Le Dernier Cercle

Chapitre 15 : Émilly

7431 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 16/10/2026 16:40

En ce début d'après-midi, la lumière infernale baignait le Cercle de l'Orgueil et inondait Pentagram City de ses teintes écarlates, lourdes et oppressantes, qui semblaient suinter des façades elles-mêmes. Dans les rues, les klaxons, les cris et les rires gras des pécheurs se mêlaient en un vacarme continu, ce bourdonnement familier d'une ville qui ne dormait jamais vraiment. Au cœur de ce chaos, parmi les bâtiments les plus modestes et les plus banals, se dressait une façade si discrète qu'on aurait pu passer devant cent fois sans la remarquer. C'était là, à quelques rues à peine de l'ambassade du Paradis et de ses dorures insolentes, que se tenait le Dernier Cercle : un établissement semblable à n'importe quel bar-restaurant du monde des vivants, que seule distinguait une enseigne lumineuse aux lettres rouges, grésillant doucement au-dessus de la porte : Dernier Cercle.


À l'intérieur, pourtant, le décor soigné respirait la vie. La salle de restauration, garnie de tables en bois sombre patinées par les années, accueillait une vingtaine de couverts sous la lumière tamisée de lampes aux abat-jour pourpres. Démons et pécheurs y savouraient des mets qu'on ne trouvait qu'en Enfer, dans un fumet d'épices, de viande grillée et de vin chaud. Certains discutaient à voix basse, d'autres riaient trop fort, d'autres encore restaient silencieux, absorbés par leur assiette, et l'ensemble produisait ce murmure feutré, presque rassurant, qui faisait le charme des lieux.


Un peu plus loin, deux marches menaient au comptoir du bar, où travaillaient Marcus et Madeleine. Marcus, grand et large d'épaules, avait l'allure d'un trentenaire désabusé : de longs cheveux blonds tombant sur les épaules, des cornes noires, des yeux rouges où brillait en permanence une lueur cynique. Chemise blanche aux manches retroussées, cravate desserrée, il affichait un look décontracté qui contrastait avec le professionnalisme irréprochable de chacun de ses gestes. À ses côtés, Madeleine, la serveuse à l'apparence juvénile, virevoltait avec grâce. Sa peau pâle et ses longs cheveux noirs aux pointes roses tranchaient avec sa robe de cabaret noire rehaussée de dentelles roses, et ses longs gants de satin montaient jusqu'à ses avant-bras. Douce et serviable, elle faisait sans cesse l'aller-retour entre la cuisine, le bar et la salle, un sourire rayonnant aux lèvres et une chanson discrète fredonnée à mi-voix.


Sur la gauche du bar s'étendait un long couloir. À mi-chemin, une porte donnait accès au bureau de Claris et de Sebastian. Claris, que beaucoup surnommaient encore « la Reine de la Nuit », était une démone à la peau rose pâle, dont les cheveux se partageaient entre le rose d'un côté et le châtain de l'autre. Elle portait un long manteau à la coupe sophistiquée, sur un ensemble d'un rose plus sombre, et une petite paire d'ailes noires se devinait au bas de son dos. En Enfer, on la connaissait pour son intelligence acérée et sa maîtrise de la magie, deux armes qu'elle maniait avec la même élégance. Souriante et déterminée, elle ne cachait rien de ses ambitions : récupérer ce que le Démon de la Radio lui avait pris sept ans plus tôt, même si elle avait dû, pour l'heure, pactiser avec lui, et faire payer tous ceux qui l'avaient un jour sous-estimée.


À ses côtés se tenait Sebastian Goetia, son bras droit et son mentor, un démon à l'apparence aviaire entièrement couvert de plumes d'un blanc argenté. Deux crêtes de plumes allongeaient son visage, prolongé d'un bec fin et raffiné, et ses yeux dorés ne perdaient jamais rien de ce qui se passait autour de lui. Il portait un costume gris parfaitement taillé sur une chemise blanche, et s'appuyait parfois sur une canne ornée, plus accessoire de style que véritable besoin. Bienveillant et empathique, Sebastian possédait cette aura rare qui le rendait impossible à détester, et tout ce que Claris savait de la magie, elle le lui devait.


Au bout du couloir, un escalier de bois menait aux chambres du Dernier Cercle, un étage réservé aux agents de terrain et aux employés, où ils pouvaient se reposer entre deux missions ou deux services. Car de l'extérieur, le Dernier Cercle avait tout d'un restaurant ordinaire, mais il cachait un visage bien plus sombre et bien plus redoutable. Les agents de terrain de Claris n'étaient pas de simples exécutants : c'étaient des démons à la puissance et à la réputation légendaires, que l'Enfer lui-même avait relégués au rang de mythes. Lobo, le Démon sans visage, reconnu comme le meilleur assassin des sept cercles. Ginger, l'Ombre Masquée, la meilleure espionne de l'Enfer. Arsène, le Démon de la Meute, traqueur sans égal. Et Appolia, le Démon de la Haine, guerrière d'exception. Tous avaient été recrutés par Claris plus de cinq ans auparavant, et chacun possédait des compétences et un charisme qui le distinguaient de la masse infernale.


Parmi ces chambres, derrière une porte toute simple, se trouvait celle d'Emilly, une démone imp à l'apparence modeste, mais dont le rôle au sein du Dernier Cercle était crucial. Sa chambre, décorée avec sobriété, reflétait son goût pour l'ordre et le calme : une bibliothèque aux rayonnages impeccablement alignés, un tapis épais, un lit moelleux couvert d'un plaid bordeaux, une table de chevet et une penderie. Mais ce qui attirait d'abord le regard, c'était son bureau, adossé au mur de droite. Un ordinateur dernier cri signé VoxTek y trônait, entouré de piles de documents rangés avec un soin presque maniaque, de classeurs étiquetés et d'une calculatrice usée jusqu'à la corde. C'était là qu'Emilly, la comptable du Dernier Cercle, passait la plus grande partie de ses journées.


Du haut de son mètre soixante, Emilly arborait la peau rouge caractéristique des imps, de longs cheveux noirs qui encadraient son visage et des cornes noires tachetées de blanc. Elle portait souvent un haut court à manches longues, une jupe noire et des collants bordeaux, et ses yeux jaunes, derrière leur apparente nervosité, trahissaient une vivacité d'esprit peu commune. Penchée sur son bureau, elle travaillait avec une concentration intense, plongée dans les chiffres et les dossiers qui rythmaient son quotidien.


Originaire d'une ferme du Cercle de la Colère, Emilly n'avait jamais aimé les travaux manuels. Très tôt, elle s'était découvert un talent pour les nombres et un besoin viscéral d'indépendance, qui l'avaient poussée à quitter son cercle natal. Sa quête d'un emploi l'avait menée dans les recoins les plus sombres de l'Enfer, où elle avait vite compris que la comptabilité, ici, impliquait presque toujours des patrons excentriques et dangereux. Elle avait même reçu une offre de Mammon en personne, le roi du Cercle de l'Avarice, mais l'idée de travailler pour un Péché Capital lui avait paru aussi absurde que suicidaire. Alors qu'elle s'apprêtait presque à abandonner ses recherches et à offrir ses services au premier venu, elle s'était tournée en dernier recours vers la famille Goetia, dans le Cercle de la Luxure. Les Goetia avaient décliné son offre, mais ils avaient parlé d'elle à Claris, qui, en entendant vanter son caractère franc et son honnêteté, avait tenu à la rencontrer. Emilly avait été embauchée sur-le-champ, avec une paie généreuse et la promesse d'un travail à la hauteur de ses ambitions.


Cela faisait maintenant trois ans qu'elle travaillait au Dernier Cercle. Elle avait dû s'adapter au caractère parfois difficile de certains agents, Arsène en tête, mais elle avait trouvé ici un environnement qui, malgré le danger et l'étrangeté, lui convenait parfaitement.


Ce jour-là, le nez plongé dans ses documents, elle comptabilisait les versements effectués par les démons placés sous la protection du Dernier Cercle. Ses doigts tapotaient méthodiquement sur sa calculatrice, tandis que son regard allait et venait entre les montants déclarés et les comptes officiels. Rien ne lui échappait. Chaque chiffre comptait, chaque décimale avait son importance, et la moindre incohérence pouvait signifier qu'un protégé avait des ennuis, ou qu'il essayait de doubler le Dernier Cercle.


On frappa à la porte, interrompant sa concentration. Sans même détourner les yeux de ses colonnes de chiffres, elle lança :


EMILLY

(sans lever les yeux)

« Entrez ! »


La porte s'ouvrit doucement sur Sebastian, un sourire tranquille au coin du bec.


SEBASTIAN

(souriant)

« Bonjour, Emilly. »


Emilly releva enfin la tête et, reconnaissant son visiteur, alla droit au but.


EMILLY

(directe)

« Qu'est-ce que je peux faire pour toi, Sebastian ? »


D'un geste élégant de la main, Sebastian fit apparaître une chaise de bureau dans un léger scintillement, et s'y installa avec aisance, croisant les jambes. Son regard avisé se posa sur elle.


SEBASTIAN

(calmement)

« Claris m'envoie récupérer les livres de comptes de la semaine. Tu les as terminés, je présume ? »


Emilly se leva aussitôt, l'air presque vexée qu'il puisse en douter.


EMILLY

(assurée)

« Tu sais bien que oui. »


Elle se dirigea vers un casier de bois fermé par un cadenas et en approcha sa carte d'employée du Dernier Cercle. Le cadenas émit un déclic et s'ouvrit. Le casier renfermait des dizaines de porte-documents soigneusement rangés et étiquetés par semaine. Elle en tira un, revint vers Sebastian, l'ouvrit devant lui et commenta les résultats en désignant certaines pages du bout de son stylo.


EMILLY

(fièrement)

« Notre partenariat avec l'Hôtel Hazbin a fait grimper le chiffre d'affaires de 9 %. C'est fou la publicité monstre que cet hôtel nous fait. »


Sebastian parcourut rapidement les pages, visiblement impressionné.


SEBASTIAN

(surpris)

« Aaah ! Je m'attendais plutôt à une hausse de 4 % cette semaine. »


EMILLY

(esquissant un sourire)

« Ça, c'était la semaine dernière. Et depuis qu'un certain Goetia a laissé entendre qu'un "certain démon" avait vaincu les fameux I.M.P., les contrats pleuvent. Le chiffre d'affaires de la semaine prochaine s'annonce plus que juteux. »


Sebastian hocha la tête, une lueur de reconnaissance discrète dans ses yeux dorés.


SEBASTIAN

(réfléchi)

« Je ne suis pas surpris. Blitzo et ses compagnons sont réputés dans la plupart des cercles. Il était inévitable qu'un démon capable de les vaincre attire l'attention, et inspire confiance. Et tout compte fait, Arsène les épargnant... ça nous a bien servit. »


Un silence s'installa. Emilly semblait hésiter. Elle jeta un coup d'œil à Sebastian, puis détourna les yeux, ouvrit la bouche pour poser une question, et la referma aussitôt, incertaine, en triturant le coin d'une feuille entre ses doigts. Sebastian attendit patiemment, observant sa posture crispée et le trouble qu'elle laissait transparaître malgré elle. Puis, voyant qu'elle ne se déciderait pas, il prit l'initiative et brisa le silence en douceur.


SEBASTIAN

(avec empathie)

« Tu veux savoir si Claris était au courant que Millie est ta cousine, n'est-ce pas ? »


Les yeux d'Emilly s'agrandirent, et ses joues rouges prirent une teinte plus sombre encore. Elle baissa les yeux sans répondre, mais son silence parlait pour elle.


SEBASTIAN

(doucement)

« Je peux t'assurer que Claris n'en savait rien. Et si elle l'avait su, elle n'aurait jamais accepté ce contrat. Claris n'est pas du genre a blesser les familles de son entourrage. »


Emilly releva la tête. Un soupir de soulagement, à peine perceptible, s'échappa de ses lèvres, comme si un poids qu'elle portait depuis des jours venait enfin de glisser de ses épaules. Mais une autre question lui vint aussitôt.


EMILLY

(curieuse, un peu confuse)

« Mais… pourquoi le contrat a été abandonné ? »


Sebastian réfléchit un instant, puis répondit avec un sourire en coin.


SEBASTIAN

(amusé)

« Claris m'a simplement dit qu'Arsène était revenu de mission en exigeant qu'on retire la prime sur la tête des I.M.P. Naturellement, le commanditaire a récupéré son âme… mais c'est Arsène qui a payé la prime de sa poche. Avec un supplément, qui plus est. »


Le visage d'Emilly se figea de stupéfaction. Malgré elle, les images lui revinrent : la rue d'Imp City, les limiers d'ombre, leurs crocs plantés dans la chair de Millie, et ce sourire sadique qu'Arsène arborait en regardant ses proies se tordre de douleur. Elle l'avait supplié, elle l'avait traité de monstre, et elle était persuadée qu'il n'avait reculé que par caprice. L'idée qu'il ait pu non seulement épargner les I.M.P., mais payer de sa poche pour faire annuler le contrat, lui semblait tout bonnement inconcevable.


EMILLY

(déconcertée)

« Arsène… leur a sauvé la vie ? Après tout ça ? »


Sebastian se contenta de hocher la tête, lui laissant le temps de digérer la nouvelle. Un léger sourire flottait sur son bec, comme s'il savourait de voir enfin se révéler, chez le Démon de la Meute, cette part d'humanité, ou du moins de complexité, qu'il avait toujours soupçonnée.


Il tira une feuille de comptes du porte-documents et en parcourut les chiffres un instant, avant de relever les yeux vers elle.


SEBASTIAN

(pensif)

« Tu sais, Emilly, Arsène est bien plus complexe qu'il ne veut le laisser paraître… tout comme Lobo et Ginger. »


Il marqua une pause, et son regard se fit plus intense.


SEBASTIAN

(interrogateur)

« Tu ne vois pas un point commun entre ces trois-là ? »


Emilly fronça les sourcils et prit quelques secondes pour réfléchir avant de répondre, sceptique.


EMILLY

(perplexe)

« À part que ce sont tous des pécheurs, je vois pas vraiment… »


Sebastian esquissa un sourire approbateur.


SEBASTIAN

(mystérieux)

« Eh bien, tu ne crois pas si bien dire. Les pécheurs portent en eux les blessures d'une vie gâchée, des cicatrices invisibles qui les suivent jusque dans la mort. Et ceux qui refusent de les assumer passent l'éternité à essayer de les cacher, d'une manière ou d'une autre. »


Emilly le fixa, partagée entre le doute et la curiosité.


EMILLY

(sceptique)

« J'ai du mal à y croire. Ginger, par exemple… c'est la dernière personne que j'imaginerais en train de souffrir. Elle est toujours espiègle, toujours… joyeuse. »


Sebastian se pencha légèrement en avant, une lueur de sagesse au fond des yeux.


SEBASTIAN

(doux, mais perspicace)

« Ah, mais regarde comme elle est proche de Lobo, lui qui est pourtant d'une nature si taciturne et si distante. Penses-tu vraiment qu'elle s'attache à lui sans raison ? Que tout cela n'est qu'un jeu ? Crois moi, pour se donner tant de mal à être apprécié de tous, c'est qu'on a a dû se sentir bien seul pendant trop longtemps. »


Emilly resta silencieuse. Le lien entre Ginger et Lobo lui avait toujours semblé curieux, presque incongru, mais elle n'avait jamais pris le temps de s'interroger réellement à ce sujet. Elle les avait toujours vus comme deux opposés que le hasard avait réunis, l'une incapable de se taire, l'autre incapable de parler. Sebastian reprit, le regard plus perçant.


SEBASTIAN

« Dis-moi, saurais-tu vraiment expliquer la différence entre Lobo, Arsène et Ginger ? »


Emilly croisa les bras et répondit lentement, comme si elle pesait chacun de ses mots.


EMILLY

(pensive)

« Lobo… il est peut-être distant, mais il se soucie des autres, même s'il le cache bien. Arsène, lui, il envoie tout le monde se faire foutre sans se poser de questions... Parfois, il donne l'impression de surtout faire ce qu'il veut. Quant à Ginger… elle est difficile à cerner. Et ce masque qu'elle porte n'arrange rien. On dirait qu'elle se cache derrière. »


Sebastian émit un léger rire, dépourvu de toute moquerie, et secoua la tête en souriant.


SEBASTIAN

(mystérieux)

« Tu vois, Emilly… tu observes, mais tu ne vois pas encore les choses telles qu'elles sont réellement. »


Un silence s'installa entre eux, lourd de sous-entendus. Emilly comprenait qu'il existait chez ses collègues des facettes qu'elle ne percevait pas, des blessures enfouies derrière des façades soigneusement construites au fil des années. Et pour la première fois, elle se demanda ce qui se cachait réellement sous le masque de renard de Ginger, derrière le regard impassible de Lobo, ou au fond de cette haine qu'Arsène semblait vouer au monde entier. Troublée, elle baissa les yeux sur ses mains. Mais avant qu'elle ne puisse s'enfoncer plus loin dans ses pensées, Sebastian posa une main bienveillante sur son épaule.


SEBASTIAN

(apaisant)

« Ne te torture pas avec des questions sur les autres, Emilly. Tu comprendras quand tu seras prête. »


À cet instant, un « pouf » retentit au milieu de la chambre, accompagné d'un nuage de fumée noire qui se dissipa en une seconde. Ginger venait d'apparaître au centre de la pièce, son masque de renard vissé sur le visage. Emilly sursauta si fort qu'elle fit tomber son stylo.


EMILLY

(prise de court)

« Ginger ? Qu'est-ce que tu fais là ? »


Avant même que Ginger ne réponde, Emilly remarqua un détail qui lui glaça le sang : Ginger portait quelqu'un dans ses bras. Une silhouette frêle, couverte de poussière et de suie, les vêtements déchirés, les cheveux violets ternis par la crasse et collés par la sueur. Emilly plaqua aussitôt ses mains contre sa bouche, horrifiée. Elle venait de reconnaître Anette.


Elle tourna un regard alarmé vers Sebastian. Il s'était levé d'un bond, et pour la première fois depuis qu'elle le connaissait, son calme légendaire s'était brisé, laissant place à une inquiétude qu'il ne cherchait même pas à dissimuler.


SEBASTIAN

(la voix tendue)

« Ginger, qu'est-ce qui s'est passé ? »


Ginger s'approcha du lit d'Emilly et y déposa Anette avec une infinie précaution, comme on pose un objet fragile. Elle s'efforçait de garder son ton espiègle habituel, mais la situation rendait l'exercice difficile.


GINGER

(avec un sourire forcé)

« Elle est vivante… mais elle va avoir besoin de soins. »


Sebastian s'approcha du lit et tendit la main au-dessus du corps frêle d'Anette. Une aura verdâtre, douce et vibrante, émana de ses doigts et glissa lentement le long de sa poitrine. Il ferma les yeux, concentré, et après quelques secondes, rendit son verdict.


SEBASTIAN

(grave)

« Trois côtes cassées, un pneumothorax… et elle a inhalé une grande quantité de fumée. »


Ginger croisa les bras, s'efforçant de masquer son inquiétude derrière un ton léger.


GINGER

(faussement désinvolte)

« Oh, tu sais, rien de bien grave… elle a juste fait péter quelques barils de pétrole. »


Emilly lança à Ginger un regard horrifié, puis se tourna vers Sebastian, la voix tremblante.


EMILLY

(inquiète)

« Elle va… elle va s'en sortir ? »


Sebastian hocha la tête, le visage grave.


SEBASTIAN

(rassurant)

« Je peux soigner ses blessures. Mais elle va avoir besoin d'une assistance respiratoire. »


GINGER

(avec un sourire en coin)

« Je m'en occupe. »


Et avant que quiconque ne puisse ajouter un mot, elle disparut dans un « pouf », laissant Emilly et Sebastian seuls avec Anette.


Emilly se tourna vers Sebastian, le regard empreint de détermination malgré la peur qui lui nouait le ventre.


EMILLY

(résolue)

« Est-ce que je peux faire quelque chose ? »


Sans détourner son attention d'Anette, Sebastian fouilla la poche intérieure de sa veste et en tira une petite clé en argent.


SEBASTIAN

(tendant la clé)

« Oui. Va me chercher mon matériel médical, s'il te plaît. »


Emilly saisit la clé sans un mot et se rua hors de la chambre. Elle remonta le couloir en courant jusqu'à une porte discrète, tout au bout, et glissa la clé dans la serrure d'une main tremblante. C'était la première fois qu'elle entrait dans la chambre de Sebastian. La pièce était modeste, presque spartiate : un lit simple, un fauteuil, un bureau couvert de livres et de parchemins, et une odeur de vieux papier et de bourbon qui flottait dans l'air. Elle n'eut pas le temps de s'attarder. Elle ouvrit la penderie, où s'alignaient des chemises impeccablement pliées et des vestes de costume suspendues avec une rigueur militaire, et trouva au sol un sac de médecin en cuir brun, patiné par les ans. Elle l'attrapa, ressortit, verrouilla la porte derrière elle et repartit en courant vers sa chambre.


Quand elle entra, Sebastian était agenouillé au chevet d'Anette, une main tendue au-dessus d'elle. L'aura verdâtre qui s'échappait de ses doigts s'était intensifiée et enveloppait maintenant tout le torse de la jeune fille d'une lueur pulsante, comme une respiration de lumière. Il lui avait déjà retiré sa veste, qui gisait en boule au milieu de la pièce, et avait déboutonné le haut de son chemisier pour faciliter sa respiration.


Emilly s'agenouilla et posa le sac à côté de lui. Sebastian l'ouvrit, en sortit un stéthoscope, en plaça les embouts dans ses oreilles et posa le pavillon sur la poitrine d'Anette. Au même instant, un nouveau « pouf » retentit, et Ginger réapparut, une bouteille d'oxygène sous le bras, reliée à un masque respiratoire.


GINGER

(avec un léger sourire)

« Allez, prends ça, ma grande. »


Elle posa le masque sur le visage d'Anette et ouvrit la valve. L'oxygène se mit à siffler doucement, et la poitrine d'Anette se souleva un peu plus facilement. Sebastian hocha la tête en signe de gratitude.


SEBASTIAN

(soulagé)

« Merci, Ginger. »


EMILLY

(toujours inquiète)

« Est-ce que… est-ce que je peux faire autre chose ? »


Sebastian secoua doucement la tête.


SEBASTIAN

(doucement)

« Elle va s'en sortir, Emilly, mais ça va prendre du temps. Je suis désolé de t'imposer tout ça, dans ta propre chambre. »


Emilly secoua la tête à son tour, touchée par la délicatesse de Sebastian.


EMILLY

(ferme)

« Ce n'est rien, vraiment. »


Puis elle se tourna vers Ginger.


EMILLY

(curieuse)

« Mais… pourquoi tu es apparue directement dans ma chambre ? »


Ginger haussa les épaules, espiègle même dans ces circonstances.


GINGER

(souriante)

« Le jour des comptes, Sebastian passe toujours chez toi en début d'après-midi. J'avais pas le temps de le chercher partout. »


Emilly hocha la tête, puis se souvint soudain de quelque chose.


EMILLY

(inquiète)

« Et Lobo ? Il était censé superviser l'entraînement d'Anette, non ? »


Ginger marqua une pause et jeta un bref coup d'œil à Sebastian avant de répondre, avec une pointe de légèreté un peu trop appuyée.


GINGER

(taquine)

« Oh, il avait encore deux-trois trucs à régler. Mais t'inquiète, il devrait pas tarder. »


Emilly soupira, rassurée, même si un malaise diffus persistait au creux de son ventre. Elle regarda Sebastian poursuivre ses soins avec une précision méticuleuse, et peu à peu, la chambre s'emplit d'une atmosphère de calme et de concentration, où l'urgence des premières minutes laissait place au travail patient du guérisseur.


Sebastian acheva son sort de guérison et tira de son sac une petite boîte métallique, dont il sortit les éléments d'une seringue qu'il assembla avec soin. Puis il plongea le bras dans le sac en cuir, jusqu'au coude, et en retira, à la stupéfaction d'Emilly, une étagère entière : un véritable présentoir couvert de fioles aux liquides de toutes les couleurs, rouge sang, bleu nuit, vert d'eau, ambre doré. Bouche bée, les yeux ronds, Emilly regardait tour à tour le petit sac et l'étagère bien trop grande qui venait d'en sortir, incapable de comprendre comment l'une avait pu tenir dans l'autre.


GINGER

(amusée)

« Sort d'agrandissement, ma chère. »


Sebastian parcourut les fioles du regard, en choisit une au liquide parfaitement transparent, y plongea l'aiguille et tira lentement sur le piston. Avec une douceur infinie, il prit le bras frêle d'Anette, y planta la seringue et injecta le produit goutte à goutte, avant de relâcher son bras et de placer sa main au-dessus de sa poitrine.


Concentré, il fit alors remonter sa main le long du corps d'Anette, lentement, très lentement, depuis le bas de sa cage thoracique jusqu'à son visage, comme s'il tirait sur un fil invisible pour extraire quelque chose de ses poumons. Lorsque sa main atteignit le visage de la jeune fille, il souleva délicatement le masque respiratoire. Presque aussitôt, Anette fut prise d'une quinte de toux faible et rauque, et un mince filet de sang s'échappa de sa bouche et de son nez, accompagné de volutes de fumée noire qui, au lieu de se dissiper, restèrent en suspension dans l'air, maintenues par le sort de Sebastian.


Sebastian sortit un mouchoir en tissu de sa poche et le referma soigneusement autour de ce mélange de sang et de fumée, qu'il posa ensuite avec délicatesse sur la table de chevet. Puis il remit le masque sur le visage d'Anette, reprit son stéthoscope et écouta longuement sa respiration. Enfin, il poussa un profond soupir de soulagement.


SEBASTIAN

(apaisé)

« C'est bon. Elle ne devrait pas tarder à se réveiller. »


GINGER

(avec un sourire tranquille)

« Bah, ça m'étonne pas. Cette petite est balèze. »


Cette remarque fut la goutte de trop. Toute la peur accumulée depuis l'apparition de Ginger, toute l'impuissance qu'Emilly avait ressentie en voyant le corps brisé d'Anette sur son lit, se transforma d'un coup en une colère brûlante. Elle se tourna brusquement vers Ginger, les poings serrés, incapable de se retenir plus longtemps.


EMILLY

(furieuse, la voix tremblante)

« C'est tout ce que t'as à dire ? "Elle est balèze" ? Sérieusement ? Vous l'envoyez sur le terrain, vous lui donnez des armes, et vous êtes même pas foutus de la protéger ! »


Un silence pesant tomba sur la chambre. Sebastian, sentant la situation lui échapper, tenta d'apaiser Emilly.


SEBASTIAN

(doucement)

« Emilly, s'il te plaît… »


Mais Emilly ne l'écoutait plus. Elle fixait Ginger avec un regard chargé de reproches.


EMILLY

(amère)

« Et toi, Ginger, la fameuse Ombre Masquée, la meilleure espionne de l'Enfer, mon cul ! Incapable de protéger une enfant. Putain ! Tu te sens concerné ou c'est juste une foutue blague pour toi ?! »


Ginger resta immobile, les yeux dissimulés derrière son masque de renard, dont le sourire peint semblait soudain terriblement déplacé. Pendant un long moment, elle ne bougea pas, ne dit rien, et le seul bruit de la pièce fut le sifflement régulier de la bouteille d'oxygène. Puis, d'une voix posée, où perçait pourtant une pointe d'amertume, elle répondit simplement :


GINGER

(posément)

« C'est bon, t'as fini ? »


Sans attendre de réponse, elle se détourna, et ajouta, d'un ton calme mais où l'on devinait une blessure :


GINGER

(à voix basse)

« C'est vraiment pas cool de me parler comme ça. »


« Pouf. » Elle avait disparu, et le silence retomba sur la chambre comme un couperet. Emilly resta figée, les poings encore serrés. Peu à peu, sa colère retomba, et à sa place monta une sensation bien plus désagréable, faite de culpabilité et de tristesse. Elle venait d'accuser Ginger de n'avoir rien fait, alors que c'était elle qui avait ramené Anette.


Sebastian se releva lentement, rangea son stéthoscope, récupéra la feuille de comptes sur le bureau et, avec un sourire bienveillant, s'adressa à elle.


SEBASTIAN

(bienveillant)

« J'ai encore un peu de travail. Si tu as besoin d'un endroit tranquille pour te concentrer, n'hésite pas à utiliser ma chambre. »


Emilly jeta un regard à Anette, endormie sous son masque, puis répondit avec reconnaissance :


EMILLY

(doucement)

« Merci, Sebastian. Mais je préfère rester ici pour veiller sur elle. »


SEBASTIAN

(compréhensif)

« Je comprends. Dans ce cas, je vais prévenir Claris, et je reviendrai dans quelques heures. D'ici là, si tu as besoin de quoi que ce soit, n'hésite pas. »


D'un geste précis, il rangea l'étagère dans le sac, qui l'avala avec une facilité déconcertante, referma le tout et sortit calmement de la pièce, laissant Emilly et Anette seules dans le silence apaisé de la chambre.


Le temps s'écoula lentement. Assise sur une chaise tirée près du lit, Emilly partageait son attention entre Anette et les documents étalés sur son bureau. Elle avait fini par se remettre au travail, par réflexe plus que par envie, parce que les chiffres avaient toujours eu le pouvoir de la calmer : ils étaient justes ou faux, sans nuance, sans mauvaise surprise. Sa main tapotait machinalement sur la calculatrice, mais toutes les deux minutes, son regard revenait se poser sur le petit visage pâle d'Anette, sur sa poitrine qui se soulevait sous le drap au rythme du sifflement de l'oxygène. Au fil des heures, la lumière écarlate qui filtrait par la fenêtre déclina et prit des teintes plus sombres, plus sanglantes. C'est alors qu'un mouvement sur le lit attira son attention. Elle tourna la tête et vit Anette ouvrir lentement les yeux, luttant encore contre la fatigue qui lui alourdissait les paupières.


EMILLY

(surprise et soulagée)

« Anette ?! Comment tu te sens ? »


Encore confuse, Anette cligna des yeux et regarda autour d'elle sans comprendre, découvrant le plafond, la bibliothèque, le visage inquiet penché au-dessus d'elle.


ANETTE

(d'une voix faible)

« Où… où je suis ? »


EMILLY

(doucement)

« Dans ma chambre. Tu étais dans un sale état. »


Anette sembla fouiller dans sa mémoire, et une ombre passa sur son visage. Elle demanda, dans un murmure :


ANETTE

(à peine audible)

« J'ai… j'ai réussi ? »


Emilly fronça les sourcils.


EMILLY

(intriguée)

« Réussi quoi ? »


ANETTE

(soupirant, cherchant ses souvenirs)

« On était… dans les Badlands… on a trouvé une usine… »


Emilly posa une main douce sur son épaule.


EMILLY

(apaisante)

« T'inquiète pas pour ça. Repose-toi, d'accord ? C'est le plus important. »


Un léger sourire effleura le visage d'Anette avant qu'elle ne referme les yeux et ne sombre de nouveau dans le sommeil. Emilly la contempla un long moment, le cœur plus léger, puis retourna à ses documents, l'esprit un peu plus tranquille.


Les heures passèrent encore. La nuit était bien avancée, et le Dernier Cercle ne résonnait plus que des échos lointains du bar, lorsqu'on frappa à la porte. Sans attendre de réponse, celle-ci s'entrouvrit sur Madeleine, qui tenait un verre dans chaque main : un whisky pour Emilly, un vin rouge pour elle-même. Elle posa les verres sur le bureau, tira une chaise et s'assit à côté de son amie, lui adressant un sourire réconfortant.


MADELEINE

(avec douceur)

« J'ai pensé que ça te ferait du bien. »


Emilly prit une gorgée de whisky, ferma les yeux un instant pour savourer la brûlure de l'alcool, et hocha la tête en guise de remerciement. Madeleine goûta son vin en silence, et toutes deux restèrent un moment à observer Anette, qui dormait toujours, le souffle régulier sous son masque.


MADELEINE

(soupirant)

« Comment elle va ? »


EMILLY

(fatiguée)

« Elle se remet… mais elle est encore très faible. »


Madeleine garda le silence un instant, puis murmura, avec une pointe d'admiration :


MADELEINE

(tendrement)

« Elle est plus forte qu'on ne le croit, tu sais. »


Emilly reposa son verre sur le bureau avec un léger claquement.


EMILLY

(agacée)

« Tu ressembles à Ginger quand tu dis ça… »


Madeleine sourit doucement, sans se départir de son calme.


MADELEINE

(apaisante)

« Anette a toujours voulu devenir une assassin, tu le sais bien. On savait toutes les deux que ça risquait d'arriver un jour ou l'autre. »


Emilly hocha la tête, mais ses yeux trahissaient une tristesse profonde.


EMILLY

(mélancolique)

« Oui, je sais… Mais elle était tellement innocente, au début. Elle était déjà là quand Claris m'a embauchée. Rien à faire, je la vois toujours comme cette petite gamine qui dessinait des cœurs sur sa porte. »


Madeleine but une gorgée de vin avant de répondre, les yeux perdus dans le liquide pourpre.


MADELEINE

(pensive)

« Les apparences sont trompeuses, ici, au Dernier Cercle. Personne n'est vraiment ce qu'il montre. »


Emilly esquissa un sourire en coin, décidée à alléger un peu l'atmosphère.


EMILLY

(taquine)

« Eh bien, sauf toi. Moi, je t'ai toujours vue comme une allumeuse qui se tape des pécheurs par paquets de dix. »


Un silence suivit la remarque. Puis les deux amies se regardèrent et éclatèrent de rire en même temps, un rire franc, libérateur, qu'elles durent étouffer dans leurs mains pour ne pas réveiller Anette, et qui dissipa une bonne partie de la tension accumulée dans la pièce.


EMILLY

(encore souriante, plus douce)

« Tu te souviens du jour où tu m'as demandé comment je faisais pour supporter ce boulot ? Cet endroit peut être tellement glauque… »


MADELEINE

(rêveuse)

« Je m'en souviens. À vrai dire, je l'ai peut-être mal formulé, mais j'ai toujours admiré l'assurance que tu affiches chaque jour. »


EMILLY

(sincère)

« Et moi, j'ai toujours envié ta gentillesse. »


Madeleine secoua la tête, un sourire tendre aux lèvres.


MADELEINE

(humblement)

« Je vois vraiment pas ce qu'il y a à envier. Être gentille, ici, c'est pas facile tous les jours, tu sais. »


Emilly hocha la tête en silence, puis posa sa main sur celle de Madeleine. Il n'y avait rien d'autre à ajouter : ce simple geste suffisait à dire tout ce que leur amitié représentait.


EMILLY

(avec un sourire)

« Je te comprends. Mais t'as rien à m'envier non plus. Si on était pareilles, on n'aurait sûrement pas une aussi belle amitié. Une seule garce, ça suffit largement. »


Les deux femmes échangèrent un sourire complice, savourant ce moment de sincérité et de réconfort, tandis que la nuit continuait de s'étendre doucement sur le Dernier Cercle.


Un peu plus tard, la porte s'ouvrit sans bruit, et Lobo entra, le visage couvert de ses habituels bandages. Il avait encore sur lui la poussière des Badlands, et une odeur âcre de fumée et de pétrole brûlé imprégnait sa veste. Son regard se posa immédiatement sur Madeleine, qui comprit sans qu'il ait besoin de dire un mot.


MADELEINE

(se levant)

« Je vais vous laisser… J'ai du travail qui m'attend. »


Elle vida son verre de vin, adressa à Emilly un dernier regard rassurant et quitta la chambre, refermant doucement la porte derrière elle.


Lobo s'approcha lentement du lit et resta un long moment immobile, les yeux posés sur Anette endormie. Il observa le masque à oxygène, la pâleur de ses joues, la bouteille qui sifflait doucement à côté du lit, et quelque chose se crispa dans son regard.


LOBO

(à voix basse)

« Elle s'est réveillée ? »


EMILLY

(doucement)

« Oui, en fin d'après-midi. Mais elle s'est rendormie depuis. »


Lobo hocha la tête.


LOBO

(laconique)

« D'accord. »


Le silence s'installa. Emilly observa Lobo un long moment, sa silhouette raide, ses poings fermés dans les poches de sa veste. Puis elle se tourna vers lui et l'interrogea du regard.


EMILLY

(sérieuse)

« Qu'est-ce qui s'est passé, Lobo ? »


Lobo resta silencieux, semblant peser ses mots.


LOBO

(hésitant)

« C'est… compliqué. Et sans vouloir te vexer, Emilly, ça te regarde pas vraiment. »


Emilly serra les poings et répondit d'une voix glaciale.


EMILLY

(froide)

« Ça me regarde pas ? Anette m'a parlé des Badlands, d'une usine… Aujourd'hui, une gamine adorable a failli y laisser sa peau, dans mon lit. Je pense que j'ai le droit de savoir. »


Un soupir amer échappa à Lobo. Il baissa légèrement les yeux, puis céda.


LOBO

(à contrecœur)

« On est tombés sur une usine dans les Badlands. Elle menaçait de rayer un village de la carte, et… Anette a décidé de la faire sauter pour sauver ces gens. Mais elle s'est fait attaquer par les gardes. »


EMILLY

(doucement)

« Ça… explique bien des choses. »


Elle réfléchit un instant, et son regard se fit soudain plus perçant.


EMILLY

(soupçonneuse)

« Mais attends… comment elle a pu se retrouver dans cet état, si elle était avec toi ? »


Lobo détourna le regard, puis répondit d'une voix plus grave.


LOBO

(sombre)

« Anette a agi de son propre chef. Claris n'avait pas validé cette mission. »


EMILLY

(fronçant les sourcils)

« Et alors ? Quel rapport ? »


Lobo ne répondit pas tout de suite. Le silence s'étira, et Emilly le dévisagea, de plus en plus troublée, jusqu'à ce que ses yeux s'agrandissent brusquement.


EMILLY

(choquée)

« Me dis pas que t'as laissé Anette partir seule… sur une mission suicide. »


Lobo s'efforça de garder son calme, mais la frustration commençait à percer dans sa voix.


LOBO

(tendu)

« Emilly, tu comprends pas. »


EMILLY

(sarcastique)

« Ah, je comprends pas ?! T'avais pour mission de veiller sur elle, et tu l'as laissée courir à sa perte sans rien faire ? »


Lobo resta impassible en apparence, mais ses yeux trahissaient le conflit qui faisait rage en lui.


LOBO

(froidement)

« Et qu'est-ce que tu veux que je dise, Emilly ? Que j'ai refusé d'intervenir alors qu'elle fonçait droit sur une usine gardée jusqu'au toit ? Que j'ai rien fait pour l'empêcher d'y aller ? »


EMILLY

(en colère)

« Juste parce que Claris t'avait rien demandé ? T'es prêt à laisser une gamine se faire massacrer parce que c'était pas une mission officielle ?! »


LOBO

(avec amertume)

« Emilly… tu connais pas toute l'histoire. »


Emilly croisa les bras, le regard dur.


EMILLY

(cinglante)

« Peut-être parce que tu dis jamais rien ! Peut-être qu'au lieu de te réfugier dans le silence, tu pourrais… expliquer. »


Un silence s'étira, lourd de reproches et de regrets. Emilly détourna les yeux et vida d'une traite le fond de son verre de whisky, comme pour noyer sa frustration. Lorsqu'elle reprit la parole, après un long moment, sa voix s'était adoucie, mais une tristesse sincère l'avait remplacée.


EMILLY

(blessée)

« Depuis le temps qu'on se connaît… je pensais qu'on était amis. Mais j'ai l'impression de rien savoir de toi. Pourquoi ? Pourquoi est-ce que tu me tiens toujours à l'écart, Lobo ? »


Lobo laissa échapper un léger soupir. Il resta debout un instant encore, puis finit par s'asseoir sur le bord du lit, à côté d'elle, les coudes sur les genoux, cherchant ses mots comme on cherche son chemin dans le noir.


LOBO

(lentement)

« Il y a plus de cinq ans… j'ai vendu mon âme à Claris. »


EMILLY

(doucement, un peu frustrée)

« Ça, je le savais déjà… »


Lobo la regarda droit dans les yeux, comme pour la préparer à ce qui allait suivre.


LOBO

(grave)

« Est-ce que tu savais que Claris ajoute toujours une clause dans ses contrats ? Un moyen de récupérer son âme ? »


Emilly resta silencieuse, suspendue à ses lèvres.


LOBO

(amer)

« Au départ, elle exigeait de moi quatre cents âmes en échange de ma liberté. »


EMILLY

(choquée)

« Quatre cents ?! Mais… c'est énorme ! »


Lobo acquiesça.


LOBO

(las)

« Oui, c'est beaucoup. Mais c'était faisable, en quelques décennies. Le problème, c'est qu'elle en rajoute à chaque échec, à chaque mission que je refuse… Elle sait parfaitement comment jouer avec ce contrat pour me lier encore un peu plus. »


EMILLY

(plus douce)

« Et combien est-ce que tu lui dois… maintenant ? »


LOBO

(sourdement)

« Mille. »


Emilly écarquilla les yeux, sidérée. Elle, qui passait ses journées à manier des chiffres, mesurait mieux que quiconque ce que représentait un tel nombre : une dette qui ne cessait de gonfler à mesure qu'on la remboursait, un puits sans fond.


EMILLY

(la voix presque brisée)

« Et tu m'as jamais rien dit… Pourquoi ? »


Lobo détourna le regard.


LOBO

(doucement)

« Je voulais pas te charger de mes problèmes. »


Touchée, Emilly posa doucement sa main sur la joue de Lobo, sur les bandages rêches qui recouvraient son visage. Il ne recula pas.


EMILLY

(tendrement)

« Alors… c'est pour ça que t'es pas intervenu tout de suite. Mais pourquoi tu l'as laissée entrer seule dans cette usine ? »


Lobo baissa les yeux, et sa voix se chargea de regret.


LOBO

(avec regret)

« J'étais perdu, Emilly. Au début… je savais pas quoi faire. Anette est une gamine aussi sérieuse que talentueuse, et c'est son sens de la justice qui l'a poussée à agir. Mais quand j'ai compris que je pourrais pas la laisser là-bas… j'y suis allé. »


Ils restèrent silencieux un long moment, et la tension qui les opposait quelques minutes plus tôt s'était dissoute dans une compréhension mutuelle. Emilly retira sa main et prit une profonde inspiration pour chasser les émotions qui menaçaient de la submerger. Puis elle se tourna vers lui, un sourire timide aux lèvres.


EMILLY

(souriant doucement)

« Mes soucis sont bien légers comparés aux tiens, tu sais. Je suis qu'une simple comptable… Mais si je peux porter quelques-uns de tes fardeaux, ça me ferait plaisir. C'est aussi ça, l'amitié, non ? »


Lobo la regarda longuement sans rien dire, touché par sa proposition. La simplicité de sa gentillesse, offerte sans jugement et sans rien attendre en retour, éveilla en lui quelque chose qu'il n'avait pas ressenti depuis très longtemps, une chaleur sourde, presque douloureuse, qu'il ne savait pas comment accueillir. Un faible sourire se dessina sous ses bandages.


LOBO

(à voix basse)

« T'es pas obligée de faire ça. »


EMILLY

(amusée)

« T'es vraiment con quand tu t'y mets, tu sais ? Ça me fait plaisir. Les amis sont là pour ça. »


Lobo hocha la tête. Les mots restaient coincés dans sa gorge.


LOBO

(doucement)

« Merci, Emilly. »


Il se leva lentement, comme si quitter cette pièce lui coûtait davantage qu'il ne voulait l'admettre.


EMILLY

(surprise)

« Tu pars déjà ? »


LOBO

(reprenant son ton habituel)

« Ouais. J'ai encore du boulot. Les armes de la mission à réviser, et celles des malheureux qu'Anette a… récupérées, à trier. »


EMILLY

« Tu veux pas attendre qu'elle se réveille ? »


Lobo secoua la tête et jeta un dernier regard à la petite silhouette endormie.


LOBO

(calmement)

« Inutile. Elle est entre de bonnes mains. »


Sans un mot de plus, il quitta la pièce et referma doucement la porte derrière lui.


Le couloir était plongé dans la pénombre, à peine éclairé par les appliques murales dont la lumière jaunâtre vacillait sur les boiseries. En le parcourant, Lobo sentit un poids s'abattre sur ses épaules, plus lourd à chaque pas. La culpabilité le rongeait lentement, implacablement, depuis qu'il avait laissé Anette partir seule vers cette usine. Il savait qu'il aurait dû l'arrêter, la retenir par le bras, lui faire comprendre le danger, quitte à se montrer brutal. Mais il avait choisi de rester en retrait, prisonnier des chaînes invisibles de son contrat, calculant ce qu'une désobéissance de plus lui coûterait, pendant qu'une gamine courait vers la mort. Et il n'était arrivé qu'au dernier moment, quand elle n'avait déjà plus la force de tenir une arme.


Puis le visage d'Emilly lui revint en mémoire, son sourire sincère, sa main sur sa joue, ce soutien inattendu qu'elle lui avait offert sans rien demander. En Enfer, il n'avait jamais voulu d'amis. C'était un luxe inutile, une faiblesse, un lien que n'importe quel ennemi pouvait exploiter contre lui. Mais Emilly était différente. Sa compassion n'avait rien de feint, et elle n'attendait rien en retour, comme si elle voyait au-delà de l'armure qu'il avait mis tant d'années à se forger. Ce sentiment le dérangeait autant qu'il le réconfortait. Des amis. Il n'aurait jamais cru qu'un mot aussi simple puisse peser aussi lourd, surtout ici, dans cet endroit où tout est sombre et où chacun cache sa part d'ombre.


Alors qu'il descendait l'escalier, ses pas résonnant sourdement sur les marches de bois, Lobo se surprit à espérer. Espérer qu'un jour, peut-être, il serait libéré de son contrat. Qu'un jour, si l'occasion se présentait, il pourrait vivre sans ces dettes accumulées, sans ces chaînes qui lui sciaient l'âme. Et à cet instant, il comprit que, bien malgré lui, Emilly, Anette et tous les autres lui offraient quelque chose qu'il croyait perdu depuis longtemps : un espoir fragile. Un espoir de rédemption… et de liberté.


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