure polyphonique et oppressant :


— …vous sentez pareil… l'ombre de l'Est… l'ombre de l'Ouest… venez…


Ye-ji observe le phénomène de distorsion, une idée tactique germant derrière ses yeux gris acier. Elle se tourne vers l'invocateur des Dix Ombres.


— Fushiguro ! T'as pas un truc dans ton bestiaire pour faire une diversion massive ? Des souris ? Des insectes ? Des lapins ? Un truc qui bouge partout pour qu'on puisse s'éloigner tranquillement pour réfléchir et élaborer un plan ?


Megumi la dévisage une seconde, immobile, l'air profondément incrédule et presque offensé face à la trivialité de la demande.


— …J’ai des lapins. Oui.


Yuji laisse échapper un éclat de rire nerveux, détendant l'atmosphère malgré le danger.


— Dit comme ça, c’est incroyable. Sortez les lapins !


Megumi ne perd pas de temps en palabres. Il joint ses mains de manière complexe, formant le mudra spécifique et géométrique de son arcane.


— Technique des Dix Ombres : Lapins d’évasion.


Un nuage dense de fumée occulte et noire envahit instantanément le couloir, immédiatement suivi par une marée grouillante, une vague déferlante de centaines de lapins blancs spectraux qui jaillissent en tous sens, bondissant sur les murs, saturent l'espace et le sol. Les fléaux au plafond, totalement désorientés par cette profusion soudaine et chaotique de cibles en mouvement et d'énergie occulte fragmentée, se figent, leurs têtes pivotant frénétiquement.


— …hein ? fait une des voix.


— …hein ?? répète une autre, perdant le fil de son incantation.


Nobara recule d'un pas, observant le tapis mouvant de rongeurs blancs avec une totale stupéfaction.


— C’est donc ça son plan secret depuis le début… L'invasion de nuisibles…


— Allez ! On bouge pendant qu'ils comptent les oreilles ! ordonne Ye-ji.


Elle s'élance la première vers la cage d'escalier secondaire la plus proche, dévalant les marches quatre à quatre vers l'étage inférieur pour rompre définitivement la ligne de mire des monstres.


— Bon ! Qui a des idées concrètes ? demande-t-elle tout en gardant un rythme de course soutenu.


Yuji saute les marches à sa suite, l'énergie débordante et les yeux brillants malgré la sueur.


— On tape très, très fort ensemble jusqu’à ce que ça devienne de la purée et que ça meure ?


— Réflexion tactique étonnamment limitée, comme d'habitude, souffle Nobara, juste derrière lui, manquant de trébucher.


Megumi ferme la marche, le visage sombre, gardant ses yeux fixés sur les parois noires qui les entourent.


— Ils utilisent les surfaces sombres pour se déplacer et se régénérer. Plus il y a d’ombre dans ce bâtiment, plus ils sont rapides et insaisissables.


Nobara percute immédiatement, comprenant la gravité de la situation.


— Donc avec cette pluie et ce manque de lumière, le bâtiment entier est leur terrain de jeu. Génial. On joue à domicile pour eux.


Yuji se tourne vers Ye-ji pendant leur descente effrénée.


— N'empêche, ton truc d’ombre… ton Voile… ça les perturbe un peu, non ? Ils te regardaient bizarrement, comme si t'étais de leur famille.


— Je voyage dans les ombres, je peux créer des doubles et des armes de poing… Mon pouvoir s'arrête là, ça va pas au-delà, répond-elle avec un pragmatisme teinté de froideur.


Megumi, dont le regard analytique de sorcier de grande lignée n'a pas manqué de décortiquer chaque échange magique depuis son arrivée dans la cour, intervient d'une voix grave :


— Non. Ça va plus loin que ça, Nam. Ils t’ont reconnue comme quelque chose de similaire à leur propre essence. Ta source magique partage une vibration avec eux.


Nobara affiche une mine dégoûtée tout en courant.


— Beurk. Ne me dis pas qu'on a importé un monstre de Séoul.


— Donc… si c'est le cas, elle peut peut-être servir d'appât et les attirer dans un piège ? suggère Yuji en penchant la tête, toujours optimiste.


Au-dessus de leurs têtes, à travers la dalle de béton, un bruit de griffes strident et frénétique traverse la structure. Ils les suivent par le plafond. Megumi lève les yeux, ses traits se durcissant sous l'effet de la menace imminente.


— …Ou alors, elle peut les contrôler ou paralyser leur mouvement assez longtemps pour qu'on crée une ouverture définitive pour les exorciser d'un coup.


— C'est l'énergie occulte brute qui les attire, réplique Ye-ji, impassible face aux théories. Donc techniquement… on les attire tous ici. Sauf peut-être toi, Yuji, t'en émets un peu moins par intermittence.


Le garçon aux cheveux roses s'arrête une fraction de seconde pour pointer un pouce fier vers son torse.


— Enfin une mutation utile ! Je suis invisible !


— T’es toujours une anomalie sur pattes, de toute façon, marmonne Megumi en le poussant pour qu'il avance.


Nobara lève son marteau vers la structure fissurée juste au-dessus d'eux, entendant les bruits de pas s'intensifier.


— Peu importe pourquoi ils nous aiment ou ce qu'elle est, ils vont finir par nous tomber dessus dans trois, deux…


L'avertissement se réalise à la seconde près. Dans la pénombre crasseuse de la cage d’escalier du deuxième, plusieurs silhouettes noires et visqueuses commencent à ramper lentement, se laissant glisser le long du plafond. Une, puis deux, puis quatre. Leurs têtes désarticulées pivotent en parfait synchronisme, alignant leurs regards vides et blancs sur la nouvelle arrivante coréenne.


— …ombre vivante… la sœur… viens…


L'ombre de Megumi s'étend soudainement sous ses pieds, de manière incontrôlée, répondant à une impulsion extérieure.


— Ils te ciblent en priorité, maintenant. On est fixés.


Ye-ji esquisse un fin sourire cynique, nullement impressionnée par son nouveau statut de cible numéro un.


— Ouais, ben du coup, on est deux manipulateurs d'ombre dans cette équipe… Donc on partage le fan-club, Fushiguro. T'es pas tout seul.


Yuji étouffe un rire idiot derrière sa main, tandis que Nobara ne prend même plus la peine de dissimuler le sien, gratifiant Megumi d'un regard lourd de sous-entendus moqueurs. Ce dernier reste parfaitement stoïque, le visage de marbre pendant exactement deux secondes, avant de laisser échapper un profond soupir d'exaspération pure.


— Je déteste profondément cette phrase.


Au plafond, les silhouettes des quatre fléaux se mettent à vibrer de manière synchrone, une ondulation de leur matière noire. Leurs voix se mêlent dans une étrange incantation rituelle :


— Deux portes… Deux profondeurs… L'ombre appelle l'ombre… Ouvrez…


Yuji fronce les sourcils, perdant instantanément son sourire de garnement.


— …Okay, ça devient vraiment creepy. Ils préparent un truc de zone.


Soudain, l’ombre naturelle sous les pieds de Megumi s'agite d'un frémissement autonome et violent, échappant un instant à son propre contrôle pour s'étirer vers celle de Ye-ji. Le jeune homme baisse les yeux, la mâchoire crispée, les poings serrés ; ce signal d'ingérence magique et de piratage de sa technique des Dix Ombres ne lui plaît pas du tout.


Ye-ji réagit avant que l'anomalie ne s'amplifie et ne les paralyse. Délaissant ses lames de corps à corps, elle concentre toute l'énergie résiduelle du Voile entre ses mains tendues pour façonner ex nihilo un arc long, massif, d'un noir absolu qui semble absorber la faible lumière de la cage d'escalier. D'un geste fluide, elle y encoche deux flèches de pure obscurité dense et décoche un tir rapide, tendu, vers le plafond.


Les deux projectiles traversent l'espace de la cage d'escalier comme des éclats de nuit pure, sifflant dans l'air. Un double impact sec et mat résonne. Deux des fléaux, mortellement touchés au centre de leur masse, lâchent prise instantanément et s'effondrent sur les marches de béton dans une masse noire, gluante et agitée de soubresauts d'agonie.

Yuji se jette instantanément, corps en avant, sur la première créature au sol, concentrant une quantité massive d'énergie occulte dans son poing droit.


— Rayon Noir !


L'impact est monumental. Le mur de béton adjacent éclate sous la puissance du coup décalé, emportant le premier fléau dans une onde de choc qui le pulvérise en miettes de résidus maudits. Au même moment, Nobara abat son marteau avec une précision chirurgicale, figeant la seconde créature blessée au sol avec un grand clou d'acier avant qu'elle ne puisse esquisser le moindre mouvement de retraite vers une fissure.


Megumi, quant à lui, ne lâche pas sa propre ombre du regard. Malgré la mort des deux premiers, elle continue de onduler anormalement, se liquéfiant. Une immense main noire, disproportionnée, suintante et dotée de griffes d'ébène, émerge lentement du sol de la cage d'escalier, s'élevant directement et silencieusement derrière son dos.


— FUSHIGURO ! BAISSE-TOI TOUT DE SUITE !! hurle Ye-ji, l'arc déjà tendu vers le sol.


Megumi se jette au sol sans une seconde d'hésitation, le nez dans la poussière et le béton crasseux. Une nouvelle flèche d'ombre, décochée dans le même mouvement fluide par Ye-ji, siffle juste au-dessus de sa tête avec un bruit de soie déchirée, traversant de part en part la main noire géante. Le projectile d'ébène s'enfonce dans la chair occulte avant de se dissoudre dans un frémissement liquide, mais l'impact ne freine en rien la croissance de la menace, au contraire.


L’ombre résiduelle, catalysée par l'agression, éclate et se déploie en une silhouette colossale, une masse de goudron vivant et d'obscurité pure qui sature presque l’intégralité de la cage d’escalier, bloquant toute issue vers les étages supérieurs. Dans cette protubérance fétide, un frisson parcourt la matière et des dizaines d’yeux vitreux, globuleux et sans paupières, s’ouvrent simultanément, fixant le groupe de leurs pupilles mortes.

Yuji recule d'un pas lourd, fléchissant les genoux, les poings levés et déjà nimbés de l'aura bleutée de son énergie maudite.


— …Okay, ça, c’était DÉFINITIVEMENT pas mentionné sur la brochure de Gojo-sensei.


La monstruosité braque son regard multiple et discordant sur Megumi, toujours à terre, puis fait pivoter l'intégralité de sa masse visqueuse vers la Coréenne, attirée par l'émanation familière du Voile Noir. Une vibration s'échappe de ses dizaines de bouches entrouvertes :


— Les porteurs… Les enfants de la nuit… Venez…


Nobara resserre sa prise sur le manche en caoutchouc de son marteau, ses yeux rivés sur les pustules sombres qui menacent de déborder sur ses chaussures. Une lueur d’irritation pure et géométrique remplace sa surprise.


— Je vais finir par facturer des séances d’horreur psychologique aux hautes instances, sérieux. C'est mauvais pour le teint.


Ye-ji, le souffle court mais l'esprit affûté, analyse la configuration spatio-temporelle de la pièce à toute vitesse. Les ombres grandissent à mesure que le monstre s'étend. Ses yeux gris s'arrêtent sur la brèche béante créée un instant plus tôt par le coup de poing de Yuji dans le mur adjacent. Une idée germe.


— Yuji ! Pète les cloisons porteuses ! Tout le long du couloir ! On fait entrer de la lumière directe !


— Compris ! Pas besoin de me le dire deux fois !


Itadori pivote sur ses appuis, accumule son énergie maudite dans ses jambes et assène un coup de boutoir magistral, un coup de pied sauté d'une puissance surhumaine, directement dans la cloison extérieure de l'immeuble désaffecté. Le béton armé cède dans un fracas de fin du monde, les barres de fer torsadées claquant comme des brindilles, ouvrant une immense brèche de trois mètres de large sur l'extérieur.


La lumière grise, crue et diffuse du crépuscule de Tokyo s'engouffre violemment dans la cage d'escalier, accompagnée d'une rafale de vent glacée qui fait voler la poussière de ciment. L'effet sur la faune occulte est immédiat et viscéral : les ombres parasites qui tapissaient les marches et offraient des points d'ancrage au fléau se rétractent instantanément, comme brûlées au fer rouge. La créature géante pousse un sifflement aigu, strident, plusieurs de ses yeux vitreux se fermant et fondant littéralement sous l'impact direct des photons.


Megumi se redresse d'un bond, les mains prêtes à former un nouveau mudra, l'esprit vif malgré la douleur à son bras.


— La lumière du jour la ralentit et détruit sa capacité de régénération cellulaire !


Nobara affiche un sourire carnassier, ajustant ses clous entre ses phalanges.


— Là. Ça, c’est une information tactique utile. On passe en mode exécution.


— Les portables ! Sortez vos écrans ! commande Ye-ji en plongeant la main dans sa poche pour en tirer son propre téléphone.


D'un coup de pouce expert, elle active instantanément la fonction torche à puissance maximale, braquant le faisceau blanc et froid de la LED directement dans les grappes d'yeux principaux du fléau.


— Casse-lui la gueule, Itadori ! On le fige !


La lumière artificielle, bien que dérisoire par rapport au soleil, frappe la masse sombre à bout portant dans la pénombre restante. Le monstre hurle de douleur, un son de succion inversée, sa structure corporelle se contractant frénétiquement, se boursoufflant sous l'effet de la brûlure lumineuse qui l'empêche de fusionner avec les ombres du sol.


— AAAAAH… LES CIEUX FAUX… LA LUMIÈRE QUI RAMPE…


— YUJI, MAINTENANT ! NE LAISSE PAS LE TEMPS AU FLÉAU DE S'ADAPTER ! ordonne Megumi.


Itadori bondit en avant, franchissant les marches d'un seul bond, un sourire de psychopathe fonctionnel et déterminé aux lèvres.


— Avec grand plaisir !


L'impact est d'une violence inouïe. Le poing renforcé de Yuji, chargé à bloc, traverse de part en part la boîte crânienne gélatineuse de la créature, l'écrasant contre les marches de béton dans une détonation sourde d'énergie noire et de sang maudit. L'onde de choc résiduelle fait trembler la rampe d'escalier. Nobara l'imite aussitôt, dégainant son propre appareil pour braquer sa lampe sur les restes agités et rampants du monstre qui tentent de fuir vers un coin sombre.


— Sérieusement… note la jeune fille au marteau en ajustant son faisceau, on est en train d’exorciser un résidu de grade 1 avec le mode lampe torche d'un smartphone à trois sous. Si les anciens apprenaient ça…


Ye-ji range son arc d'un geste fluide, le laissant se dissiper en volutes de fumée noire qui rentrent sous ses manches.


— L'improvisation, Kugisaki ! C'est ce qui sépare les vivants des morts.


Yuji, ravi du dénouement et de l'absurdité de la situation, pointe fièrement son téléphone vers le plafond tel un chevalier de fantasy brandissant une épée sacrée face aux ténèbres.


— JUJUTSU TECHNIQUE SECRÈTE : LED MAXIMALE CYBERPUNK ! 


Megumi lui jette un regard d'une froideur blasée, massant son bras blessé.


— Arrête de nommer à voix haute des techniques débiles qui n’existent pas dans les manuels. C'est embarrassant.


Le fléau tente désespérément de ramper vers un angle mort sous les marches pour reconstituer sa masse critique, mais le croisement des faisceaux lumineux de Ye-ji et de Nobara forme un quadrillage parfait qui l'empêche de stabiliser son énergie occulte. La jeune fille au marteau fait tourner son arme entre ses doigts avec une assurance tranquille, s'avançant vers la masse pantelante.


— Bon. Maintenant qu’il ressemble à une flaque de pétrole dépressive et inoffensive, on le termine proprement ?


— Vas-y, cloue-le au sol ! répond Ye-ji en resserrant sa ceinture de cuir. Et si ça suffit pas, le clébard de Fushiguro mangera les restes. Ça fera des économies de croquettes.


Nobara sourit dangereusement, ses yeux s'illuminant de malice, visiblement conquise par la tournure des événements et le pragmatisme de la nouvelle.


— Là, ma petite Ye-ji, tu parles ma langue. Bienvenue à Tokyo.


D'un mouvement sec, elle décoche une volée de trois clous précis qui se fichent profondément dans le noyau central de la masse noire. Elle joint ses doigts, un rictus de victoire aux lèvres.


— Résonance !


Le fléau convulse une ultime fois, une onde de choc interne brisant ses dernières structures moléculaires sous l'impact du sortilège de la poupée de paille. Megumi lève deux doigts à la hauteur de son visage pour finaliser l'exorcisme et nettoyer la zone.


— Chien de Jade


Le grand loup blanc surgit de la pénombre résiduelle d'un coin de mur, ses yeux rouges brillant d'un éclat sauvage, et referme ses crocs puissants sur le cœur de la créature immobilisée. Un craquement sec de noyau magique brisé résonne, suivi d'un dernier râle d'agonie qui s'éteint dans l'air frais. La masse noire se dissout en une fumée violacée qui s'évapore sous la pluie fine entrant par la brèche.


Le silence retombe enfin sur la cage d'escalier en ruine. Un silence long, pesant, troublé uniquement par le clapotis de l'eau au-dehors. Yuji abaisse lentement son téléphone, éteignant sa torche, brisant le calme de sa voix claire.


— On vient vraiment de gagner un combat contre un monstre géant grâce à deux téléphones, des lapins de l'espace et un chien blanc. L'exorcisme moderne est incroyable.


Megumi remet calmement ses mains dans les poches de son pantalon, l'air de vouloir passer à autre chose et d'effacer cet épisode de sa mémoire au plus vite.


— Mission accomplie. Les civils sont saufs, le fléau est éradiqué.


Nobara laisse échapper un long soupir de soulagement teinté d'une profonde ironie, essuyant une goutte de pluie sur sa joue.


— C’est, sans l'ombre d'un doute, la mission la plus ridicule et la moins digne de toute ma vie d'exorciste.


Ye-ji observe les débris de béton et les flaques d'eau qui commencent à stagner sur les marches, peu convaincue par l'ambiance générale des lieux. Elle commence à descendre les marches vers la sortie du complexe architectural.


— Chelou cette baraque… Je dors pas ici, perso. L'isolation laisse à désirer et les voisins sont envahissants.


Yuji lui emboîte le pas immédiatement, calant ses mains derrière sa tête, visiblement du même avis.


— Pareil. Même gratuitement avec option buffet à volonté, je refuse de passer la nuit ici.


Nobara jette un dernier coup d'œil suspect et méfiant au plafond fissuré avant de leur emboîter le pas.


— Si un seul mur de mon dortoir me parle après cette journée, je déménage de pays sur-le-champ. J'ai mes limites.


Megumi ferme la marche, silencieux, le pas régulier. Il attend d'atteindre le palier inférieur, là où la lumière du jour est plus franche, avant d'adresser la parole à la nouvelle arrivante d'une voix volontairement basse :


— …Bonne réaction, ceci dit. Pour l'utilisation de la lumière extérieure. C'était bien pensé.

Venant d'un garçon aussi réservé et pointilleux que Fushiguro, l'effort d'articulation équivaut à un compliment majeur, une validation de ses pairs.


Lorsqu'ils atteignent enfin le rez-de-chaussée et sortent dans la cour boueuse, ils découvrent Satoru Gojo assis nonchalamment sur une rambarde métallique trempée, une canette de soda à la main, son éternel bandeau noir sur les yeux. Le professeur leur adresse un grand signe de la main, exagérément enthousiaste.


— Ooooh, vous avez tous survécu ! Quelle surprise ! J’avais pourtant misé avec Ijichi sur deux blessés légers minimum pour pimenter le trajet du retour.


Ye-ji s’arrête net au bas des marches et plante son regard gris, glacial et analytique, dans celui du mentor, totale impassibilité coréenne. Gojo soutient son inspection visuelle pendant une seconde, imperturbable, un sourire énigmatique aux lèvres, avant de lever sa canette en guise de salut informel.


— Quoi ? Ne me regardez pas comme ça, Nam-san. J’avais une totale confiance en vous… émotionnellement. Pas statistiquement, nuance.


— C’est encore pire dit comme ça, prof de malheur, râle Yuji en boudant.


Nobara passe devant le grand chaman blanc en lui donnant un coup d'épaule délibéré et appuyé au passage, sans une once de respect pour le plus fort de sa génération.


— Vous êtes un enseignant catastrophique. Je vais demander un changement de classe.


Megumi, quant à lui, s’attarde aux côtés de Ye-ji alors qu'ils se dirigent vers la berline noire d'Ijichi qui attend sous la pluie.


— …Ton idée d'utiliser l'environnement était vraiment bonne, répète-t-il à voix basse, comme pour enfoncer le clou. Et tes doubles d'ombre aussi. Ils avaient une densité magique impressionnante.


— J'avais encore jamais utilisé un écran de smartphone pour acculer un fléau de cette taille…, concède la jeune fille en jetant un coup d'œil distrait à son appareil dont l'écran est maculé de poussière. En Corée, on utilise plutôt des talismans de lumière.


Megumi hausse légèrement les épaules, un fin sourire, presque imperceptible, étirant le coin de ses lèvres.


— Les techniques les plus efficaces sur le terrain sont parfois les plus stupides en apparence. Il faut savoir s'adapter.


Derrière eux, Yuji brandit à nouveau son téléphone vers le ciel gris avec une solennité grotesque, ignorant la pluie qui lui fouette le visage.


— Respectez tous la puissance mystique du Flash Divin ! Tremblez, monstres de Tokyo !


Nobara éclate de rire face à la pitrerie de son ami, ce qui détend définitivement l'atmosphère lourde de la mission. Gojo se laisse glisser de sa rambarde avec une grâce féline pour les rejoindre sur le gravier mouillé de la cour extérieure.


— Franchement ? Pour une première mission de groupe avec notre nouvelle recrue, c'est du travail solide. Personne n’est mort, le niveau de traumatisme psychologique est modéré, le bâtiment est presque encore debout… c'est un très bon score pour ma classe ! 


Un immense fracas retentit soudain derrière eux : une section entière du mur porteur extérieur que Yuji avait fragilisé lors de son assaut s'effondre dans un immense nuage de poussière de briques et de plâtre. Gojo observe les décombres du coin de l'œil, sans se départir de son sourire un seul instant.


— …Presque debout. Détail architectural.


— Ouais, ben face à des ombres maudites… il fallait de la lumière brute, réplique Ye-ji, pragmatique, en essuyant ses bottes sur le gravier. Les dommages collatéraux font partie du contrat.


Gojo la pointe du doigt avec vivacité, adoptant instantanément l'attitude théâtrale d'un enseignant ravi d'avoir enfin trouvé une élève brillante qui comprend sa philosophie.


— Exactement ! Analyse rapide de la faille de l'adversaire, adaptation immédiate sans s'encombrer de principes rigides. Tu es faite pour cette école, Ye-ji.


Megumi hoche la tête, accordant le crédit nécessaire à sa nouvelle camarade.


— T’as compris leur mode de déplacement et leur faiblesse avant nous. C'est un fait.


— Et maintenant, on sait officiellement que les lampes torches de nos téléphones font partie du matériel anti-fléau homologué ! s'enthousiasme Yuji en tapant dans ses mains.


Nobara soupire de découragement, feignant un désespoir total face à la régression de leur art martial.


— Je ne vais jamais accepter ça mentalement. Si on commence à battre les monstres avec la technologie de base, où va le prestige du monde occulte ?


Elle se tourne ensuite vers Ye-ji, changeant radicalement de sujet avec une curiosité féminine et non dissimulée, détaillant à nouveau les anneaux de sa ceinture.


— Par contre… ton truc pour voyager physiquement à l'intérieur des ombres ? Pour apparaître n'importe où ? C'est ridiculement utile. Et super stylé, je dois l'admettre.


— Le Voile Noir ? C'est la base de la manipulation des structures sombres…, répond la Coréenne avec une pointe de détachement avant de pivoter son regard gris vers Megumi. D'ailleurs, Fushiguro… pourquoi tu le fais pas ? Ta technique des Dix Ombres est censée être plus ancienne et plus noble que la mienne.


Le manieur des Dix Ombres s'arrête net sur le gravier, clignant des yeux sous sa frange mouillée, totalement pris de court par l'interrogation directe.


— …Quoi ? Voyager dedans ?


Yuji saisit immédiatement la portée philosophique et vexante de la remarque et éclate d'un rire tonitruant qui résonne dans toute la cour.


— EXCELLENT ! ELLE VIENT DE DIRE À DEMI-MOT QUE T’UTILISES TES OMBRES COMME UN VIEUX MONSIEUR RIGIDE ! La mise à jour t'a dépassé, Megumi !


Nobara se tient le ventre, hilare, pointant Fushiguro du doigt.


— Ça y est. Elle est là depuis deux heures et elle l’a déjà terminé sur son propre terrain. J'adore cette fille.


Megumi reste figé, fixant le vide pendant une seconde entière avec l'expression outragée et pensive d'un homme remettant soudainement l'intégralité de son entraînement ancestral et des préceptes de son clan en question.


— …Je vais purement et simplement ignorer cette conversation insolente, finit-il par lâcher d'une voix blanche et pincée.


Gojo, absolument ravi du spectacle et de la discorde naissante, frotte ses mains l'une contre l'autre avec une joie enfantine.


— Non, non, non, ne vous arrêtez pas ! Continuez le débat technique ! C’est très pédagogique pour mes statistiques personnelles ! 


Megumi fixe à nouveau Ye-ji, ses sourcils foncés se fronçant légèrement. On peut presque voir les rouages de son cerveau d'exorciste s'activer à plein régime alors qu'il essaie d'imaginer concrètement la sensation physique de s'enfoncer, de glisser sous la surface de sa propre ombre au lieu de simplement y stocker des objets ou d'en sortir des animaux. Il a l'air visiblement déstabilisé par le concept. Yuji lui donne une tape amicale et robuste sur l'épaule pour le sortir de sa transe.


— Allez, frère, fais pas cette tête. Elle vient peut-être de débloquer une mise à jour majeure de ton arbre de compétences. Remercie-la !


— Arrête de parler de ma vie et de mes techniques comme s'il s'agissait d'un fichu jeu vidéo, Itadori.


Nobara affiche un sourire en coin, résolument provocatrice.


— Trop tard. Le doute est semé. Maintenant, je veux voir le grand ténébreux de la classe voyager à travers les fissures des murs comme un ninja de l'ombre. Tu n'as plus le choix !


Ye-ji croise le regard noir de Megumi. Un bref sourire, presque imperceptible mais empreint d'une complicité nouvelle, étire le coin de ses lèvres, puis elle détourne les yeux avec un détachement feint pour regarder la pluie tomber. Fushiguro remarque le sourire ; il détourne le visage à son tour vers la voiture d'un geste sec, une demi-seconde trop tard pour que son mouvement paraisse naturel aux yeux des autres.


Yuji observe le manège silencieux, puis jette un coup d'œil lourd de sous-entendus et complice à Nobara, un sourire en coin.


— Oooooh. Il se passe un truc technique là, non ?


— Ferme-la immédiatement, Itadori, lancent Megumi et Nobara d'une seule et même voix, bien que pour des raisons différentes.


Gojo réajuste ses lunettes noires sur son nez, observant ses élèves avec un air faussement ému de patriarche.


— Les dynamiques de groupe et les amitiés adolescentes évoluent si vite sous la pluie. C’est beau, l’éducation nationale occulte. 


— Bon. C'est pas tout ça, mais j'ai faim, coupe Ye-ji, ramenant brutalement tout le monde aux priorités matérielles de la fin de journée. L'ombre, ça creuse.


Yuji lève immédiatement le bras bien haut, se ralliant instantanément à la cause de l'estomac.


— OUI ! Enfin une décision intelligente et pleine de sens de la part de la Corée ! Des ramens !


Nobara pivote sur ses talons et pointe un doigt accusateur et sans appel vers leur enseignant aux cheveux blancs.


— Et cette fois, vu la piètre qualité de vos informations sur la mission, c'est VOUS qui payez l'addition de tout le monde. Pas de discussion.


Gojo plaque une main théâtrale sur son cœur, feignant l'indignation face à tant d'irrévérence financière.


— Quelle accusation violente et gratuite envers ma générosité légendaire. Bien sûr que je vais pa…


Il s'interrompt net en plein milieu de sa phrase emphatique. Ses doigts explorent les poches intérieures de sa veste noire, puis tâtent celles de son pantalon, son sourire se figeant très légèrement tandis que ses yeux invisibles s'écarquillent derrière le bandeau. Megumi laisse échapper un soupir blasé, montant déjà à l'avant du véhicule.


— C'était prévisible. Il a encore oublié son portefeuille sur le bureau du directeur Yaga.


— …J’allais le dire de manière beaucoup plus dramatique et héroïque, Fushiguro, boude Gojo en croisant les bras comme un enfant privé de dessert.


Yuji éclate de rire en grimpant sur la banquette arrière.


— C'est incroyable. On dirait vraiment un père célibataire chaotique qui gère trois gosses en free-style.


Ye-ji observe le grand blanc avec une lueur amusée et acérée dans ses yeux gris.


— Non. Trop jeune dans sa tête pour ça. On dirait plutôt un grand frère chiant qui essaie de se faire mousser.


Gojo retire lentement son bandeau d'un millimètre, feignant une immense émotion dramatique face à cette définition qui touche pourtant très juste.


— « Grand frère chiant » est probablement le rôle le plus tendre et le plus gratifiant qu’on m’ait attribué cette année. Je prends !


— Parce que c’est la stricte vérité, appuie Yuji depuis l'habitacle.


— Très vrai, confirme Nobara en s'installant à côté de lui.


Megumi s'accorde un dernier temps de réflexion sur le marchepied avant de lâcher, fataliste :


— Malheureusement et scientifiquement vrai.


L’éxorciste le plus puissant du monde pousse un long soupir de diva tragique qui fait lever les yeux au ciel à Ijichi, installé au volant.


— Vous êtes tous d'une cruauté sans nom avec votre magnifique et dévoué professeur !


Il reporte immédiatement son attention sur la nouvelle élève, adoptant une mine de chien battu qui jure avec son aura de destructeur de fléaux.


— Toi au moins, Ye-ji, tu me respectes un minimum… hein ? Dis-leur que je suis impressionnant.


— Je sais pas… Je viens d'arriver. Je verrai avec le temps et selon la qualité du prochain repas, répond-elle simplement avec un flegme parfait avant de monter à son tour.


Yuji lâche un énorme « OOOOOH » de pure jubilation depuis le fond de la voiture, tandis que Nobara applaudit brièvement, totalement conquise par le sens de la répartie et le manque total de déférence de la Coréenne.


— Réponse parfaite ! Validée à cent pour cent !


Megumi baisse légèrement la tête sur son siège, s'efforçant de dissimuler le mince sourire de satisfaction qui étire ses lèvres face au calme de Ye-ji. Gojo, de son côté, presse sa main contre son flanc comme s'il venait de recevoir une blessure physique invisible mais mortelle.


— Trahi par la jeunesse internationale et l'axe Séoul-Tokyo… Quelle époque formidable.


Puis, retrouvant instantanément son exubérance et son énergie habituelles, il frappe bruyamment dans ses mains pour clore la journée.


— Bon ! Direction le centre-ville pour de la nourriture grasse ! Et comme j’ai techniquement oublié mon portefeuille à l'école… Megumi, c'est toi qui paies pour tout le monde avec ta bourse d'études du clan Zenin !


— Absolument pas, réplique Fushiguro sans la moindre seconde d'hésitation alors qu'Ijichi démarre enfin le moteur dans la nuit naissante.




A suivre....



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