Beauxbâtons - 4 énigmes et un enterrement

Chapitre 45 : Sortilège 45 : danger immédiat

9774 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 11/10/2026 14:37

Edmond libéra les élèves soulagés par la pluie de bonnes notes. Avant de désolidariser ses couvre-chefs, il traversa la classe et se mit en travers du chemin du Belge. Il referma la porte.

— Professeur ?

— Peux-tu rester un moment ? Tu ne suis pas l’Étude des Moldus, n’est-ce pas ?

— Oh non, Monsieur !

L’enseignant ne put s’empêcher de ricaner.

— Quel cri du cœur !

Le garçon se contenta de sourire et l’adulte rebondit sur le sujet.

— Tu as compris ce que j’attendais de toi ?

— Oui.

— J’ai le sentiment que si tu t’étais plié à cette consigne, le cri du cœur, les émotions, tu aurais affronté une véritable épreuve. Te dévoiler, t’exposer, c’est vécu comme une torture. Ai-je tort ?

— C’est vrai, Monsieur. Me dévoiler est synonyme de souffrance. Tant pis ! J’assume la paternité de cet échec.

— Une note OR en guise d’échec ? Je m’en serais contenté quelques fois, quand je me trouvais à ta place. Cette notation ne changera guère tes excellents résultats, à moins d’un accident industriel aux examens. Relativise un peu, veux-tu ?

— Oui, Professeur.

— Pas très convaincu. Et puis, tes « Oui, Monsieur », « Oui, Professeur », sans âme, aseptisés, ça ne va pas. Dis-moi si je me trompe : aujourd’hui, tu n’étais pas avec nous. Y a-t-il une raison externe, une source de préoccupation ?

— Vous avez misé dans le mille.

Comme si le geste soulageait sa conscience, le garçon fouilla sa valisette et s’empara du rouleau de Casper. Il le tendit à Edmond. L’homme le déplia et le lut avec attention, en silence. Il hocha la tête à plusieurs reprises et réagit enfin :

— Je comprends mieux. Mon discours a pu jeter le trouble. As-tu pris une décision ? Non… Tu es déchiré. Coupé entre plusieurs alternatives. C’est ça ?

— Oui.

— Veux-tu lui répondre ?

— Il le faut.

— Pas du tout ! Il te l’écrit. À deux reprises. Mieux : il propose de jeter le courrier sans le lire.

— Ce n’est pas possible de s’en débarrasser.

— Oh que si ! Je connais des sorciers qui, en pareilles circonstances, se sentiraient si offensés qu’ils incendieraient le parchemin en ayant lu le nom de l’expéditeur. Mais pas toi. Ce n’est pas dans ta nature. Tu dois être en possession d’informations et les analyser. Pas les jeter. Elles sont précieuses. De plus, tu es respectueux, réfléchi. Un côté journaliste, je trouve. Alors ?

— Je voudrais lui répondre. Je ne… souhaite pas laisser l’affaire en suspens.

— Ça, c’est une décision, issue d’un désir : ne pas laisser quoi que ce soit d’inexact s’installer. Tu es du Gerbera, l’ordre pour qui la vérité est primordiale. Que penses-tu lui écrire ?

— La vérité, justement. Basée sur des faits, des preuves irréfutables.

— Hum… Casper t’a-t-il rapporté des faits ? Ou décrit la préparation des attaques, leur exécution, dans la lettre ? Les justifie-t-il ?

— Non.

— Il écrit qu’il regrette les crimes commis. Il se sent coupable. Mieux : il le sait. Il a compris ses erreurs, va devoir vivre avec et a souffert pour écrire. Coucher ses sentiments est une épreuve terrifiante. Un point commun entre vous. Qu’attend-il ?

— Une réplique.

— Tu crois ? Pas moi.

— Il attend forcément une réponse.

— Permets-moi de te faire une remarque de professeur : une réponse n’est pas la même chose qu’une réplique. S’il a une attente, ce n’est en tous cas pas une démonstration dont ta réputation naissante d’enquêteur nous assure qu’elle sera implacable, étayée. Casper rêve d’avancer. Pour vivre avec le poids de sa culpabilité, il a besoin de savoir si toi, tu lui accordes cette chance. Si tu la refuses, pour un millier de raisons, il acceptera la sentence. Mais si tu lui accordes, si au lieu de te borner à démontrer que la vérité est de ton côté, que le crime est du sien, tu lui parles plutôt de ce que tu ressens, de tes sentiments hier, aujourd’hui, au fond de tes tripes, peu importe leur nature, il aura reçu ce qu’il espère. Que tu craches ce qu’il y a dans ton corps, tes pensées.

— C’est…

— Aussi difficile qu’ouvrir son cœur à l’être aimé, aussi éprouvant qu’écrire une lettre à son père disparu. Hercule, tant que tu seras élève à l’Académie, je jouerai le rôle d’aiguillon sur le point que tu considères comme une faiblesse et qui pourtant, est une force. Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire mais certaines, terrifiantes, sont incontournables. Tu n’as que deux choix réels face à cette missive de Casper : l’ignorer et vivre avec, y répondre avec sincérité et… vivre avec.

— Je peux essayer…

— Il n’y a pas d’essai. Fais-le ou ne le fais pas. 1

L’enseignant le libéra et nota le pas décidé de l’adolescent. Celui-ci partit se réfugier sur une des rares chaises libres de la bibliothèque, bondée à l’approche des révisions. Il fit taire ses pensées parasites et laissa son cœur guider sa plume. Il inspira et traça les premiers mots.

« Casper,

Mon oncle Waldo Maertens est décédé dans la prison d’Azkaban, après avoir reçu le baiser fatal d’un Détraqueur. Il a choisi sa mort après avoir perdu le lien distant avec sa baguette, détruite au sein des scellés anglais.

Pour une raison inconnue, il est revenu sous la forme d’un fantôme, à l’Académie. Le jour où vos parents ont été tués, il avait rendez-vous, comme eux, avec monsieur Faulkner, le marchand sorcier. L’Australien était en possession d’un artefact authentifié et… aberrant. Le professeur Piedargile s’était manifesté pour en faire l’acquisition tout comme un Américain richissime et un mystérieux Japonais. Le Japon où, successivement, messieurs Piedargile et Fontebrune disparurent. Nous avons la certitude qu’un étudiant de Mahoutokoro est derrière le meurtre d’un professeur de divination, un enseignant qui possédait un tatouage représentant l’Australie et quatre runes. Ce criminel est responsable de l’enlèvement de plusieurs voyants et est derrière le meurtre de vos parents. Il a volé l’artefact détenu par Faulkner. Mon oncle avait beaucoup bu, la veille et est arrivé en retard, le lendemain. Cela lui a sauvé la vie.

Nous avons appris, il y a quelques jours, qu’un événement a réveillé un démon japonais en mars 1918. Il a pris le contrôle du corps de l’étudiant japonais. Il s’attaque aux sorciers dont les défenses mentales sont faibles et tente de les contrôler à distance. Il cible les plus puissants, soit d’un point de vue position hiérarchique, soit en termes de puissance sorcière brute. Umbelina fait partie de ses cibles et nous luttons sans cesse pour renforcer son Occlumancie. J’en ai terminé avec les faits qui ont émaillé mon existence durant votre absence.

Lors du procès de votre fratrie dont j’ai pu vérifier l’exactitude du compte-rendu, j’ai expliqué au juge que j’avais la sensation d’avoir vécu un immense gâchis. Je lui ai aussi affirmé un point précis : à aucun moment, je n’ai pensé que vous pouviez être un assassin. Ce n’est pas et n’a jamais été votre nature. J’en suis viscéralement convaincu. Aussi, j’ai décidé de répondre à votre courrier et de vous dire que je souhaite avancer. Je refuse de regarder le passé pour nourrir une haine stérile, épuisante, ravageuse. Je porte mon regard au loin, devant moi et je prends vos mots comme la volonté inébranlable d’en faire autant. Vous vous demandez peut-être si j’accepterai d’échanger avec vous ? La réponse est oui.

Émilie Boulanger vous a utilisé, en usant de techniques de vaudou africain face auxquelles même les enseignants ou les Aurors ont succombé. Nous avons découvert qu’elle avait été manipulée. J’ai fait le choix de lui tendre la main et je choisis d’agir à l’identique avec vous. Je refuse de gâcher une telle chance.

Je promets de vous donner des nouvelles de l’Académie, des événements qui l’animent. Prenez soin de vous et gardez le cap.

Cordia. Amicalement.

Hercule »

Il était inutile de se relire ou de recopier la lettre, sans rature. Il s’était trompé, avait corrigé et Casper avait le droit de voir cette erreur humaine. Il prit 10 Noises et alla déposer le courrier lorsqu’il s’aperçut qu’Emma le suivait.

Hercule supposa, à tort, que la benjamine du Gerbera était une nouvelle fois confrontée aux suprémacistes. Emma souhaitait juste être aiguillée sur les essences de bois disponibles à l’Académie. Il lui indiqua la réserve où Ursula entassait les coupes des plantes de la serre. Il désigna le citrus au parfum caractéristique dont l’occupation par des Botrucs était garantie. Ensuite, il la guida jusqu’au châtaignier dont il s’était servi pour confectionner sa toute première baguette. Il précisa qu’elle devait requérir leur autorisation avant tout prélèvement. En revanche, elle pouvait ramasser les morceaux jetés à terre par les orages tempétueux. De retour au pavillon, il lui céda un petit lot d’amourette, la variété qu’il affectionnait pour sa grande stabilité. Enfin, il aborda le sujet des inclusions magiques. Il lui conseilla :

— Le crin d’Abraxan. Vous les brossez, ils adorent et vous avez de quoi fabriquer autant de baguettes qu’il y a d’étudiants. Abondant, puissant sans être dévastateur, impétueux quand c’est nécessaire. Pensez aussi aux griffes et moustaches de Flèche pour des auxiliaires plus piquantes ! Amusez-vous avec les formes plutôt qu’avec les matières. Le temps des expériences viendra plus tard.

— Est-ce que tu as une astuce, pour la création ?

— Je sonde mon cœur, mon esprit, si je crée pour une personne en particulier. Pour déterminer, grâce à mes modestes connaissances, quelle association lui sera bénéfique. J’obtiens parfois des résultats stupéfiants. Parfois, c’est l’inverse qui se produit : je me retrouve en présence d’éléments que je veux associer, pour innover et c’est le visage d’une connaissance qui s’impose à moi. J’imagine que chacun possède son mode créatif, qu’il le développe, l’affine.

— J’ai une idée de la forme. Le manche, terminé en engrenage.

— Mais oui ! Obligatoire. Bravo ! Je vous donne une copie…

Il fouilla dans un tiroir et brandit un parchemin qu’il dupliqua.

— … du processus de qualification d’une baguette. Il y a plusieurs sorts que vous n’avez pas étudiés. Je les exécuterai et vous pourrez même les apprendre en avance, si vous le désirez.

— Tu m’as dit que je pourrai utiliser des sorts pour fabriquer dans ma chambre.

— J’utilise Diffindo et une variante que j’ai créée. Pour dégrossir les pièces.

— Au début d’année, il fallait aller à l’étage pour les lancer. Plus maintenant ?

— Au retour de stage, j’ai expliqué au Sondeur qu’il était dangereux, pour vous ou tout autre membre du Gerbera, de se trouver en Salle Blanche pour pratiquer la métamorphose tandis que d’autres élèves répétaient des exercices de duel. J’ai souligné que votre Protego n’était pas à toute épreuve. Un point commun avec Laurine, Katarina et même Noël.

— Mes notes en M.E.S ne sont pas terribles. Je réussis mieux en métamorphose. Le Gerbera est le plus merveilleux pavillon.

— Assurément ! Si vous avez besoin de ciseaux, de gouges, de râpes, de limes spécifiques, j’en ai tout un assortiment, très affûté. Soyez prudente !

— Je ferai attention. Merci, Hercule.

Après avoir prodigué ces quelques conseils, le garçon, sensible à la fragilité de la fillette depuis son agression, se réfugia chez Johannes avec, en tête, l’idée de réparer au mieux une injustice.

Les enseignements d’Arts magiques et d’Adaptation & Invention se suivaient. Pour Dune et Jean, la cause fut entendue. Ce serait OR+ pour les créations de Sigrid, d’authentiques révolutions du monde sorcier. Même si Hercule avait œuvré pour le cinéma, l’ampoule à quartz valait à elle seule accessit et gloire. De plus, Sigrid était capable d’expliquer, dans le détail, les enchantements unitaires réalisés par le Belge et n’avait aucun mal à fabriquer d’élégantes lampes de bureau en métal, avec interrupteur intelligent.

Les autres étudiants étaient tenus de se livrer à leur prestation lors du cours suivant, dernier délai. Valentine Clairdelune était en mauvaise posture. Son télescope grossissait les astres visés mais n’indiquait pas leurs dénominations.

L’amphithéâtre Flamel comportait 250 places, plus quelques strapontins. Face à l’affluence d’élèves pour la projection du film de Sigrid, Agathe réclama deux sessions au duo concepteur. A 14H00, puis à 15H00, « Le zombie du lac » fut projeté devant une assistance médusée par le travail de prise de vues, par les scènes de duel entre les gentils et le méchant de service, joué par Bianca, gavée de Polynectar puis maquillée à coups de sortilèges pour ressembler à un Rosier zombifié. L’Italienne se livrait à une pantomime mémorable devant l’objectif.

Après un nombre incalculable de péripéties émaillées de cascades, de victimes sanguinolentes, l’intrigue s’achevait sous terre, sur la berge du lac souterrain. Jacques apparaissait dans le rôle du malchanceux gaffeur dont la maladresse lui épargnait toujours un funeste destin. Chacune de ses apparitions déclenchait des bordées de rires. Lors du final, il décochait involontairement une flèche avec son arc. Avec exagération, le projectile rebondissait une dizaine de fois sur les parois avant de se planter dans la poitrine de Rosier le zombie. Celui-ci basculait dans les eaux tumultueuses du lac, non sans entraîner Sigrid dans sa chute. Roland, investi du rôle du héros, plongeait dans le bouillon et repêchait Sigrid.

Hercule connaissait la suite pour avoir visionné la chute du film au montage. Il s’attendait au baiser de cinéma donné par la jeune fille à son héroïque sauveur. L’embrassade passionnée eut bien lieu mais Sigrid, estourbie par l’haleine de Clervois, s’évanouit sous les rires des spectateurs. Incrédule, le Belge porta une main à sa bouche et souffla pour renifler son haleine. Une inspiration et il succomba à son tour, accentuant l’hilarité du public. Le film s’acheva par un travelling arrière sur Jacques secouant les tourtereaux pour leur faire reprendre conscience. Un générique rapide défilait et juste avant que les lumières ne se rallument, une ultime séquence, sous-marine, puis en surface, figurait la vision du zombie, braquée sur le trio sur la berge, les deux amoureux reprenant enfin connaissance. Un bruit de respiration rauque, suivi d’un rire sardonique, sur fond noir, signait la fin du moyen métrage.

Alors que tout le monde applaudissait la performance, Hercule l’analysait. Sigrid avait changé la scène finale, pour finir sur une note comique, puis inquiétante. Un ultime suspense. Elle avait pris du recul et changé sa partition. C’était inattendu et futé. Le Belge la trouvait stupéfiante, inventive. Il l’admirait et pour un peu, il aurait laissé l’émotion envahir son cœur et versé des larmes.

— J’ai visionné une version intermédiaire, avec une fin romantique, murmura une voix masculine au-dessus des épaules d’Hercule.

Le garçon se retourna. Edmond s’assit à côté de lui et poursuivit :

— Elle a changé la fin et dynamisé la scène entière. Si tu as vu des parties, tu noteras qu’elle a effectué cette relecture à plusieurs reprises dans le scénario. Elle a même filmé certaines scènes de différentes manières, pour constituer de la matière au moment du montage final. C’est fou comme quelques retouches changent le message. Et sinon, cette lettre ?

— Partie hier. J’ai évacué le factuel dès le début. Pas de démonstration, juste des éléments survenus depuis sa fuite de l’Académie. J’ai d’ailleurs terminé la missive en indiquant que je souhaitais correspondre et lui communiquer quelques nouvelles au fur et à mesure.

— C’est parfait. Dans sa situation, il ne peut s’attendre à autre chose, ni à mieux. L’enfermement restreint ses espoirs. Proposer de lui donner de la matière, sur la vie de l’Académie ou autre chose, juste factuel, va lui permettre de garder un pied dans la réalité du monde sorcier et moldu. J’ignore quel programme l’institut hollandais réserve à ses pensionnaires. J’espère qu’il a accès à la lecture et que des apprentissages sont au menu de son existence. C’est sa planche de salut. S’il atteint la majorité avec quelques compétences dans ses bagages, son retour à la vie n’en sera que plus facile.

— Je ne connais pas les conditions exigées pour la libération d’un interné. La guérison est incontournable mais quoi d’autre ? Une famille d’accueil à la sortie ? Sa fratrie ne sortira pas de Fengsel de sitôt, ses parents sont décédés. Il lui reste des grands-parents, des oncles, des tantes. Ils seront toujours de ce monde dans trois ans. J’espère…

— Toi aussi, tu le sens, ce conflit à venir.

— Hélas !

— Tu as pris la bonne décision. Répondra-t-il ? Je le pense mais pas dans l’immédiat. Il va réfléchir avant. Hercule, il est possible que ton entourage ne comprenne pas, qu’il t’avertisse, qu’il craigne que tu sois blessé, manipulé, voire te tourne le dos. Garde le cap, même en pleine tempête. Tu arriveras à bon port.

— Merci, Professeur.

— Je file. Bonne fin de semaine !

Hercule ne tarda point à suivre le mouvement. Il regagna la bibliothèque, composa quelques courriers dont l’achat d’améthyste française, auprès de Trouvetout, à Paris. Le magasin se chargerait de changer l’argent sorcier en francs et d’expédier le bon de commande à l’exploitant de la mine de Pégut, dans le Puy-de-Dôme. Alors qu’il s’apprêtait à aller poster son courrier près de la Cabane Enchantée, il heurta Claudio, les bras chargés de bouquins portant sur des sujets médicaux mais pas seulement. L’Italien s’obstinait à engranger des connaissances pour être à la hauteur de la légende belge dans l’esprit de Laurine.

— Désolé, Claudio !

— Je suis fautif. Ma pile obstrue mon champ visuel.

Hercule l’aida à reconstituer l’empilement. Le Belge suspendit son geste en découvrant un titre qui l’interpelait. Écrit par un dénommé Zbigniew Wisniewski, « la pérennité des sorts : principes et limites » débattait de la persistance de la magie après la mort du sorcier l’ayant initiée. L’auteur polonais précisait, sur la quatrième de couverture, que son travail s’appuyait sur des expériences reproductibles. Lorsqu’un doute subsistait, il le mentionnait.

— Celui-ci est passionnant, Hercule. Je te le conseille. Par exemple, est-ce que tu savais que d’une langue à l’autre, ce qu’on prend pour un sort identique, se distingue justement par la pérennité ?

— Vous voulez dire qu’un Aguamenti, lancé dans une bouteille, ne survivrait pas à la disparition du sorcier qui en serait l’auteur ? Alors que disons… Aionio nero, l’eau éternelle en grec, engendrerait un liquide pérenne ?

— Mauvais exemple. L’auteur distingue les sorts selon s’ils sont applicables au corps, humain ou animal, ou pas. Si je bois l’eau d’un Aguamenti que tu lances, que tu meurs, l’eau ne disparaît pas de mon estomac. Il y a des charmes pérennes par nature. D’autres, issus de métamorphose, disparaissent. Lis-le, franchement, ça fait réfléchir. Il y a des listes utiles, y compris pour la médicomagie.

— Merci.

— Je t’en prie.

— Je vais régulariser auprès de Théophile.

Une fois la tâche administrative accomplie, le courrier posté, le Belge profita du jardin et du temps clément. Il ouvrit le livre de Wisniewski et commença par un rapide survol pour photographier toutes les pages. Ensuite, il s’intéressa à une section latine. La méthode de classification des sorts, employée par le Polonais, était rigoureuse, scientifique : demander à des mourants d’œuvrer pour la science en lançant des séries de sortilèges. Zbigniew était catégorique : Duro ne survivait pas à son auteur. La gemme noire s’évanouirait dès qu’il rendrait son dernier souffle.

— Zut ! ronchonna-t-il. Cela ne fait pas mes affaires. J’ai terminé ma mise en scène et l’installation du goulot de Bazincourt dans le tunnel. Je comptais abuser de Duro pour remplir le long conduit. Comment faire pour qu’il tienne jusqu’à la fin des temps, fixée à juillet 2061 ? Voyons… Les Japonais utilisent des termes gréco-latins. L’enchantement unitaire du Gaélique écossais ne convient qu’aux artefacts et finalement, qu’à l’intelligence sorcière. La magie est permanente dans une baguette et un balai utilise celle du sorcier qui le manipule. Les Inuits… Maïkan pratique en silence. Les sorts d’illusion, comme les anti-Moldus, ont besoin d’être renforcés, renouvelés et s’évanouissent vite, la plupart du temps. L’illusion est illusoire, par essence. Qu’y a-t-il de permanent ? Les soins médicaux. Claudio a raison. Si on soigne une blessure, elle ne réapparaît pas si le médicomage meurt. Quoi d’autre ? Qu’as-tu vu d’incroyable, Van Betavende, de persistant, de dantesque… ? Je sais ! Les montagnes volantes. Le langage newari du Népal.

Il dégaina sa baguette de cèdre avant de suspendre son geste. Il était à l’air libre, dépourvu d’exception. Il se leva et partit se réfugier dans la ménagerie. Il y serait tranquille pour s’exercer.

Le Belge s’enfonça dans le tunnel du degré 10. Il disposait de deux heures avant de retrouver Jeanne pour une nouvelle leçon dans la ruine qui, grâce aux exercices conduits par la fillette, avait de plus en plus l’allure d’une grange aménageable et habitable. Il parcourut les 400 mètres à pied et contrôla le bon fonctionnement du goulot débloquant le panneau d’accès à la console runique. Désormais, il n’était plus en mesure de l’ouvrir, ayant subi un Oubliette orchestré par monsieur Racine.

— Parfait !

Il verrouilla et se posta à un mètre du bazar créé de toutes pièces. Il visa la paroi, visualisa l’explosion qui amplifiait le Duro et prononça :

— Ivahanyya swan ! 2

La roche bourgeonna à grande vitesse, droit dans l’alignement de la pointe de sa baguette. Il accomplit un cercle complet en une petite minute. L’anfractuosité fut bouchée sur dix à vingt centimètres d’épaisseur. Il ne restait que 339,90 mètres à combler. Il remisa sa baguette historique et essaya avec Benben. Le résultat fut si instantané qu’il dut effectuer un bond en arrière réflexe.

— Nom d’un Piment Cornu ! C’est… époustouflant !

Il tâta la roche engendrée. Elle était solide. Il produisit une gemme noire et s’en servit pour éprouver la solidité de son travail. La floraison artificielle opposa une résistance honorable. Le sort venu du Népal ne créait ni une illusion, ni un minéral imaginaire mais faisait bourgeonner, grandir, l’existant. Il n’y avait pas métamorphose comme avec Duro mais duplication, croissance, à l’envi. Le sortilège était l’idéal et devrait être appliqué au chantier. Il achèterait un morceau de quartz, d’une qualité exceptionnelle et le mettrait en culture. Comme avec le sang de ver arénicole lyophilisé ! En revanche, il n’utiliserait pas la magie pour s’enrichir en faisant bourgeonner rubis, émeraudes, saphirs et diamants.

Peu avant 22H00, il estima avoir comblé une vingtaine de mètres linéaires. L’usage répété de ses baguettes l’avait mené au bord de l’épuisement. Pourtant, il en tirait une immense satisfaction. Tous ses plans se déroulaient sans accroc, sans séjour à l’hôpital. Comme dans un rêve. Il ne manquait… qu’Elle.

La leçon de Jeanne faillit ne pas avoir lieu. Une fois n’est pas coutume, c’est la fillette qui prit les devants et qui lui procura une vague d’émotion. Elle fut si puissante, si renversante, qu’il fondit en larmes, de joie. Elle avait devancé certaines demandes, l’avait étonné, désarçonné, histoire de le mettre en conditions. Puis, elle lui avait fait cadeau d’une inclusion.

— Tu fabriques toujours des baguettes ? demanda-t-elle tout en générant une balançoire avec des liens magiques, lancés sur une poutre de la grange.

— Pas vraiment. Juste si la directrice me signale une rupture de son stock. Si elle n’en a plus. Pourquoi ?

— J’ai trouvé ça.

Elle lui tendit un objet à la consistance dure et duveteuse.

— C’est une ramure de Jackalope.

— Tu en as ?

— Du tout. Il est facile de trouver des poils de Jackalope, mais ils perdent rarement leurs cornes. Presque toujours à l’occasion d’un…

— … combat. C’est Toutmoche. C’est le nom que je lui donne. Il est minable, sale alors que les autres font leur toilette, presque aussi bien qu’un Fléreur. Même si je le baigne, cette andouille trouve le moyen de se crotter dans la demi-heure qui suit. Un vrai cochon.

— On pourrait lui recoller avec un maléfice.

— Tant pis pour lui ! Il n’avait qu’à pas se battre, ce nigaud. Ça repoussera.

— J’y songe… Je n’ai jamais fabriqué de baguette avec de la ramure de…

Hercule s’arrêta, figé. Une pensée traversa son esprit comme une étoile filante. Il frémit en imaginant la scène et les larmes jaillirent aussitôt. Lorsque Jeanne s’inquiéta et le questionna en le gratifiant d’un câlin suivi de tapes dans le dos, il répondit par une question, entrecoupée de sanglots.

— Pourrions-nous aller dans la réserve de votre père ?

— Tu ne préfères pas que je jette un œil demain, en douce ?

— Oui, c’est plus raisonnable.

— Que dois-je chercher ?

— Un carrelet d’érable. Rouge du Japon, s’il y a. 35 centimètres, au minimum.

— C’est pour une baguette ? Ça a l’air très important.

— Ça l’est.

Il s’excusa, la félicita, lui donna très peu de devoirs car dans quelques jours, il y aurait un événement spécial. Puis, il réclama l’autorisation de saluer Rouge. Elle le conduisit à une cachette. Face au Phénix, il eut la sensation d’être en présence d’une altesse royale. La vision de l’oiseau le réconforta. Le volatile avait plus fière allure. Il scruta le visiteur et pencha son long cou en direction de l’avant-bras gauche du garçon. La tête de l’oiseau fut envahi de plénitude.

Peter Pels Rijcken était un jeune homme de 28 ans, passé par l’Académie de Beauxbâtons, avec la promotion 1903. Il était diplômé de CHASSE-Runesort mais n’avait jamais pu exploiter ses talents en tant que briseur de sorts. Le seul employé à plein temps par les Gobelins était sur le point de perdre son emploi, suite à une « restructuration », un « repositionnement » des banquiers. En résumé, ils réduisaient leur activité aux Pays-Bas. Un camouflet pour De Klerk. Sous peu, sa population n’aurait que deux possibilités : transférer son compte en Belgique, composant avec les aléas conflictuels ou garder son argent à domicile, avec les risques que cela induisait. Le ministre n’aurait pas loisir de récupérer l’établissement bancaire, murs et terrain appartenant aux Gobelins. En cas d’infraction tentante, il s’exposait au gel pur et simple des avoirs bataves.

Peter avait exercé différents petits boulots dans ses jeunes années avant d’entrer à l’hôpital où sa débrouillardise avait vite été appréciée. Ses performances étaient venues jusqu’aux oreilles de personnes influentes et il était passé du côté du personnel médical. Assistant, soignant, infirmier, infirmier-général et enfin médicomage. Par décret ministériel, il secondait désormais Frederic Van Houten au sein de l’unité Laatste Kans. Sur le papier, il n’était que le second. Dans les faits, il remplaçait le titulaire pressenti pour entrer au ministère et diriger un département construit de toutes pièces.

Peter revenait de l’accueil de la péniche où un hublot ouvert permettait aux hiboux postaux de déposer et d’enlever des plis. Le jeune homme se présenta aux Aurors de garde. Les policiers l’inspectèrent avec zèle, comme ils l’avaient accompli une demi-heure auparavant. Ils s’assurèrent qu’il ne transportait pas d’artefact ou de substances interdits.

— C’est bon.

Peter effleura le Portoloin va-et-vient conduisant à l’unité fermée. Il se dirigea vers l’unique bureau personnel, celui de son patron. Il se renferma et consulta le courrier reçu. L’une des lettres attira son attention. Elle venait de l’Académie de Beauxbâtons. Il brisa le sceau et lut les mots d’Hercule. L’entrée en matière, abrupte, le fit tiquer mais le reste lui donna satisfaction. Il fut même estomaqué par la réaction du jeune Belge. Ses termes ne prêtaient pas à confusion et les faits énoncés, ignorés de Casper, étaient véridiques. Le développement démoniaque avait de quoi troubler le plus sain des esprits. Devait-il censurer le décès de Waldo Maertens, éliminer l’attaque subie par une ex-camarade dont Casper vantait parfois le talent et qui était une vedette sportive à la renommée internationale ? Que faire des ramifications japonaises avec les disparitions d’Armand Fontebrune et d’Abraham Piedargile ? Peter appréciait ces deux personnages, surtout le vieux sage qui l’avait poussé à accomplir une CHASSE souvent délaissée.

Il décida de ne pas dénaturer le document afin de consolider le lien de confiance établi avec le patient. Il quitta le bureau avec le rouleau à la main et pénétra dans la salle unique, spacieuse, avec les parties communes au centre et les box individuels accolés à la coque sur les côtés. Il s’approcha en catimini et observa l’adolescent, toujours aussi blond, haut de 190 centimètres, longiligne au possible. Il était assis à sa table de travail, fixée au sol, comme le reste du mobilier. Il lisait le roman « Max Havelaar », une œuvre signée Multatuli, nom de plume du Moldu Eduard Dekker. Les écrits sorciers néerlandais se limitaient à des biographies glorifiantes de personnalités, pondues selon un moule identique par une poignée de pisse-copies affamés, incapables de diffuser leurs propres romans dans une langue limitée à 600 locuteurs, âgés de 1 à 120 ans, voisins flamands compris. En dépit de leur haine des Moldus et de tout ce qui n’était pas Sang-Pur, les Hollandais n’avaient guère le choix s’ils désiraient s’abreuver de littérature. De là à se plonger dans Max Havelaar, le héros dénonçant l’occupant néerlandais de l’Indonésie, il y avait un pas que le jeune Van Kriedt n’hésitait pas à franchir. Casper avait l’injustice en horreur et le récit contentait sa soif de combat contre l’oppression.

L’adolescent leva la tête et se retourna.

— Bonjour, Docteur.

— Je t’apporte un courrier, Casper. Je l’ai lu afin de m’assurer qu’il n’engendrerait ni colère, ni crise de ta part. Tu comprends ?

— J’ai accepté la règle dès le départ. Est-ce que c’est… ?

— La réponse à ton courrier adressé à Hercule Van Betavende.

— Il a répondu… !

— Tu as l’air surpris. Veux-tu me dire pourquoi maintenant ou après la lecture ?

— Je… j’étais certain qu’il lirait ma lettre, jusqu’au bout. La curiosité, le besoin viscéral de collecter des informations. C’est sa nature. Mais de là à répondre aussi vite, c’est… étonnant.

— Tiens ! Dis-moi ce que tu ressens. Je n’ai rien retouché ou censuré.

— Vraiment ? Merci.

Casper dévora la lettre. La partie consacrée aux informations le désarçonna. Hercule ne portait aucun jugement, ne versait pas d’huile sur le feu alors qu’il aurait pu profiter de l’occasion. Il se bornait à rattraper le temps perdu avec des nouvelles choquantes, ahurissantes. La seconde partie – sa déclaration vérifiable au tribunal – ébranla l’adolescent. Des larmes lui échappèrent. Hercule n’avait jamais cru qu’il l’assassinerait. Même face aux sortilèges lancés, il était resté de marbre, arc-bouté sur sa conviction. Il n’avait pas tenté d’esquiver. Casper n’était pas un tueur. C’était un axiome. Il relut le mot « jamais », appuyé avec un supplément d’encre, à plusieurs reprises, jusqu’à ce qu’il résonne dans son esprit avec la voix du Belge. Il frémit et faillit abandonner la lecture pour une ou deux minutes. Il inspira, poursuivit et découvrit qu’Hercule acceptait d’échanger avec lui. Le Belge allait même au-delà : regarder, côte à côte, vers l’avenir. Il en eut les jambes coupées et dut s’asseoir pour aller au bout. Il essuya les larmes troublant sa vision. Hercule avait tendu la main à une autre coupable qui avait failli tuer Di Maggio. Il n’entendait pas agir autrement avec lui.

— Alors ? Que ressens-tu ? Es-tu bouleversé, surpris, ébahi ? Dis-moi…

— Je… Je ne m’attendais pas à ça, même si je voulais y croire, quelque part, au fond de moi.

— Je te conseille d’être prudent. Tout ceci peut être une manœuvre pour te soutirer des informations.

— Ah ça non ! Désolé, Docteur, mais vous ne connaissez pas Hercule Van Betavende. Il est incapable de mentir. La vérité, c’est son oxygène. Et puis franchement, quelles informations ? Que je lis Max Havelaar ? Lui, c’est un enquêteur dans l’âme. Son trésor, c’est la connaissance. Il en sait dix fois, cent fois plus que nous. Il n’a rien à apprendre de moi, hormis ce que j’éprouve. Il a besoin…

Il fondit en larmes et son visage se crispa.

— On peut en reparler plus tard, à froid, si tu le souhaites.

— Non. Non… Hercule a besoin d’échanger pour… Oh par Flamel ! C’est si dur à dire… pour… avancer, pour regarder devant lui. Il me dit de garder le cap. Il… m’encourage à lui demander… d’en faire autant. Comme si… il avait… attendu ce moment, un geste de ma part. Et il… accepte. Docteur… Que vais-je pouvoir lui dire ? De quoi parler ?

— Tu vas trouver, Casper. Tu viens de le souligner : de nous tous, tu es celui qui le connaît le mieux. Tu vas te souvenir. Tu peux lui parler de ce roman subversif, lui raconter pourquoi il te procure tant de plaisir. Le questionner sur l’école, sur l’évolution de ses projets. Et tu as le droit de lui demander des conseils, lui faire part de tes inquiétudes sur ton avenir.

— J’en ai une nouvelle.

— Inquiétude ?

— Oui. Je n’étais pas un excellent élément en Occlumancie. Ce démon…

— Tu ne risques rien, ici.

— Est-ce aussi sécurisé que l’Académie ?

— Je le crois. Si cela peut te rassurer, demande-lui de t’expliquer comment il a découvert ce démon, comment il agit et comment s’en prémunir. Je devine l’idée que tu as en tête et en l’état, il est hors de question que je bombarde ton esprit de Legilimancie pour le renforcer. C’est médicalement proscrit. Tu le comprends ?

— Oui, Docteur. Mais avouez que c’est inquiétant.

— C’est vrai. Un être capable d’agir depuis l’autre bout de la planète, c’est stupéfiant, presque inconcevable. Ce monstre vise les mages dotés d’un pouvoir. Politique, pécuniaire, sorcier, influenceur. Entres-tu dans l’une de ces catégories ?

— Non, c’est juste. Vous étiez doué, en Occlumancie ?

— Très.

— La chance ! Bon… Je souffle un peu, je ne réponds pas aujourd’hui.

— Voilà. Tu digères, tu temporises. Plus tard, tu réfléchis, tu commets un brouillon. Dans le calme.

— Le calme. D’accord, Docteur. Désolé pour les larmes.

— Ne le sois pas. C’est normal. C’est quand même un événement de taille, Casper. Tu as réagi comme il fallait. Je te laisse replonger dans ton écrit scandaleux.

Le garçon se marra un bon coup. Dès que Peter eut quitté le carré de l’adolescent, celui-ci reprit la lettre d’Hercule et chercha un élément qui puisse tout remettre en cause. Il ne trouva rien à redire et pleura de tout son saoul, en silence.

Muni de l’énorme grimoire, Hercule consignait le fruit magique stocké dans sa mémoire. Depuis l’achat du support à Bourg-Enchanteur, il avait recopié près de 350 formules, incluant la prononciation et l’utilité. Parfois, le titre occupait à lui seul trois lignes, comme si son auteur avait pris le temps de composer des tercets avant de les transmettre à Côme !

Laurine le rejoignait de temps en temps et usait de ses lumières sur les nouveautés. En vain. Aucune solution miracle ne transpirait des textes. Hercule écrivait tant qu’il avalait des cuillères de Musculatis pour apaiser les douleurs aux phalanges. Plus le temps passait, même au rythme ralenti du degré 50, plus l’espoir de découvrir la formule idoine diminuait. Pire : sur l’ensemble de l’œuvre de Côme, une partie s’avérait inexploitable. Le sorcier, fabuleux herboriste et potionniste, auteur de la poudre violette, sans pareil pour rendre invisible le visible et vice-versa, n’avait aucune connaissance en médicomagie. Les indications, les prescriptions étaient parcellaires, tributaires de son état et de sa disponibilité au réveil. Il faudrait des années pour définir des protocoles d’usage, trouver des volontaires malades assez hardis ou désespérés pour se prêter à des essais de la dernière chance. Si « Finis incubo anima incipit » manquait à l’appel dans les descriptifs, Hercule n’était pas plus avancé avec environ 15 % des formules.

Tout n’était pas négatif, bien au contraire. L’une des découvertes majeures avait été partagée avec ses camarades du Gerbera et les aspirants médicomages des autres ordres. L’enchantement visé utilisait deux termes évocateurs et les circonstances où en faire usage, étaient évidentes. « Venenum nigrum sol cordis dissolvitur ; memoria floret », traduisible par « Le poison noir est dissous par le soleil du cœur ; la mémoire s’épanouit », était la réponse directe au tristement célèbre Cerebri Venenum, utilisé par les adeptes de magie noire pour endommager un cerveau. Au moment du partage public, orchestré par Hercule, Shin et Katarina s’étaient dévisagés, ahuris.

— Un souci, mes amis ?

— 5/7/5, Hercule. C’est un haïku.

— En effet ! Quel heureux hasard !

— Hercule, pourriez-vous vérifier s’il y en a d’autres ? Et indiquer à quel sort ou pathologie ils s’attaquent ? Nous pourrions nous en charger, avec Katarina.

— Vous pensez qu’ils pourraient réparer tout ce qui touche à l’esprit ?

— Ce serait une formidable coïncidence, non ? ajouta Katarina.

— La poésie agissant sur le mental. Hum… Je me demande s’il est possible d’acheter de l’espace dans les colonnes de la Gazette de Paname.

— Pour ?

— Y passer des haïkus apaisant la haine des suprémacistes.

Il occasionna quelques ricanements nerveux. Il en faudrait plus pour arracher des pensées meurtrières à ces fous furieux. Delplanque se fit le porte-parole des CHASSE-Médico et de ceux qui caressaient le rêve de le rejoindre.

— Hercule, on pourrait généraliser les carrés magiques et échanger nos idées sur les 15 % nébuleux dont tu as parlé, au début de la réunion. Travailler en équipe. Je suis sûr qu’on finira par éclaircir des mystères, au fur et à mesure.

— Je me charge des carrés et de la copie des énigmes, promit Shin. Pour l’instant, il y en a 21

— Quelle est la langue du grimoire d’origine ? Tu traduis au fur et à mesure ?

— C’est en vieux flamand, Ysandre. Ma baguette permet la traduction des termes anciens. Mais la langue n’était pas standardisée. Il y a parfois du patois, du dialecte perdu et dans ce cas, je suis contraint d’évaluer le contexte, d’émettre des hypothèses. Avoir découvert comment visionner et non lire, le grimoire, n’était qu’une étape. Nous ne sommes pas au bout du projet.

— Est-ce que tu comptes communiquer le résultat au monde médicomagique ? Le vendre ?

— Vaste question, Charlotte. Ce qui est certain, c’est que je souhaite qu’il soit diffusé à tous les hôpitaux, les médicomages et les vétérinomages.

— Quel pourcentage s’applique uniquement aux créatures ?

— Presque rien, Bianca. En fait, la plupart des enchantements conviennent aux humains comme aux créatures, magiques ou non. C’est une excellente nouvelle. Parfois, il y a des restrictions ou des modérations. Ou même des augmentations. Un dragon de cinq tonnes peut supporter certains soins qui dévasteraient un Fléreur. Plus tôt je pourrai offrir au monde la collecte de mon aïeul, mieux ce sera.

— Je vais poser une question qui risque de te faire grincer des dents.

— Allez-y, Noël.

— Tu n’as pas peur de provoquer des difficultés chez les fabricants de potions et d’onguents que ces enchantements pourraient remplacer ?

— Ah ah ! Que répondre à cette excellente interrogation ? Que Gentil sera très intéressé pour racheter leurs locaux, leurs chaudrons pour fabriquer du Tergeo qui est souvent en rupture d’approvisionnement.

La séance de questions et réponses se prolongea pendant près de deux heures, les étudiants appréciant tous ce moment d’échange fructueux. Il leur rappela la période des préparatifs pour libérer les Portugais.

Alors qu’il massait ses phalanges et ses paumes, Hercule sentit de la fraîcheur à ses côtés.

— Monsieur Gutenberg ?

— Monsieur Van Betavende, puis-je vous suggérer une pause ?

— J’imagine que vous avez une activité de remplacement à me proposer ?

— Plutôt une suggestion. Vous devriez utiliser l’une de ces plumes magiques qui reportent les paroles. Ainsi, vous solliciteriez vos cordes vocales et soulageriez votre main usuelle. En alternance.

— J’adopte votre proposition.

— Autre sujet : n’aviez-vous pas mentionné, il y a quelques jours, vouloir compléter vos connaissances sur le ministre de la Magie française, Émile Picaillou ?

— C’est juste.

— La copie du journal de feu Abraham Piedargile…

— Mais oui ! Picaillou fut l’un de ses élèves. Les avis du professeur sont ciselés comme des pièces d’orfèvrerie.

— La moisson dans l’annuaire de l’Académie est médiocre.

— Un assez bon élève, doué en Occlumancie, jouant aux leaders, délégant à tour de bras, s’intéressant aux étudiants issus de milieux très favorisés et spécialiste pour échapper aux punitions. Une anguille, cet homme-là.

— Je cherche dans le journal de monsieur Piedargile. Voyons… L’expression qui revient sans cesse, c’est « peut mieux faire ». Il a même ajouté : « il se retient d’en faire plus, exècre à s’investir en personne, n’adhère à aucun club de l’Académie. Il finira politicien, celui-ci. »

— Visionnaire.

— Les autres enseignants n’avaient pas la même démarche que le professeur Piedargile. Le Sondeur pourrait vous en apprendre davantage.

— Bien sûr. J’imagine que notre défunt professeur n’est pas devenu un fantôme ?

— Non. Il a choisi une autre voie.

— Laquelle ?

— Une voie qui n’est pas accessible depuis notre plan. J’en ignore la nature.

L’interruption avait permis de prendre un peu de repos. La reprise de l’écriture n’avait pas excédé la demi-heure. Loin de jeter l’éponge, le garçon avait passé le reste de sa journée à ensorceler sa plume de globulaire. Curieusement, les charmes étaient assez proches de ceux utilisés pour une loupe magique parlante. Doté de cette assistance, il ne gagna pas de temps mais put se ménager avant les examens.

L’heure de vérité des Arts magiques eut lieu le 19 mai, date butoir pour présenter les projets annuels. Certains seraient jugés sur pièce le jour même, d’autres le seraient en léger différé. Le télescope de Valentine attendrait la tombée de la nuit pour passer l’épreuve et recevoir sa note. La Suissesse n’était pas optimiste. Le miroir d’Adèle serait testé sur Juliette samedi matin, durant un rendez-vous entre l’enseignante et son ex-apprentie. En revanche, pour Hercule, ce fut immédiat. Dune le désigna pour passer en premier. Avant, elle fit un rappel :

— Vos projets portent sur l’enchantement de bijoux, de minéraux, de vases ou de verre, incluant les miroirs. Hercule, présente-nous ta création.

— Euh… Eh bien… Voilà… J’ai décidé de travailler sur un minéral et de l’inclure dans un objet existant pour l’exploiter et même lui permettre d’en faire davantage. J’ai choisi ma loupe, dotée de l’option parlante, et j’en ai fait un outil magique apprenant et restituant.

Il ouvrit le compartiment logé dans le manche et désigna un cube de quartz.

— La quasi-totalité des sortilèges est inscrite dans ce cube d’un centimètre de côté. Juste à côté, vous discernez un emplacement supplémentaire. Cela permet, grâce à un ordre vocal, de déverser le contenu du cube vassal dans le principal. L’objet, appelé Memoleg, lit du texte, le mémorise, analyse les questions posées et produit une réponse grâce à des enchantements simulant une intuition sorcière.

Dune l’interrompit :

— J’ai demandé à plusieurs élèves de me proposer toutes sortes d’ouvrages. J’ai choisi la proposition d’Adèle.

Elle lui tendit l’annuaire téléphonique des départements du sud-est de la France. Le garçon l’ouvrit et posa Memoleg en position de lecture. Profitant des quinze minutes consacrées à l’apprentissage, Adèle procéda à une démonstration réussie de son miroir. Les défauts de jeunesse de la première mouture étaient corrigés. Dune revint ensuite à Memoleg. Hercule demanda à l’outil d’être à l’écoute. Dune réclama le numéro de téléphone d’un chocolatier à Lyon. La voix énonça l’information et proposa l’identité ainsi que l’adresse. Hercule prit la suite :

— Memoleg, écoute-moi. J’ai un souci avec mon automobile. Dans quel garage la faire réparer ?

— Il y a plusieurs garages. Voulez-vous la liste ou affiner la sélection ?

— Je veux affiner.

— Veuillez préciser le critère.

— J’ai abîmé la carrosserie.

— Je propose Jean Robillard, carrosserie et peinture, à Lyon. Vaudrey 8.43. Souhaitez-vous l’adresse ou un autre numéro ?

Les élèves et la professeure écarquillèrent les yeux.

— C’est de la sorcellerie ! s’exclama Adèle.

— Précisément, pouffa le garçon.

— Je veux dire : c’est démentiel ! Tu l’interroges et il examine les connaissances lues, associe des mots. Que se passe-t-il quand il n’a rien appris sur le sujet ?

— Voyons… Demandez-lui le nom du ministre de la Magie américaine.

Adèle formula la question, précédée de « Memoleg, écoute-moi ». L’intelligence s’excusa de ne pas avoir d’éléments. Hercule suggéra de l’interroger en allemand ou en italien. Memoleg ne comprenait que le français. Dune se mordilla les lèvres, inspira et déclama :

— Pour cette invention, cette révolution, je t’attribue OR+. Je ne pourrai pas t’offrir l’accessit et mentionner ta création lors de la cérémonie des diplômes. Même si je le souhaite ardemment.

— À cause des implications ? Certains le dévoieraient et en feraient un instrument au service du Mal.

— As-tu moyen d’empêcher qu’un sorcier lise les enchantements à l’intérieur ?

— J’ai poussé la cryptographie dans ses retranchements. D’ailleurs, je pense avoir atteint mes limites, Madame. J’aurai de moins bonnes notes, l’année prochaine.

— Avec le métal au programme ? Va savoir.

Au terme de la leçon, Dune renouvela ses félicitations, accompagnées d’un avertissement.

— Tu vas trop vite, Hercule. Pour ton âge. Avance masqué, je t’en supplie.

— J’avance avec un masque, Madame.

— Vraiment ? Prends garde à ne pas déraper comme Umbelina. Tu te donnes à tes amis, à tes camarades et… tu échappes peu à peu à notre voyance.

— Notre ?

— Moi, Claire et Agathe. Mais aussi Shin, Valentine et Laurine. Nous ne voyons que de façon indirecte, par le biais de ton entourage. Cette débauche de…

— Une catastrophe est imminente, Madame, lâcha-t-il.

— Comment ça ?

— Quand ? Où ? Je l’ignore. Mais je sais comment. Les suprémacistes sont en possession d’un artefact capable de plonger une ville entière dans le sommeil. Selon moi, ils bâtissent une école parallèle pour former des troupes à la magie noire. Elle est située en Lorraine, près de la frontière allemande. Des indicateurs supplémentaires indiquent qu’ils construisent une arme offensive, qu’ils planifient une éradication massive.

Dune frémit. Hercule était en possession d’éléments que leur voyance était incapable de fournir. Tôt ou tard, il découvrirait que l’Académie étudiait une sortie de secours en Italie. Il ferait des pieds et des mains pour contribuer à la solution. Il était sur la corde raide, depuis le départ d’Eugénie. Il ne tiendrait pas une éternité.

— Soyez prudente, Madame. La piste japonaise est jonchée de devins enlevés.

— Ne disposes-tu pas d’un sortilège pour nous protéger du démon ?

— Vous êtes au courant. Qui n’a pas réussi à tenir sa langue ?

— Le grand gaillard qui s’impatiente dans le couloir, brûlant de te confier un secret. Il n’a pas résisté à afficher sa fierté de te compter parmi ses amis capables de décrypter un grimoire consacré au soin.

— Sacré Jacques ! Pour l’instant, je cherche une formule pour sauver madame…

— Ambroisine va mourir, Hercule…

— Je fais mon possible pour…

— … devant toi.

Le Belge cessa sa logorrhée verbale et déglutit. Il secoua la tête, refusant l’inévitable, salua l’enseignante et déguerpit. Sa course éperdue rencontra les muscles du Cracmol qui le stoppa et faillit le renverser.

— Hercule ! Je t’ai… vu ! Tu vas mourir noyé !

— Pardon ?

— Enfin, pas exactement. Tu étais sous l’eau, blessé, en difficulté. Tu suffoquais. C’est imminent.

— Je sais à quoi vous faites allusion. Ne vous inquiétez pas. C’est sous contrôle.

— Ah ? Bon…

— D’autres visions à me confier ?

Il chuchota :

— Tu vas le construire, le sous-marin, hein ? Le petit modèle. Je t’aiderai. Je tiendrai les plaques d’acier pendant que tu les assembleras. C’est…

— Important, je sais.

— Non, non, tu n’y es pas. C’est… vital. Oui, c’est ça, vital ! Je sais pas pourquoi. Je sais juste qu’il faut le fabriquer. Même si on y passe des nuits entières.

— Je réglerai le sus de tôle pour loger votre carcasse ! plaisanta le sorcier.

— Ouais… Il faut que nous entrions tous dans la boîte à sardines.

Le garçon percevait la menace et voyait dans le submersible l’unique échappatoire. À condition de reproduire le portail magique japonais.

Comme si le danger se précisait, Hercule jugea quelques dépenses incontournables. Cette décision coïncida avec la réception d’une lettre officielle venue de la banque Pasdelazare. Le document était signé de monsieur Fragdur, le directeur. Il était envoyé à tout titulaire d’un coffre dont le montant en numéraire atteignait ou dépassait 100 000 Gallions. Il était assorti de propositions de placement dans des entreprises sorcières en plein essor, dans les prêts accordés aux gouvernements – bien que les conditions d’attribution aient été durcies –, les Gobelins prenant leur commission au passage.

« Je le dois au Tergeo. Les autres créations sont d’un rapport plus modeste. 100 000 Gallions en dépit des achats comme le Goliath, le terrain de Patxi, les métaux, le grimoire, les petits plaisirs, les cadeaux. Mes rêves sont accessibles ! »

Nanti de son rouleau, il retourna au Gerbera, fit un saut dans sa chambre, sortit et toqua chez Emma. Elle l’accueillit avec un sourire non feint mais masquant à peine une certaine mélancolie.

— Tout va bien ?

Elle haussa les épaules et avoua :

— Une sale note. En M.E.S.

— Quel sort ?

— Lumos Maxima. Trop faible.

— Un sortilège qui réclame de la conviction. Voulez-vous un conseil ?

— Je prends.

— Prenez un livre, ouvrez-le et positionnez-vous à un bon mètre de distance. Plissez les yeux ou si vous êtes dans une pièce fermée, diminuez l’intensité du Feu Éternel. Lancez le sort jusqu’à ce qu’il soit assez puissant pour vous permettre de lire ce qui est imprimé en petits caractères.

— Oh…

— Et puis, ceci devrait vous consoler.

Il lui tendit une boîte en noyer joliment travaillée et enrubannée.

— Pour moi ?

— Oui.

Elle défit le nœud, ouvrit le coffret et se décomposa.

— Mon pendentif ! Tu l’as retrouvé !

— Du calme, Mademoiselle. C’est une copie, réalisée d’après mes souvenirs.

— Vraiment ? Il est identique !

— J’y compte bien. Il présente une petite différence avec le précédent. L’améthyste a été envoûtée pour chauffer en présence d’individus mal intentionnés.

— Si je l’avais eu…

— Vous auriez eu le temps de vous emparer de votre baguette et d’opposer une résistance. Même si Nott était un adversaire… supérieur…

Il stoppa, en arrêt comme un Croup de chasse. Il esquissa un sourire.

— Merci. Infiniment. Je peux te faire la bise ?

— Bien entendu.

Elle l’invita ensuite à découvrir sa première baguette en citrus et crin d’Abraxan. Un dessin simple, droit, sans fioriture mais avec un manche ergonomique, équilibré, terminé par sa sculpture d’engrenage, sa marque personnelle. Hercule la prit en main et produisit un Lumos Maxima révélateur. Elle était fonctionnelle.


1 Citation d’un autre magicien, Yoda, Star Wars.

2 Traduction du newari : « Fleur de Pierre »

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