Beauxbâtons - 4 énigmes et un enterrement

Chapitre 33 : Sortilège 33 : un vent de liberté

9144 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 11/10/2026 14:20

Hercule était introuvable. Le domaine regorgeait de cachettes potentielles mais à moins d’avoir franchi le carrousel du Sondeur, il ne se dissimulait pas dans ses repaires de prédilection. Sigrid, agacé par sa dérobade persistante, avait fouillé le château, la grotte, le Quartier Général, l’infirmerie secrète, le pavillon. Sans succès. Il n’était que 19H00 et leur ami ne pouvait pas être auprès de Jeanne, à Py où les Delacour recevaient des amis proches pour fêter le passage à la nouvelle année. Vu l’issue désagréable de son séjour, il n’était pas près d’y remettre les pieds. Monsieur Amand ayant fermé la bibliothèque de l’Académie une heure plus tôt, Sigrid supposait que son ami s’était réfugié chez Johannes.

En réalité, recouvert d’un Toutenbulle, le Belge déambulait dans le château figé. Grâce au temps suspendu, il avait tout loisir d’admirer les tenues des jeunes filles et des garçons. Umbelina et Jo, rivalisant d’élégance, stationnaient près de la loge du concierge. Il tourna autour du couple portugais, l’esprit titillé par un détail qu’il ne parvenait pas à identifier. Il s’attarda sur la demoiselle et observa son regard. Il brillait avec un soupçon de malice ou de… triomphalisme. Quant à Jo, il regardait ailleurs. Hercule prit sa baguette de cèdre, la plus rectiligne de ses dotations et la plaça dans l’alignement des pupilles du sorcier couturier. Il lorgnait du côté du couple formé pour la soirée, gravissant les marches du perron : Laurine de Clermont-Tonnerre et son chevalier servant transalpin, Claudio Dello Carbone. L’Italien s’était armé de courage et avait coupé l’herbe sous le pied de son compatriote Di Maggio. Début décembre, encouragé et conseillé par Hercule sur la manière d’aborder la jeune fille, il avait fait sa demande à la Française. Contre toute attente, elle avait accepté la proposition de ce garçon sérieux, talentueux, travailleur, appliqué, attentif et discret, un adolescent caressant l’espoir de prendre la suite du cabinet de médicomagie de ses parents, à Rome. Laurine s’était empressée de confier l’information au Belge qui avait approuvé son choix. Par contre, il était moins confiant dans l’assortiment Marcello Di Maggio et Ysandre de la Fare. Le séducteur numéro 1 de l’Académie n’irait-il pas papillonner ailleurs, les douze coups de minuit passés ?

Les rapprochements italiens avec des ressortissants d’autres nations ne s’arrêtaient pas à ces deux exemples. Andrea Alinea s’était acoquiné avec Maria de Rocafull, une Espagnole de la promotion 1916, ayant une fois encore échoué à convaincre Luisa Fellini d’accepter le rôle de cavalière. La demande italienne la plus surprenante, déroutante, était venue de Bianca. Elle s’était d’abord proposée d’accompagner Hercule. Il avait opposé un refus poli, expliquant que l’élue de son cœur était absente. Elle lui avait alors demandé si, par hasard, il aurait conservé un cheveu de mademoiselle Greengrass.

— Pourquoi ?

— Avec du Polynectar, fabriqué par Noël, je peux prendre l’apparence d’Eugénie. Et pour la voix, aucun problème, tu le sais. Juste le temps de la soirée et de faire croire qu’elle est venue au bal.

Il la contempla avec étonnement, puis désespoir. Bianca ne pensait pas faire de mal. Elle voulait juste lui faire plaisir, quitte à s’effacer. Elle s’attendait à ce qu’il refuse, avec tact, comme il en avait l’habitude. Mais il s’assit face à la plus proche paillasse et pleura sans prononcer un seul mot. Elle comprit alors à quel point l’absence d’Eugénie le dévastait et lui présenta ses excuses qu’il jugea inutiles.

Il aperçut Bianca, au bras d’Henri Mondague. Un duo atypique, entre le pugiliste futur Auror et la comique bienfaitrice des animaux. Le couple le plus assorti était sans conteste celui formé par Katarina et Shin. L’harmonie était à l’honneur, avec ces deux-là. Ils se tenaient face à face, elle la tête rejetée en arrière, lui plongeant son regard dans le sien, rayonnant de bienveillance, de tendresse. Hercule descendit les marches et se glissa sous l’immense tente. Il croisa Roxane flanquée de Noël, Séraphin accoquiné avec Emma. La fillette de la famille Bréguet, en compagnie du fils Ballessaim ? Mais qu’avait-il fait de Barthélémine ?

Les élèves ne s’étaient pas encore tous rassemblés dans les zones de restauration et de danse. En direction du pont jeté au-dessus de la Rivière Enchantée, d’autres participants approchaient, figés dans des postures parfois drôlatiques. Il contourna le château et faillit percuter le grand Jacques et la minuscule Bérénice, assortis en bleu nuit. Ce couple était suivi par Sigrid et Roland. Clervois s’était rendu auprès du pavillon Gerbera avec une rose qu’elle tenait à la main. Sigrid… effacée, sclérosée, craintive, six mois auparavant. Sigrid, métamorphosée, épanouie.

Sortant tout juste du bâtiment de quartz, Sidonie et Valentine entendaient prolonger leur complicité initiée l’année dernière, au cours du même événement. Elles se moquaient des racontars et ne faisaient rien pour les démolir. Le Belge poursuivit sur sa lancée et s’introduisit dans l’antre du Gerbera. Selon son comptage, tout le monde avait déguerpi. Il constata que la porte de la chambre de Barthélémine n’était pas fermée. Elle était encore à l’intérieur, cherchant à rajouter des touches de beauté à son physique alors qu’elle n’en avait pas l’utilité. Il ne pourrait pas regagner sa chambre pour s’y barricader tant qu’il subsisterait un élève pour le surprendre. Il glissa un pied et estima l’écartement de la porte. Il ouvrit et découvrit la Marie-Galantaise dans une robe de bal en madras bleu, vert et orange de toute beauté. Elle était somptueuse. Il remarqua alors que la table de travail était couverte d’une nappe et que le couvert était mis pour deux. Elle comptait dîner en tête-à-tête. Il se décala et découvrit Orby, dissimulé derrière la jeune fille.

« Non… Ce n’est pas ce que je crois ? »

La sorcière comptait accueillir un invité dans sa chambre et priver les autres élèves de sa lumineuse et envoûtante présence. Mais qui serait assez fou pour braver les runes du Gerbera ?

« Non, ce n’est pas ça. Orby est chargé du service. Ce n’est pas un hasard. »

La mort dans l’âme, il regagna le château et le degré 0 au déroulement temporel normal. Il transplana à l’arrière de sa résidence, longea la bâtisse et se présenta devant la porte de quartz. Les gemmes s’enfoncèrent dans le sol, provoquant l’émission d’un chuintement. Barthélémine se précipita dans le hall et appréhenda le Belge avant qu’il ne disparaisse dans son Nautilus.

— Hercule ! Viens !

Il était cuit. Il joua le registre de l’innocence.

— Barthélémine ! Vous n’êtes pas encore à la fête ?

Elle fondit sur lui et réclama sa baguette de cèdre.

— Pourquoi ?

— Pour que je te ressente. Pour que je sache ce qu’il faut faire, dire et que tu passes une soirée agréable.

Il se sépara de son auxiliaire. Elle s’en saisit avec délicatesse, à l’image de ses gestes quotidiens ressemblant à une chorégraphie indochinoise. Elle le priva de son regard émeraude, sourit, frémit, se crispa. L’image du nid et l’oisillon belge, recroquevillé, dépérissant, demeura gravée dans sa rétine. La déception, l’impatience, la souffrance jaillirent tel un geyser islandais, vaporisé par le magma en fusion à fleur de peau. Si un tel torrent événementiel, émotionnel, avait déferlé dans sa propre vie, elle se serait noyée, lui confia-t-elle en lui rendant son bien.

— Que savez-vous de plus ?

— Jeanne et son père. Des histoires d’acier qui te préoccupent. Ton désir d’évasion avec la tenue d’exploration. Juliette. Amusant, nous avons eu la même idée mais à deux dates différentes. Ton envie de repartir en Autriche où tu as été subjugué. Et… Eugénie, que tu vois en… projetant ton esprit.

— Eh bien… Voilà un effeuillage total de mon existence.

— Ce soir, je vais te distraire. C’est convenu avec Séraphin, le chef Feuillantine et Orby. Je t’amène dans les Antilles, avec de la musique, de la nourriture et des couleurs. Dépaysement garanti ! J’ai ramené quelques conserves préparées par ma mère. Tu vas pouvoir te régaler avec différentes spécialités et boire, car le feu va sortir de ta bouche comme la lave de nos îles volcaniques !

— Je crains le pire !

— Tu peux, plaisanta-t-elle à moitié alors que ses immenses yeux verts rosissaient. Installe-toi… Enlève tes chaussures.

— Je n’ai pas mis de costume. J’ai gardé mon uniforme tandis que vous…

— Cela n’a pas d’importance, Hercule. L’essentiel, c’est que tu te détendes.

Au Sondeur, elle commanda l’apparition d’un gramophone. Elle produisit trois disques de biguine martiniquaise et plus rare, un enregistrement de gwoka, musique traditionnelle de la Guadeloupe, à base d’instruments à percussion. Au son de la musique distillée dans la chambre, la jeune fille fit servir des acras de morue, du féroce d’avocat, des gambas avec un mélange de citron vert, de noix de coco et de piment, les incontournables boudins créoles. Elle servit de grandes rasades de punch garanti sans alcool – Eugénie n’était pas là pour charger les breuvages –.

Peu à peu, il s’abandonna et mit son esprit en veille. Il écouta les légendes de l’île papillon voisine, les pratiques sorcières des Moldus, les origines musicales des mélodies entendues, les ingrédients des saveurs dégustées. Ils finirent la soirée à plat ventre sur les carreaux de verre, à même le sol, contemplant les poissons exotiques s’ébattant dans les eaux chaudes.

Hercule oublia durant quelques heures et avoua qu’avec la cérémonie de parrainage inuite concocté par Eugénie, l’année passée, c’était la surprise la plus gentille et touchante qu’on lui ait faite. Il lui demanda comment lui rendre la pareille et elle lui répondit qu’il plaisantait, de toute évidence. Elle lui devait sa survie et même mieux, une vie normale. Il parla d’Eugénie et compara leur histoire à la construction d’un nid d’oiseau, brindille après brindille. Depuis son départ, il se sentait coupé en deux et c’était ce sentiment de déchirement qui avait révélé son don de projection, une capacité partagée par son défunt oncle Waldo.

— Dis-moi… C’est arrivé uniquement avec Eugénie ?

— Oui.

— Tu n’as pas essayé de te projeter auprès d’une autre personne ?

— Non.

— Eugénie a un esprit fort et sa personnalité est flamboyante. Si ton oncle y parvenait avec toi, c’est bien parce qu’il fallait un émetteur et un récepteur de puissance significative. Essaie de l’accomplir avec une autre personne.

— Qui ? Un élève ? Un professeur ? Là-bas, à la fête ?

— Non, plus loin.

— Tout le monde est réuni à l’Académie. Ah non ! Madame Alinea n’est pas présente. Ni la directrice. Je choisis Agathe. Personne ne sait où elle se trouve.

— Bonne idée ! C’est un esprit fort.

Hercule, le nez collé à la vitre où un poisson-lune venu jouer les curieux l’observait, ferma les yeux. Au début, il focalisa son esprit sur Agathe, sur une vision d’elle dans l’amphithéâtre, sur sa volonté de la voir mais rien ne se déclencha. Il tenta alors de penser à elle, sans ajouter une image, une posture, empêchant toute logique scientifique de lui affirmer que c’était impossible. Il se laissa aller et se remémora la fois où, pleine de malice, elle avait joué un tour aux premiers membres du Gerbera pour les contraindre à passer la nuit dans l’écurie. Il suivit les petits cailloux de la malice et ils le menèrent dans une foule massée au pied d’un monument partiellement en ruines. Nul besoin de connaissances moldues pour identifier le Colisée de Rome. Il se faufila parmi les badauds et découvrit la directrice. L’homme, à ses côtés, lui chuchotait à l’oreille et la faisait sourire. Son visage, plusieurs fois vu à la Une des quotidiens sorciers, était celui du ministre de la Magie italienne.

« Rome ? Matteo Avogadro ? Que fait-elle là ? Le ministère est à quelques pas. Un rendez-vous ? »

Une fusée, tirée depuis la colline du Palatin, éclata dans le ciel nocturne. Elle signa le début du feu d’artifice. Agathe affichait un sourire de circonstance mais un voile d’inquiétude était lisible derrière cette apparence. Les bombes multicolores se consumaient en un millier d’étincelles dans les airs, les fontaines incandescentes se déversaient devant le public époustouflé. Tout à coup, la directrice tourna la tête dans la direction du garçon. Elle posa son index sur ses lèvres et chuchota :

— Chuuuut…

Il se retira de la scène en un éclair. Contrairement à l’expérience vécue chez les Delacour, achevée par l’intervention du docteur Beauxbâtons, il ne perdit pas conscience. Même pas un étourdissement !

— Alors ?

— Je l’ai vue. Je sais où elle se trouve. Elle m’a perçu et m’a demandé de garder le silence sur sa localisation.

— Ça a marché ! Comment t’y es-tu pris ?

— Difficile à dire.

— Analyse tout, comme tu sais si bien le faire. Détermine la méthode, le processus et entraîne-toi à le reproduire. C’est un talent précieux.

— C’est curieux…

— Quoi ?

Il décrivit le déroulement du phénomène survenu chez les Delacour, le 25 décembre, alors qu’il était au milieu du repas. Il avait perdu connaissance. Pourtant, il ne venait pas de mettre plus d’énergie dans ce voyage que dans celui entrepris auprès d’Eugénie. Certes, la jeune sorcière fille était à 1700 kilomètres de leur position tandis qu’Agathe n’était qu’à moitié moins de distance. Elle lui proposa de refaire une tentative avec une autre personne, distante. Il pensa à sa mère, mais elle n’était qu’à une dizaine de kilomètres. Le nom suivant sur sa liste fut celui de Genoveva Schmeichel, fêtant la nouvelle année dans la caverne illuminée, initiant le passage de témoin ministériel avec Felizitas Raspiller mais le Habicht n’était qu’à 800 kilomètres du mont Canigou. En revanche, Maïkan était à plus de 5000 kilomètres de sa position et la chamane inuit incarnait un choix plus audacieux. Il chercha sa capacité d’écoute hors norme et la retrouva dans le grand nord canadien, dans un logis en dur, près de son filleul âgé d’un an. Elle préparait une sorte de hachis de viande et d’herbes sur une planche de bois tandis que Qaumat jouait avec un pantin de chiffons.

Dès que le voyageur eut dispersé une once de son essence dans le logis, la femme cessa ses préparatifs, posa son couteau et prit la pose devant Qaumat.

— Bonjour, Hercule.

Surpris, il mit quelques secondes à réagir.

— Bonjour, Maïkan. Vous me voyez ? Vous m’entendez ?

— Je te perçois et je te sens avec mon cœur. Tu as appris à projeter ton esprit. Tu poursuis ton apprentissage. Tu écoutes l’univers et tu apprends à le comprendre.

— Stupéfiant ! Je suis à 5000 kilomètres de vous et pourtant, je suis là.

Elle sourit et fit un parallèle :

— Les sorciers parlent à travers les cheminées. Leur esprit est près de leur correspondant et leur corps près du foyer. Tu es habitué à prendre des raccourcis spatiaux. Et… temporels. Involontaires mais sans conséquence fâcheuse, car tu as su mettre en place les bonnes protections. Tu vois, ce n’est pas différent. Disons que tu n’empruntes pas des chemins qui se mesurent en kilomètres mais des voies pour suivre des voix. Avec un langage universel.

— S’agit-il de… plans ? Comme celui où les fantômes évoluent ?

— Oui.

— Parmi ces voies, certaines conduisent-elles vers d’autres mondes ? Vers d’autres temps ?

— Tu connais déjà les réponses. Pose-moi une question vraiment pertinente pour un explorateur.

Il acquiesça et rectifia :

— Peut-on se perdre si on s’aventure ailleurs ?

— Oui, si tu négliges le balisage des aiguillages empruntés.

— Merci pour ces lumières, Maïkan. Passez le cap de la nouvelle année dans la joie et la paix. Que Qaumat soit toujours aussi lumineux et heureux.

— Merci, Hercule. Bonne année à toi.

De retour dans la chambre de la demi-vampire, il n’éprouva ni malaise, ni même de la lassitude ou une soudaine envie de dormir. Lorsqu’il tenta de mettre des explications sur son ressenti et sur l’issue sans conséquence fâcheuse, Barthélémine lui trouva un argumentaire malicieux.

— C’est le piment. Ça t’empêche de perdre connaissance.

Il rigola puis la considéra avec un peu plus de sérieux.

— Pourquoi pas ! Le jus de citrouille permet bien de traverser les manipulations temporelles hasardeuses.

— Tu vois !

— Maïkan. C’est une chamane inuite rencontrée dans de tristes circonstances mais une personne extraordinaire, douée d’une magie peu conventionnelle. Elle m’a mis en garde. Je peux me perdre dans une projection.

— Alors, sème des piments au lieu des cailloux du Petit Poucet.

Il éclata de rire, visualisant un panier comme celui du Petit Chaperon Rouge mais en version créole, avec des piments de différentes teintes, suivant une convention pour symboliser les directions prises, les changements de plans ou de temporalités. Barthélémine en ajouta une couche en inventant, de toutes pièces, un artefact parlant à fixer sur son balai, donnant des indications de déplacement en unités pimentées. Son invention porterait un nom anglais, pour faire sérieux.

— Le Global Pepper System.

Hercule rit de plus belle.

— Et ça parlerait ! Dans trois piments verts, tournez à droite ! Au péage, glissez deux boudins créoles au fonctionnaire temporel.

Le garçon se tint les côtes, douloureuses tellement il était hilare.

— Attention à la priorité du convoi de fantômes ! Au prochain croisement, si le piment du Pitiponk est rouge, restez en vol stationnaire !

— Ah ah ! Oh par Flamel ! Ce serait diabolique !

— N’est-ce pas ? L’année prochaine, je choisis Arts Magiques et je crée le premier assistant de navigation spirituelle. Dune va m’adorer !

— Je n’en doute pas une seconde ! Merci ! Merci infiniment pour cette soirée ! Je vais aller digérer toutes les exquises victuailles et réfléchir à ce nouveau mystère. Pourquoi n’ai-je pas perdu conscience ? Tant mieux, bien sûr !

— Passe une bonne nuit, Hercule. Promets-moi juste une chose.

— Laquelle ?

— Le premier juillet, avoue tes sentiments. Ne recule pas.

Il donna sa parole, non sans appréhension. Il se releva, lui souhaita une douce fin de soirée, remercia Orby pour son service impeccable et sa disponibilité. Puis, il regagna le Nautilus. N’ayant pas sommeil, il ouvrit le manuscrit de l’histoire du professeur Racine provisoirement intitulé « La Pensine fatale », raya le titre et inscrivit : « Mauvais plan ». Puis, il rédigea trois chapitres.

Le sorcier belge se réveilla en sursaut. Il détestait les nuits s’achevant par un cauchemar. Il se fustigea.

« Van Betavende, cela t’apprendra à rédiger des horreurs avant d’aller au lit ! Ta cervelle a travaillé comme une folle ! »

Il avait mis en forme les douze boucles effectuées par le professeur Racine, cycles indispensables pour découvrir l’intégralité d’un livre d’histoire dans une librairie, Place de l’Étoile, à Paris. Un témoignage imprimé où le sorcier, prisonnier de la Pensine, avait pris la mesure du pouvoir en place et de la déviation initiée au 17ᵉ siècle, parachevée par la révolution sorcière de 1789. Au cours des mois précédant l’événement sanglant, le désormais immortel Gaston Lafrousse, ministre de la Magie noire, avait conduit les troupes sorcières à l’établissement de la commune de Paris et à la chasse aux Moldus. Il n’avait fallu qu’une vingtaine d’années pour réduire la population de 28 millions d’âmes à 4 millions, surtout réfugiées dans les colonies.

Grâce à une politique nataliste stricte imposant la naissance minimale de cinq enfants par foyer âgé de moins de 40 ans, les sorciers étaient passés de 3000 habitants à 3 millions en 1920. L’Académie Beauxbâtons n’était pas dissimulée dans les Pyrénées mais installée au Trocadéro, visible de tous. Véritable université du maléfice noir, elle produisait près de 5000 soldats par an, des duellistes formés à éradiquer les Né-Moldus, leurs parents et les Sang-Mêlés, par tous les moyens, y compris ceux proscrits par la coopération magique internationale. Les survivants se terraient dans les campagnes, dans la montagne.

Pour financer cette marche forcée, cette expansion, l’or moldu avait été confisqué et fondu par la banque sorcière. Il servait à réhabiliter l’habitat français vidé de ses occupants par le sang et à loger les familles sorcières sans qu’elles aient un Gallion à débourser. Les villes revivaient petit à petit tandis que les campagnes étaient défrichées par les cultivateurs.

Après ces boucles consacrées au contexte dans lequel l’homme était piégé, il savait à quoi s’en tenir. Né-Moldu, Jean avait intérêt à se montrer prudent s’il ne voulait pas être mis en pièces par la Légion de l’Ordre Absolu, une unité d’élite conduite par l’Inquisiteur – Hercule – prônant la sauvagerie.

« J’y suis. La partie traumatisante pour ce pauvre professeur. Je risque quelques cauchemars de plus. »

Levé et son lit replié, l’adolescent en passa par les douches communes. Il fut le premier sous le jet chaud. Ses camarades dormaient encore alors qu’il était certain de s’être couché bien après eux. Sa soirée avait été peu mouvementée, sauf lorsque son hôtesse l’avait initié à deux danses antillaises. En sortant de la douche, il croisa la Marie-Galantaise, la salua, la remercia une nouvelle fois et finit par se demander si un événement inattendu avait vidé le Gerbera de ses forces vives. Il fut rassuré en découvrant Andrea, les cheveux en bataille, l’air grognon, comme à son habitude tant qu’il n’avait pas ingéré quoi que ce soit de solide. La porte de Sigrid s’entrouvrit. Elle sortit en mode tangage, se tenant aux parois. Elle marmonna :

— Trop dansé. Roland est increvable.

— Les Belges sont résistants.

— Il est pas résistant, il est surhumain, se plaignit-elle. Mais c’est le plus adorable et le plus prévenant des garçons.

— Ah…

— Il m’a donné… un baiser. Très doux, très romantique.

— Oh… Vous semblez tourneboulée !

— Quelle soirée ! Et toi ?

— Piégé par Barthélémine. J’imagine que vous le saviez ?

— Hum ?

— Je n’ai pas résisté à son fabuleux repas, servi par Orby. Elle a eu… raison. Ça m’a changé les idées.

— C’était l’objectif.

— Avez-vous vu la directrice, hier soir ?

— Non. C’est Laflèche qui s’est plié au discours pour lancer la fête. Ensuite, il s’est mis derrière les gramophones et s’est occupé de diffuser de la musique à la dernière mode moldue.

Hercule imagina le référent Aloysia dans ce rôle. Il patienta jusqu’à ce que tous ses camarades soient prêts avant de se rendre au petit-déjeuner. La troupe s’ébranla avec une Umbelina sombre, en retrait, à l’arrière. Sigrid murmura à son comparse que l’ambiance entre elle et Jo avait été tendue. Elle lui avait reproché d’être distant, jamais là quand il fallait. Il avait répliqué qu’il ne la reconnaissait plus dans ses discours, ni dans ses actes d’une violence exagérée. Le torchon brûlait entre eux.

Près de l’entrée du restaurant où les élèves composaient leurs menus pour le lendemain, le concierge effectuait un filtrage sélectif.

— Les élèves de quatrième année, vous resterez dans le restaurant après votre repas. Les autres, dès que vous avez terminé, vous quittez la salle et vous vous occupez de vos oignons ! Exécution !

Fatalement, les directives suscitèrent des interrogations au sein des quatre ordres. Alors que les supputations fusaient, y compris au Gerbera, Hercule mâchouillait ses tartines enduites de miel et sirotait son chocolat chaud en silence.

— Tu n’ouvres pas ta bouche, à part pour manger, nota Umbelina. Ça ne te ressemble pas.

Il but une rasade de liquide mousseux. Sigrid intervint :

— Lorsque Hercule échafaude des hypothèses sur un sujet public, il le fait à voix haute sinon, il se réfugie dans son palais mental et paraît absent. Il ne l’est pas. J’en déduis qu’il possède déjà la réponse mais qu’elle n’est pas exposable à cette table.

— Bien analysé, ma chère.

— Un sujet secret ? Ils ne le restent jamais longtemps ! assura la princesse.

— Celui-ci le demeurera, grâce à un sort Fidelitas ou un serment inviolable. Inutile de vous expliquer le second puisque vous en conclûtes un il y a un an et demi, avec la professeure de Bazincourt.

— Je suis la seule à avoir contracté ce serment.

— Erreur. Sigrid et moi avons souscrit à ce rituel.

— C’est vrai.

— Shin également.

— C’est la vérité.

— Et, de tous les pactes magiques scellés à cette table, celui de notre ami japonais a la plus grande importance, affirma Hercule, notant le teint changeant du pâle au rouge chez Shin. Elle est vitale.

Le Nippon blinda son esprit comme si Hercule était devenu un authentique Legilimens. Il n’y eut aucune incursion. Shin répliqua, un brin taquin :

— J’ai la sensation que l’annonce à venir, assortie d’un serment, ne déchaîne pas votre passion, Hercule-San.

— En effet. Je m’en contrefiche.

— À ce point ?

— Oui.

Lorsque la salle du restaurant fut vidée des autres niveaux, Agathe, Wilfried et Sébastien invitèrent les élèves de quatrième année à se rendre dans l’amphithéâtre Flamel. Hercule fit exprès de ranger ses couverts dans son assiette, de plier sa serviette de table, de rassembler et récolter les miettes de pain de la tablée, pour les offrir aux volatiles de la ménagerie.

— Toi aussi, Hercule, rappela la directrice. Même si je sais que tu as trouvé des astuces pour naviguer.

— Enfiler la tenue d’exploration et descendre ou remonter la Rivière Enchantée prend du temps.

— Je m’en doute. Il existe d’autres façons de s’escamoter. Comme cette nuit.

— Hum… Nous avons l’âge de nous rendre à Bourg-Enchanteur, mais je n’ai pas besoin, ni envie d’y aller.

— Il y a des estaminets très sympathiques. Avec de bonnes spécialités. Il existe une antenne des Aurors. Tu en connais certains.

— Sans elle, cela n’a pas d’intérêt.

Agathe ne répondit rien et se contenta de le presser par l’épaule pour l’enjoindre à l’accompagner. Il suivit le mouvement, contraint et forcé. Les élèves furent invités à s’asseoir et à attendre les instructions. Agathe les fournit :

— Bonjour à tous. Nous sommes le 1ᵉʳ janvier et vous êtes tous âgés de 13 ans, voire plus pour certains. Cela coïncide avec la fin d’un enchantement qui vous empêchait, jusque-là, de voir le village et les commerces de Bourg-Enchanteur dissimulés sous la gare du système de Transportation. En bénéficiant du privilège d’y accéder, grâce à une clef personnelle que nous allons vous remettre à l’appel de votre nom, vous devrez contracter un serment vous interdisant d’en parler, d’en révéler l’existence à tous ceux qui n’ont pas encore l’âge requis. Il vous sera impossible de mentionner autre chose que la gare, son kiosque et son guichet de vente de billets. Bourg-Enchanteur est un ensemble secret composé d’habitats, d’échoppes dont un apothicaire, un réparateur d’artefacts, un détaillant d’accessoires à la pratique des Arts divinatoires, un potionniste écoulant des chaudrons, un vendeur d’encres, plumes et parchemins, une librairie, une annexe de la Poste Sorcière. Il y a aussi plusieurs bars et restaurants, une épicerie, un chocolatier. Les clefs que nous allons vous donner, sont individuelles. Ce ne sont pas de simples morceaux de bois. Un enchantement va vous lier à votre clef. Elle ne fonctionnera qu’entre vos mains. Vos sorties auront lieu un vendredi sur 4, alternant avec les élèves de 5, 6 et 7ᵉ année et seront encadrées par au moins deux adultes. Les étudiants de CHASSE majeurs peuvent se déplacer quand ils le souhaitent. Vos clefs ont été bloquées pour ne fonctionner qu’aux dates prévues. Pour vous, ce sera le 7 janvier, puis le 4 février, etc. Aucune sortie n’a lieu en juin, la période étant consacrée aux révisions et aux examens. Pour votre information, il ne s’agit pas d’un droit mais d’une faveur. Toute infraction au règlement vous conduira à la rétention de votre clef par moi-même, un référent ou notre concierge. Je crois que j’ai tout mentionné.

Elle se tourna vers Wilfried qui chuchota :

— Le DAG.

— Suis-je étourdie ! Parmi les services disponibles, il y a le Distributeur Automatique de Gallions.

Elle expliqua son fonctionnement pour ceux qui en ignoraient le principe. Elle précisa qu’il fallait non seulement posséder un compte à Pasdelazare mais aussi avoir mis un montant en caisse à Paris pour utiliser le DAG et piocher dedans. Grâce à une bourse en moke spéciale fournie par les Gobelins à la première transaction, il était aussi possible d’effectuer des dépôts ou de glisser un parchemin pour obtenir le solde de son coffre. Il était impératif d’avoir sa baguette pour faire fonctionner ce service et de préférence, bien lustrée. Enfin, l’ensemble des opérations – dépôt, retrait – était plafonné à 100 Gallions. Malheureusement pour les étrangers, il n’était pas possible d’accéder à leurs comptes ouverts dans leurs pays d’origine, les banques gobelines n’étant pas accordées sur ce point. Néanmoins, un étudiant étranger pouvait ouvrir un compte à Pasdelazare, avec une caution adulte. Ces nouvelles eurent, aux yeux des élèves, le goût d’un vent de liberté, même si elle était encadrée jusqu’à leur majorité.

L’appel commença par Boulanger, Jacques. Agathe lança le sortilège après lui avoir remis sa clef et l’invita à quitter l’amphithéâtre. Elle sentit une résistance inouïe de la part du Cracmol. Elle prolongea le contact et tenta de trouver une explication à travers un Legilimens. Elle échoua. Une puissante magie empêchait toute incursion dans son esprit. Aussi, le serment fut validé comme si une autorisation exceptionnelle avait été accordée. La directrice poursuivit avec Castelmur dont le professeur Laflèche se chargea, bien qu’elle répugne à conclure un pacte avec ce supporter des Né-Moldus. Valentine Clairdelune hésita à prendre la clef, car elle ne contrôlait toujours pas ses Patronus prédictifs. Elle redoutait de révéler une vérité par ce biais. Agathe la rassura.

Hercule et Sigrid furent les derniers à se présenter. Agathe, ébranlée par la confrontation scellée avec Umbelina, assaillie par des scènes traumatisantes, se tint en retrait pour ne pas empoigner l’avant-bras du Belge et prononcer le rituel. Monsieur Grossel s’y colla et prévint Hercule qu’il l’aurait à l’œil. Agathe étouffa un rire nerveux avant de s’avancer pour en terminer avec Sigrid. Elle ressentit l’immense bonheur régnant dans son âme, à des années-lumière de la monstruosité qu’elle avait combattue trois ans auparavant. Aucun nuage ne planait au-dessus de sa tête et c’était un plaisir incomparable à vivre.

Hercule n’avait pas quitté l’amphithéâtre, attendant que Sigrid soit sortie. Il regardait distraitement sa clef lorsqu’il entrevit une omission de la direction. Le 1ᵉʳ avril tombait un vendredi. Parmi les élèves livrés à eux-mêmes ce jour-là, ceux de quatrième année auraient le choix de se carapater pour aller s’encanailler à Bourg-Enchanteur. Sauf si la directrice postait le concierge dans le village caché pour s’assurer qu’aucun petit futé ne soit tenté d’acheter un billet pour mettre les voiles.

Il ne resta plus que la directrice et Hercule. Il déposa sa clef sur le bureau.

— Pourriez-vous la conserver avec celle dévolue à Eugénie ?

— Non, Hercule. Tu la gardes, s’il te plaît. Pas d’exception. De plus, j’ai eu une vision à ton propos et à celui de la sortie du 7 janvier prochain.

Il soupira longuement, comme s’il se déchargeait d’un poids conséquent.

— Elle me manque.

— Hercule…

Il se laissa choir sur l’estrade et fondit en larmes. Aucune retenue. Impossible. Agathe ne put demeurer insensible et s’assit à côté de lui, une main sur l’épaule du garçon. Il se recroquevilla comme s’il était aspiré de l’intérieur.

Hercule se reprit très vite, s’excusa au moins trois fois et prétexta que le travail à la ménagerie ne pouvait être retardé. Il refusait de tout laisser à Bianca : c’était incorrect. La directrice exigea qu’il prenne dix minutes de son temps pour souffler. Un mouchoir à la main, il finit par exprimer sa rage.

— Madame, il me suffirait d’aller à Poudlard une toute petite fois, pour y transplaner à volonté.

— Avec de nombreuses étapes, ce n’est pas illusoire. Néanmoins, transplaner à répétition sur trente kilomètres consomme une énergie folle.

— Cela n’a pas cet effet sur mon organisme. Cela me grise.

— Adeline m’a dit que tu étais doué, exceptionnel. Quelle est ta limite, Hercule ?

— L’année dernière, je l’ai conduite à la plage. Près de Biarritz.

— Par Flamel ! Tu n’as rien perdu en cours de route ?

— Non. Cela m’a plu. J’ai repoussé mes limites lorsque je suis revenu d’Autriche, la semaine passée. J’ai voyagé d’Innsbrück à la ferme des Boulanger. D’une traite. 900 kilomètres. Ce n’est pas la distance maximale que je peux couvrir sans dégât. Je le sens. J’ai fini presque ivre. Cela s’est vite dissipé.

— C’est…

— … inférieur aux 1700 kilomètres qui me séparent d’elle. Si j’avais un repère, je suis sûr que je pourrais les franchir.

— Tu te heurterais aux sorts de protection de l’école. Eugénie n’a pas le droit de sortir, bien qu’Alfred ait donné son accord.

— Croyez-vous que cela nous arrêterait ?

— Non, je m’en doute. Votre détermination vous a fait triompher d’épreuves redoutables. Et puis, tu as déniché un autre moyen d’être près d’elle. C’est ce que j’ai perçu, hier soir.

— C’est un don que mon oncle Waldo possédait. Il semble s’être développé en moi. Il s’exprime avec plus de puissance, de perception, avec les esprits forts. Maïkan, la veuve de Pierre Bratel, a pu dialoguer avec moi. Ses capacités sont extraordinaires, Madame. Elle est d’une grande aisance avec les plans différents de celui dans lequel nous évoluons.

— Parfois, Hercule, lorsque je mesure tes progrès, la vitesse à laquelle tu apprends, tu évolues, je m’inquiète. Tu es le meilleur élève de l’Académie et si nous arrêtions la comptabilisation des notes obtenues à ce jour, tu pulvériserais le record d’Émilie Boulanger. À de rares exceptions, tes professeurs estiment ne plus avoir grand-chose à t’enseigner. Tu as encore une marge de progression en maturité, en pratique mais d’un point de vue connaissances, tu as absorbé, peu ou prou, le contenu des apprentissages prévus à l’Académie.

— Oh non, Madame. Peut-être en Histoire de la Magie, en Runes, dans les disciplines où ingurgiter suffit mais pas en médicomagie, en constante évolution, pas en Arts Magiques si vastes, pas en Adaptation des inventions moldues, en sciences, ni en métamorphose. Non, Madame, l’Académie est une source renouvelée, inépuisable. Et rassurez-vous, je ne m’intéresserai pas à la magie noire, même pour faire la conversation. Il y a tant de mystères, ici, tant à découvrir, à créer. J’ai d’autres idées d’artefacts, d’adaptations. Les dons spéciaux, peu courants, me passionnent. Comme le talent précieux de guérisseur des mots, de Katarina ou la capacité d’imitation parfaite de Bianca. D’où viennent-ils ? De l’hérédité ? Comment l’héritage saute-t-il des générations ? Suit-il des lois humaines ? Sorcières ? Biologiques ? Pourquoi ai-je hérité de deux facultés du côté maternel mais rien de mon père ?

— Et ton aisance pour le transplanage ? D’où vient-elle ?

— Hum… C’est vrai. Mère est une transplaneuse correcte. Waldo l’était aussi. Père, un peu moins. Il faut que je fouine dans mon arbre généalogique.

— Voilà un sujet d’étude sans danger alors que battre des records sorciers de distance peut s’avérer mortel.

— La généalogie, pas dangereuse ? Eugénie, dont la grand-mère paternelle est une Rostang de Hautefeuille, ne serait pas d’accord. Et j’ai une Picaillou dans mes aïeux.

— Ma foi…

Agathe l’encouragea à creuser, pour la science, la piste de l’héritage. Elle lui conseilla de modérer les activités créatrices sans lui révéler qu’elle avait vu à quel point l’avenir financier immédiat du garçon était plus que rose.

Hercule ne se montra pas du dimanche. Il passa sa journée auprès de Johannes, des piles de registres sorciers belges, français, espagnols à portée de main pour bâtir son arbre généalogique. Il utilisa un parchemin enchanté pour multiplier ses dimensions par 50 après la prononciation de la formule adéquate. Il collecta des articles de journaux, se basa sur l’annuaire de l’Académie et nota des informations sur les personnages les moins conventionnels. Se basant sur les talents spécifiques de ses parents, il se focalisa sur les narrations d’événements induisant l’une ou l’autre de ces facultés. Dès qu’il voulut consigner ses trouvailles, il prit le premier grimoire venu et commença à tracer les mots. Aucune goutte d’encre ne se fixa sur ses pages. C’est alors qu’une voix coïncida avec sa bévue :

— Tiens ! Mon vieux grimoire.

— Waldo ! Bonjour !

— Salut, Hercule ! Je vois que tu as récupéré cette vieille croûte.

— Impossible d’écrire dessus. Pourquoi l’avoir conservée ? Vous n’étiez pourtant pas du genre à vous encombrer d’objets inutiles.

— C’est ton arrière-grand-père, Bart Maertens, qui me l’a confié. J’ai eu la même réaction que toi, le jour où j’ai voulu consigner mes aventures. Bart m’avait affirmé qu’il contenait un secret précieux, un trésor caché, mais il n’avait jamais su le découvrir. Et son grand-père, Niels, l’ignorait tout autant.

— C’est dans la famille depuis autant de générations ?

— Oui. J’ai essayé toutes les formules de révélation, le chauffage des pages au cas où cela aurait été écrit avec du jus de citron, des techniques moldues. Rien à faire. Pour moi, c’est un journal de bord d’un pirate-sorcier et il y a tout un jeu d’indices pour pister un trésor. Qu’est-ce que cela peut être d’autre ?

— Des formules de magie, des plans d’artefacts, le nom des sanctuaires comme Uluru, la liste complète de toutes les écoles de magie, même les plus secrètes, un livre de prophéties… voire…

Il considéra le grimoire. Il prit sa baguette et prononça « Numerus ».

« 1336 pages. »

— Monsieur Gutenberg…

— Oui ?

— Vous souvenez-vous du nombre de pages de la bible que vous imprimiez ?

— La bible à 42 lignes, dite B42, en comportait 1286. Il y avait aussi des pages de garde, de titrage, d’index.

— Et le format ? Était-il similaire à celui de ce grimoire ?

— Ma foi…

— Auriez-vous…

— Une copie ? Je vous la trouve sans délai. Voyons… Oui !

Il fila dans les airs et revint presque aussitôt. Hercule effectua un comparatif. Hauteur, largeur et épaisseur correspondaient.

— Par tous les saints ! s’écria l’Allemand. Se peut-il… ?

— … qu’on l’ait envoûté pour cacher un trésor inestimable. Enfin, il aurait un prix. Peut-être un million de Gallions.

Le garçon reposa l’ouvrage vierge sur le bureau, avec le plus grand soin. Puis, il s’empara d’un autre grimoire, d’un format plus modeste. Il ressortit le travail préliminaire réalisé sur ses ancêtres et s’attaqua aux Van Betavende. Il fouilla la branche néo-zélandaise, rattachée par Jacques Clervois qui avait exploré le pays après sa découverte par le Moldu James Cook en 1769. Trois ans plus tard, le Belge débarquait sur l’île et épousait Tamia Te-Lataru qui lui donnait deux enfants, Robert et Marie. Robert était l’ancêtre de Roland. Quant à Marie, sa sœur, elle s’était unie à Michel Van Betavende après avoir émigré en Belgique. Savoir qu’il avait des origines maories ne l’étonnait pas assez. Ce qui stupéfiait Hercule, c’est qu’il existe un registre sorcier maori remontant jusqu’au XIIIᵉ siècle, date d’arrivée des premiers habitants sur la petite voisine de l’Australie. Comment était-ce possible ? Hercule connaissait par cœur le taux habituel de sorciers par rapport au nombre de Moldus. En Europe, en Afrique du Nord, au Moyen-Orient, en Asie, il était d’environ 1 pour 10 000. En Amérique du Sud, surtout au Pérou et au Brésil, le taux augmentait. En Haïti, la nation exception, il frisait 1 pour 100.

« Deux noms de famille maoris différents à une époque où la population moldue ne dépassait pas 40 000 personnes. Soit 4 sorciers si on applique le ratio européen. C’est illogique, aberrant. Une communauté sorcière tenant des registres implique une organisation. Le taux était proche d’Haïti. 400 individus. »

Il élabora une théorie. Plus une peuplade autochtone avait été préservée des invasions, plus le taux de sorcellerie était proche d’1 pour 100. Pour asseoir son hypothèse, il réclama des registres aborigènes, amérindiens et les obtint. La plupart du temps, il fit face à des dessins, des symboles représentant des animaux, des objets et non à des systèmes d’écriture. Les langues anciennes étaient orales. Dans ce monde où les sorciers avaient prospéré à la condition de préserver leur culture, Haïti faisait de la résistance.

En fin de journée, las, il restitua tous les écrits et se lamenta. Il était dans une impasse. Impossible de déterminer si la culture maorie avait contribué à son transplanage. Il se consola en prétendant, auprès de Sigrid et Barthélémine, que sa capacité à projeter son esprit hors de son corps venait de Gilberte Guillotin, française, son arrière-arrière-arrière-grand-mère, contemporaine de Joseph-Ignace Guillotin à qui des journalistes avaient injustement attribué l’invention de la guillotine. Elle était née à Saintes, en Charente-Maritime, en 1725 et le médecin politicien ayant fait voter une loi pour l’égalité face à l’exécution était né dans cette cité en 1738. La coïncidence était troublante.

Le soir, il s’endormit en paix. Ses songes dérivèrent sur un Cielen figurant dans les ancêtres de son père, apparenté au propriétaire de la Coutellerie du Roy et au commandant des Aurors belges. Le lendemain tourna au cauchemar.

Depuis la rentrée 1920, le duel était réparti entre Max de Franjac et Elvira de Bazincourt. Max animait le cours classique, ajoutait les sorts appris en Maléfices Enchantements et Sortilèges, organisait des confrontations thématiques en prenant garde à juguler les plus doués s’exprimant avec plus de puissance, d’adresse durant les deux heures de perfectionnement distillées par Elvira. Le jeune professeur leur faisait travailler la non-formulation, essentielle pour développer la réactivité et l’efficacité. Même si, en théorie, presque tous les élèves adhéraient au perfectionnement – Hercule n’en faisait pas partie et avait été rejoint par le trio de Portugais désireux de devenir médicomage –, les différences entre les sorciers pugilistes, adeptes du duel aérien et le reste de l’effectif se creusaient. Des élèves comme Valentine, Laurine, Adèle Fenouillas, Lucie Cadoret, Évelyne Hénon chez les filles ou Christian Hainaut, Aldo Ricci, Jean Laplace, Gaspard Trudeau étaient de plus en plus à la peine. Max était contraint de rappeler à certains, quel que soit leur credo politique, de garder le pied sur le frein pour ne pas expédier leurs camarades au centre de soins.

Lors de la reprise des cours, l’exercice proposé par Max constitua à sélectionner deux dizaines d’élèves, à les faire cogiter sur une stratégie pour se défendre ou attaquer, durant une minute et à les opposer, dix contre dix. Un groupe se défendrait tandis que l’autre attaquerait. Dès que Max frapperait dans ses mains, les rôles seraient inversés. L’idée était de travailler la coordination et l’adaptation au changement inattendu.

Les sorciers jouèrent le jeu avec pugnacité, jusqu’au moment où Umbelina entra en scène. Face à elle, la dizaine assemblée par Max comptait, entre autres, Laurine, Valentine et Katarina. Le groupe de la Portugaise eut l’avantage d’entamer la session par l’attaque. La princesse se nimba d’une aura noire et jeta sa haine dans la bataille. Les adversaires tombèrent comme des mouches, bringuebalés comme des pantins de chiffon. Une brume noire envahit la salle blanche, privant les victimes de vision pour se protéger. Les sorts jetés par Umbelina furent de plus en plus violents.

« Écoute. »

Max frappa dans ses mains après seulement une dizaine de secondes de massacre mais les adversaires ne furent pas en mesure de répliquer.

« Écoute. Cherche, parmi les centaines de formules de Pacôme, laquelle pourrait endiguer cette hémorragie de noirceur. Tu dois t’interposer et mettre un coup d’arrêt à sa folie. »

Face à l’hécatombe, Max suspendit la session mais l’épaisse noirceur refusa de regagner sa tanière. Au contraire ! Umbelina, insatisfaite par la faible résistance de ses opposants, choisit ses cibles parmi les suprémacistes.

— Umbelina ! hurla Max. Arrête ça ! Immédiatement !

Elle le défia du regard, esquissant un sourire cruel et malsain. Il voulut la désarmer mais sa baguette de vigne anticipa et contra. Puis, un éclair sombre atteignit Rosier. Un second foudroya Rostang de Hautefeuille.

— Umbelina… chuchota Hercule, imaginant que de la douceur dans le timbre de voix désamorcerait sa haine.

Elle tourna la baguette vers le Belge qui para de son mieux. Il créa une plaque de bois, se jucha dessus et érigea un bouclier par Protego Totalum. Elle se déchaîna comme s’il incarnait un ennemi mortel. Hercule ne comprenait pas comment elle pouvait le distinguer dans cette fumée noire.

« Écoute. Cherche. Vite… »

Il maintint le bouclier mais sentit qu’il se fissurait. Il éjecta Benben, tenté de renforcer la protection avec le saule sacré. C’était reculer pour mieux périr. Umbelina repoussait ses limites.

Il fouilla sa mémoire, tria les mots, à la recherche de la formule en lien avec ce torrent de haine sombre. Il trouva une phrase capable de convenir. Il tendit Benben, dans la direction supposée de la princesse. Il marmonna :

— Et sanguis e nube nigra ad os salicis sacrae fluit. 1

Au lieu de projeter un sort, comme Hercule s’y attendait, la baguette engloutit la noirceur jusqu’à ce que le brouillard de suie poisseuse se soit dissipé, jusqu’à ce que l’enveloppe charnelle de la Portugaise soit assainie. Elle parut désorientée, abasourdie par la tournure de l’événement. Elle cessa de combattre et se mit à genoux. Un regain de lueur assassine perça ses iris.

— Expelliarmus !

La baguette de vigne vola dans les airs et rebondit jusqu’aux pieds d’Hercule. Il se plia en deux pour la ramasser. Elle regimba et lui infligea une brûlure. Il plongea sa main dans une poche de son uniforme et attrapa, en dépit de la douleur à la paume, son Scrutoscope. L’objet lui échappa des mains, la faute à sa vitesse de rotation ahurissante. Max, impuissant, comprit à quel point la magie noire s’était emparée de la jeune fille et de son instrument. Une baguette créée par Hercule !

Le garçon s’agenouilla et se pencha vers sa création. Il murmura, de façon à ce qu’aucun élève ne puisse l’entendre :

— Je-suis-ton-père !

Alors que le morceau de bois luisait et rampait vers sa maîtresse, ces paroles l’anesthésièrent. Le créateur put s’en emparer et se relever. Il commit quelques pas en avant, redressa la Portugaise groggy et lui tendit sa compagne. Il lui conseilla :

— Vous devriez vous confier, avant de tuer quelqu’un. À qui vous voulez, sauf à moi. C’est impératif.

Max remercia Hercule pour son intervention et lui ordonna de consulter un médicomage pour soigner sa brûlure d’origine maléfique. Il mit fin au cours et accompagna les autres blessés au centre de soins. Il crut avoir la berlue lorsque le Belge lui montra une paume intacte après avoir psalmodié plusieurs mots accompagnés d’un geste, avec la baguette dissimulée sur son avant-bras gauche.

Elvira, dont la leçon de perfectionnement suivait, fut prévenue de l’absence de plusieurs élèves et de « l’incident » provoqué par Umbelina. Elle lui interdit de participer au cours et la convoqua à 17H00 dans le bureau d’Agathe.

Lorsque la princesse se présenta à la direction, elle répondit aux questions que les femmes lui posèrent. Ce fut machinal, sans âme, sans l’enthousiasme qui la gouvernait en toutes circonstances, comme si une carapace émotionnelle l’avait recouverte. Agathe fit appel à son recueil de poèmes pour décrypter l’attitude de la jeune fille mais le petit livre devint brûlant. Elvira fut moins diplomate et entra dans le vif du sujet.

— Est-ce que tu te plais toujours, à l’Académie ?

— Non.

— Pourquoi ?

— L’action me manque. Je veux détruire des monstres. Mes ennemis.

— Qu’est-ce qui te dérange ?

— Leur présence.

— Hercule est ton ennemi ?

Elle esquissa ce sourire malsain qui n’était pas le sien, si charmeur. Elle leva les yeux vers la référente, sans relever sa tête et fit une étrange confession :

— Hercule est son ennemi.

— Son ? À qui ? Pourquoi ? Hercule n’est pas un suprémaciste.

L’enseignante et la directrice n’en obtinrent pas plus. Quelqu’un frappa à la porte et Agathe donna l’autorisation d’entrer. Il s’agissait de Jo. Dès que Umbelina le vit, elle s’interrogea :

— Qu’est-ce que je fais ici ?

Quelques dizaines de mètres plus loin, assis sur le perron, respirant l’air glacial, Hercule tentait de comprendre ce qui s’était passé. Shin le rejoignit, s’assit à son tour et lui dit :

— Il faut que je vous parle. Je crois avoir deviné ce qui affecte notre amie.


1 Traduction : « Et coule le sang noir jusqu’à l’embouchure du saule sacré. »

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