Beauxbâtons - 4 énigmes et un enterrement

Chapitre 34 : Sortilège 34 : l’inventeur

9668 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 11/10/2026 14:21

Otakemaru. Shin venait de lâcher ce nom devant un Hercule éberlué. L’aîné expliqua qu’il s’agissait d’un yokai. Ce terme générique englobait les esprits, les démons, les fantômes. De ce point de vue, Johannes et Waldo étaient des yokai mais de niveau inférieur. Plus Shin avançait d’éléments, plus son ami l’ensevelissait sous une avalanche de questions. Au point où le Japonais se leva, tendit sa main au Belge et l’aida à se redresser en lui proposant :

— Il nous faut un ouvrage sur les méfaits d’Otakemaru, avec une description de ses pouvoirs.

— Nous ne trouverons pas cette littérature dans la bibliothèque de l’école.

— Il n’y a pas un seul écrit japonais, ni même une traduction.

— Venez.

— Nous allons chercher la couverture de dissimulation et les automobiles ?

— Pas exactement.

Hercule avait déjà convié Shin à bord de sa chambre Nautilus. L’invité y avait retrouvé, avec délectation, les sensations éprouvées en mer à bord de la jonque de Mahoutokoro. Cependant, il n’était jamais monté à l’étage. Lorsque Shin découvrit ces extensions, il remarqua l’éclairage avec les ampoules de Sigrid, une baguette d’une longueur exceptionnelle en cours de sculpture, le microscope désossé et pas moins d’une dizaine de plans accompagnés de quelques prototypes. Le laboratoire de potions mêlait plusieurs parfums floraux sans qu’aucune préparation ne cuise.

Hercule ouvrit la porte de son refuge. Le Nippon ne put manquer la rangée de coffres, le hamac improvisé et un igloo ne fondant pas. Le Belge déverrouilla l’accès au degré 50, sans un mot et céda la première place. Il rabattit le couvercle, compta jusqu’à trois et le rouvrit pour s’engager et changer de plan à son tour. Il retrouva son ami, abasourdi.

— Mais… mais… c’est…

— LA bibliothèque. La méthode est moins élégante que celle de notre référente.

— C’est prodigieux ! Vous pourriez aller où bon vous semble ? demanda l’Asiatique, intéressé par le sujet.

— Je vous en reparlerai. Promis. En attendant…

Il présenta son bras au Japonais. Ils s’enroulèrent et réapparurent près du comptoir. Johannes fut très honoré d’être sollicité. Il écouta la demande très précise et détermina le contenu idéal. Le recueil se nommait « La vérité à travers les légendes ». Il était signé par Akari Araii, une sorcière ayant vécu au 18ᵉ siècle. Hercule s’attendait à une modeste reliure mais monsieur Gutenberg ramena une encyclopédie des histoires de créatures magiques, divines, fantasmagoriques ou chimériques ainsi que celles des êtres les ayant combattues ou apprivoisées.

Hercule fit appel à sa baguette traductrice pour saisir certaines tournures rédigées dans des termes tombés en désuétude. Il découvrit qu’Otakemaru avait vécu dans les monts Suzuka, près de la préfecture de Shiga, au nord-est de Kyoto. C’était une créature mi-démone, mi-divine, classée parmi les trois yokai les plus puissants. Au début de son règne, il se contentait de garder jalousement son fief, d’attaquer les voyageurs qui entraient sur son territoire, de s’emparer des tributs impériaux et de se livrer à toutes sortes de déprédations. Pour parvenir à ses fins, il recourait avec délectation à la magie noire, invoquait des tempêtes dantesques, accompagnées de pluies torrentielles, de foudre. Il était capable de faire pleuvoir des boules de feu incendiaires. Les années passant, les monts devinrent inaccessibles, plongés dans l’obscurité provoquée par des nuages noirs où il était facile de se perdre. Les routes commerciales étaient impraticables. En dépit des actions menées pour venir à bout du démon, il demeurait invincible.

À la fin du VIIIᵉ siècle, un célèbre seigneur de guerre fut chargé par l’empereur de diriger une expédition contre Otakemaru. Sakanave no Tamuramaro, l’illustre chef militaire, partit à la tête de 30 000 cavaliers. Le siège dura sept années, sans jamais pouvoir l’emporter. Le tournant décisif fut atteint lorsque Suzuka Gozen, une jeune fille céleste, s’allia au shogun et infiltra le repaire d’Otakemaru, déguisée en courtisane. Le yokai tirait sa puissance de trois épées magiques, capables de se reconstituer si elles venaient à se briser. Suzuka en déroba deux : Daitoren et Shotoren. La troisième, Kenmyoren, toujours en possession du démon, ne suffit pas pour protéger la créature qui avait pris la forme d’un monstre de dix mètres, déchaînant des tempêtes. Il reçut une flèche sacrée qui, une fois tirée, se décupla à quatre reprises pour former un essaim de plus de dix mille pièces acérées qui criblèrent Otakemaru. Tamuramaro, dotée d’une épée sacrée par le dieu de la guerre qui en avait fait son protégé, décapita Otakemaru. Bien que la tête ait réussi à survivre et à redonner naissance au démon, Tamuramaro utilisa les épées d’Otakemaru pour procéder à une seconde décapitation. Il enchâssa le crâne dans le trésor de Byodo-In, un haut-lieu de la culture et de la religion.

Une gravure représentait le démon comme un colosse à la peau écarlate, au visage cruel, au front transpercé par d’abominables et longues cornes, à la mâchoire dotée de crocs acérés. Ses yeux brillaient comme le soleil et la Lune. Capable d’incarner le guerrier le plus puissant, il était rusé et s’avérait être un maître de l’illusion et de la transformation. Ses pouvoirs de régénération dépassaient l’entendement ; sa survie après la décapitation trahissait une capacité de transfert de son essence de Kijin – dieu-démon –. 1

— Saisissez-vous, Hercule ? Ce n’est ni du folklore, ni un mage. C’est un démon dont les coupables activités se dissimulent derrière d’épais nuages noirs d’où rien ne filtre et où ses yeux sont les seuls à pouvoir voir. Cette noirceur est sa signature. Jusqu’à présent, nous n’avions vu que des fumerolles, une aura noire, capables de nous tromper et de nous suggérer la présence d’un Obscurus. Cet après-midi, nous avons été les témoins d’une toute autre manifestation.

— La foudre s’abattait sur nos camarades. Avec précision. Elle n’avait rien du Fulguracrucio que Umbelina est en mesure de réaliser. C’était comme si nous étions en présence du plus actif et du plus intelligent des cumulonimbus. Mais… Shin, pourquoi un Kijin s’attaque-t-il à Umbelina ?

— Il ne l’attaque pas, Hercule-San. Il place ses pièces, comme aux échecs. Il choisit des sorciers au potentiel immense, il cultive leurs talents pour les rendre plus dangereux et surtout, il exploite des faiblesses particulières.

— Lesquelles ?

— Leur bonté, leur volonté de briller à tout prix, de servir une grande cause, leur blessure secrète et… leur résistance mentale médiocre.

— Notre amie portugaise est tout cela. Une piètre Occlumens. Une bonne et généreuse personne, une sorcière désireuse de laisser son nom pour la postérité.

— Un autre sorcier remplissait ces critères.

— Qui, Shin ?

— Kenji Makoto. Avant de basculer dans la folie meurtrière, cet étudiant gentil, serviable, décrit comme un soignant hors pair, désirait se faire un prénom dans une famille de Sang-Pur classée parmi les cinq plus riches et influentes du Japon. Otakemaru s’est infiltré et l’a exploité. S’il n’a pas repris sa forme originale, qu’il s’est répandu dans les esprits faibles, c’est parce qu’il n’a plus ou pas les moyens de récupérer la totalité de ses pouvoirs. Il ne possède pas les épées, perdues.

— Mais sa tête ? Est-elle toujours enchâssée ?

— Ce sera l’objet de notre courrier. Il doit atterrir sur le bureau du commandant des Samaurors, voire sur celui du ministre de la Magie japonaise. Hercule… Le danger est monstrueux. Ce qu’il a accompli avec Makoto et Umbelina…

— … il l’a exécuté avec d’autres sorciers ou s’apprête à passer à l’action. Il va me falloir éplucher la presse, chaque jour. Chercher les comportements anormaux.

— Sans oublier les enlèvements liés à la Divination. C’est sa méthode pour avancer masqué. Les devins constituent ses nuages noirs.

Hercule se tourna vers monsieur Gutenberg et lui demanda poliment s’il pourrait mettre ce précieux volume de côté lorsqu’il s’exclama :

— Par Flamel !

— Quoi ?

— N’avez-vous rien remarqué, Shin ? Le nom de l’autrice.

— Araii. Oui ! Comme mon défunt professeur, la première victime de Makoto… Une autre fois, je consulterai des registres sorciers pour vérifier s’il y a un lien de parenté. C’est… troublant.

Le tandem belgo-nippon regagna la chambre d’Hercule et s’attela à composer une lettre à faire suivre à qui de droit au Japon. Puis, après l’avoir postée à l’attention du chef du département de la coopération internationale, Hercule rejoignit Bianca à la ménagerie. Il s’excusa pour son retard et, pour se faire pardonner, lui dévoila l’un de ses plans. Elle en fit tomber un seau scellé rempli d’excréments de Bayours. Le couvercle se rompit !

Le miroir du casier à courrier renvoyait peu de lumière. Un monceau de lettres et de rouleaux le masquait. Pas de chance pour Hercule ! Il s’était levé trop tard pour faire un saut à la Cabane Enchantée et avait manqué le petit déjeuner. Pour l’heure, il s’équipait à vive allure pour rejoindre la salle de potions. Il attrapa sa besace et ses gants de cuir. Un ultime coup d’œil à sa montre et il sut qu’il était fait comme un rat. Il prit le risque de transplaner dans la future morgue.

« Ouf ! Personne ! »

Il poussa la porte menant à l’antre des potions et fit comme s’il s’était réfugié dans un recoin avant l’arrivée des autres élèves. Sigrid s’approcha et murmura :

— Tu as oublié de te lever ? Sur quoi as-tu travaillé toute la nuit ?

— J’ai cherché un moyen d’agrandir la tenue d’exploration. En vain.

— Tu as essayé Amplificatum ?

— Très amusant. La magie sur un artefact plein à craquer d’enchantements, c’est délicat.

— Il faut commander du métal et refaire une tenue. Comme l’année dernière.

— Je ne sais pas. Je songe à un autre projet. Ambitieux. Avec, à la clef, un tas de recherches préalables.

— Et pour Ambroisine ? Regarde-la, répliqua Sigrid, soulignant la lenteur de sa gestuelle et ses grimaces de douleur.

Il n’avait aucune solution. Pour extirper le mal insinué en Umbelina, il avait eu un coup de chance fabuleux. Il avait associé deux termes prononcés à une formule mais l’exercice, répété pour l’enseignante, avait échoué. Elle était mourante et il avait en sa possession une possibilité de la sauver et 1518 autres de précipiter sa fin.

Afin de compléter les stocks du centre de soins, la professeure réclama du Demitofebrem, le principal remède luttant contre la fièvre. En perfectionnement, elle confia à Sigrid le soin d’en produire 100 litres et demanda aux autres étudiants présents de fabriquer, en masse, les quatre reconstituants corporels de base : Poussos – pour les os –, Mollissos – pour les cartilages –, Musculatis – pour les tissus musculaires – et Erratum – pour le système nerveux, à l’exclusion des neurones et synapses du cerveau –.

La matinée consacrée aux potions fila à vive allure et à l’issue, l’enseignante fit le tri entre les réalisations de qualité, dignes d’intégrer les réserves du centre de soins et le rebut. Hercule disparut pour assurer sa permanence à son club durant la pause déjeuner où il put se restaurer tout en prodiguant des conseils. Adoptant la tactique du « je crie au loup », il serina à ses adhérents qu’ils devaient s’attendre à une nouvelle surprise d’ampleur. C’était imminent, comme toujours.

Roland fut le participant ayant le plus de mal à se concentrer, perturbé par la présence de Sigrid, souriante, ne cessant pas de lui adresser des clins d’œil.

Dès que 14H00 sonnèrent, les élèves se dispersèrent. Le Belge put enfin vider son casier à courrier. Il eut droit à une avalanche. L’abondance lui mit du baume au cœur. Il déchanta en ne trouvant pas l’écriture de son expatriée favorite. Tout en haut de la pile, il y avait une carte animée, avec un effet trois dimensions, signée par les Autrichiens. Elle fut source d’émerveillement et de surprise. Un petit parchemin, envoyé par Gertha, sa mère, l’informa d’un déplacement justifié par son travail. Elle se contenta de révéler qu’elle voyagerait avec peu de vêtements et qu’ils seraient légers. Elle glisserait une ombrelle dans ses bagages. Il supposa qu’elle rejoindrait un pays chaud, ensoleillé, avec la couverture identitaire de Léon Torzien, au nom du Dragon Déchaîné. Qu’avait-elle déniché ? Et où ? Une affaire en Espagne où les habitants renouvelaient leurs sénateurs, seuls élus de ce régime monocaméral ?

Eugénie ne lui avait pas adressé ses bons vœux, mais il obtint de ses nouvelles par le truchement de Garrick Ollivander. Le jeune Anglais lui souhaitait une excellente année, mais il ne s’en tenait pas à cette seule amabilité. Il dévora les lignes.

« Cher Hercule,

Je te présente mes meilleurs vœux pour cette année 1921, en espérant que tu décrocheras enfin la première place méritée.

Tout se passe bien pour moi, à Poudlard. Les élèves sont désormais persuadés que je suis incapable de créer des baguettes. J’imagine que c’est grâce aux rumeurs et aux actions d’Eugénie. Elle est capable d’avoir lancé un Oubliette de masse en implantant l’idée de mon incapacité. Saurait-elle l’accomplir ? N’est-ce pas interdit ? Elle n’a pas hésité à se mettre en danger pour me protéger, ce qui lui a valu quelques punitions du directeur Black. La dernière en date a été la plus sévère puisqu’elle a écopé d’une semaine de nuits au cachot, avec travaux obligatoires le week-end, dans la forêt interdite.

La raison de cette sanction ? Peeves, l’esprit frappeur de l’école, a jeté une tarte à la crème sur le directeur. Pas une petite, servie aux élèves, mais une énorme, garnie de 5 litres de crème fouettée. Furieux, Black a menacé de consigner toute l’école et de supprimer les sorties à Pré-au-lard. Eugénie est aussitôt sortie des rangs pour se dénoncer, en sautant de joie et en éclatant de rire. Elle a osé demander au directeur si la chantilly était assez sucrée à son goût. Il était hors de lui, il a hurlé en réclamant l’intervention de Galvin Moon, le concierge. Elle s’est d’abord adressée à Black en anglais et lui a reproché de s’être couché devant ses grands-parents, de n’être qu’un paillasson insignifiant pour eux. Puis, selon Lycoris Black, qui se débrouille en français, elle lui a servi une phrase dans sa langue natale. Lycoris n’a pas tout compris mais l’a mémorisée pour que je la note. Elle a traité Black de « vieille baderne aussi utile qu’une paire de bottes à un cul-de-jatte ». Nous aimerions avoir la traduction de baderne et cul-de-jatte, car nous ne l’avons pas trouvée dans l’unique dictionnaire de la bibliothèque.

Je comprends pourquoi Eugénie est ton amie. Elle n’a pas froid aux yeux, elle assume ses actes. C’est une personne franche, entière. Elle remporte du succès auprès des élèves mais également auprès des professeurs. Monsieur Slughorn ne jure que par elle depuis qu’elle lui a concocté une potion de Sérénité qui a eu raison du pire élève de 4ᵉ année, Bulstrode. En réalité, elle a pris une place de choix dans son cœur en confectionnant des macarons avec un crémeux d’ananas confits. Il aurait déclaré que pour cette gourmandise, elle avait sa place dans son club. À vie.

J’aime beaucoup la folie d’Eugénie, son incroyable répartie… »

Les répliques instantanées, faisant mouche, étaient incontestablement l’une des forces de mademoiselle Greengrass. Elle avait des années d’entraînement derrière elle, grâce aux affrontements proverbiaux avec son père.

Eugénie était captive : il n’aurait pas de nouvelles avant un moment. Comme un hasard assez déroutant, il identifia la lettre suivante. Elle émanait de Natalia. Elle ne lui enseignait rien de neuf et le relançait sur une éventuelle rencontre, avec une conviction amoindrie. La réponse précédente du garçon, très diplomate et millimétrée, avait refroidi ses ardeurs. Si elle n’avait pas pu gagner son cœur lors des six premiers mois d’absence de sa rivale, elle échouerait au cours du second semestre dont Hercule égrenait les jours.

L’été serait bien rempli car deux cartons d’invitation s’étaient glissés dans la pile de courrier. Le premier annonçait les « fiançailles » d’Adeline Bonnelangue et de son jeune voisin moldu nonagénaire. Les veufs se considéraient trop âgés pour convoler en justes noces mais ne rechignaient pas face à un bon repas familial et amical en juillet, aux alentours du 31. Le second carton concernait le mariage de Mathilde Pourpoint et de Gérôme Prunellier, le 11 juillet, jour de la fête de la communauté flamande. À l’arrière du document, de fabrication moldue, Hercule déchiffra un petit mot personnalisé, tracé par le futur mari.

« Hercule,

Nous espérons te compter parmi les invités le 11 juillet, à moins qu’une surprise attendue le 13 août – selon une prophétie de Mathilde – ne décide de pointer sa frimousse avec de l’avance – c’est mon pronostic –. Nous serions ravis que tu viennes accompagné. »

Il bondit de joie. Il éprouva un déferlement d’émotions dans son cœur, ses tripes et ses poumons si intense qu’il en versa des larmes. Mathilde et Gérôme, mariés, parents ! Un bonheur.

Il avisa le courrier restant : un colis lourd, masqué et ficelé ainsi qu’une lettre roulée dans un parchemin. Il décacheta cette dernière. Elle provenait de maître Barthes, le notaire des sorciers et était accompagnée de renseignements récoltés auprès d’un confrère moldu installé à Font-Romeu. Un plan cadastral était joint. Le destinataire lut avec attention et détermina quelles parcelles couvraient la distance entre la ferme de Patxi et le minuscule étang. La plupart appartenaient au domaine public et l’une d’entre elles faisait la jonction avec le col du mont adossé à la ferme Sallaberry. L’altitude moyenne était de 2200 mètres. Selon les relevés, le plan d’eau était cerné de terrain plat. Une visite in situ s’imposait. Peut-être au printemps, quand la débâcle aurait eu lieu ?

L’encombrant paquet venait de Py. Il sonda la surface, à la recherche d’un pli accompagnateur. Il se contenta de détendre et déplacer une ficelle pour défaire une partie du kraft. Le colis contenait du bois, comme il s’en doutait. Hercule dégagea le courrier et le survola à vive allure. Gervais lui adressait de quoi réaliser une bonne vingtaine de baguettes dans des essences exotiques. Il ne présentait aucune exigence en termes de formats, formes ou capacités. La lettre, protocolaire, était dénuée de la moindre allusion aux événements de Py. Puisque monsieur Delacour ne prenait même pas la peine de demander de ses nouvelles, de lui souhaiter une bonne année et encore moins de s’excuser pour l’avoir traité comme un malpropre – au point où, méfiant, il avait reporté la reprise des leçons particulières avec Jeanne d’une semaine –, il entra dans la Cabane Enchantée, fit de la place sur une étagère poussiéreuse, prit de quoi écrire et répondit derechef. Après de glaciales salutations et des vœux aseptisés, il indiqua qu’il refusait le colis et qu’il le retournait séance tenante pour les raisons suivantes.

D’abord, son emploi du temps scolaire, très chargé, était prioritaire. Ensuite, il consacrait des heures à des camarades en difficulté. Il était noyé de projets personnels et imposés par l’Académie. Il disposait d’assez d’argent pour ne plus se questionner sur les moyens de finir ses études. Enfin, selon toute logique, Cosme Acajor avait eu assez de temps pour reconstituer ses stocks. Si ce n’était pas le cas, il fabriquerait des baguettes basiques qui alimenteraient la réserve de la directrice Bonnelangue afin de pallier les inévitables accidents émaillant la vie de l’Académie.

Il apposa une formule de politesse impersonnelle, signa et ajouta en post-scriptum que fabriquer des baguettes n’avait rien de « sorcier ». Il suffisait de bourrer un morceau de bois quelconque avec une inclusion magique. Il enfonça le parchemin entre les sections d’avivés et rafistola le paquet. Il le déposa au-dessus des casiers avec dix Noises pour contenter le pauvre volatile chargé de transbahuter le fardeau. Une fois cette corvée accomplie, il rentra au pavillon et s’enferma dans sa chambre. Par acquit de conscience, il se livra à un ultime essayage de la tenue d’exploration. Les gantelets étaient trop serrés et meurtrissaient ses doigts. Punition identique au niveau des pieds où il était contraint de recroqueviller ses orteils pour loger dans les chausses. Il était serré aux hanches, à la poitrine et la ceinture de jonction était bonne pour le rebut. La seule pièce qui convenait, était le casque.

Il roula ses plans et rejoignit LA bibliothèque. Il ensevelit Johannes sous un tsunami de questions sur les métaux, les aimants, les miroirs magiques, les créateurs d’artefacts, les avancées moldues en chimie, en physique, la conception et les différentes parties d’un sous-marin, les découvertes sur le refroidissement, les sortilèges de réparation, les écrits de Gustave Eiffel – pionnier des études en soufflerie – et de Ludwig Prandtl – spécialiste de la mécanique des fluides –. Hercule s’abreuva de magnétisme, sur les moyens moldus de contourner la fusion des matières à ultra haute température. Il découvrit la soudure à froid, mise en évidence par le révérend John Desaguliers, en 1724. Ce brave moldu avait utilisé la torsion pour amalgamer deux éléments en plomb. Des travaux plus récents affirmaient qu’il était possible de juxtaposer deux morceaux de fer plats, non aimantés, et de causer leur union. Pour cela, il fallait se débarrasser de la mince couche d’oxydation, épaisse de quelques atomes, produite et reconstituée par l’atmosphère riche d’oxygène. 2

Nanti de ces précieux renseignements, il réintégra son Nautilus et s’équipa pour une incursion dans le monde des minéraux, le degré 40, dépourvu d’atmosphère. Il emmena deux lingots de fer, réclamés au Sondeur. Il contrôla qu’il était impossible de les faire adhérer d’une quelconque façon. Parvenu dans le monde minéral, il usa d’une lime fine pour frotter la surface des lingots et les mit face à face, par terre. Juste à côté, il déposa deux Gallions intacts, face contre face. Satisfait, il quitta le monde inhospitalier et se réfugia dans la ménagerie où il chassa de son esprit toutes les tensions accumulées. Lorsque Bianca le rejoignit, il laissa traîner les plans du sous-marin de poche, biplace, la version initiale de leur projet. Ses yeux noirs s’allumèrent comme deux brasiers.

La première sortie de l’année eut lieu à Bourg-Enchanteur. Sidonia Alinea et Wilfried Laflèche accompagnèrent la troupe d’un peu moins de 90 élèves, juste après le repas pris au restaurant de l’Académie. La possibilité de déjeuner dans l’un des cinq restaurants ou dans un des six bars, salon de thé ou brûlerie serait accordée en février. Les étudiants furent lâchés de 13H30 à 17H00 dans le village souterrain, avec pour consigne d’être au quai 23 à l’heure dite et l’interdiction de se rendre dans l’allée du Picmoqueur, l’impasse du Loup-Garou et globalement, dans tout le quartier résidentiel.

Les enseignants les invitèrent à déambuler, à entrer, à poser des questions : bref, se familiariser avec les lieux. Hercule prit un quart d’heure pour ratisser les allées et dresser un plan mental des enseignes. Une fois cette formalité accomplie, accompagné de Sigrid, il se rendit au DAG. Ayant conservé une coquette somme d’argent, il se contenta de lustrer sa baguette et de la glisser, après y avoir été invité par le Gobelin en ligne au bout du tube à voix, dans le fourreau de reconnaissance.

— Souhaitez-vous effectuer un dépôt ?

— Non.

— Vous n’avez aucune somme en caisse. Souhaitez-vous connaître la position de l’encours disponible dans votre coffre ?

— Oui.

— Il y a 24 211 Gallions et 6 Mornilles.

— Par Flamel ! Les opérations de virement ne sont pas possibles, j’imagine ?

— Non, monsieur Van Betavende. Suite à l’affaire des Yes-Wand, nous avons limité les sommes transitant sur le système à 100 Gallions.

— Une mesure de sécurité logique. Je vous remercie.

Il céda sa place à Sigrid et s’éloigna de quelques mètres, par souci de discrétion. Elle le rejoignit avec le sourire.

— Que se passe-t-il ?

— Je crois qu’Hector a réalisé quelques affaires.

— Vraiment ?

— Il y a 73 Gallions en plus.

— Il a placé sa torche auprès des Aurors. Plus quelques éclairages de bureau ?

— Et pour les microscopes des tronches de l’hôpital ?

— Oui. Une petite ampoule, avec un allumage. Judicieux.

— Je ne m’attends pas à une révolution. Le tour de la nouveauté sera vite accompli. Au fait ! Ce soir, viens dans ma chambre.

— Pour ?

— La projection d’une réclame pour l’agence W.

— Vous avez terminé le montage ?

— Comme une Moldue mais assemblage magique pour une meilleure tenue.

— Assemblage… Hum… Je dois vous parler d’une expérience scientifique.

L’endroit n’étant pas propice à la discrétion, il reporta l’information au retour à l’Académie. Ils se séparèrent mais se donnèrent rendez-vous chez Le Choc’, chocolatier, confiseur et salon de thé. Sigrid jeta son dévolu sur « La juste mesure », boutique réparant et vendant des chaudrons, sans oublier les indispensables protections, cuillères, feux magiques, balances et ingrédients pour composer de bonnes potions. Hercule préféra passer le pas-de-porte de Baz’Repair. Il remarqua un splendide balai estampillé Dornier, vendu 109 Gallions avec le kit d’entretien et l’essentiel des instruments de navigation. Il salua le vénérable vieillard se tenant derrière le comptoir.

— Cherches-tu un objet en particulier, jeune homme ?

— Non, Monsieur. Je regarde, je découvre et j’admire. Certains produits pourraient entrer dans ma panoplie d’enquêteur.

— Enquêteur ? Hercule Van Betavende ?

— Lui-même.

— Enchanté ! Je suis Honoré…

— … de Bazincourt.

— Perspicace.

— Juste une excellente mémoire de l’annuaire de l’Académie.

— Ah… Et le secret de l’existence du village, tu l’as découvert à quel moment ?

— En première année. Nous avions détecté quatre quais inutilisés. Aucun module ne s’y arrêtait alors que des « voyageurs » s’y présentaient.

— Malin. Eh bien, tu vois, ici, il y a surtout des montres ou des pendules enchantées. C’est ma passion. Il y a aussi des bijoux, des objets usuels. Je répare tout ce que je peux, de façon sorcière ou pas. Souvent, avec mes seules mains et ma jugeote. J’ai toujours aimé réparer. Au point de…

Il suspendit sa phrase, conscient de se laisser aller à la confidence. Le Belge fut en mesure de la terminer, mentalement :

« Au point de vouloir réparer les défauts constatés chez une sorcière. »

— Je comprends votre passion, Monsieur. Si vous avez l’habitude de manipuler des artefacts, vous êtes rompu au bris de sorts, non ?

— En effet.

— Utilisez-vous autre chose que le Scrutoscope ?

— J’utilisais un autre outil.

— Un Magiscope ?

— Non, pas celui-ci. Un outil que j’avais inventé et qui a, hélas, disparu. As-tu déjà vu un thermomètre de Galilée ?

— Le tube avec des sphères de couleurs différentes, flottant dans un liquide ?

— Il lui ressemblait. Selon la position des boules et une molette gravées de runes, il était possible d’identifier les maléfices avec une grande précision. J’avais réalisé une sorte de guide pratique. Envolé.

— Quel dommage !

— Oui, une dérobade suivie d’un sortilège d’oubliettes.

— Que diriez-vous d’un Scrutoscope tournant si vite qu’il entaille la matière ?

— Rien de bon, mon garçon. Une magie noire qui ne serait pas issue d’un pratiquant mais…

— D’une source du mal ?

— Sans aucun doute possible.

Hercule remercia Honoré et promit de revenir avec des objets de sa conception. À toutes fins utiles, il demanda si l’homme aurait des aimants d’assez forte puissance à vendre. Ce fut le cas. Il avait des pièces magnétiques pour fermer les portes d’horloges comtoises capables de jouer un vrai répertoire symphonique à chaque heure. Il en avait eu deux qui communiquaient, comme des armoires à disparaître. L’adolescent acheta 12 barres aimantées de 10 centimètres de long pour 2 Gallions.

Alors qu’il rejoignait Sigrid pour se délecter d’un chocolat chaud onctueux, il entendit des éclats de voix venus de l’apothicaire Hautefeuille, une échoppe tenue par un dénommé Jocelyn Lebrun, oncle de René, suprémaciste de la première heure. Piqué par la curiosité, le Belge fondit droit vers la plus grosse surface de vente, exceptés deux restaurants. Une femme d’environ 40 ans ressortit, en larmes, éconduite par un cinquantenaire au visage sinistre, à la mâchoire exagérément carrée et au crâne glabre. L’homme n’avait plus de sourcils, comme le père de Jacques et avait surtout l’air moins commode qu’un dragon.

La femme s’enfuit mais Hercule la rattrapa et lui demanda ce qui s’était passé. Elle avait voulu acheter de l’essence de dictame, un demi-litre et 100 grammes de racine de mandragore en poudre. Le tenancier avait refusé de la servir, prétextant que sa « catégorie de Cracmol » n’avait pas besoin d’ingrédients à potion, ni le droit de se soigner depuis l’entrée en vigueur de la réforme de l’hôpital.

— Comment vous nommez-vous, Madame ?

— Madeleine. De Grandamour.

— Comme l’Auror ?

— C’est mon frère.

— Un être sympathique et fort efficace. Venez avec moi.

— Pour ?

— Acheter vos produits par la ruse et déposer plainte contre cette brute.

Elle n’hésita pas. Il la ramena à quelques pas de l’entrée de « l’officine » privée et commença par examiner les portants exposés à l’extérieur. Puis, il reluqua dans les vitrines, avant d’entrer en trébuchant sur le paillasson gondolé. Il déambula dans l’échoppe, relevant une foule de détails. Il s’avança enfin vers le comptoir, avec un sourire d’une innocence mielleuse et réclama un litre d’essence de dictame ainsi que 500 grammes de mandragore en poudre. Le vendeur annonça le prix de 13 Mornilles et 15 Noises et désira connaître l’identité de l’acheteur, pour noter la vente sur le registre. Le Belge amplifia sa voix sans magie, à la manière d’un chanteur d’opéra. Personne ne put le manquer.

— Hercule Van Betavende. Enquêteur consultant auprès des Aurors. Tenez, boutiquier ! Payez-vous !

Il jeta 5 Gallions sur le bois verni du comptoir avec tant de rage qu’ils roulèrent un peu partout. Méprisant le commerçant, il prit ses achats, stoppa dans l’entrée et poussa le volume sonore.

— Tenez, madame De Grandamour. Rendons-nous au bureau des Aurors ! Nous allons nous régaler. J’ai relevé 27 infractions aux lois sorcières du commerce.

Il mit la menace à exécution bien que Lebrun lui emboîte le pas pour le prier de vouloir l’excuser pour son mouvement d’humeur. Le fait qu’il ignore la femme, une fois de plus, alors qu’il lui devait des excuses, mit Hercule hors de lui. Il fit volte-face et composa un zéro avec son pouce et son majeur.

— Zéro. C’est le pourcentage de tolérance pour ce genre d’acte.

À l’antenne locale des Aurors, un tout petit bureau, Joseph Montrose, de permanence, se chargea d’enregistrer la plainte de la femme qu’il connaissait bien. Hercule témoigna et chargea le commerçant en citant l’ensemble des infractions relevées, les articles du code sorcier violés, les potions qu’un Cracmol était en mesure de réaliser avec ces ingrédients – 29 sur 43 possibles mais, grâce à ses inventions, 5 d’entre elles s’ajouteraient bientôt à la liste –. Il souligna que la réforme entrée en vigueur au 1ᵉʳ janvier concernait Bonpied et non les apothicaires. Montrose promit de s’occuper en personne du sinistre individu et invita Madeleine à revenir chez les Aurors autant de fois que nécessaire, jusqu’à ce que le message pénètre le cerveau atrophié du suprémaciste.

Hercule dut s’éclipser sans cérémonie, l’heure du retour ayant sonné. Il s’excusa auprès de Sigrid pour le rendez-vous raté.

— J’ai plein de chocolat. J’ai acheté des calissons à la citrouille et au champagne.

— Hum !

— J’ai aussi pris des dragées prophétiques. J’ai mangé une barbe à papa parlante. C’était tordant. Elle me suppliait de ne pas la dévorer ! Bianca était hilare et son thé barbare lui sortait par les narines.

— Dommage que j’ai raté tout ça ! Mais j’ai joué les redresseurs de torts.

Il lui résuma ses actions et goûta un calisson. Il le trouva divin. Sigrid se réjouit en voyant les bulles du champagne ensorcelées remonter dans ses iris.

Sigrid avait réalisé un premier test de la lanterne de projection, à vide, avec l’ampoule de 256 000 unités lumineuses. Hercule avait anticipé un problème : à partir d’une certaine taille, un échauffement était perceptible. Il avait couplé son allumage à une hélice profilée, conçue pour évacuer l’air chaud. La chaleur émise n’était pas aussi importante que celle des lampes à arc moldue mais son confinement dans la carcasse métallique aurait fini par endommager un long métrage.

Pour la démonstration dans sa chambre, Sigrid fixa une ampoule de 16 000 unités et réclama une toile tendue sur le mur du fond. Elle installa la bobine, fit coulisser la pellicule entre les galets d’entraînement et la passa entre source lumineuse et objectif. Elle bloqua le film noir dans le dévidoir et alluma l’appareil.

— C’est prêt ?

— Permets juste…

Elle glissa une Noise peu avant la fin de la bobine.

— C’est une astuce du projectionniste de Paris. Si son attention est détournée au moment où il doit installer la bobine suivante, la pièce tombe et fait du bruit.

— Malin, ce Moldu. Il faut tout de même vérifier si le système d’arrêt en fin de bobine fonctionne sans déchirer la pellicule.

— Notre réclame dure une minute, mais j’ai quatre minutes de prise de vues en réserve. J’ai monté une autre bande avec les plans ratés, pour tester. Dès que la tension est atteinte, le ressort se déclenche.

— Parfait.

Elle lança la projection, fit la mise au point durant le générique du début et admira son travail. Le résultat fut plus qu’honorable. Elle remarqua des zones moins éclairées et jugea qu’il faudrait travailler sur les lentilles pour améliorer le rendu. Hercule la félicita pour le montage très clair, les informations utiles et le message limpide, bien que la réclame ne fut pas sonore.

— Mon objectif, c’est la réalisation d’un court métrage burlesque. Avant tout, je dois bâtir un scénario, convaincre Bianca et Jacques de participer à l’écriture.

— Un projet ambitieux. Bravo ! Imaginez qu’un un jour, les camagiques soient plus petites, transportables. Vous pourriez filmer le scénario catastrophe que je concocte pour mes camarades.

— Tu obtiendrais un support d’apprentissage inédit.

— Mais oui ! Absolument !

— Merci à toi. Toute l’intelligence sorcière, à l’intérieur, c’est ton œuvre.

— Arrêtez, vous allez me faire rougir !

— J’y tiens. Pour la démonstration en classe, avec le professeur Racine, la 16 000 unités sera suffisante.

Le garçon parut dans la lune mais c’était une illusion. Il cogitait sur une amélioration. Sigrid l’avait filmé en train de parler. Il se souvenait du moindre mot. Avec un bon chronographe, il serait en mesure de minuter ses monologues de présentation. Il pourrait répéter ses paroles sur un phonographe. L’appareil serait relié à la lanterne de projection, de façon à être vu par le quartz contenant toute l’intelligence sorcière. Il ne révéla rien de son projet. Le cinéma magique serait, un jour, au cœur de son sanctuaire, pour expliquer aux visiteurs la vie des créatures magiques. Il serait parlant !

Après le dîner du vendredi, Agathe pria Hercule de l’accompagner dans son bureau. Elle l’invita à se détendre, l’entretien portant sur son après-midi à Bourg-Enchanteur et quelques à-côtés. Elle lui confia que Dune, Claire et elle recouraient de plus en plus à leurs dons, pressentant des événements dramatiques à venir. Partout, en Europe, les suprémacistes progressaient dans la légalité ou l’illégalité, avançaient à visage découvert ou masqué, installaient leurs muselières magiques pour entraver la liberté des peuples. De temps en temps, il arrivait qu’une prédiction hors sujet sorte du lot. Ainsi, elle avait su que le Belge devait à tout prix se rendre au village magique, pour défendre une victime.

— Ce n’était pas la seule justification.

— Vous souhaitiez que je visite une boutique en particulier ? Je n’ai pu m’entretenir qu’avec le propriétaire de Baz’Repair. Le père d’Elvira.

— Un homme charmant, érudit et minutieux. Ma vision concernait le DAG.

— Oh ça ! Hum… J’ai eu une… grosse surprise.

— Tu n’es plus seulement assuré de terminer tes études. Désormais, tu reçois un revenu régulier, croissant qui te permet d’investir dans l’avenir. Pas uniquement le tien mais aussi celui de plusieurs personnes que tu espères à tes côtés. Ton esprit bouillonne, tu t’impatientes et je le comprends. Au risque de me répéter, Hercule, prends ton temps pour agir. Ménage-toi.

Il hocha la tête et avoua, presque honteux :

— Je… Je me rends compte que je gagne en deux jours ce qu’un enseignant récolte en un mois de labeur. C’est… indécent, non ?

— Nous œuvrons pour que nos élèves réussissent leur vie. Quelle satisfaction de voir un jeune entrepreneur créatif, inventif, savoir exploiter ses talents ! Tu n’as pas à te sentir coupable, d’autant que tu te montres généreux avec tes amis, avec l’Académie, avec l’OWL, n’est-ce pas ?

Elle était dans le vrai. Il aurait juste voulu être un peu plus âgé pour entreprendre certaines actions facilités par la majorité. Comme l’acquisition d’un terrain isolé, avec un lac, pour y bâtir un sanctuaire animalier. En adulte pleine de sagesse, elle lui conseilla de profiter de sa jeunesse avant qu’elle ne s’enfuie.

— Quoi que tu fasses, quoi que tu gagnes, tu ne pourras pas acheter le temps.

Il n’était pas tout à fait d’accord, mais il n’en souffla pas un mot.

De retour du degré 40, installé dans l’atelier du Nautilus, Hercule observait le résultat de ses expériences scientifiques. Les lingots de fer, plats, empilés, étaient soudés tandis que les pièces d’or, frappées, irrégulières, étaient disjointes. Il s’empara d’un marteau et mit un coup sec sur les lingots. La soudure froide céda. Cette technique ne convenait pas pour fabriquer le sous-marin de poche. Il devait chauffer, fusionner, dans le vide afin d’éliminer toute trace d’oxydation aux points de jonction. Il faisait face à un problème épineux : souder dans le degré 40 mais être incapable de sortir le sous-marin de la salle du Sondeur – il ne prendrait pas le risque de transplaner avec un engin de deux tonnes – ou bien assembler les plaques de métal sur la berge du lac souterrain mais céder sur le sujet de l’oxydation et risquer la découverte par des élèves. L’information selon laquelle ce plan d’eau existait, circulait de plus en plus parmi les étudiants. Renouveler un coup comme l’infirmerie – construire un bête cube de bois avec une porte, peint au fur et à mesure avec le vernis invisible – n’était pas faisable. Qui plus est, il lui faudrait entamer et terminer ce projet avant la fin de l’année ! C’était insensé, d’autant plus qu’il avait un millier de problèmes, de détails à solutionner avant toute action, à commencer par l’achat des matériaux. Quelques lingots pour produire le fil de la tenue d’exploration étaient passés inaperçus. Commander deux tonnes d’acier chez Piquécolle & Grammes ferait l’objet d’un signalement au ministère. Il se trouverait bien un traître ou deux pour en parler aux suprémacistes.

— C’est idiot, Van Betavende ! Tu veux te lancer dans une construction avant même d’imaginer comment la déplacer ! Les Moldus sont très pragmatiques. Ils produisent leurs flottes de sous-marins, de bateaux près de la mer, dans des ports, des chantiers navals. Leurs avions, ils les fabriquent auprès d’aérodromes d’où ils décollent. Quant à leurs automobiles, leurs roues leur permettent d’aller de l’usine à une voie ferrée, de grimper à bord de wagons de marchandises et d’être distribuées dans tout le pays. Mon ami, avant de fabriquer quoi que ce soit de lourd, de volumineux, réfléchis à l’endroit où tu vas travailler et au moyen de transporter ta production à destination.

L’idée de l’autonomie de l’automobile, se hissant à bord d’un train ou d’un camion, le séduisit. Il pourrait doter son sous-marin de chenillettes pour qu’il puisse aller de la terre ferme au milieu aqueux, via une pente douce. L’envoûtement des engrenages agirait soit sur une paire d’hélices, soit sur une paire de chenilles, voire les deux en touchant le fond d’une mer ou d’un lac. Toutefois, dans le cas précis du lac souterrain, il y avait un hic : c’était un gouffre, avec des bords abrupts, verticaux. Il était dépourvu de plan incliné pour aller de la berge à l’eau.

Tandis qu’il élucubrait à vive allure, les mains du garçon s’activaient à user du Lumus Solem de Benben pour chauffer et souder les 12 aimants acquis chez Baz’Repair. Les pôles Nord étaient tous orientés vers l’intérieur du cube. Le sorcier lançait des Repulso pour forcer les pièces à entrer en contact. Lorsqu’il en eut terminé avec son activité manuelle, il n’avait toujours pas de solution pour le transport de son submersible. Il était possible de concevoir un compartiment vide d’air dans sa chambre – Sondeur y parviendrait sans mal et il lui suffirait de transplaner à l’intérieur pour travailler –. Une fois le sous-marin terminé, il pouvait effacer tous les obstacles pour l’extraire du pavillon et le conduire de nuit jusqu’au bois. Cependant, il ne franchirait jamais l’entrée sous le sapin pleureur.

Il posa le cube de métal polarisé sur une surface plane et glissa une Mornille dans la structure. Elle tomba sur la table. Il réclama une rondelle de fer et renouvela l’expérience. La pièce métallique flotta, en sustentation, au centre de la structure. Il la retira et lança un Aguamenti dans un verre. Il versa le contenu dans sa création et il se répandit sur le plan de travail. Il grimaça.

En collectant des informations auprès de Johannes, Hercule avait découvert un personnage central de la physique et ses nombreuses contributions à la science : Michael Faraday. En 1845, le Moldu avait mis en évidence le diamagnétisme de certaines molécules. Soumis au champ magnétique d’un aimant, ces éléments, comme l’eau, répondaient en produisant un contre magnétisme, une force d’opposition faisant que l’aimant parvenait à la repousser.

Hercule dirigea sa baguette vers le cube et tenta :

— Polaris maxima amplificatum !

Il versa de l’eau et elle fut repoussé de tous les côtés, opposant sa résistance presque proportionnelle. Ce fut l’illumination attendue pour résoudre un point essentiel : le vitrage du submersible. Il déconstruisit le cube et fit appel à sa mémoire pour les sortilèges liés à la manipulation du fer. Il commença par arquer chaque aimant en s’aidant d’un gabarit. Après une heure d’effort, il obtint un cercle de métal aimanté, soudé, en respectant un angle de 5 degrés pour orienter le pôle Nord vers l’extérieur. Il amplifia l’effet magnétique au maximum. Puis, il fit apparaître une large bassine de cuivre, comme celles que Séraphin utilisait pour confectionner des dizaines de kilos de confiture. Celle du Sondeur faisait 50 centimètres de diamètre. Il la remplit au tiers, avec cinq litres d’eau.

— Bien. Pour gagner du temps, Sondeur, je vais avoir besoin d’un cylindre en fer, haut de 20 centimètres et d’un diamètre de 38, momentanément soudé à mon cercle aimanté, par la face Sud. L’idée est que ce soit étanche sur les côtés. En théorie, le volume de mon cercle et celui du tube seront minimes. Si rien ne se passe comme je l’imagine, le niveau de l’eau s’élèvera de quelques millimètres, tout au plus. Mais si le phénomène espéré a lieu…

Une fois le cylindre de fer joint, Hercule le fit descendre dans l’eau. Celle-ci fut repoussée par le magnétisme exacerbé et remonta vivement le long des parois de la bassine. Il plongea la main dans le cône, jusqu’au cercle repoussoir. Il ressortit sa main : elle était sèche.

— Ouiiii ! Ça fonctionne ! Ne te réjouis pas trop vite, Van Betavende ! Tu devras effectuer des tests à une profondeur supérieure à dix mètres, là où la pression dépasse une atmosphère.

Une idée en entraînant une autre, il imagina la solution pour déplacer le submersible dans l’eau. Si elle aboutissait, il pourrait fabriquer dans sa chambre.

La presse n’écrit pas tout sur tout. Elle opère des choix parmi des sujets et parfois, même, une nouvelle extraordinaire demeure secrète, ignorée des journaux. Quelques fois, elle publie un article relégué dans les dernières colonnes. Il passe inaperçu malgré tout le soin apporté à son écriture, malgré la gravité des faits et les conclusions qu’il est possible d’en tirer. Léon Torzien, sous son apparence de vénérable vieillard en lieu et place de l’habituelle plastique de Gertha Van Betavende, avait effectué un court séjour en Ouganda, au Kenya et en Tanzanie. Le journaliste avait fait preuve d’une grande prudence au cours de son enquête : les rares sorciers posant trop de questions, se retrouvaient vite errant dans la savane, hagards, victime d’un Oubliette ou livrés à la faune sauvage de la brousse, désarmés.

Plusieurs produits faisaient l’objet d’un embargo décrété par Assimwe, le ministre de la Magie ougandaise. Quand Léon en demandait la raison ou qu’il se renseignait sur un marché parallèle, la réponse variait peu : le gouvernement refusait que des biens « sacrés » soient profanés par des sorciers blancs. Les marchés parallèles étaient soit démantelés par ses Aurors, soit pillés par des hordes de magiciens mercenaires animés par la magie noire. Au final, tout disparaissait.

Pressant quelques interlocuteurs sérieux d’obtenir un entretien avec le ministre, Léon se heurtait à des fins de non-recevoir. Il finit par s’éloigner des villes et se rendit dans des villages reculés pour y rencontrer les sorciers – véritables – et les faire parler de leurs difficultés d’approvisionnement. Ils firent fait preuve de sincérité et dévoilèrent que les Démonzémerveilles et le Nundu étaient les baobabs masquant la savane. Omar Sep, le potionniste d’un village kényan, fut la source d’information la plus prolixe.

— Je n’ai plus de poussière d’Aziza. C’est très grave.

— Ne s’agit-il pas de fées bienfaisantes, vivant dans les forêts ?

— Tu es éclairé, Léon. L’Aziza donne la connaissance et inspire les artistes. Sans sa poussière, le créateur meurt, l’esprit creux. Je n’ai plus d’écaille de Chipekwe, la créature mi-serpent, mi-crocodile, du fleuve Zambèze. Les pêcheurs en pirogue s’en portent mieux mais sans cet ingrédient réduit en poudre, pas de remède contre les fièvres qui purgent le corps de la moindre goutte de sang.

— On m’a parlé d’Emela-N’touka dont les individus dotés d’une corne, agressifs, sèment la terreur parmi les troupeaux d’éléphants. Ils sont introuvables depuis des mois. Est-ce vrai ?

— Plus une bête à immobiliser pour racler sa corne. C’est incompréhensible. Cette créature est protégée par les ministères sorciers. Un gramme de poudre suffit à créer une tonne de potion Sansoif.

— L’indispensable breuvage des sorciers du Sahara. Ils ne peuvent plus voyager sans risquer leur vie.

— Tu connais ton sujet.

— Une telle disparition d’espèces, c’est l’œuvre d’une organisation secrète, dotée de nombreux membres.

— Des sorciers disparaissent, l’ami. Enlevés par l’esprit de Popobawa.

— Je croyais cette monstruosité éteinte ?

— Je le pensais aussi mais les témoignages parlent d’une odeur de soufre, de fumerolles. C’est la signature de ce métamorphe qui prend forme humaine ou animale, avant d’attaquer femmes, hommes, enfants, de préférence la nuit.

— Les récits d’antan disent que Popobawa n’agit pas seul. Il obéit à un maître.

— Toujours. Il y a un village fantôme, à l’est, à six jours de marche. Popobawa les a tous pris, un par un, nuit après nuit, se dissimulant parmi eux. Il les a égorgés. Leur sorcier n’a rien pu faire et a succombé, en dernier.

— Que cherche-t-il ? De l’argent ? Une arme ? Du pouvoir ?

— Popobawa a toujours massacré pour se nourrir du sang de ses victimes. Là, c’est un génocide. Prends garde à toi, Léon. Si ton sommeil est soudain perturbé…

— … c’est que Popobawa est proche. Merci, Omar. Ton aide m’a été précieuse.

— Attends… Il y a une légende autour de Popobawa. Laisse-moi te la conter.

L’article du Dragon Déchaîné rejoignit le mur des anomalies d’Hercule, non parce qu’un ministre avait perdu la raison, non parce que les produits cités par la source de Torzien étaient d’une utilité vitale mais parce que le rédacteur avait utilisé un terme précis : sanctuaire. La fumerolle noire de Popobawa aurait la propriété de révéler la position de sanctuaires magiques aux yeux pervertis.

Le papier fraîchement sorti de la presse de Gertha fut rejoint par une bizarrerie dénichée par Shin, dans un vieux numéro d’octobre 1920 du Majo Shibun, dans l’antre de Johannes : le massacre de tous les spécimens d’un élevage de Demiguise, créature d’origine chinoise, dans la province du Gansu. Si l’information, passée inaperçue, apparaissait dans un quotidien magique nippon, c’est parce que les autorités chinoises, en bisbille éternelle avec son voisin insulaire, affirmaient que les sorciers coupables de ce crime étaient vêtus comme des Japonais et s’exprimaient dans cette langue. Hercule avait épinglé l’horrible tuerie près des différentes affaires de Fléreurs. Ces créatures anticipaient le futur ou flairaient le mal.

La presse n’imprima pas une ligne sur un fait connu de deux Aurors et pourtant, le Belge eut aimé découvrir cette note d’espoir. Vasseur, l’aîné des hommes débarqua dans le bureau du commandant, le sourire aux lèvres. Il posa une fiole. Le document anonyme mentionnait l’identité associée à l’échantillon sanguin.

— Devinez quoi, Commandant ! Je n’ai rien eu à faire. J’ai trouvé ça au courrier. J’ai fait un saut à Bonpied pour vérifier. Gonzague Rosier a contracté la Dragoncelle et est hospitalisé. Je vais le stocker avec le jeu d’empreintes recueilli en douce par Pourpoint et Prunellier, sur le coffre des Rosier.

— Nous avons un allié dans la place.

— Un résistant. Un sorcier n’a pas approuvé la réforme de l’hôpital parce que…

— … cela le touche de près.

— Patron, nous devons stocker ça ailleurs. Qu’on ne sache rien. Juste vous et moi. Il faut cloisonner.

— Oui, Vasseur. Tu as raison. On a un allié. Il faut se montrer patient.

Guillaume se rendit aux scellés. Il récupéra les éléments concernant De Polignac, l’évadé et les ajouta à ceux de Rosier. La pièce n’était pas sûre. Il se souvint d’une affaire de disparition datée de 1913. Elle ferait l’affaire.


1 L’esprit du renard à neuf queues, Tamamo-no-Mae, l’un des trois autres yokai, fut enfermé dans une pierre devenue célèbre au Japon. Sesshō-seki, la pierre tueuse, aurait la capacité de tuer quiconque entrant en contact avec elle. Classée en 1957, la pierre s’est fendue en deux le 5 mars 2022 sous l’effet de l’érosion. Pour de nombreux Japonais, un esprit s’est libéré ce jour-là. Le 8 juillet 2022, l’ancien premier ministre Shinzo Abe a été assassiné. Le tireur a affirmé avoir été insatisfait par l’ancien politicien et avoir ressenti la nécessité de le tuer.

2 Dans l’espace, cela devient un problème vital. Des panneaux solaires qui ne se déploient pas parce qu’en l’absence d’atmosphère et avec les vibrations lors de la mise en orbite, les couches d’oxydation disparaissent et les pièces fusionnent. Ou un sas qui ne s’ouvre plus, soudé, emprisonnant un astronaute.

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