Beauxbâtons - 4 énigmes et un enterrement

Chapitre 46 : Sortilège 46 : la mort aux trousses

9156 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 11/10/2026 14:38

L’Arlésienne désigne une personne ou une chose que l’on attend et qui ne survient ou ne se montre jamais. L’expression vient d’un écrit du Moldu Alphonse Daudet, daté de 1866. L’Arlésienne, c’est les ennuis de santé d’Hercule, consécutifs à une agression, à une potion suprémaciste ou à une sortie en douce virant à la catastrophe, avec un glissement de terrain sur le chantier. C’est aussi un ennemi indélicat qui vous reconnaît, malgré vos modifications physiques, dans une boutique Gentil, Place Cachée, à 800 kilomètres du lieu où vous êtes supposé étudier. L’Arlésienne, c’est surtout la fameuse épreuve promise aux membres du club depuis des mois et qui n’a jamais eu lieu parce que la première, bien gratinée, a nécessité une logistique infernale, beaucoup d’imagination et de préparation. Les Belges et les Portugais n’en parlaient plus. Roland était le premier à le comprendre, n’hésitant pas à faire un parallèle avec le temps consacré par Sigrid à l’écriture, au découpage, au tournage, au montage et au peaufinage du « Zombie du lac » : des journées de labeur pour 29 minutes et un public qui en redemandait.

Le doute s’installa le samedi 21 mai lorsque Hercule manqua l’heure du déjeuner. La première à s’inquiéter fut Emma.

— Où est Hercule ? Personne ne l’a vu ?

Bianca, assise à la table voisine, intervint :

— Si, moi, ce matin. Il s’est occupé de l’écurie. Nettoyage des stalles, brossage des Abraxans et nourriture en abondance, avec un supplément de Whisky Pure Feu, en provenance d’Écosse. Ensuite, il devait nettoyer le coin des Bayours mais quand j’ai voulu lui signaler qu’on manquait de luzerne, il n’était pas là et les cages étaient sales. J’ai jeté un œil aux écuries. C’était impeccable.

— Il a dû changer d’avis et retourner à la rédaction de son grimoire médicomagique, suggéra Barthélémine. Il ne pense plus qu’à ça : reporter les termes pour trouver… vous-savez-quoi.

— Impossible, affirma Laurine. Il doit reposer sa main et sa gorge. Et puis, Hercule, c’est Hercule. Jamais il ne commettrait une telle indélicatesse, couper à une tâche sans s’excuser un millier de fois.

— Question manière, il est parfait, avoua l’Italienne.

Roland et Joop quittèrent leurs tables et s’approchèrent, inquiets. Pour plaisanter, Umbelina lança que le Belge avait dû dénicher un moyen de s’évader de l’Académie. Jacques grogna :

— C’est pas drôle ! Je l’ai prévenu ! Qu’il aurait des ennuis.

— Quels ennuis ? Tu es devin, toi ? Tu fais des rêves prémoni… Ah oui ! Le Quidditch ! Sur ce coup-là, tu as eu du flair. Mais Hercule n’est pas en danger. Il est en compagnie d’un livre passionnant et il n’a pas vu le temps passer.

— Le club commence dans… 15 minutes, dit Joop. Tu y seras, Sigrid ?

— Oui. Ne t’en fais pas ! Vous ferez des étincelles aux examens.

Afin que les suprémacistes ne soient pas tentés de s’en prendre aux autres étudiants, la directrice avait ordonné qu’ils prennent leurs repas 45 minutes après l’ouverture des portes du restaurant. La cohorte contrainte au non-apprentissage débarqua dans la vaste salle et se répartit dans ses miroirs attitrés. Rosier dévia de sa course, pénétra dans la zone du Gerbera et se planta devant les élèves tendus, la main sur la baguette. Il esquissa un sourire narquois, proche d’un rictus.

— Alors, la bande de demeurés, vous avez perdu quelqu’un ? Cherchez bien mais vite. Tic tac tic tac !

Il fit volte-face en poussant un rire sardonique puis suspendit sa marche à hauteur des enseignants. Sigrid, attentive, fut la seule à remarquer que l’infâme gominé était décontenancé. Il se fustigea de s’être approché de ces indésirables Sangs Impurs. Mademoiselle Vlaamel savait où Hercule se cachait et était tenue de n’en souffler mot à personne. Mais comment Rosier pouvait-il être au courant ?

— Vous ne voulez pas vérifier dans le pavillon Gerbera ? Sigrid ?

— Roland ? Oui ! Oui, bien sûr ! On y va.

Les Belges et les Portugais observèrent la distance de sécurité nécessaire à l’approche du fronton runique. Dans le monument de quartz, les élèves se heurtèrent à la porte du Nautilus verrouillée. Ils tambourinèrent, sans résultat.

— Je passe par ma chambre, décida la princesse.

— Je te suis, ajouta Jacques, venant de vérifier que son ami n’était pas noyé dans l’onsen et qu’il n’était pas prisonnier du sol aquarium de Barthélémine.

La jeune championne de Quidditch accéda à l’ensemble du Nautilus, y compris la pièce secrète. Le Cracmol remarqua le nombre intrigant de coffres dans l’ultime local et leur similitude. Il fut stupéfait par le hamac suspendu dans un angle. Il connaissait cette « décoration » et ne fit aucune remarque à son sujet.

— Les verrous sont tous en place.

— Tu croyais qu’il se cachait à l’intérieur d’une de ces malles ?

— Ben… bredouilla Umbelina, sentant la pente savonneuse lui faire perdre sa contenance face à Jacques dont l’intuition était de plus en plus affûtée.

— Attends… Non ! Ce sont des coffres… à disparaître ? C’est ça ? La vache ! Ah ben oui ! S’il est assez futé et talentueux pour créer Memoleg, des meubles pour aller et venir, c’est facile ! Tu sais où ils conduisent ?

— Je n’ai pas le droit de le dire. Tout le monde n’est pas au courant.

— Dis-moi juste si l’un de ces coffres mène à un endroit avec de l’eau ?

Umbelina opina mais objecta :

— Il ne peut pas être au chantier. Dans aucune des trois destinations. D’ailleurs, je n’en connais que deux. Ce meuble est récent. Il n’en a pas parlé.

— Le chantier ?

Les images entrevues revinrent à l’esprit du garçon. Elles ne collaient pas avec un chantier, mais dans sa vision, il était à la place d’Hercule, sous l’eau. Il y avait peu de profondeur et il sentait une chose énorme lui écraser la poitrine.

— Ah zut ! J’en ai trop dit !

Elle dégaina sa baguette.

— Il faut que je t’oubliette.

— Pas la peine.

— Comment ça ?

— Lance-moi un Legilimens. Vas-y !

Interloquée, incrédule, elle douta et exécuta le sortilège. Elle se heurta à un mur et n’obtint rien d’autre qu’un sourire du Cracmol.

— Alors ?

— Par Flamel ! Tu es un sorcier !

— Non. Hercule est passé par là et n’a pas fait les choses à moitié. Je ne suis plus une passoire mais une forteresse.

— Oh…

— C’est quoi, le chantier ?

— Un projet d’Hercule. Je lui donne un coup de main pour les travaux.

— Il se construit une cabane ?

— Nous creusons un lac. De dix hectares.

— Nom d’un Croup ! Un lac ?! Pour… le… sous-marin ! Pour y mettre des créatures et des plantes aquatiques. Son grand projet.

— C’est ça.

— S’il s’était rendu au chantier où il y a de l’eau, le coffre serait déverrouillé. Il n’est pas sorti. Ou alors, par le lac ou la rivière. Pas le cours d’eau ! Sa tenue de plongée ne le protégera pas des griffes des sirènes d’eau douce. Reste le lac. Il a de quoi rejoindre l’embouchure à l’air libre. Avec son balai, il s’envole. Ni vu, ni connu. Non, il est accroché à l’entrée.

— Un Friselune au gymnase ?

— Possible. Je veux voir le lac mais surtout la mare au Pitiponk. Dans mon rêve, Hercule se noyait mais la scène était lumineuse.

— D’accord. Rejoignons les autres.

Le Gerbera rendit compte aux membres du club. Ces derniers sentirent que l’affaire était sérieuse. Rosier était derrière cette mascarade. Joop eut une idée :

— Hercule nous a dit que Sondeur entendait tout ce qui se disait sur le domaine.

— Du moins, en surface, précisa Elias.

— Allons dans un isoloir et questionnons-le. Il sera capable de retracer les dernières minutes d’Hercule. Notre compatriote affirme qu’il est de bon conseil.

— Nous, on inspecte le château, les cachots, le grenier.

— Je file chez Lonicera poser des questions, décida Sebastian.

— J’en fais autant chez Aloysia, proposa Bianca.

— Et je me charge d’Urtica, termina Roland. On se retrouve sur le pont dans 15 minutes. Je vais ramener ma loupe magique et chercher des traces sur les rochers.

Une fois les tâches réparties, chacun remplit sa mission. Joop et Elias choisirent l’isoloir central. De Vries fut le plus hardi :

— Bonjour, Sondeur.

— Bonjour, Joop. Et Elias. Quelle surprise ! Je ne vous ai jamais reçus depuis votre répartition. Que puis-je pour vous ?

— Hercule Van Betavende a disparu.

— Disparu ? Le gredin est coutumier du fait. Alors… Je ne l’entends nulle part.

— Bianca a dit qu’il s’était occupé des Abraxans, ce matin.

— En effet. Il les a fait voler, à tour de rôle et en a profité pour récurer leurs stalles. Je l’ai entendu les brosser sans cesser de les flatter, de leur parler. Ensuite, il a ouvert la porte des écuries. Elle mériterait un graissage. Et puis… plus rien. C’est anormal. J’aurais dû le percevoir sur un chemin, sifflotant comme cela lui arrive.

— Aucun bruit inhabituel ?

— Hum… Un fracas, suivi d’un bruit d’eau soulevée en gerbe. Près de la mare. Avant-hier, le vent hurlait. Une tempête printanière aura fragilisé un végétal.

— Merci, Sondeur.

Les enfants se précipitèrent chez le concierge. Ils le questionnèrent à propos d’abattage ou de chute accidentelle survenue dans la matinée. Sébastien répondit par la négative. Il se chargeait des coupes en compagnie de Philippe, toujours en semaine, aux heures où un maximum d’élèves se trouvait en classe, pour d’évidentes raisons de sécurité. Le dernier sort pour déraciner un arbre datait de jeudi. Le végétal, entier, n’avait été ni élagué, ni tronçonné. Il gisait près de la mare.

Forts de ces éléments, Joop et Elias convergèrent vers le point de ralliement. Le Gerbera était ressorti du château, bredouille. Les émissaires des pavillons n’avaient rien glané. Hercule demeurait introuvable. Jacques pesta et voulut filer au bois.

— On va passer les jardins et les bosquets au peigne fin, contra Sigrid. Le club, allez voir au lac et à la mare.

— La mare en premier, rectifia Jacques.

— Nous, on ratisse les abords des pavillons, la serre, la ménagerie et les installations sportives. On vous rejoint pour quadriller le bois, jusqu’à la falaise. Roland, prends ce Scrutoscope.

— Pour ?

— Si Rosier a tendu un piège à Hercule, ça va détecter la magie noire dont il est imprégné et vous évitera de plonger à votre tour.

— D’accord. Merci ! Allez, on se bouge !

Le groupe belgo-portugais fonça vers le bois au pas de course tandis que Sigrid soufflait à tout le monde d’abandonner les recherches.

— Quoi ?

— C’est un exercice, Jacques. Hercule est dans la mare, en ce moment. Avec de l’air mais en mauvaise posture. Je n’en dis pas plus.

— Oh ben mince ! J’aurais couru comme un Jackalope !

— Mais Rosier ? intervint Katarina.

— Ce n’est pas à toi que je vais apprendre la manipulation mentale.

— Oh ! Bien joué !

En vérité, la jeune fille chargée de coordonner la manœuvre n’avait aucune idée de l’astuce utilisée par Hercule pour impliquer Thibaldus Rosier. Aussi, elle se glissa sous la couverture de dissimulation du Belge et prit la direction du bois.

Lorsque les élèves piégés à leur insu atteignirent la mare où le Pitiponk, en pleine journée, était absent, ils virent le végétal de huit mètres mentionné par le concierge.

— Il y a bien un arbre déraciné. Pas d’Hercule, dit Joop. Il ne reste que le lac.

— Attends ! Ce n’est pas logique !

— Quoi, Elias ?

— Le Sondeur a entendu un arbre tomber, ce matin. Le concierge affirme l’avoir fait abattu jeudi. Ça ne colle pas ! Il n’y a aucune trace d’un autre végétal autour de la mare. C’est celui-ci mais les témoignages ne coïncident pas.

— Tu as raison. En plus, Grossel a dit qu’il l’avait déraciné. Il y a bien le trou mais l’arbre n’est pas dans le bon sens. Il a indiqué qu’il était sur la berge et là, il a les racines au fond de l’eau.

— C’est quoi, ça ? fit Linda en pointant du doigt un morceau d’étoffe blanche accroché à une branche.

Ils se rapprochèrent. Izabella jura que c’était de la laine d’une écharpe.

— Par le Signal de Botrange ! s’exclama Roland. Il y a des mouvements à la surface de l’eau. Là !

— C’est pas une grenouille qui…

— Non, non !

Linda retira sa tenue écolière pour finir en chemise et en culotte longue.

— Je vais chercher une corde, dit Elias. N’entre pas là-dedans sans être encordée.

Il fila en direction de la serre.

— Il est là-dessous ! En train de se noyer ! Je suis une très bonne nageuse.

— N’y va pas !

— Alors, aidez-moi à bouger le tronc ! Allez ! Tous !

— Tout ce que tu risques, c’est de lui éclater les poumons, Linda.

— Il va mourir si on ne fait rien ! Il faut soulever le tronc qui s’appuie sur la berge et le déplacer. Au moins sur un ou deux mètres pour le dégager.

— Tu es folle ! Cet arbre pèse au moins 3 ou 4 tonnes ! Même avec nos baguettes, c’est impossible.

— Ça ne sert à rien.

— Roland a raison, répliqua Lucie. À nous huit, on peut soulever 400 kilos à la force des bras. Les branches nous empêchent de rouler le tronc. Quant à la magie, oubliez ! Aucun de nous, à part Roland, n’est capable de faire léviter 50 kilos. Ce n’est pas comme ça que nous devons nous y prendre.

— Comment, alors ?

— Le sol de la mare est vaseux. Soit on creuse dessous pour le dégager, soit on trouve le moyen de créer un palan, comme pour le submersible. Ou alors…

Elias rapporta deux cordes servant à tendre le filet utilisé au duel aérien.

— Vas-y, attache-toi, Linda. On te tient.

Elle commit un Lumos Maxima sans grave conséquence et glissa sa baguette entre ses dents. Dès qu’elle mit les pieds dans la mare, elle s’enfonça dans le bourbier. Elle se jeta en avant, à plat ventre et se força à nager en surface. Parvenue au tronc, elle inspira et plongea sous l’eau saumâtre. La mare n’avait pas plus de deux mètres de fond. Elle devina une silhouette humaine et s’approcha. C’était Hercule, vêtu de sa combinaison de caoutchouc, de son casque et doté de réserves d’air dorsales. Une branche avait entaillé sa combinaison au niveau de l’épaule gauche. Du sang s’écoulait lorsqu’il s’agitait. Il était pris au piège, plaqué et bloqué par deux branches en fourche. Il était comme une pièce de bœuf piquée sur une brochette. Il fallait tirer le tronc sur la berge, pour qu’il se dégage.

Linda perçut un frôlement sur ses membres inférieurs. Elle bâtit des jambes pour remonter à la surface et nagea très vite. Ses camarades la hissèrent.

— Alors ?

— Il est coincé. Pas moyen de creuser. Impossible de rester là-dessous en apnée et de se défouler sur le fond.

— Est-il blessé ?

— À l’épaule, sans gravité. Il est conscient. Il faut aller chercher des professeurs.

— Non, coupa Évelyne. Elias, viens avec moi ! On va chercher des Abraxans. Il n’y a que ces créatures qui auront la force de traction suffisante.

— Oui ! Zut ! J’aurais dû y penser !

Aidée par ses camarades, Linda retourna s’assurer qu’Hercule restait conscient. Celui-ci lui fit comprendre, à l’aide de gestes, qu’il disposait encore de quinze minutes d’air. Cependant, il avait du mal à respirer et se sentait nauséeux. Elle posa sa main sur son cœur, puis sur sa carotide. Il était en pleine tachycardie et brûlait l’air trop vite. Lorsqu’elle désigna le ventre, il hocha la tête. Elle s’aperçut qu’il commençait à somnoler alors que l’eau n’était pas glaciale et qu’il était protégé par la combinaison isolante. Il perdait connaissance. Elle regagna la surface en éprouvant la sensation d’être frôlée.

Elias et Lucie apparurent enfin en compagnie de Aslaug et Rostock, tenus par la bride. Malgré l’épuisement et l’engourdissement, Linda trouva la force de plonger une nouvelle fois pour passer les cordes autour de l’arbre. Harnachés, les Abraxans tirèrent de toutes leurs forces. Face à la lourdeur et la faible manœuvrabilité de la charge, ils déployèrent leurs ailes et les agitèrent jusqu’à hisser le tronc. Linda remonta le Belge à la surface et le tracta vers la berge. Son action fut soudain stoppée. Une liane animée retenait le Belge par les pieds.

— Un Filet de Poséidon ! 1

— Balance-lui un Lumus Solem !

Roland se jeta au bouillon tout habillé et la secourut à l’aide d’un coutelas. Il tenta de trancher les liens mais la lame glissa sur la matière solide mais visqueuse. Il fut sur le point de transgresser le règlement lorsqu’il ordonna :

— Maintiens sa tête hors de l’eau ! Comme ça ! Oui.

Il déverrouilla le casque d’Hercule, au plus mal, les yeux révulsés. Roland s’adressa à la protection de métal :

— Allumage des projecteurs.

La rampe des six ampoules à quartz s’illumina. Il plongea le casque sous l’eau et le végétal, aveuglé, lâcha prise pour se réfugier dans le fond du marigot. La victime, hissée sur la terre ferme, fut déshabillée pour être examinée et réchauffée. Linda eut un haut-le-cœur. Izabella la brocarda.

— Si tu es mal face à un patient, qu’est-ce que ce sera face à un cadavre !

— J’sais pas ce que j’ai. J’me sens bizarre.

Hercule, à demi conscient, se tenait la tête et le ventre. Soudain, il se mit à vomir et convulsa. Sebastian considéra l’arbre tandis que Joop dételait les Abraxans. Un frisson d’horreur le traversa. Il hurla :

— Ne touche pas aux cordes, Joop ! C’est un cytise ! Vite, il faut transporter Hercule au centre de soins ! Linda, tu es contaminée ! Allez !

Rien ne se passa comme prévu. Le chemin fut barré par Sigrid et Bianca. Elles leur ordonnèrent de se rendre dans la serre où un chaudron et un assortiment d’ingrédients les attendaient.

Désormais conscients d’être impliqués dans un exercice mis en scène, les adhérents du club savaient qu’un remède existait pour contrer l’empoisonnement du patient et celui, modéré, de Linda. Les douleurs abdominales, les convulsions, les vomissements, la tachycardie, ces symptômes collaient avec les méfaits du cytise. Sebastian connaissait l’antidote : une potion de Sérénité à l’aubépine, au curcuma et à la coriandre, sans oublier les poils séchés de Demiguise. Avant cela, il fallait fabriquer un élément manquant : la poudre blanche. Izabella se rappela des consignes à respecter avec le principal composant, les sels de calcium : les diluer à froid sous peine de faire exploser le chaudron.

Trente minutes plus tard, Hercule était gavé de potion et Linda en recevait une rasade. Une demi-heure après, le Belge, totalement rétabli, la blessure à l’épaule effacée, partageait ses impressions en compagnie de Sigrid, son témoin.

— Vous vous en êtes tirés à merveille !

— Je vous ai observés, avoua Sigrid, notre accidenté n’étant pas en mesure de connaître vos progrès. Vous avez eu l’idée, la seule possible, pour dégager Hercule. L’arbre était dans le bon sens pour être tracté. S’il avait été retourné, il eut fallu vous rendre sur l’autre rive pour agir près des racines sinon, vous écrasiez Hercule.

Le Belge siffla le contenu d’une gourde et prévint qu’il se rendrait aux toilettes d’ici quelques minutes, le temps que la purge fasse effet. Il conseilla à Linda d’en boire. La mare grouillait de parasites.

— Faire appel aux enseignants n’aurait pas été d’un grand secours. Plusieurs professeurs sont absents. Il n’y a que messieurs Grossel, Racine, Beauxbâtons et mesdames Bonnelangue et Obscur.

— Dune est en rendez-vous à l’hôpital Bonpied. C’est la seule qui aurait pu faire léviter un arbre.

— C’était un scénario démentiel ! Comment as-tu réussi à tromper le Sondeur ?

— C’est secret.

— Mais le fracas qu’il a entendu ?

— Oh ça ? Le phonographe et le porte-voix du cinéma. J’avais déposé l’appareil près de la mare pour enregistrer le son lorsque messieurs Ballessaim et Grossel ont déraciné le cytise. Ils défrichent pour créer un élevage d’écrevisses. L’arbre sera incinéré. C’est une espèce trop dangereuse.

— Il faudra éliminer le Filet de Poséidon, confessa Linda.

— Je n’avais pas prévu cet intrus. Lorsque j’ai plongé, l’année dernière, en pleine nuit, je suis certain qu’il n’y en avait pas. Roland a eu une idée splendide pour le chasser ! Ça, mon cher compatriote, je n’y aurais pas songé alors que vous, ce fut un réflexe instantané. Bravo !

— Merci, Hercule. Mais… l’arbre, ils n’ont pas été assez fous pour le faire tomber dans la flotte ? Je vois mal Grossel et encore moins Ballessaim commettre une pareille bévue. Comment as-tu fait pour l’y mettre ?

— Je ne vous dévoilerai pas tout. La préparation m’a demandé un temps considérable et une opportunité disons… insufflée par le fils Ballessaim au chef Feuillantine. L’histoire de l’élevage d’écrevisses dans la mare. Bien que j’aie crié au loup durant des mois afin que vous oubliiez qu’un exercice surviendrait, je n’étais pas certain que vous plongeriez.

— Nous avons dû intervenir pour vous rediriger vers la serre, précisa Sigrid. Dans l’urgence, vous vous apprêtiez à recourir au médicomage.

— Le but de l’exercice était de vous placer dans une situation catastrophique, angoissante, poursuivit le maître de la mise en scène. Un jour, comme moi, vous serez confrontés à un éboulement, à un phénomène naturel, avec des blessés, des morts. Ou pire… Une guerre, un champ de bataille.

— Comme au Portugal… commenta Izabella.

— En effet. Les soignants, protégés par les Aurors, pansant au milieu du chaos.

— Tu nous prépares parce que tu sais que cela va survenir, hein ?

— Oui, Roland. C’est inéluctable.

Les élèves furent félicités et encouragés à persévérer. Il leur souhaita une pleine réussite aux examens. Lorsque Bianca et Sigrid furent seules avec le stratège, elles lui posèrent la même question, en parfaite synchronisation.

— Mais comment as-tu convaincu Rosier ?!

Il se contenta de rire et refusa de révéler l’astuce, une idée de dernière minute. Émilie lui devait bien ce service.

Comme tous les mercredis matin depuis quelques semaines, Hercule entra dans le bureau de la directrice pour lui réclamer le droit d’accéder à l’étage résidentiel afin de récupérer les sujets des cours de potions. Agathe l’autorisa et lui précisa qu’il pouvait transplaner sans restriction dans cette aile du bâtiment – une requête du professeur Racine –. Il grimpa les marches de l’escalier et se présenta à la porte d’Ambroisine. Après avoir été invité à entrer, il eut la surprise de ne pas la trouver assise dans son fauteuil fétiche. Elle était allongée sur son lit, vêtue de sa robe de la veille ou d’un modèle identique.

— Professeur ? Madame ?

— Approche… murmura-t-elle d’une voix faible. Viens plus près…

Il sourit lorsqu’il reconnut l’ouvrage de Noël entre ses mains. Son sourire s’estompa en constatant que ses doigts étaient violets.

— Je peux vous conduire au centre de soins. Il me suffit de transplaner.

— Tu as appris… Toujours en avance… C’est… inutile. Mon heure… est venue.

— Madame… Il me faut encore du temps pour décortiquer les 1519 formules de médicomagie. Je vous en supplie.

Elle tourna la tête vers lui. Des larmes coulaient sur le visage du garçon. Il éjecta Benben qu’elle voyait pour la première fois.

— Elle est… magnifique.

— Elle peut vous sauver. Elle est unique. C’est la baguette originelle. Elle peut ramener à la vie et tout guérir. Seulement, je ne connais pas les enchantements.

— Hercule… Tu sais… tu deviendras… non… tu es un grand sorcier… mon garçon. Sur la table, là…

Elle souleva sa main à grand-peine pour la désigner.

— Le grimoire contient… les recettes des poudres violette et mauve. Complémentaires. Consignées par un potionniste belge… Autrefois…

— Côme Cielen. Mon ancêtre.

— Il te suffira de boire… une dose violette et… tu mémoriseras l’invisible. Ce… grimoire… Noël, quand il aura l’âge… Pour lui… Il en est digne.

— Je vous le promets, Madame. Je veillerai sur lui.

— J’ai confiance. Tu… Je… suis… fière… de vous… tous. Et de toi, à un point… inimaginable.

— Je dois vous confier deux secrets, Professeur. Grâce à vos enseignements, j’ai découvert le secret de Van Houten.

— Enfouis-le… À jamais.

— Je suis le créateur de Tergeo.

— Oh…

— Ce sera notre secret.

— Secret… Fière, murmura-t-elle. Si fière…

L’expression de son amour pour ses étudiants constitua ses dernières paroles. Elle ferma les yeux, sourit et expira une dernière fois avant de partir, en paix. Hercule prit sa main et refusa de taire ses sentiments. Il évacua toutes les larmes de son corps avant de se relever, de prendre les sujets, le grimoire et de quitter le logis en prenant soin de refermer la porte sans un bruit. Il fit face à Agathe. Elle savait.

L’annonce du décès, au restaurant, sema la consternation et la tristesse, même parmi quelques suprémacistes. Agathe se contint de son mieux mais sa voix étranglée la trahit. Elle précisa les dernières volontés de l’enseignante, ajouta qu’elle avait préparé les sujets des différents cours jusqu’aux examens chapeautés par Alphonse. Une cérémonie aurait lieu au retour des cendres, début juin. Si des élèves désiraient prendre la parole ce jour-là, ils devaient se manifester auprès d’elle.

Hercule, témoin de son décès, revoyait ses quatre années d’apprentissage auprès d’Ambroisine, en silence. Des moments joyeux, perclus de farces entre élèves, d’anecdotes, de rires lorsque des potions tournaient à la catastrophe comique. Alors que les visages de ses camarades étaient figés, le sien s’animait en visionnant ce film personnel. Hercule n’entendit rien des éclaircissements de Sigrid à propos de son comportement, lié à sa capacité à faire défiler des pans entiers d’histoire. Cependant, elle ne s’expliquait pas sa gaieté permanente autrement que par l’absorption continuelle d’un philtre.

« Vous êtes fière, Madame. Vous avez raison. Je suis sur le point de réussir mes quatre défis et l’un d’entre eux concernait les potions. Oui, Professeur. J’ai concocté un breuvage supposé durer une heure et qui fait effet depuis 49 jours ! Si j’avais eu accès à la recette de votre infâme boisson verte, j’aurais pu vous rendre l’existence plus belle. Je n’ai pas eu le temps de vous en parler, ni d’évoquer Repulsa Maxima qui me permit de repousser un Nundu. Vous auriez été plus fière de Noël. Oh oui ! Je le vois, là, à deux mètres de moi. Il est orphelin. Nous le sommes tous, y compris les enseignants. Tous. Maintenant, c’est à vous d’accéder à la véritable éternité. »

Hercule acheva son repas en toute hâte, se leva et s’approcha de la table d’Agathe. La directrice anticipa sa demande.

— Ça va de soi, Hercule.

— Merci, Madame.

Peu à peu, l’effectif se dispersa et reprit ses occupations. Intriguée par l’attitude de son ami, Sigrid le suivit à distance. Le Belge avançait de façon automatique, perdu dans son palais mental et ne se rendait pas compte de la filature. Il se dirigeait avec nonchalance vers les casiers à courrier. Il plongea la main dans l’anfractuosité qui lui était attribuée et extirpa un paquet d’une quarantaine de centimètres, assez étroit. Il le déballa et s’extasia. De sa position, Sigrid était en mesure d’identifier la nature de l’envoi : un morceau de bois assez clair, comme du pin avec des taches. Une lettre accompagnait le produit. Si succincte qu’il en prit connaissance en deux secondes. D’ordinaire, il aurait regagné sa chambre, colis ouvert, apparent, se moquant que les suprémacistes s’interrogent. Pas cette fois ! Il fourra la pièce à l’intérieur de son uniforme et resta planté à côté de la Cabane Enchantée, songeur.

— Que fait-il ? murmura Jacques, posant une main sur l’épaule de la jeune fille, la faisant sursauter. Oups ! Désolé.

Elle poussa un soupir et s’accroupit. Le Belge repartait vers leur pavillon.

— Il a reçu du bois. Il l’a caché, comme s’il ne voulait pas qu’on le voie.

— Ah bon ? C’est bizarre, ça. Viens ! On le suit !

Ils marchèrent normalement, sans se dissimuler, rentrant au Gerbera.

— Quel genre de bois ?

— Du bois, quoi ! Clair, avec des vagues et des taches plus foncées.

— Je croyais qu’il avait arrêté les baguettes. Au fait ! Tu as remarqué, à table ? Il souriait. Il boit de la Bièraubeurre ?

— Du philtre de gaieté. C’est pas mieux. Il risque la dépendance. Ça m’inquiète.

— Ça fait des semaines qu’il en prend, mais je ne le vois jamais boire. Dans sa chambre, il n’y a pas autant d’ingrédients qu’au début de l’année. Aucun parfum, aucune odeur puissante. Il ne met pas les pieds au laboratoire, en dehors des cours.

— Le centre de soins n’en stocke pas.

Elle marqua une pause lorsqu’elle aperçut Umbelina en pleine conversation avec Katarina et Shin, près de l’onsen.

— Ça me fait penser à un détail.

— Lequel ?

— Umbelina m’a dit qu’il s’était réveillé tôt, un matin, en hurlant. Il lui a avoué avoir bu une Cistus Inversus qui prenait fin.

— Cette saleté ? Pouah ! J’suis pas près d’en fabriquer et d’en boire !

— Moi non plus ! D’après Umbeijo, il s’est endormi avant 22H00. Et à 5H00, ses organes se remettaient en place.

— C’est pas logique. Cistus Inversus dure 4 heures, pas plus. Il aurait fallu qu’il l’ingurgite à 1H00 et il aurait hurlé tout pareil…

— … et réveillé Umbelina.

— C’est pas plus agréable à l’aller qu’au retour, cette cochonnerie. Il ne l’a pas prise à 1H00 mais bien avant.

— C’était le dimanche soir. Il a fait une sieste, a travaillé avec modération, a dîné. Il y avait du monde, dans le pavillon. S’il avait poussé des hurlements, nous les aurions entendus. Non… Il n’a pas pris le risque de se faire pincer deux fois. La première, il l’a accomplie au loin.

— Au lac ? Avec le boucan de la cascade, il était tranquille.

— Il ne s’y est pas rendu, dimanche. Et avant, il était à l’hôpital, constamment entouré, au travail, pendant les repas, la nuit.

— Tu supposes qu’il l’a bue avant son stage ?! C’est dingue !

— Oui. Il ignorait quand l’effet cesserait mais en avait une vague idée. Viens !

Ils poussèrent la porte du Nautilus, entrouverte. Ils l’appelèrent, mais il ne répondit pas aussitôt.

— Je… je suis à l’étage !

Ils rejoignirent l’écoutille, grimpèrent et découvrirent le Belge.

— Vous… vouliez me voir ?

— Ouais, répondit Jacques, en soufflant comme un taureau.

Il mit les pieds dans le plat sans crier gare.

— Tu as trouvé un moyen d’allonger la durée d’une potion ? Parce que tu es sous philtre de gaieté. On ne t’a pas vu boire une seule fois. Pour un machin qui dure une heure, avoue que c’est troublant. En plus, ton chaudron est propre et…

Il toucha la paroi de cuivre.

— … froid. Tu as bu une Cistus Inversus qui a duré huit jours. Alors ?

Hercule toucha son oreille et leur fit comprendre que le Sondeur était à l’écoute. Cependant, il lui était impossible de mentir. Il se contenta de hocher la tête et leur signifia que cela devait demeurer secret. Sigrid rattrapa le coup :

— Si ça se trouve, Umbelina a rêvé qu’Hercule avait bu de la potion. Tes horribles errements pour reproduire ce breuvage sont gravés dans nos mémoires. Tes genoux inversés t’obligeant à tourner la tête pour reculer en marche… avant ou arrière, on ne savait plus très bien. Brrr ! Quant à la gaieté d’Hercule, je crois qu’elle est surtout due au fait qu’Eugénie revient dans cinq semaines. Tu nages dans le bonheur à l’idée de la revoir, n’est-ce pas ?

— Vous n’imaginez pas à quel point j’attends l’instant de nos retrouvailles.

— Elles auront lieu à l’agence, le temps qu’elle fasse le voyage depuis l’Écosse.

— Au fait ! Je dois régler douze mois de loyer à ma nouvelle propriétaire.

— Hein ?

— Faites-moi penser à acheter des macarons au chocolat, pour Eugénie.

— Ça doit lui manquer, même si son oncle et sa tante lui expédient des colis.

Tandis que les protagonistes échangeaient quelques mots, Hercule en traçait d’autres sur un parchemin placé sous leurs yeux.

« J’ai trouvé une méthode, toujours en cours de test, pour allonger la durée de certaines potions. Je vous en dirai plus lorsque j’aurai cessé d’être joyeux tout à propos, même si mon entourage est satisfait. Le décès de madame Fordecafé m’a tiré des larmes mais, quoi que je fasse, les meilleurs moments, nos discussions me reviennent en mémoire. Il y en a tant. »

Jacques ajouta :

« J’espère que son remplaçant sera aussi équitable et talentueux qu’elle. »

Sigrid termina par :

« Et qu’il ou elle soutiendra ta candidature à la CHASSE-Potion ! »

Le Cracmol secoua la tête et serra le poing levé, désireux de créer un précédent.

L’Académie de Beauxbâtons pleurait son enseignante décédée. Au ministère, les Aurors se frottaient les mains. En dépit de la justice noyautée, les affaires marchaient plutôt bien pour les hommes du commandant De Franjac. La taupe dissimulée au cœur de l’hôpital leur expédiait, à intervalles irréguliers, des échantillons sanguins, des objets avec des empreintes afin d’alimenter leur fichier. La criminalité baissait, la Place Gâchée ne faisait pas les gros titres des journaux, pas plus que les puissants ne trempaient dans des scandales. Les dossiers étaient à jour, solides et présentés au tribunal dans les meilleurs délais.

Vasseur et Montrose, avec le renfort de deux hommes de la Compagnie de Régulation Sorcière, venaient d’extraire Daphné Marcellin, alias Sun Lee-Mei, de la cellule ministérielle où elle croupissait depuis son arrestation, en octobre. Le Caribéen s’assura de l’inviolabilité des entraves magiques reliant ses membres. Il vérifia l’impossibilité de transplaner.

— Avance ! ordonna-t-il à la prisonnière.

Ils parcoururent les quelques dizaines de mètres les séparant du prétoire. Au niveau du sas de sécurité, ils se soumirent au contrôle d’Oscar Torpeur, affecté à ce poste pour la semaine. Il déroula la procédure à la perfection et leur ouvrit la porte. Elle donnait sur le couloir desservant les bureaux du département de la Justice et la salle du tribunal. Un homme, assis sur l’un des bancs adossés au mur, se leva à leur approche. Robe miteuse, sacoche en moke élimée, craquelée, c’était un client de Fripachère. Il se présenta aux sorciers comme l’avocat de Lee-Mei. Âgé d’environ 25 ans, la chevelure blonde clairsemée, les yeux noirs atteints de strabisme, le défenseur boitait, la faute à une jambe plus courte que l’autre.

— Maître Gilbert Tremblay, avocat.

Il renifla et troussa ses lèvres.

— Je souhaite m’entretenir avec ma cliente. Sans témoin.

— Aucun souci, répliqua Vasseur. Votre baguette, votre sacoche restent avec nous. Montrose, procède à la fouille.

— Retire votre robe, Maître. Vos chaussures. La ceinture. Parfait !

Il procéda à une palpation puis à une détection conduite avec sa baguette. Contre toute attente, il saisit Tremblay par une épaule et plongea son regard dans celui de l’homme de loi dont la médiocre réputation le précédait.

— C’est bon. Pas d’arme, pas d’artefact ni d’envoûtement.

— Nous vous enfermons dans la salle, précisa Vasseur.

— Cela conviendra.

Une fois seuls, Tremblay murmura à l’oreille de la prisonnière :

— Changement de stratégie de défense. Vous reconnaissez tous les chefs d’accusation. Le procès doit être expédié.

— Comment ça ?

— Faites-moi confiance.

— Je vais en prendre pour 50 ans, minimum, alors que si on s’en tient à la contestation, dans 20 ans, je suis dehors.

— 20, 30 ou 50, on s’en fiche. Nous sommes d’accord ?

Elle céda, la mort dans l’âme. Le juge suprême remplaçant, Joseph Bron de Papincourt, désigné pour instruire dès qu’un homicide était en jeu, fit son entrée quelques minutes plus tard. Il était assisté d’un greffier et du magistrat Martial Tremblay, oncle de l’avocat. Les Aurors s’installèrent derrière la prévenue tandis que les renforts gardaient la porte d’entrée. Quatre journalistes complétaient le tableau. Le défenseur salua les juges. Il esquissa un sourire en croisant le regard de son oncle et ce dernier lui rendit. Le magistrat débuta par la traditionnelle lecture des chefs d’accusation. Elle fut copieuse. Sun Lee-Mei fut accusée d’avoir dissimulé sa véritable identité sous le patronyme Daphné Marcellin, de détenir des substances interdites ou réglementées, d’avoir fabriqué des potions gazeuses mortelles à moyen terme – ses empreintes figuraient sur un Glaciérateur d’un bistrot où elle dissimulait ses créations vendues aux plus offrants –, d’avoir séquestré et torturé un mineur roumain. Elle fut accusée de tentatives d’homicide sur une quarantaine de personnes, le lien ayant été fait entre la contamination des victimes par virus et des moustiques saisis dans son laboratoire clandestin.

— Après l’attentat contre les intérêts gobelins, j’en viens au dernier chef d’accusation : meurtre d’Ariana Niculescu, ressortissante roumaine. Les sorciers scientifiques ont démontré que le sang de cette victime était du même type que celui de l’enfant dissimulé dans une cache scellée de votre laboratoire. Un groupe inconnu, selon le rapport des médicomages et donc rarissime. Le cadavre fut retrouvé à quelques pas de votre local.

Le juge suprême prit exceptionnellement la parole à cette étape, habituel apanage du magistrat l’assistant.

— J’ajoute que la contamination avérée du juge suprême Sceau de Salomon, en cours d’instruction, a pu être contrée grâce à l’antidote développé pour les Gobelins et les sorciers atteints de « Dingue ». Le virus ayant la même origine, la présomption d’innocence dans cette affaire de tentative d’homicide contre un magistrat, me paraît très compromise. Sans ce remède, notre ami mourrait. Notre confrère est sorti d’affaires mais gardera des séquelles. Maître Tremblay, avez-vous bien noté toute la liste des accusations ?

— Oui, votre honneur.

— Que plaidez-vous ?

— Coupable, votre honneur.

— Pardon ? Pour quel chef ? Précisez, s’il vous plaît.

— Tous, votre honneur.

— Mais… vous n’avez aucune défense à présenter ?

— Non, votre honneur. Les preuves sont nombreuses et accablantes.

— Votre cliente encourt une très lourde peine.

— Elle en est consciente.

— Dans ce cas, inutile de faire traîner ce procès. Retirons-nous pour délibérer.

Cinq minutes plus tard, les magistrats étaient de retour. Sun Lee-Mei écopa de 80 ans d’incarcération à la prison de Fengsel, avec effet immédiat. Les Aurors, pris de court, raccompagnèrent la prisonnière jusqu’à sa cellule et rapportèrent la décision-éclair à Guillaume de Franjac.

— Quand ?

— Effet immédiat, répondit Vasseur. C’est sans ambiguïté. Départ à la sortie du tribunal. Guillaume, je peux y aller. Personne ne m’attend à la maison et je n’ai rien d’urgent sur le feu. Il me faut un doublon.

— J’ai quelques encours, répliqua Montrose. J’ai récupéré les enquêtes de Pourpoint, vu que nous sommes les seuls à… anticiper certains événements.

— Montrose, tu restes là. De Grandamour se retrouve seul à Bourg-Enchanteur.

— Prunier est disponible. Depuis le temps qu’il veut faire un peu de province !

— D’accord. Et Pommier ? fit le commandant en désignant l’Auror du menton, assis à un bureau, complétant un dossier.

— Rien de transcendant. Pommier ?

— Mmmh ?

— Tu m’accompagnes à Fengsel. Pose ta plume ! On part maintenant.

— Mmmh… marmonna l’intéressé.

— Prends ton manteau, tes gants et ton bonnet.

Pommier le dévisagea comme si Vasseur venait de proférer une bordée de jurons. Puis, il obéit en soupirant. Il commença à s’habiller. Vasseur vitupéra :

— Mais quel bougre d’andouille ! Je t’ai dit de les prendre, pas de les enfiler ! Tu as envie de mourir ou quoi ?

— Non, non…

Il fourra les effets dans un sac dos. Ils quittèrent le département, récupérèrent la prisonnière et s’enfoncèrent dans les entrailles du ministère.

Dimanche 5 juin, 11H00. La foule s’agglutinait à la lisière du bois. La pluie était au rendez-vous. Agathe, vêtue de noir, approcha du lutrin ouvragé. Elle y posa un parchemin sur lequel elle jeta un sort d’étanchéité. Son discours, parsemé d’anecdotes, était trop long pour être prononcé de mémoire. Sur une table, à sa droite, l’urne argentée servait d’appui à un cadre-photo où la défunte posait avec fierté devant un énorme chaudron.

Aux premiers rangs, debout, les enseignants entouraient les seuls sièges dévolus aux Flamel, abrités sous un dôme anti-pluie, créé et entretenu par le professeur Racine. Derrière le personnel, alignés et en ordre, les élèves en tenue sombre patientaient en silence. Le déluge tiède balayait leurs visages et effaçait les larmes coulant sur leurs joues. Aucun officiel n’avait fait le déplacement mais monsieur Dauclair, le propriétaire du Cri de la Gargouille, s’était joint aux adultes et à deux inconnus, un couple dont l’identité fut révélée après leur départ. Il s’agissait des Vonbank, le duo à la tête de l’école Adler. Marie, l’épouse, née d’Aussaguel, avait été l’élève d’Ambroisine, comme des milliers d’étudiants.

Agathe brossa un rapide bilan de la carrière monolithique de la défunte, consacrée à l’enseignement durant près de 90 années. Elle s’attarda sur sa capacité à affronter de graves dangers, sur son esprit inventif et sur son courage pour tester des breuvages. Elle salua sa combativité face à la maladie, identifiée par des Moldus depuis moins de 20 ans, un phénomène de vieillissement accéléré dont, selon ses sources d’information, on ne comptait qu’une dizaine de cas en Europe. 2 Elle insista sur les qualités humaines et pédagogiques de cette figure emblématique de l’Académie. Enfin, elle anticipa les interrogations légitimes en précisant qu’aucun remplaçant n’avait, pour l’instant, été recruté, ni même mentionné et que succéder à Ambroisine constituerait, pour l’élu, un défi considérable. Puis, elle répandit les cendres à l’orée du bois où une vingtaine de mètres carrés avaient été défrichées. Elle invita Noël Millefeuille à la rejoindre. La timidité se mêla au chagrin et il bredouilla d’une voix éteinte :

— J’ai toujours aimé mélanger des tas d’ingrédients pour le plaisir de créer et par envie de soigner. Madame Fordecafé l’a vu et l’a encouragé. Elle était gentille, positive, de bon conseil. Je ne suis pas très doué pour m’exprimer sauf pour expliquer une potion. Alors, pour elle, je vais faire ce que je connais le mieux : utiliser une mixture préparée depuis trois semaines, sachant qu’elle nous quitterait.

Il prit une fiole de 2 ou 3 centilitres, l’ouvrit et la déversa sur le carré de terre retournée. En quelques secondes, il se couvrit de plantes verdoyantes, de fleurs multicolores et d’un petit palmier, au centre du parterre fleuri. Le garçon fut applaudi, sans un mot pour l’exploit réalisé.

— De la belle magie, murmura Sigrid. Très belle.

Hercule fut convié à prononcer quelques mots. Il retint Noël, surpris, à ses côtés. Puis, il s’exprima sur un ton calme, posé.

— Madame Fordecafé est… décédée devant moi alors que je venais chercher les sujets du jour. Je voulais la sauver. Je n’en ai pas eu le temps. Malgré toutes les merveilles dont nous sommes capables, nous connaissons l’échec. C’est inévitable, inéluctable. C’est ce qu’elle m’a dit lorsque j’ai voulu la conduire au centre de soins. Que son heure était arrivée. Ses derniers mots furent pour nous, pour vous, qui êtes présents mais aussi pour tous ceux à qui elle enseigna ses connaissances et ses valeurs. Je la cite : si fière. Fière des élèves, sa vie, son œuvre. Avant de mourir, elle m’a demandé de tenir une promesse et je vous la livre. C’est de veiller sur vous, Noël. Elle a vu en vous et je partage son opinion, le potionniste de l’avenir qui œuvrera pour le bien des sorciers, pour leur santé, leur confort et si j’en juge par cette extraordinaire floraison, pour la beauté de la magie. Elle n’a jamais eu la chance d’avoir un enfant, mais elle a eu le bonheur d’en avoir des milliers. Merci.

Les interventions se succédèrent à un rythme soutenu pendant presque une heure et soulignèrent à quel point Ambroisine était devenue l’un des piliers les plus appréciés de l’école. Un déjeuner, sous forme d’un apéritif servi sous le barnum, s’éternisa jusqu’au début de l’après-midi. Alors que les étudiants se dispersaient, la directrice alpagua Hercule et le pria de l’accompagner chez Ambroisine. Le petit logis était chichement meublé et peu décoré. Un fauteuil, un bureau, trois chaises, un lit et une immense armoire à extension.

— Hercule, peux-tu m’aider à trier ses biens ? Je vais faire un colis pour Fripachère, avec les vêtements, chaussures, chapeaux. C’était son vœu. Tu pourrais t’occuper des papiers, des livres ? Un tas avec ce qui peut être déposé à la bibliothèque, un autre conservé pour son remplaçant.

— Bien sûr, Madame. Euh…

— Oui ?

— Elle m’a déjà confié un vieux grimoire. Il est destiné à Noël, plus tard. Quand il lui succédera car dans son esprit, c’était une certitude.

— Nous en avions parlé. Elle m’a confié ses potions et a transféré ses économies sur le coffre de l’Académie.

— C’est généreux et…

— Cela échappe à Picaillou, le grippe-sou.

— J’allais le dire. Je commence par cette partie. Je préfère ne pas toucher aux vêtements. Par respect.

Elle valida son choix. Il s’attaqua à une pile de courriers, puis à quelques souvenirs personnels, avant de déballer un coffre intriguant où une étiquette « saisies » avait été apposée. Il y découvrit un assortiment hétéroclite : des carnets, des artefacts, des jouets, des poupées, des livres sans rapport avec les potions, des armes blanches artisanales, des pétards, des fioles estampillées « jus puant ». Hercule s’arrêta sur un grimoire de petite taille et l’ouvrit. Il tomba sur un dessin, animé, d’un personnage ou plutôt, d’une caricature. Il avisa la signature au bas de la page : Agathe Bonnelangue. Il feuilleta le carnet et tomba en pâmoison sur la représentation d’Abraham Piedargile, faisant tourner une canne au-dessus de sa tête, accessoire projetant des runes argentées tout autour de lui, tout en dansant une sorte de bourrée moldue. Hercule éclata de rire.

— Ça alors !

— Que se passe-t-il ?

— Ce coffre contient tout ce que madame Fordecafé a pu confisquer durant ses leçons. Ceci vous appartenait.

— Quoi ? Fais voir ! Mon carnet de caricatures ! Elle l’avait conservé.

— C’est incroyable. Il y a le professeur Piedargile. Très drôle.

— Oui et pas seulement. Il y a aussi quelques élèves. Tiens ! Regarde ! Tu le reconnais, lui ? Avec d’énormes lunettes, à l’époque, la tête dans les étoiles.

— Le professeur Racine ? Mais… Oui, c’est vrai, vous êtes de la même promotion que lui ou peu s’en faut. Vous, madame Obscur, monsieur Delacour.

— Voilà Claire.

Il découvrit une rousse incendiaire représentée avec des flammes dans les yeux. Âgée de 16 ou 17 ans, son allure était princière. Seul son style vestimentaire bohème tranchait.

— Et là, c’est Ambroisine.

— Vous savez capter ce qui ressort d’un physique. Un beau coup de crayon et un talent flagrant pour animer. Les arts…

— Toujours.

Le garçon fouilla et trouva un grimoire doté d’une couverture en bois. Il était épais et vierge. Il le mit de côté lorsqu’une fiche, remplie à la main, s’en échappa. Ambroisine avait tout étiqueté. Il lut l’identité de l’imprudent occupé à faire autre chose qu’écouter l’enseignante.

« Hippolyte Delacour. »

Il remit le morceau de carton en place Il fit défiler les pages. Aucune n’était imprégnée d’encre. Confisquer un support vierge n’avait pas de sens. Il était enchanté et lorsqu’elle avait piqué le père de Gervais sur le fait, elle avait vu des écrits sans rapport avec les potions.

Il effleura les pages, se fia à ses sens et perçut une différence minime entre les feuilles de ce grimoire et celui acquis chez Taillenplume. Agathe, assise non loin de lui, crut que l’élève avait attrapé froid sous la pluie, car il se racla la gorge tout en chuintant. Des caractères gobelbabil se dessinèrent sur la couverture.


1 Version aquatique du Filet du Diable.

2 De nos jours, on ne compte que 25 cas de progéria en Europe et une centaine dans le monde.

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