Les Chroniques de Dracaena et Harry - I. La chute des Gémaux
Madame Pomfresh avait connu d’autres accidentés, bien plus mal en point, durant sa longue carrière à l’infirmerie de Poudlard. Une école de sorcellerie, ce n’est pas une croisière pour vétérans du Magenmagot. Mais son expression sombre en voyant arriver les brancards volants ne trompait personne et confirmait ce que Ginny Weasley et la directrice McGonagall craignaient : Castor et Pollux avaient franchi un nouveau cap dans leur hostilité fraternelle.
— Je savais que ça allait arriver, souffla sèchement Ginny. Ces deux-là sont ingérables, ce n’était qu’une question de temps avant qu’ils ne se tuent.
— Merci, professeure, interrompit la directrice, le regard lourd. Vous pouvez disposer. Les autres joueurs ont certainement plus besoin de vous que les frères Potter en ce moment.
Une fois Ginny partie, elle se tourna vers Madame Pomfresh pour qu’elle lui révèle son diagnostic.
— Heureusement que vous aviez muni le terrain de ces sorts antichute : ils sont passés à deux doigts de devenir résidents permanents à Sainte-Mangouste. Mais qu’est-ce qu’il s’est passé ?
— Je ne sais pas, madame. Le Vif d’or est monté si haut qu’on les avait perdus de vue. Leurs balais ont été retrouvés sur le toit des Trois Balais… heureusement encore intacts.
Madame Pomfresh entendit le gémissement sourd de l’un des frères et se précipita vers lui. Des elfes de maison étaient en train de couvrir leurs corps de bandages Répar’os, et seuls leurs visages les distinguaient de la masse blanche qu’ils étaient devenus. Satisfaite du pronostic, la cheffe infirmière lança d’un coup de baguette le sort d’emplâtrement, immobilisant les jumeaux le temps de leur guérison.
— OÙ SONT MES ENFANTS ? entendit-on hurler du fond du couloir.
Cette voix distinctive ne trompait personne. McGonagall avait prévenu le portrait de Dumbledore de l’incident, et ce dernier avait prévenu Harry, qui conservait dans son bureau une peinture de son mentor.
— Dracaena n’a pas perdu son temps, commenta la directrice, tandis qu’une femme d’une élégance souveraine, les cheveux platine coiffés en chignon plaqué et maquillée d’une main experte, fonçait vers les lits.
Ses yeux gris-vert exprimaient un mélange de rage et d’horreur tandis qu’elle fonçait sur les silhouettes pathétiques qu’étaient devenus ses enfants.
Harry n’était pas loin derrière. Il avait eu le malheur de croiser Ginny, qui lui en voulait encore d’avoir vendu le club des Harpies de Holyhead à un investisseur gobelin. Elle semblait penser que c’était là le moment idéal pour partager à nouveau ses griefs. Harry lui échappa à grand-peine et arriva dans l’infirmerie en courant, suivi par la sœur de son meilleur ami. Celle-ci se raidit en voyant Dracaena, droite, qui la toisait d’un regard glacial.
Madame Pomfresh était en train d’expliquer à l’épouse Potter les blessures des jumeaux. Harry la rejoignit et lui prit la main dans un geste mêlant soulagement, inquiétude et préoccupation, acquiesçant d’un air sombre aux remarques de l’infirmière, qu’il ne comprenait qu’à moitié.
— Et ils seront bientôt rétablis ? demanda Harry.
— Oui, d’ici deux semaines, ils seront comme neufs… mais ils l’auront échappé belle.
Harry poussa un soupir de répit. Dracaena lui lâcha la main pour s’asseoir sur le bord du lit de Castor afin d’examiner le visage tuméfié de son fils. Elle tremblait de tout son corps, contenant péniblement les nombreuses émotions contradictoires qui la traversaient. Elle fit de même auprès de Pollux, au visage étonnamment détendu malgré les déformations causées par ses fractures.
— Quand vont-ils se réveiller ? s’enquit Harry.
— Dans deux heures environ. Nous leur avons donné un puissant somnifère.
— Cela pose un problème si Dracaena reste ?
— Absolument pas, dit Madame Pomfresh, qui, d’un coup de baguette, fit apparaître un fauteuil auprès des deux jumeaux.
Harry embrassa son épouse avec tendresse et la prit dans ses bras. Le couple était d’habitude discret dans ses démonstrations d’affection, mais la bienséance était secondaire devant la détresse de son épouse, conclut Harry en lui séchant les larmes et en la rassurant autant qu’il le pouvait.
Les époux se séparèrent. Elle resta auprès de ses deux enfants, caressant leurs visages avec une tendresse rare. Lui partit en direction du bureau de la directrice.
Ils n’étaient pas aveugles quant aux difficultés que traversaient leurs adolescents. Depuis leur arrivée à Poudlard, chaque retour au foyer familial était de plus en plus tendu entre les deux jumeaux. D’inséparables, ils étaient devenus distants, puis hostiles. Les boutades s’étaient transformées en insultes, et les chamailleries en pugilat.
— Professeur, je ne sais plus quoi faire. J’ai l’impression que, quoi que je tente, ça ne fait qu’empirer les choses.
Harry était plongé dans la tasse de thé que McGonagall venait de lui servir. Il connaissait bien ce bureau, pour l’avoir fréquenté durant sa scolarité à Poudlard. Certains détails avaient changé : les murs avaient désormais une teinte sauge et, si l’on fermait les yeux, on se sentait transporté dans une clairière. Mais la pièce restait familière.
— Monsieur Potter, je ne suis pas bien placée pour vous dire comment discipliner vos enfants, répondit la directrice. Mais après ce qu’il s’est passé aujourd’hui, je vais être obligée de les sanctionner.
— Je comprends.
— Ce sont de bons garçons. Tous deux veulent bien faire. Mais ils avancent la tête dans la crosse du balai. Potter, je sais que vous et Madame Potter faites de votre mieux. Je ne vous blâme pas.
— Bien sûr. Professeur McGonagall, je sais que ce sont les B.U.S.E. cette année, mais m’en voudriez-vous si, après leur séjour à l’infirmerie, ils rentraient quelques jours à la maison ?
— Je peux évidemment arranger cela, monsieur Potter. Avez-vous une idée en tête ?
— Certainement. Je vous tiens au courant.
Harry retourna à l’infirmerie peu après. Il avait fait une courte visite à Neville Londubat, désormais professeur de botanique et directeur de la maison Gryffondor, et avait soigneusement évité Ginny sur le chemin de l’infirmerie.
Quand il arriva, les garçons étaient en train de se réveiller, bâillant bruyamment sous l’effet de la potion de sommeil qui finissait d’agir.
Pollux fut le premier à se réveiller. Dracaena soupira.
— Oh, mon garçon, tu vas bien ? Tu as mal ?
— Maman ? Qu’est-ce que tu fais là ?
Pollux tenta de bouger, puis prit conscience de la prison de bandages et de plâtre autour de son corps.
— Pourquoi est-ce que je suis ici ? Qu’est-ce qu’il se passe ?
Tandis que Madame Pomfresh s’avançait promptement pour administrer les soins au réveillé, et avant que Dracaena ne puisse ouvrir la bouche, un hurlement strident se fit entendre du lit voisin.
Castor venait de se réveiller.
Son hurlement strident fut suivi de cris de panique tandis qu’il tentait de se dégager et que ni ses os brisés ni le plâtre magique ne le laissaient bouger.
— Qu’est-ce qu’il m’arrive ? répétait-il, paniqué.
Dracaena se précipita vers lui, lui murmurant que tout allait bien, qu’il n’avait pas besoin de paniquer. Madame Pomfresh lui administra quelques gouttelettes d’un sérum poisseux qui le calmèrent instantanément.
La mère, caressant d’une main le visage d’un des jumeaux et tendant l’autre pour atteindre les doigts qui dépassaient péniblement du plâtre du second, ne fut satisfaite que lorsque tous deux furent calmés et revenus à leurs esprits.
— On va bien, Maman, ne t’inquiète pas, dit Castor. On a juste fait une chute.
— Vous avez failli vous tuer… bande d’inconscients ! intervint Madame Pomfresh.
— Je ne vous permets pas ! coupa sèchement Dracaena. Mais elle a raison. Vous nous avez fait peur. Très peur, même. Qu’est-ce qui vous a pris ?
Ni l’un ni l’autre n’avait envie de parler, se rendant soudainement compte de la stupidité de leur situation. Heureusement pour eux, ils ne pouvaient respirer sans être pris de douleurs aiguës.
— Ils ne sont pas en état de parler, madame Potter, dit l’infirmière.
— Très bien. On reprendra cette conversation plus tard, conclut Dracaena. Reposez-vous bien, mes chers.
Dracaena se retint tant bien que mal de serrer ses enfants dans ses bras, craignant de briser le plâtre ou d’aggraver leurs blessures. Elle se contenta donc de caresser leurs joues, d’embrasser leur front et de serrer les moignons qui couvraient leurs mains avant de partir.
Puis ce fut au tour de Harry de dire au revoir aux jumeaux.
Castor attendit que sa mère soit hors de portée avant de demander à son père :
— Papa, pourquoi est-ce que Maman ne nous a pas grondés ?
Harry soupira longuement.
— Profitez bien de ces lits d’hôpital tant que vous le pouvez, mes enfants.
Puis il partit.
Castor ne comprenait pas. Une fois que son père eut rejoint leur mère, il lâcha péniblement :
— Pol’, qu’est-ce que Papa voulait dire par là ?
— Qu’on allait en baver, Cas. Qu’on allait en baver.