La dernière disciple d'Inu no Taishō
La lumière mourante du soir glissait à travers la fenêtre entrouverte. Le vent faisait frémir par instants le papier des panneaux coulissants.
Mayoiga s'arrêta dans l'encadrement de la porte.
Elle ne parla pas.
Le kimono violet suivait sans un pli la ligne de son corps, ses motifs circulaires à peine visibles dans la lumière basse.
Son regard se posa d'abord sur Kanna.
L'enfant se tenait en retrait, immobile, le miroir serré contre elle. Sa surface lisse demeurait sans image.
Puis ses yeux glissèrent vers Naraku.
Il se tenait près de la fenêtre, de dos.
Une main posée contre le bois sombre du cadre, l'autre relâchée le long du corps.
Il n'avait pas tourné la tête.
Il savait qu'elle était là.
Mayoiga le regarda sans avancer davantage.
Elle avait retrouvé sa tenue. Cette immobilité haute, presque froide, qui donnait à son silence l'apparence d'un jugement.
Mais quelque chose s'était déplacé dans la manière même dont la présence de Naraku s'imposait à elle.
Elle pouvait encore le mépriser. Encore haïr ce qu'il avait fait d'elle. Mais cette haine ne suffisait plus à maintenir intacte la distance entre eux.
Une part d'elle cherchait toujours à le réduire à une erreur. Une autre n'y parvenait plus tout à fait.
Un souffle passa par la fenêtre.
Naraku parla sans se retourner.
- Depuis les paroles de Kikyō, ton fragment s'est assombri.
Il demeurait tourné vers l'extérieur, comme si ces mots n'appelaient pas de réponse.
- Elle n'a fait que toucher une blessure ancienne.
Le silence se resserra.
- Le dernier choix de ton maître.
Les doigts de Mayoiga se refermèrent sur Tōkijin.
Naraku poursuivit.
- Il ne s'est pas contenté de mourir pour une humaine... et pour l'enfant qu'elle a mis au monde.
Alors seulement, il tourna légèrement la tête. Pas assez pour lui faire face. Assez pour que son profil accroche la lumière mourante.
- Il a laissé Tessaiga au hanyō issu de ce choix.
Il fit une courte pause.
- Pas à Sesshōmaru.
Cette fois, son regard rencontra le sien.
- À lui.
La phrase resta suspendue entre eux, basse, précise.
Puis Naraku reprit, plus doucement encore :
- Peut-être y a-t-il vu quelque chose que tu n'as jamais su reconnaître.
Mayoiga soutint son regard.
Cette fois, elle ne détourna pas les yeux.
La phrase aurait dû sonner comme une manœuvre de plus.
Une tentative pour la pousser là où il voulait.
Mais elle rejoignait une question déjà en elle, longtemps tenue sous silence.
Le fils pour lequel son maître avait choisi de mourir.
Inuyasha.
Le hanyō.
Celui qu'elle avait jugé pour sa rudesse, son indignité apparente.
Mayoiga sentit alors ce que Naraku faisait.
Un pli presque invisible passa sur ses lèvres. Pas un sourire. Plutôt la brève reconnaissance d'un coup bien porté.
- Tu veux que je retourne vers lui.
Naraku demeura silencieux un instant de trop. Pas assez pour avouer. Juste assez pour ne pas nier.
- Ai-je dit cela ?
Le silence revint, plus insidieux encore que la réponse.
- Tu crois savoir quelle conclusion j'en tirerai.
- Non.
La réponse tomba doucement.
- Je sais seulement que tu as besoin de savoir.
Mayoiga ne répondit pas.
Kanna demeurait immobile, le miroir sans image serré contre elle.
Un instant, Mayoiga eut envie de lui opposer un refus. Elle n'en fit rien.
Elle rompit le regard la première.
Puis elle quitta la pièce sans un mot.
Naraku ne chercha pas à la rappeler.
Il se tourna de nouveau vers la fenêtre.
---
Le sentier de montagne montait à flanc de roche, étroit par endroits, bordé de pins tordus.
Juchée sur le dos d'Inuyasha, Kagome gardait les mains crispées sur ses épaules pour se maintenir.
À chaque bond, les flacons, les bandes et les cahiers s'entrechoquaient dans son sac à dos jaune.
Inuyasha avançait vite.
Trop vite pour parler aisément, mais pas assez pour empêcher Kagome de sentir la tension sèche qui passait dans chacun de ses appuis.
- Tu pourrais arrêter de faire cette tête, dit-elle enfin.
Inuyasha ne répondit pas tout de suite. Il franchit d'un bond une saillie rocheuse, puis retomba sur le sentier sans ralentir.
- J'fais pas la tête.
Kagome leva les yeux au ciel.
- Bien sûr.
Le vent passa entre eux.
- Ginta est venu demander de l'aide, reprit-elle. Kōga est blessé. On n'a pas de temps à perdre !
- T'as surtout l'air pressée de le retrouver, grommela Inuyasha.
Kagome resserra légèrement sa prise sur son épaule.
- Inuyasha, grandis un peu ! Je peux sûrement faire quelque chose sur place répliqua-t-elle. Sango et Miroku nous rejoindront.
Inuyasha lâcha un bref souffle agacé.
- Ouais. Je sais.
Sa voix s'était faite plus basse, moins dure. Kagome le sentit sans rien dire.
Ils continuèrent encore un moment ainsi. Le sentier tournait maintenant entre de gros blocs couverts de mousse, et l'odeur plus forte des loups commençait déjà à monter avec celle du sang.
Inuyasha la perçut, son visage se durcit.
Ils franchirent une dernière montée, puis le sentier s'ouvrit sur un replat pierreux.
Au fond, s'ouvrait l'entrée basse de la grotte des loups, à demi dissimulée sous les pins tordus.
Quelques membres de la meute montaient la garde devant l'ouverture.
Ginta les avait précédés de peu ; il se tenait plié en deux près de l'entrée, encore haletant.
Hakkaku fut le premier à s'avancer.
- Vous êtes là ! Il est dans un sale état !
Inuyasha s'arrêta brusquement et laissa Kagome glisser de son dos.
- Où est-il ?
- À l'intérieur. Il a voulu se relever tout à l'heure, mais on l'a forcé à rester tranquille.
Kagome avait déjà ouvert son sac.
- Il a perdu beaucoup de sang ?
Hakkaku baissa les yeux une seconde.
- Oui.
Le mot tomba lourdement.
Un silence bref suivit.
Puis il ajouta, plus bas :
- Et il n'a plus ses fragments.
Le regard d'Inuyasha se durcit aussitôt.
Il n'attendit pas davantage. Il entra dans la grotte, suivi de près par Kagome.
L'air y était plus froid, chargé d'humidité.
Le plafond s'abaissait par endroits, hérissé de stalactites fines tandis que le sol rocheux se hérissait de petites pointes calcaires.
Kōga se tenait adossé à une saillie de pierre. Son épaule et ses jambes étaient enveloppées de bandages grossiers.
L'un de ses bras restait plaqué contre lui, trop immobile pour que cela ait l'air volontaire.
Son visage avait perdu un peu de sa couleur, mais ses yeux, eux, brûlaient encore avec la même arrogance.
Il releva la tête.
Son regard passa sur Inuyasha, puis s'arrêta aussitôt sur Kagome.
Un sourire bref, trop fier pour être faible, étira ses lèvres.
- Kagome... je savais que tu viendrais.
Inuyasha plissa les yeux.
- Hé !
Kōga l'ignora superbement.
- T'inquiète pas pour moi. Il en faut plus pour abattre un chef de meute.
Il tenta de se redresser un peu, juste assez pour avoir l'air moins atteint.
La douleur le traversa aussitôt. Sa mâchoire se crispa, mais il ravala le mouvement avant qu'il ne devienne trop visible.
Kagome s'agenouilla déjà près de lui.
- Ne bouge pas.
- Si c'est toi qui me le demandes, je peux faire un effort.
- Oh, ferme-la, grogna Inuyasha.
Kōga tourna enfin les yeux vers lui.
- Me parle pas comme ça, cabot. Même blessé, j'peux encore te remettre à ta place.
- Essaie déjà de te lever avant de la ramener.
Kagome se plaça entre eux, déjà en train d'ouvrir son sac.
- Vous pourrez vous disputer plus tard.
Elle sortit les compresses.
Ginta et Hakkaku restaient à l'entrée, nerveux.
- C'est Kagura qui a pris ses fragments, dit Hakkaku, plus bas.
Kōga serra les dents.
- J'aurais pu la battre.
- Bien sûr, marmonna Inuyasha. C'est pour ça que t'es allongé là.
Kōga lui lança un regard noir.
- Il y avait une autre femme. Une daiyōkai. Une louve.
Le silence tomba aussitôt.
Inuyasha se figea.
- Mayoiga...
Kagome releva les yeux.
- La disciple de ton père ?
- Mêle pas mon père à ça.
Le ton était sorti trop sec. Kagome le regarda une seconde, puis n'insista pas.
Elle défit prudemment le bandage sur l'arrière bras de Kōga. Le tissu avait collé par endroits ; lorsqu'elle l'écarta, l'odeur du sang monta plus vivement dans la grotte.
La coupure courait profondément sur son triceps, d'une netteté presque inquiétante, comme si la lame s'était arrêtée juste avant d'emporter le bras.
Kagome inspira lentement.
- Mon Dieu...
Kōga détourna les yeux.
- Tch. C'est rien.
- C'est pas rien, dit-elle.
Inuyasha ne quittait plus la blessure des yeux.
- Qu'est-ce qui s'est passé exactement ?
Kōga serra les dents.
- Cette Mayoiga est arrivée... avec ses grands airs. Froide, calme...
"Je ne cherche pas à me battre."
Son poing se crispa contre la pierre.
- Tch... j'aurais dû me méfier.
Il détourna brièvement les yeux, presque malgré lui.
- Puis Kagura s'est ramenée. Je me concentrais sur elle...
Sa mâchoire se tendit.
- Et cette garce de louve en a profité.
Il releva les yeux vers Inuyasha.
- Une seule attaque. Juste assez pour me casser mon élan. Après ça, Kagura m'a arraché les fragments.
Hakkaku parla, presque à regret :
- Elle avait pas l'air de vouloir se battre. Même moi j'ai pensé qu'elle repartirait.
Ginta acquiesça nerveusement.
- Elle attendait son moment.
Kōga serra les dents.
- J'lui ai laissé une ouverture. Une seule.
Le mot lui coûta.
- Ça n'arrivera pas deux fois.
Kagome s'arrêta un instant en serrant le bandage.
Son regard glissa brièvement dans le vide, pensif.
Puis elle reprit sans rien dire.
Un cri monta soudain de l'extérieur.
Tous les regards se tournèrent vers l'entrée.
Un yōkai-loup surgit dans l'ouverture, le souffle court, une main plaquée contre son flanc.
- Kōga !
Il chancela contre la paroi.
- Des créatures de Naraku montent par le sentier !
Hakkaku se raidit.
- Combien ?
Le yōkai-loup serra les dents.
- Trop.
Dehors, les loups se mirent à hurler.
Inuyasha tourna la tête vers l'ouverture.
Un bourdonnement monta alors au-dessus du vacarme.
Dans l'encadrement de la grotte, plusieurs saimyōshō flottaient dans l'air.
Hakkaku recula d'un pas.
- Ces insectes...
Le bourdonnement s'épaissit aussitôt, d'autres arrivaient.
Ginta pâlit.
- Ils encerclent l'entrée !
Kōga tenta de se redresser, mais la douleur le força presque aussitôt à poser une main contre la paroi.
- Écarte-toi, Kagome. J'vais déchiqueter ces saletés.
Elle le retint d'une main ferme.
- Tu ne bouges pas.
- Me retiens pas ! Je suis leur chef !
- Tu veux aggraver tes blessures ?
Il serra les dents.
- C'est ma meute ! Je peux pas rester à rien faire !
Plusieurs loups surgirent devant l'entrée de la grotte, contraints de battre en retraite. Ils grognaient encore, crocs découverts.
Une masse sombre apparut dans l'ouverture.
Les démons n'avaient pas tous la même forme. Certains rampaient sur des membres trop nombreux, d'autres avançaient par bonds secs, le dos hérissé d'excroissances osseuses.
Ils arrivaient par grappes, se poussant les uns les autres vers la grotte, comme attirés par l'odeur du sang.
Kagome saisit aussitôt son arc.
- Reculez !
Elle encocha dans le même mouvement.
La flèche partit dans un trait de lumière, qui balaya l'entrée de la grotte.
Les premiers yōkai se figèrent en plein élan. Leurs corps se désagrégèrent aussitôt, réduits en poussière.
Ginta resta bouche entrouverte.
- Elle en a eu plusieurs d'un coup...
Inuyasha tira son épée.
La lame s'élargit dans un éclair fauve, devenant l'immense croc de Tessaiga.
Inuyasha passa devant les loups sans hésiter.
Les premiers démons se jetèrent sur lui.
- Tch.
Il abattit Tessaiga.
Une dizaine de créatures furent balayées d'un seul mouvement, leurs corps se défaisant en poussière noire.
Les loups se ruèrent sur les survivants, regagnant du terrain.
Inuyasha posa Tessaiga sur son épaule avec un rictus féroce.
- Sérieux ? C'est ça, son embuscade ?
Kōga, depuis l'intérieur, serra les dents.
- Fais pas le malin, cabot.
- Reste couché si tu veux pas crever.
- Répète un peu !
- Et économise ton souffle. T'en as pas beaucoup.
Kagome les interrompit.
- Arrêter tous les deux !
Le bourdonnement des saimyōshō s'épaississait toujours au-dessus de la grotte.
Inuyasha leva les yeux vers eux, agacé.
Puis il se figea brusquement.
Son nez frémit.
Presque au même instant, Kōga releva la tête.
- Elle revient.
Inuyasha resserra sa prise sur Tessaiga.
- Mayoiga...
Son regard se porta au-delà des démons encore massés entre les pierres, vers les pins tordus qui bordaient le replat.
L'odeur était là. Mêlée à celle de Naraku sans s'y confondre tout à fait.
Kagome fit un pas vers l'entrée.
- Inuyasha...
Il tourna légèrement la tête vers l'intérieur de la grotte.
Kōga tenait à peine debout. Les loups défendaient l'entrée. Les saimyōshō refermaient déjà le ciel au-dessus d'eux.
Puis son regard glissa sur les parois humides, les pointes calcaires, les stalactites basses.
- Dans cette grotte, ses attaques vont rebondir partout !
Kagome serra son arc.
Elle savait qu'il avait raison.
Inuyasha reporta les yeux vers l'extérieur.
- Je vais l'éloigner.
Il fit un pas dehors.
- Kagome, garde un œil sur cet abruti.
- Qui tu traites d'abruti ?! gronda Kōga.
Inuyasha ne répondit pas.
Il bondit hors de l'entrée, Tessaiga levée.
Les démons qui barraient encore le passage furent tranchés dans le même mouvement. En quelques battements, sa silhouette disparut entre les pins.