La dernière disciple d'Inu no Taishō
La nuit avait fini par descendre sur la forêt.
Ils ne se tenaient plus l'un contre l'autre.
Mayoiga avait fait quelques pas vers la lisière, de nouveau vêtue.
Sesshōmaru se tenait en retrait.
Ils ne se faisaient pas face non plus.
Rien, dans la posture du daiyōkai, ne trahissait ce qui venait d'avoir lieu.
Quelque chose, en Mayoiga, cherchait encore à reprendre sa forme ancienne : cette froideur nette, cette ligne droite où rien ne débordait.
Cela ne revint pas entièrement.
Elle finit pourtant par tourner légèrement la tête vers lui.
- Je ne peux pas rester.
Sa voix était basse.
Sesshōmaru la regarda sans surprise.
- Alors pars.
Mayoiga soutint son regard un instant.
- Les Hyōnekozoku ne tarderont pas à agir.
- Je sais, dit-il simplement.
Il n'ajouta rien.
Elle comprit qu'il ne chercherait pas à nommer ce qui venait d'avoir lieu. Il ne lui offrirait ni question, ni refuge.
Mayoiga s'éloigna d'un pas et détourna la tête vers les profondeurs de la forêt.
- Naraku saura que je suis venue.
Le regard de Sesshōmaru se fit plus froid.
- Qu'il le sache.
La phrase tomba sans colère, avec un dédain si calme qu'il semblait presque indifférent.
Mayoiga le regarda de nouveau.
Un bref silence passa.
Sesshōmaru demeura immobile.
- Pars.
Un seul mot.
Mayoiga resta encore une seconde devant lui. Puis le yōki blanc se forma autour de son corps, pâle entre les troncs.
Avant de s'effacer entièrement, leurs regards se croisèrent une dernière fois.
Ni l'un ni l'autre ne détourna les yeux.
Puis elle disparut.
Sesshōmaru prit la direction du village de Mizukawa.
---
La pluie commença doucement sur le village.
De fines gouttes glissèrent entre les feuilles et vinrent assombrir la terre non loin de la hutte de Kaede.
Accroupie près des herbes médicinales, Sango continuait de travailler sans relever la tête. Ses doigts écartaient les tiges humides avec précision, séparant les feuilles encore utilisables de celles que les insectes avaient rongées.
L'odeur de la pluie mêlée aux plantes lui rappelait le village des exterminateurs.
Les réserves suspendues sous les toits.
La voix de son père.
Kohaku courant entre les maisons avec un rire trop bruyant.
Son geste ralentit.
Une ombre apparut soudain au-dessus d'elle.
Les gouttes cessèrent de tomber sur ses mains.
Sango leva les yeux.
Miroku était là, tenant au-dessus d'elle le parapluie rose de Kagome.
- Vous allez finir trempée, Sango.
Elle l'observa un instant.
- Et toi ?
- Un moine doit savoir faire preuve d'abnégation. Surtout lorsqu'une femme aussi charmante risque d'attraper froid sous ses yeux.
Sango le fixa encore une seconde, puis retourna à ses herbes.
- Tu dis ça à toutes les femmes que tu croises.
- Seulement à celles qui continuent de travailler sous la pluie alors qu'elles ont déjà assez fait pour la journée.
Un très léger sourire passa malgré elle sur les lèvres de Sango.
Miroku le vit, mais ne s'en vanta pas.
Le silence revint, seulement troublé par le bruit régulier de la pluie contre le parapluie.
- Kaede-sama a préparé le repas, reprit-il plus doucement. Tu devrais rentrer.
- J'avais presque fini.
Miroku s'accroupit près d'elle, tenant toujours le parapluie avec une maladresse appliquée.
- Tu travailles depuis ce matin.
Sango baissa les yeux vers son panier.
- Quand je reste sans rien faire, je pense trop.
Son regard tomba sur les herbes trempées.
- Au village. À Kohaku...
Cette fois, Miroku ne répondit pas tout de suite.
Son expression perdit un peu de sa légèreté.
- Penser à ceux qu'on veut protéger n'est pas une faiblesse.
Sango ne bougea pas.
- Même lorsqu'on n'a pas réussi ?
- Surtout à ce moment-là.
Elle leva les yeux vers lui.
Miroku avait parlé sans sourire, sans détour. La pluie glissait sur son épaule, mais il gardait le parapluie incliné vers elle.
- Sango, dit-il plus bas, tu n’as pas besoin de faire comme si cette douleur n’existait pas.
Elle resta silencieuse.
Puis détourna légèrement le regard.
- Voilà enfin une parole raisonnable.
- J'en ai parfois.
- Très rarement.
- Mais toujours au moment où il faut.
Cette fois, elle eut presque un rire.
Miroku prit délicatement le panier.
- Allons. Rentrons avant que Kaede-sama ne nous force à boire l'une de ses décoctions contre le froid.
Sango releva les yeux.
- Il n'y a que toi qui ne les supportes pas.
Miroku se redressa avec gravité.
- Ces décoctions sont plus redoutables que bien des yōkai.
- Tu exagères.
- J'ai affronté des démons avec moins d'appréhension.
Sango souffla un vrai rire, bref, mais audible.
Ils reprirent ensemble le chemin de la hutte, serrés sous le parapluie trop étroit. L'épaule de Miroku recevait une partie de la pluie, mais il ne changea pas l'inclinaison.
Plus loin, au beau milieu du potager détrempé, le buffle à trois yeux de Tōtōsai arrachait tranquillement de jeunes pousses vertes.
Sango le regarda brièvement.
- Il mange les pousses de shiso de Kaede-sama.
- Celles qu'elle utilise pour ses décoctions ?
- On devrait l'arrêter, non ?
- Je pensais méditer sur la question.
- Tu veux dire ne rien faire.
- La méditation ressemble souvent à cela vue de l'extérieur.
Ils avancèrent encore quelques pas.
La hutte de Kaede apparaissait déjà entre les rideaux de pluie, chaude et lumineuse dans la grisaille.
Miroku reprit d'un ton presque sérieux :
- Tu sais, Sango... une femme comme toi mérite autre chose que des paroles maladroites. Une vie paisible, peut-être. Une maison sûre...
Il marqua une pause.
- Et, si elle le souhaite, plusieurs enfants robustes et-
Sa main libre eut un mouvement, presque malgré lui. Elle s'arrêta avant d'atteindre Sango.
Le chasseuse ne tourna même pas la tête.
- N'y pense même pas.
Miroku retira aussitôt sa main, un peu trop vite.
- Je n'y pensais déjà plus.
- Tu y as pensé.
- Et j'ai aussitôt regretté.
- Bien.
Elle lui prit presque le parapluie des mains pour le remettre droit.
Il n'eut pas le temps d'ajouter autre chose.
Shippō surgit entre les maisons, trempé jusqu'aux oreilles. Ses cheveux roux collaient à son front, et sa queue de renard traînait presque dans la boue. Il glissa, se rattrapa de justesse, puis courut vers eux.
- Sango ! Miroku !
Sango se redressa aussitôt.
- Shippō ?
Le petit kitsune s'arrêta devant eux, haletant, les mains crispées contre son vêtement détrempé.
- Kagome... Kagome a été enlevée !
Miroku se raidit.
- Quoi ?
- Elle sortait du puits ! Plusieurs yōkai sont arrivés ! J'ai rien pu faire !
Le visage de Sango se tendit aussitôt.
- Quels yōkai ?
La porte de la hutte s'ouvrit violemment.
- Kagome ?!
Inuyasha surgit sous la pluie avant même que Shippō ait le temps de répondre.
Ses yeux parcoururent aussitôt le village, tendus, féroces.
- Qu'est-ce qui s'est passé ?!
Shippō sursauta.
Le hanyō était déjà devant lui.
- QUI a pris Kagome ?!
Sa voix claqua si fort que Kirara redressa aussitôt la tête sous l'abri.
Shippō recula presque.
- Des yōkai panthères, je crois...
Miroku échangea un regard rapide avec Sango.
Inuyasha huma l'air et bondit.
La boue éclata sous ses pieds tandis qu'il disparaissait déjà entre les arbres.
---
La pluie venait de cesser.
L'eau tombait encore des branches par gouttes irrégulières.
Mayoiga avançait seule.
Ses cheveux noirs, encore mouillés, collaient par endroits contre ses joues et sa nuque. Quelques mèches glissaient sur le violet assombri de son kimono.
Le sentier longeait un petit autel abandonné.
Une statue bouddhiste se tenait là, à demi mangée par la mousse, les traits effacés par le temps. Des offrandes anciennes, noircies par la pluie, reposaient encore à ses pieds.
Mayoiga ralentit à peine.
Puis son corps s'arrêta.
Pas par choix.
Ses muscles se fermèrent avant même qu'elle comprenne ce qui venait de changer dans l'air.
Ses doigts ne répondirent plus.
Derrière elle, une présence apparut.
Naraku.
Elle ne le vit pas d'abord. Elle perçut seulement l'odeur de la pluie troublée par le miasme, puis cette voix basse, qui sembla venir tout près de son épaule.
- Tu es retournée vers lui malgré ce qu'il t'a fait.
Mayoiga ne tourna pas la tête.
Elle ne le pouvait pas.
Naraku se tenait derrière elle, vêtu de son kimono bleu sombre.
La statue couverte de mousse demeurait devant eux, impassible, les yeux effacés tournés vers le vide.
Naraku reprit :
- Je dois reconnaître que je ne m'y attendais pas. Je croyais que tu voulais lui retirer le droit de te condamner.
Mayoiga garda le visage tourné vers le sentier. Ses traits s'étaient durcis.
- C'est ce que j'ai fait.
- Non. Tu es retournée chercher son regard.
Un silence passa.
- J'aurais dû comprendre.
Sa voix descendit légèrement.
- Il est naturel de revenir vers ce qui nous est familier lorsqu'on commence à vaciller.
- Sesshōmaru n'est pas Inu no Taishō.
La réponse était sortie basse, tranchante.
Naraku demeura derrière elle, sans la toucher.
- Non. Mais il porte le même sang.
Le regard de Mayoiga se fit plus sévère encore.
Elle voulut répondre.
Les mots se formèrent avec netteté dans sa pensée, mais sa gorge resta immobile.
Alors seulement, elle comprit que Naraku ne retenait pas seulement ses membres.
Il avait aussi posé sa volonté sur sa voix.
Le silence qui suivit n'était plus le sien.
Naraku demeurait derrière elle, proche.
Puis quelque chose se déploya.
Six pattes sombres jaillirent lentement de son dos, longues, articulées, luisantes sous la faible lumière.
Mayoiga les vit dans le bord de son regard.
Elles s'ouvrirent autour d'elle, sans la toucher d'abord. Puis leurs pointes se tournèrent toutes vers le même endroit.
Le fragment dans son buste.
Naraku ne parla pas.
Les pattes se rapprochèrent avec une lenteur presque délicate. Leur extrémité effleura l'air devant elle, tout près de la lueur enfouie sous sa chair.
Puis elles s'arrêtèrent.
L'air vibra brièvement.
Pendant une fraction de seconde, le visage de Naraku se durcit.
Puis cela s'effaça.
Son expression s'adoucit de nouveau, sans sourire.
Les pattes insectoïdes demeurèrent immobiles un instant encore, suspendues autour de Mayoiga comme une menace qui refusait de s'avouer inachevée.
Puis elles se replièrent lentement dans l'ombre de son dos.
Naraku baissa légèrement la tête.
- Même maintenant, je ne peux me résoudre à te perdre.
Sa voix resta calme.
Parfaitement tenue.
Alors seulement, ses bras humains passèrent autour d'elle.
Le geste était lent, contenu, d'une douceur trop exacte pour être innocente.
Ses mains se posèrent sur ses épaules, puis se refermèrent juste assez pour rappeler à son corps immobile qu'il était encore là ; derrière elle, autour d'elle, plus proche encore que la menace qu'il venait de retirer.
Naraku inclina le visage vers sa nuque.
Sa joue vint se poser contre ses cheveux humides.
Puis il demeura ainsi, l'enlaçant
Son regard resta perdu au-delà des arbres, immobile, traversé par une pensée qu'il ne formulait pas.
Mayoiga, figée par son pouvoir, ne pouvait que tourner les yeux vers lui.
Elle ne comprenait pas encore.
Pas entièrement.
Elle ne vit que le calme revenu, la proximité imposée, et cette phrase presque douce qui avait sonné moins comme un aveu que comme une chaîne.
Ils restèrent ainsi un long instant.
Naraku dans son dos.
Ses bras autour d'elle.
Son visage près de sa nuque.
Et entre-eux, invisible, le fragment toujours là.