La dernière disciple d'Inu no Taishō
Mayoiga marchait.
Son épaule ne saignait plus. La chair s'était refermée trop vite, trop proprement, avec cette obéissance malsaine que Naraku avait imprimée à son corps.
Les paroles de Tōtōsai la suivaient depuis la forge.
La mort d'Inu no Taishō n'était pas une énigme ; c'était un manque avec lequel il fallait continuer d'avancer.
Il avait parlé comme on frappe une lame, sans délicatesse.
Et pourtant, quelque chose dans cette brutalité avait porté plus juste que les manœuvres de Naraku, plus juste même que les jugements froids de Sesshōmaru.
La vallée s'ouvrit enfin devant elle.
Entre deux falaises abruptes, la roche portait encore les traces d'une violence ancienne. Des pans entiers de pierre semblaient avoir été arrachés, puis figés dans leur chute.
Au fond de la gorge, Ryūkotsusei demeurait scellé, son corps immense pris dans la montagne.
Même réduit au silence, il gardait l'arrogance des êtres qui n'avaient jamais accepté d'être vaincus.
Mayoiga s'arrêta.
Elle leva les yeux vers le dragon.
Pendant longtemps, elle ne bougea pas.
Son regard glissa vers le sol, vers un espace dégagé entre deux rochers.
Là.
Elle le reconnut avant même de vouloir se souvenir.
La poussière avait changé. Les pluies avaient effacé le sang depuis longtemps.
Mais son corps, lui, savait.
C'était là qu'elle était tombée.
Un silence plus dense se referma sur elle.
Puis le présent céda, pour faire place aux souvenirs.
Avant Ryūkotsusei, avant le sang, avant la lumière qui l'avait traversée, il y eut le palais.
Mayoiga se revit gravir les marches.
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Le bâtiment se dressait au-dessus d'elle.
Les balustrades rouges découpaient l'espace en lignes nettes, les galeries latérales demeuraient vides.
Les gardes postés de part et d'autre de l'escalier ne bougèrent pas à son approche.
Le tissu vert fleuri de son kimono suivait le mouvement régulier de ses pas.
Rien, dans son visage, ne trahissait l'irritation qui montait depuis qu'elle avait appris que son maître n'était pas là où il aurait dû être.
Ou plutôt : là où elle avait cru qu'il devait être.
Au sommet des marches, la mère de Sesshōmaru l'attendait.
Non loin de l'entrée, sous l'ombre large du toit sombre, elle se tenait debout parfaitement immobile.
Ses longs cheveux blancs tombaient droit le long de son visage pâle, encadrant le croissant violet inscrit sur son front.
Son regard doré, à demi voilé, ne portait ni surprise ni accueil.
Seulement cette lassitude hautaine des êtres qui ont déjà compris avant même que l'on parle.
L'épaisse fourrure blanche autour de ses épaules ne bougeait presque pas dans le vent.
Elle ne descendit pas une marche.
Elle ne lui souhaita pas la bienvenue.
- Il n'est pas ici, fille du Nord.
Mayoiga s'arrêta au seuil.
Le titre n'avait rien d'une insulte ouverte. C'était pire. Une manière de la replacer loin, hors du cercle, hors du nom qu'elle portait auprès d'Inu no Taishō.
Elle releva les yeux.
- Où est-il ?
La daiyōkai ne tourna pas tout de suite les yeux vers elle. Son regard demeura un instant posé sur la cour vide, comme si la question de Mayoiga n'avait fait que troubler une pensée déjà ancienne.
- S'il avait voulu que tu le saches, tu ne serais pas venue me le demander.
Le silence qui suivit fut plus humiliant qu'un refus.
Mayoiga ne baissa pas les yeux.
- J'ai besoin de lui parler.
La mère de Sesshōmaru tourna enfin la tête vers elle. Lentement. Sans effort. Ses yeux dorés glissèrent sur le kimono vert, la ceinture claire, la posture trop droite.
- Tu as surtout besoin qu'il te regarde.
Cette fois, Mayoiga se tut.
Quelque chose se referma dans son visage.
Un pli presque amusé passa sur les lèvres de la mère de Sesshōmaru.
- Il ne te doit rien.
Quand Mayoiga répondit, sa voix resta égale.
- Si l'une de nous attend encore son regard, ce n'est pas moi.
Le sourire de la mère de Sesshōmaru s'accentua.
Pas assez pour devenir une blessure visible, mais assez pour reconnaître le coup.
- Tu oses.
Mayoiga ne répondit pas.
Elle fit demi-tour.
Les marches s'ouvrirent devant elle, longues et régulières, descendant vers la cour.
Elle les reprit sans hâter le pas, le dos droit.
Elle n'avait rien obtenu.
Ni réponse. Ni lieu.
Derrière elle, la présence de la daiyōkai demeurait au sommet du palais.
Lorsque Mayoiga atteignit le bas de l'escalier, son visage avait retrouvé sa froideur habituelle. Mais quelque chose, sous cette tenue parfaite, s'était déplacé.
Son yōki se resserra autour d'elle.
Lorsqu'elle reparut, le monde avait changé.
Le vent du palais avait cédé la place à un souffle plus rude, chargé de poussière et de mousse sèche.
Mayoiga avança.
Tu as surtout besoin qu'il te regarde.
La phrase revint. Elle la rejeta aussitôt.
Elle n'avait pas besoin du regard d'Inu no Taishō pour savoir ce qu'elle valait.
Sa puissance ne dépendait d'aucun maître.
Ryūkotsusei le prouverait.
Au fond de la vallée, la terre était fendue.
La roche apparaissait à nu, creusée de sillons larges. Rien ne chantait. Aucun oiseau. Aucun insecte.
Mayoiga s'arrêta.
Une présence attendait sous la montagne.
Mayoiga leva les yeux vers la falaise.
- Ryūkotsusei.
La vallée ne répondit pas d'abord.
Puis la pierre vibra.
Une voix monta des entrailles de la montagne, lente, presque amusée.
- Qui vient prononcer mon nom ?
Mayoiga ne recula pas.
- Mayoiga, descendante du Nord et gardienne de l'Ouest.
Une masse immense se détacha lentement de la pierre.
Deux yeux rouges s'ouvrirent au-dessus d'elle.
Ryūkotsusei abaissa vers Mayoiga son visage monstrueux, presque humain dans son masque pâle, et sourit.
- Gardienne de l'Ouest...
Le titre roula dans sa gorge comme une moquerie.
- Le grand Inu no Taishō envoie donc ses jeunes louves aboyer dans les vallées des dragons ?
Le visage de Mayoiga ne changea pas.
- Je ne suis envoyée par personne.
Le sourire de Ryūkotsusei s'élargit.
- Alors tu es venue mourir de ton propre chef.
Ses griffes raclèrent la roche.
- Voilà qui mérite presque du respect.
Il se pencha davantage, son ombre couvrant Mayoiga.
- Approche donc. Il y a longtemps qu'une créature aussi sûre d'elle n'est pas venue m'offrir un divertissement.
Elle fit un pas vers lui, sans aucun signe d'hésitation.
Et cela suffit.
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Le choc fit trembler toute la paroi.
La pierre se fendit sous le poids de la louve, éclatant en larges plaques qui dévalèrent dans un grondement sourd.
Sa masse immense glissa le long de la roche, griffes ouvertes, cherchant un appui qui se dérobait déjà.
Une lumière jaillit alors dans la gueule de Ryūkotsusei.
Avant même de toucher le sol, Mayoiga reprit forme humaine.
Son corps, soudain plus étroit, échappa de justesse à la trajectoire de la sphère blanche.
L'attaque frappa la montagne derrière elle dans un éclat aveuglant, pulvérisant la pierre là où sa forme de louve aurait été prise de plein fouet.
Mayoiga s'écrasa parmi les débris, un genou contre le sol, une main plaquée à la roche pour ne pas tomber tout à fait. Son kimono était noirci de poussière et de sang.
Elle avait esquivé.
Mais son corps ne suivait plus.
Son souffle se brisa dans sa poitrine. Ses membres tremblaient.
Au-dessus, le masque de Ryūkotsusei esquissa un sourire.
- Déjà ?
La tête du dragon descendit sur elle.
- Voilà donc tout ce dont l'Ouest est capable.
Mayoiga releva les yeux.
Elle voulut se lever.
Son corps refusa.
Dans la gueule de Ryūkotsusei, la lumière reparut.
La vallée entière sembla blanchir.
Mayoiga comprit avant même que l'attaque ne parte.
Il n'y aurait pas de seconde esquive.
La sphère jaillit.
Cette fois, elle la frappa.
La lumière traversa son corps comme un feu sans contours.
Le monde bascula.
Son regard demeura ouvert, fixé sur la poussière qui retombait lentement devant elle.
Elle voulut bouger une main. Ses doigts ne répondirent qu'à peine.
La douleur était là, immense, puis déjà lointaine.
Ryūkotsusei parlait peut-être encore.
Elle n'entendait plus les mots.
Ses yeux perdirent le ciel.
Et le silence la prit.
Tout disparut.
Puis l'air entra dans ses poumons comme une brûlure.
Mayoiga inspira brusquement.
La pierre était dure sous son dos.
Elle resta un instant immobile, incapable de comprendre pourquoi la douleur n'avait pas continué jusqu'au bout, pourquoi le monde, contre toute logique, était de nouveau là.
Puis elle prit appui sur le sol et se redressa.
Son regard se fixa aussitôt sur une silhouette, un peu plus loin.
Debout sur un bloc de pierre, Inu no Taishō l'observait en silence.
Il n'avait pas bougé.
Comme s'il avait attendu.
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Le souvenir s'arrêta là.
Ou plutôt, Mayoiga l'arrêta.
Devant elle, Ryūkotsusei demeurait scellé dans la montagne, réduit au silence par la griffe de son maître.
Tenseiga l'avait ramenée.
Elle n'avait jamais oublié l'air retrouvé dans ses poumons, ni les paroles de son maître qui avaient suivi.
Tu cherchais un adversaire... Tu n'aurais pas dû.
Son regard se durcit.
Ce n'était pas si simple.
À l'époque, elle n'avait pas su pour l'humaine. Pas encore.
Elle n'avait connu que l'absence : le vide laissé par Inu no Taishō là où, autrefois, sa seule présence suffisait à ordonner le monde.
Plus tard seulement, elle avait donné un nom à ce vide.
Izayoi.
Ses doigts se refermèrent lentement.
Il s'était éloigné. Elle avait été seule.
Il l'avait pourtant choisie. Formée. Arrachée à ce qu'elle aurait pu rester.
Alors elle avait confondu son retrait avec une place à prendre.
Non. La pensée ne tenait pas.
Elle n'avait pas seulement voulu servir l'Ouest en son absence.
Elle avait voulu révéler enfin ce qu'elle valait.
Mayoiga releva les yeux vers Ryūkotsusei.
Tōtōsai avait parlé.
Sesshōmaru l'avait jugée.
Mais aucun des deux ne pouvait répondre à la seule question qui demeurait.
Qu'avait vu Inu no Taishō en elle ?
Et lui, désormais, ne répondrait plus.
Un silence pesa.
Puis, une odeur glissa entre les rochers.
Mayoiga ne se retourna pas.
Un miasme violet s'éleva derrière elle, rampant sur la pierre avant de se resserrer en volutes épaisses.
Naraku apparut au milieu de la brume.
Son kimono bleu sombre, traversé de motifs clairs, tombait en plis souples autour de lui ; par-dessus, son vêtement sans manches violet encadrait sa silhouette avec élégance.
Son regard se leva vers Ryūkotsusei, scellé dans la montagne.
- Un ancien ennemi de ton maître.
Mayoiga ne répondit pas.
Naraku observa encore le dragon immobile.
- Même réduit au silence, il attire encore ceux qui cherchent une réponse à la puissance d'Inu no Taishō.
Le vent passa entre les rochers.
Pendant un instant, il ne dit rien. Son regard demeura posé sur le corps monstrueux figé dans la pierre, avec une attention calme, presque curieuse, moins arrêté sur le dragon que sur la marque laissée par celui qui l'avait réduit au silence.
Puis sa voix reprit, plus tranchante :
- Sesshōmaru n'était pas en droit de te parler ainsi.
Naraku ne la regardait toujours pas.
Cette fois, Mayoiga tourna légèrement la tête. Son regard se durcit.
- Ne prétends pas me défendre.
Un sourire presque imperceptible passa sur les lèvres de Naraku.
- J'observe seulement que son jugement n'avait rien de pur.
Un silence passa.
- Il t'a parlé de profanation.
La phrase retomba entre eux avec une précision cruelle.
- Pourtant, Sesshōmaru a lui-même voulu reprendre Tessaiga au hanyō.
Mayoiga ne répondit pas.
- Il n'y a pas renoncé par respect pour le choix de son père.
La voix de Naraku demeura douce.
- Inu no Taishō avait seulement prévu son refus avant même qu'il ne tende la main.
Mayoiga se tourna davantage vers lui.
- Que veux-tu dire ?
- Sesshōmaru ne peut pas toucher Tessaiga.
Le silence se durcit.
- Et aujourd'hui, il te juge pour avoir osé interroger ce qu'il a lui-même voulu arracher.
Mayoiga resta immobile.
Naraku tourna enfin les yeux vers elle.
- Tu n'as pas trahi Inu no Taishō. Tu as seulement mis des mots sur une blessure que Sesshōmaru préfère taire.
Un frémissement passa dans l'air.
Mayoiga parla.
- Il s'est servi du nom de son père pour justifier sa colère.
Naraku laissa la phrase s'installer entre eux, avant de reprendre.
- Et pourtant... tu as baissé les yeux devant lui.
Cette fois, le silence se fit plus net.
Mayoiga soutint son regard.
- J'ai cru, un instant, qu'il parlait depuis une place qu'il avait méritée.
Elle fit une pause.
- Je me trompais.
Naraku la contempla.
Puis son sourire revint, plus calme encore.
- Tu lui retires enfin le droit de te condamner.
Mayoiga ne répondit pas. Elle détourna les yeux.
Naraku ne chercha pas à combler ce silence.
Il savait reconnaître ces instants, ceux où une pensée cesse d'être imposée et commence à se croire sienne.
Devant eux, Ryūkotsusei demeurait scellé.
Mayoiga regardait le dragon.
Naraku, lui, la regardait toujours.