Sold Out Soul
Chapitre 10 : SORBET MACABRE
2895 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 08/03/2026 18:52
La course s’engagea immédiatement.
Les motoneiges bondissaient sur le terrain chaotique, la neige profonde à peine capable de ralentir leur élan. Le ciel noir n’était plus qu’une mer d’encre, seulement fendue par les phares des véhicules, projetant des ombres mouvantes sur les parois glacées de la montagne.
Le vent, glacial et hurlant, soulevait des tourbillons de poudre qui réduisaient la visibilité à quelques mètres. Bond plissait les yeux derrière sa visière. Ce terrain était une arme à double tranchant : il offrait un semblant de couverture… mais la moindre erreur pouvait les précipiter dans le vide.
À sa droite, Aria tenait bon, luttant contre les rafales pour garder le cap.
Derrière eux, les phares ennemis serpentaient dans la nuit comme des prédateurs. Leurs poursuivants connaissaient le terrain — ou savaient s’y adapter. Des professionnels.
— On ne les distancera pas facilement, cria Aria en forçant la voix contre le rugissement des moteurs.
Bond acquiesça, mâchoires serrées. Il leur fallait une diversion. Et vite.
Dans cette immensité blanche, l’ennemi avait l’avantage du nombre.
Ils s’enfonçaient plus profondément dans les replis de la montagne, là où les pentes devenaient traîtresses et les crevasses invisibles sous la neige.
Bond aperçut à l’horizon une série de congères — grandes dunes de neige, irrégulières, capricieuses. Parfaites pour semer le chaos.
— Suis-moi ! lança-t-il en se penchant sur son guidon.
Il fonça vers les congères. La motoneige ralentit brutalement dans la poudreuse. Aria le suivit sans hésitation.
Derrière, les poursuivants furent pris au dépourvu. L’un d’eux tenta de les imiter, perdit le contrôle et s’écrasa violemment contre une butte, projetant éclats et débris.
Bond et Aria contournèrent les congères, se servant du relief comme d’un camouflage naturel. Une respiration. Un répit. Mais temporaire.
— On doit se débarrasser de ça avant d’aller plus loin, dit Aria en désignant la remorque de Bond.
— Sinon, on n’y arrivera jamais.
Bond hocha la tête. Elle avait raison. Mais il ne pouvait pas abandonner les caisses. Elles contenaient du matériel essentiel. Trop précieux pour tomber aux mains de l’ennemi.
Il descendit. D’un geste précis, il souleva la bâche et planta une mèche d’allumage dans une charge de C4. Le tout télécommandé.
Pas un mot à Aria. Pas le temps.
Il remonta aussitôt sur sa motoneige et bifurqua soudain vers une pente raide — un flanc dangereux, mais exploitable.
Aria suivit sans poser de question.
Ils dévalèrent à toute allure. La pente était glacée, hérissée de pierres couvertes de givre. En contrebas, Bond repéra un plateau encaissé, protégé par un amas rocheux.
Il dégaina son arme. Deux tirs secs sur le crochet d’attelage.
L’attache sauta.
La remorque se décrocha et glissa dans leur sillage. La motoneige accéléra d’un coup.
— Accroche-toi ! lança-t-il à Aria en poussant les gaz à fond.
Ils atteignirent le plateau dans un saut brutal. Les machines s’envolèrent, retombant avec fracas dans un nuage de neige.
Sans attendre, Bond fit volte-face. Il immobilisa son véhicule, sortit son Walther PPK et visa le haut de la pente.
Les premières motoneiges ennemies apparurent, rugissantes, silhouettes fantomatiques dans la tempête. Bond prit une inspiration, ajusta sa visée.
Un tir. Un réservoir. Une explosion.
Le ciel nocturne se teinta d’orange. Un poursuivant fut projeté en l’air, sa machine pulvérisée.
Aria, positionnée de l’autre côté du plateau, fit feu elle aussi. Un autre ennemi s’effondra dans la neige, abattu net.
Bond jeta un regard vers elle. Elle maîtrisait la situation. Précise. Implacable.
Une danse à deux. Une chorégraphie létale.
Mais le répit fut de courte durée. Plusieurs motoneiges poursuivaient leur approche. Bond attendit. Juste ce qu’il fallait.
Dès qu’elles atteignirent la remorque abandonnée, il appuya sur le détonateur.
L’explosion secoua la montagne.
Une boule de feu déchira la nuit polaire, projetant des morceaux de tôle et des flammes dans toutes les directions.
Le souffle emporta les assaillants restants.
Puis revint le silence. Ou presque.
Le vent reprit sa place, sifflant dans la vallée, comme si rien ne s’était passé.
Seules quelques lueurs rouges dans la neige témoignaient encore de la violence du choc.
Bond jeta un regard circulaire.
— Ce n’est pas fini.
Il fit un signe à Aria. Ils relancèrent les moteurs. Leurs ombres fondirent de nouveau dans la nuit.
Ils s’engagèrent sur un sentier escarpé, bordé de rochers acérés et de crevasses traîtresses. La moindre erreur les précipiterait dans le vide.
La poursuite devenait une épreuve de nerfs autant que de technique.
Chaque virage était un défi. Chaque seconde, un pari.
Le souffle court, Bond jeta un œil par-dessus son épaule.
Derrière eux, des phares ennemis dansaient dans la tourmente.
— Combien il en reste, bon sang ? pesta-t-il, sans attendre de réponse.
Il accéléra. Il fallait trouver un passage plus dense, un piège naturel, un abri.
Mais tout n’était que glace, vide et hostilité.
Autour d’eux, le vacarme formait une symphonie de chaos : moteurs enragés, crissements métalliques, vent hurlant.
Au cœur de ce tumulte, Bond percevait un autre rythme : le battement de son propre cœur, s’accélérant au rythme du danger.
La tempête redoublait. Moins de visibilité, mais aussi moins de précision pour les poursuivants.
C’était une chance à saisir.
Enfin, un obstacle : un gouffre. Une crevasse béante dans la glace, large d’une dizaine de mètres, s’ouvrait en travers du chemin.
Bond calcula. L’élan suffirait peut-être. Peut-être.
— On n’a pas le choix, lança-t-il.
Aria hocha la tête, sans hésitation. Elle lui faisait confiance.
Ils reculèrent légèrement. Les poursuivants arrivaient, ignorants du piège.
Bond fut le premier à s’élancer. Sa motoneige vibrait sous l’accélération, puis bondit.
Il tira sur le guidon, soulevant l’avant au dernier moment.
La machine s’envola. Silence. Suspense.
Elle atterrit brutalement. L’engin chancela, mais Bond contrôla le choc et s’immobilisa de l’autre côté.
Aria suivit. Son saut était net, fluide. Parfait.
Ils se tournèrent vers le vide, guettant.
Les phares ennemis s’approchaient.
La première motoneige franchit la crevasse. De justesse.
La seconde fut moins chanceuse. Une remorque mal attachée déséquilibra l’ensemble.
Machine et pilote basculèrent dans le vide, leur cri emporté par le vent.
Un troisième poursuivant freina, hésita. Puis fit demi-tour.
La chasse s’interrompait. Mais pas pour tous.
Un homme avait franchi le gouffre.
Bond reconnut sa silhouette : le Nord-Coréen qui commandait devant le Seed Vault.
Ils redémarrèrent.
— On doit le semer, ou il nous écrasera, lança Aria.
Pas le temps de répondre.
Le poursuivant fonçait, motoneige rugissante.
Bond vira brusquement, évitant de justesse la collision. La neige éclata autour de lui.
L’ennemi poursuivait, inlassable. Chaque virage, chaque manœuvre semblait étudiée. Il était rapide. Précis.
Mortel.
Aria, plus loin, repéra un nouveau danger.
Un chasse-neige géant approchait, balayant la piste pour un convoi militaire.
— James, le chasse-neige !
Bond comprit aussitôt. Il n’avait qu’une fraction de seconde.
Il accéléra. Frôla le monstre d’acier à quelques centimètres.
Le Nord-Coréen, concentré sur sa proie, réagit trop tard.
Sa motoneige glissa sur la neige gelée. Impossible à contrôler.
Elle partit en vrille. Droit vers la lame.
Le cri se perdit dans le rugissement des moteurs.
La lame avala la machine. Et son pilote.
Un geyser de métal, de neige et de chair éclata.
Un sorbet macabre.
Mais la neige resta blanche. Immaculée. Comme si rien n’avait eu lieu.
Bond observa la scène, impassible.
— On continue.
Ils roulèrent encore un kilomètre, avant de s’immobiliser.
Le calme revenu, la tempête s’apaisait lentement. Un ciel étoilé se dévoilait au-dessus d’eux.
Le souffle court, ils échangèrent un regard. Mélange de soulagement et de tension encore vive.
— On les a semés… pour l’instant, dit Aria, la voix tremblante d’adrénaline.
Bond acquiesça. Il savait que ce n’était qu’un répit.
— Pas de temps à perdre. On rentre.
Ils enfourchèrent de nouveau leurs motoneiges et s’enfoncèrent dans la nuit arctique.
Bond et Aria dévalaient la pente glacée, motoneiges lancées à pleine puissance, creusant un sillage de neige en éventail. L’air mordait leur peau, chaque respiration leur brûlait les poumons. Ils ne ralentissaient pas.
Objectif : rejoindre l’avion de la CIA. Contacter leurs gouvernements. Rendre compte et exécuter les ordres.
Rien d’autre n’existait.
Les projecteurs de l’aéroport découpaient la nuit polaire en faisceaux pâles, projetant des ombres mouvantes sur le tarmac. Une brume gelée s’élevait sous les hélices des avions en préparation.
Au centre du ballet lumineux, Bond aperçut un avion de transport imposant. Coréen.
Son fuselage portait un logo familier — déjà vu dans les installations du bunker.
Les hélices tournaient, les moteurs vibraient comme une menace sourde, se répercutant à travers la plaine.
Au sol, une dizaine d’hommes s’activaient autour de grandes caisses métalliques, les chargeant à bord avec une précipitation contrôlée.
Bond fronça les sourcils. L’empressement. La discrétion.
Il savait ce que ça cachait : un contenu dangereux, sur le point d’échapper à leur portée.
Puis il la vit.
Une silhouette se détachait du groupe : anorak polaire blanc, foulard jusqu’au nez, lunettes de protection. Calme. Directive.
Bond n’avait aucun doute : Shakti.
Elle scrutait les alentours, nerveuse. En les apercevant, elle se figea une seconde. Son regard croisa les phares de la motoneige de Bond. Son expression bascula.
Froid calcul. Alarme intérieure.
Elle hurla un ordre en coréen. Immédiatement, les manutentionnaires s’agitèrent : caisses verrouillées, hommes en position, armes levées.
Bond serra le guidon.
Il freina brusquement, projetant un nuage de neige. Sa motoneige s’immobilisa près des conteneurs dans un crissement sec. Aria suivait, vingt mètres derrière, puis descendait à son tour.
À peine au sol, Bond roula derrière une caisse métallique.
Une détonation.
Shakti avait tiré.
Il esquiva de justesse. Riposta. Deux balles nettes, qui forcèrent Shakti à se replier derrière un conteneur empilé, près de la rampe de l’avion.
Aria, silencieuse et rapide, avançait en couverture.
Une nouvelle silhouette surgit.
Massive. Surréelle.
Le garde du corps de Shakti. Turban noir. Manteau long. Silhouette compacte comme une forteresse.
Il marchait lentement, droit, impassible.
Comme s’il n’était pas concerné par les balles.
Il leva son arme.
Aria tira la première.
Balle dans l’épaule gauche. Il chancela, poussa un grognement guttural — presque inhumain — puis se redressa sans un mot.
Shakti foudroya Aria du regard, la haine brûlait dans ses yeux.
Une autre balle siffla. Trop haute. Elle éclata contre un conteneur.
Le Sikh bondit.
Il se retourna, plaqua Shakti contre lui, son dos tendu face aux tirs — un mur de chair entre elle et la mort.
Des balles frappaient. Il tenait bon, protégé par un gilet pare-balles épais sous sa tunique.
Il ploya légèrement sous la force des impacts, mais ne céda pas un centimètre.
Elle continuait de tirer, à l’aveugle, par-dessus son épaule. Une couverture désespérée mais efficace.
Elle reculait, centimètre par centimètre, vers l’avion.
Bond, couché derrière un traîneau de matériel, entendit le régime des turbines s’accélérer.
Une alarme retentit : le signal de fermeture automatique de la soute.
Shakti s’engouffra dans l’appareil, ceinturée par le Sikh.
Des soldats nord-coréens ouvrirent le feu en éventail, clouant Bond et Aria au sol.
Avant de disparaître, elle tourna la tête.
Elle les regarda. Droit dans les yeux.
Un défi muet. Une victoire annoncée.
Bond se redressa. Visa les roues de l’appareil. Deux tirs.
Les balles ricochèrent sur les pneus épais. Aucun effet.
La rampe se referma. Shakti et son ombre avaient disparu.
L’avion s’ébranla. Les moteurs rugirent, soulevant une gerbe de neige et de glace.
Bond et Aria reculèrent, balayés par la pression. Un tourbillon blanc les engloutit.
— Ils s’enfuient… encore.
Aria reprenait son souffle, glacée par l’échec.
Bond resta figé, les yeux rivés sur l’appareil qui s’éloignait.
Son visage ne trahissait rien.
Mais dans son regard : calcul. Détermination.
Zéro résignation.
— On ne peut plus rien faire ici. Je dois prévenir Londres.
Sa voix était calme. Mais le ton, tranchant.
Ils regagnèrent leurs motoneiges.
Direction : la piste secondaire où les attendait l’avion de la CIA.
Alors qu’ils grimpaient à bord, Aria transmit un signal crypté à Moscou.
Message bref. Précis.
Shakti s’était échappée, oui.
Mais elle transportait quelque chose.
Quelque chose qu’il fallait à tout prix retrouver.
L’agent de la CIA chargé de leur exfiltration les attendait déjà dans la cabine.
En les voyant surgir, couverts de neige, épuisés, les traits tendus, il écarquilla légèrement les yeux.
Mais il ne posa aucune question. Il se contenta d’un hochement de tête et d’un geste de la main ordonna au pilote de lancer les moteurs.
L’appareil commença à rouler aussitôt, s’éloignant de la tempête, quittant cette terre gelée qui avait failli les engloutir.
Dans la cabine, le silence ouaté contrastait violemment avec le vacarme intérieur de la fuite.
Bond et Aria, muets, s’étaient laissés tomber sur les sièges, les muscles raidis, les pensées encore piégées dans l’urgence de la mission inachevée.
Les ordres étaient clairs : rentrer à Londres.
Aucune poursuite. Aucune initiative.
Mais Bond sentait la tension sous sa peau. Une tension qui ne venait pas seulement de la mission.
Shakti n’était qu’un pion — il le savait. Derrière elle, il y avait Kan.
Et plus loin encore, des forces souterraines, des alliances tissées dans l’ombre, là où même les satellites du MI6 se perdent.
Ce qu’ils avaient vu — et ce qu’ils n’avaient pas compris — pesait lourd dans le silence.
Trop lourd pour être simplement rapporté.
Il songeait à désobéir. À détourner le vol. À traquer Shakti maintenant, pendant qu’elle avait encore une longueur d’avance.
L’avion prit de l’altitude, traversant les couches épaisses de nuages pour percer un ciel noir et glacé, piqué d’étoiles.
Bond tourna la tête vers Aria.
Elle fixait le hublot, les traits tirés, le regard ailleurs.
Il lut dans ses yeux cette inquiétude froide que seuls les agents expérimentés reconnaissent :
pas la peur, mais la conscience aiguë que l’ennemi avance toujours.
— On ne les laissera pas gagner, dit-il calmement.
Sa voix mêlait fermeté et promesse — mais aussi une résolution qui brûlait sous la surface.
Aria se tourna vers lui, esquissant un sourire pâle.
Elle le croyait. Il était cet homme — celui qui poursuit jusqu’au bout, quoi qu’il en coûte.
Tandis que le jet fonçait vers Londres, Bond luttait avec lui-même.
Il connaissait M.
Il savait que le MI6 ne resterait pas passif.
Mais attendre ? Rentrer les mains vides, sans piste, sans action ?
Cela lui paraissait insupportable.
L’image de Shakti, s’échappant avec sa cargaison inconnue, le hantait.
Il avait échoué à l’intercepter. Et cet échec, il voulait en faire une brèche, un point d’entrée, une revanche.
Ses doigts se crispèrent sur l’accoudoir. Une seule décision, un seul mot, et il pouvait changer de cap.
Mais l’agent de la CIA reparut, tendant à Bond une tablette cryptée.
Il la déverrouilla d’un geste sûr.
Le visage de M apparut à l’écran, grave et concentré.
— Commander. Major. De nouveaux éléments sont tombés. Le jeu se complique. Nous avons besoin de vous ici au plus vite.
Bond resta immobile un instant. Son regard croisa celui de M.
C’était l’ordre qu’il attendait, au fond — celui qui tranchait le dilemme, qui lui rappelait qui il était.
Pas un justicier. Un agent.
Il acquiesça.
— Nous sommes en route.
L’appareil traversait à pleine vitesse les nuages, au-dessus d’une mer noire.
Bond, les mains jointes, regardait au loin, au-delà du hublot, comme s’il pouvait déjà voir les ombres à venir.
Londres l’attendait.
Et avec elle, la suite d’une mission qui pouvait redéfinir l’équilibre du monde.
Aria ferma brièvement les yeux.
Elle savait, elle aussi, que ce retour n’était pas une fin.
Mais l’ouverture d’un nouveau front.