Beauxbâtons - 4 énigmes et un enterrement

Chapitre 29 : Sortilège 29 : hold-up

9465 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 11/10/2026 14:14

Eugénie ne décolérait pas. Ses grands-parents ne s’étaient pas contentés de la consigner à Poudlard pour Noël. Ils ordonnaient au directeur de lui interdire toute sortie du domaine. Elle n’avait pas la précieuse d’autorisation d’aller à Pré-au-Lard. C’était la goutte d’eau de trop. Dès qu’elle avait été informée de leurs ignobles intentions, communiquées à Phineas Black, elle avait écrit une lettre à son père, le seul investi d’une autorité parentale, pour obtenir, en retour, son autorisation écrite de se rendre au village voisin afin d’y assurer son ravitaillement en parchemins, encres, plumes et ingrédients de potions. Mieux : il lui fallait un nouveau chaudron, ayant fait exploser le sien en tentant de réaliser le très ardu Felix Felicis pour épater Horace Slughorn. Alfred lui avait accordé ce droit d’autant que les résultats de la jeune fille s’amélioraient.

En parallèle, elle avait envoyé une réclamation au Magenmagot pour faire valoir ses droits et requis la présence, au plus tôt, d’un avocat sorcier capable d’assurer sa défense face à un directeur coupable de partialité. Maître Jack Morton, né-Moldu n’ayant pas été admis à Poudlard, lui avait été recommandé. L’homme de loi avait répondu dans les meilleurs délais. Dans son courrier, il précisait que la déontologie lui interdisait de ne pas facturer ses services mais que si cela ne tenait qu’à lui, il traiterait son cas gratuitement.

L’autorisation signée par son père était arrivée chez Phineas Black. Selon les témoins auditifs, il avait piqué une colère d’anthologie, d’autant plus virulente qu’une heure auparavant, un pli officiel de Morton avait été livré, le sommant de le recevoir ce jour, à 11H00. Le directeur avait convoqué Eugénie et exigé qu’elle fasse machine arrière sur-le-champ. L’étudiante lui avait servi un mot de Cambronne, en français, avant de répondre à toutes ses interrogations par :

— Sorry ! You'll deal it with my lawyer !

Attendant l’heure du rendez-vous, elle traînait à la bibliothèque et fouinait dans la section réservée à la presse. Hélas ! Mis à part leur Gazette du Sorcier un brin tapageuse, les Anglais n’avaient pas rien à lui mettre sous la dent. Par chance, elle dénicha une liasse de productions étrangères sur le point d’être mise au rebut. Elle reprit espoir en découvrant un exemplaire du Cri de la Gargouille. Il était daté de début août. Les nouvelles sentaient le réchauffé, mais elle aurait pu tomber sur l’infâme Gazette de Paname. Elle découvrit un article qui la révulsa. Le pavé sous le nez, elle écrivit à Sigrid pour savoir si cette vieille affaire avait connu d’autres développements. À l’intercours, son amie lui indiqua que c’était resté lettre morte, au grand dam de l’Académie.

« Cela change tout ! Pas question de laisser passer ça ! Jamais ! » enragea-t-elle.

Armée d’un double décimètre, elle déambula dans les rayons à la recherche d’un atlas européen. Elle croisa Patrick Nott, un cousin au troisième degré, élève de Serpentard, comme toutes les engeances de son espèce. Il la brocarda :

— Alors, Greengrass, tu comptes mesurer ton intelligence avec cet outil ? Un petit rapporteur suffira !

Elle leva le bras vers lui, se concentra et lui administra un Oscausi radical.

— Essaie donc de jouer au rapporteur, petite fouine !

Avec la membrane scellant sa bouche, il en fut incapable. Avant qu’il ne se carapate, elle brandit enfin sa baguette et l’oublietta. Il détala comme un Jackalope.

Elle trouva son bonheur sur une étagère poussiéreuse, peu usitée. Elle ouvrit la page où figurait le Royaume-Uni, nota l’échelle employée, mesura et fit des calculs. Elle pesta. Elle devait raccourcir le délai. Elle avait besoin d’un complice dans la place, d’une monture dernier cri et d’un accessoire qu’elle trouverait à Pré-au-Lard. Elle élabora les scénarios possibles et les consigna sur un parchemin vierge. Satisfaite par l’une des solutions, elle attendit la conciliation avec Black et l’avocat.

Maître Morton était un sorcier au physique inhabituel. Il toisait moins de 165 centimètres et était malingre. De grands yeux bleus, attendrissants, faisaient son charme. En dépit de lunettes factices et d’une coupe de cheveux bruns courte, crantée, il avait l’air d’un adolescent. Pourtant, il approchait de la trentaine. Il était vêtu d’une toge sorcière, d’un chapeau carré, plat et tenait une serviette de cuir. Sa montre à gousset était une Fears, une production d’horlogers moldus installés à Bristol depuis 1846. S’il la consultait plus que de raison, c’est parce que Black accusait déjà dix minutes de retard. C’était intentionnel et ne se justifiait que par la volonté d’installer un rapport de force à l’avantage de Phineas.

Le tout-puissant personnage fit enfin son apparition et jaugea son interlocuteur en une seconde. Il n’en ferait qu’une bouchée.

L’avocat salua le directeur mais celui-ci se contenta de le laisser entrer sans même lui adresser la parole, ni lui proposer de s’asseoir. Eugénie tira un siège et posa son séant, invitant Morton à l’imiter. Black apprécia peu l’outrecuidance de la Française, la fustigea d’un regard et passa à l’offensive.

— Monsieur Morton, j’ai eu la très désagréable surprise de recevoir…

— Maître.

— Pardon ?

— C’est Maître Morton, monsieur le directeur. Je suis diplômé d’Oxford et avocat à la cour. Quant à votre surprise, apprenez que c’est une réaction classique, dans la norme, des contrevenants à la loi sorcière. Par chance, il existe des institutions comme le Magenmagot pour rectifier, dans des délais raisonnables, les dérapages volontaires ou inconscients. Mademoiselle Greengrass m’a résumé sa situation. Enlevée à son pays, loin de tout repère, elle subit un odieux chantage de la part de ses grands-parents.

— Un chant…

— Je vous prie de ne pas m’interrompre. Il serait fort préjudiciable d’ajourner cette entrevue et de régler le litige au tribunal. Après les vacances. Les conséquences seraient alourdies. Je reprends. Un chantage. Illégal. Vous avez reçu un courrier de la main de son père, Alfred Beauxbâtons, médicomage, héros de guerre, ultime héritier de l’Académie magique française. Il l’autorise à se rendre au village de Pré-au-Lard, durant les vacances de Noël, à condition qu’elle soit chaperonnée par un enseignant de son choix. Elle doit effectuer tous les achats utiles à sa scolarité et s’aérer l’esprit au moins une fois durant cette quinzaine.

— Il n’en est pas question ! explosa Black. Ce Français n’a aucun droit !

— Si vous refusez d’accéder à la demande d’Eugénie et de respecter la volonté de son père, je ferai jouer l’article 49.3 du règlement de Poudlard qui punit d’un renvoi assorti d’interdiction d’exercer tout personnel de l’école agissant, je cite, de manière évidente à entraver l’apprentissage de n’importe quel élève.

— Vous n’oseriez pas ! s’empourpra l’homme.

— N’utilisez pas le conditionnel, monsieur le directeur. Préférez le futur simple. Je vais être très clair. Si je dégotte un moyen de débarquer un Black, un Nott, un Malefoy, un Burk, j’en ferai aussitôt usage. Je ne refuse jamais un plaisir gratuit.

L’autre fulmina et promit que l’affaire n’en resterait pas là. Eugénie espérait qu’il allait jurer de lui pourrir l’existence, en pratiquant une ségrégation infâme, ostracisant une ressortissante d’une nation sorcière alliée. Morton et l’élève n’attendaient que son déchaînement. Phineas se contint et concéda :

— Très bien. Elle est autorisée à accomplir deux sorties. La première se déroulera le samedi 18 décembre, le matin. La seconde aura lieu le 18, l’après-midi.

Morton grimaça. Cette enflure cadrait avec l’autorisation parentale de sa cliente, trop imprécise. Contre toute attente, Eugénie accepta sans réserve.

— Je souhaite être chaperonnée par le professeur Slughorn.

— Soyez assurée, Greengrass, qu’il suivra des consignes strictes.

— Je n’en attends pas moins de vous, répliqua-t-elle, refusant de baisser les yeux.

— Parfait ! Nous avons un accord.

Black se leva mais Morton, resté assis, sortit un formulaire, de l’encre, une plume et un buvard de sa serviette. Il traça avec une exquise lenteur les termes du contrat, faisant durer le plaisir, demandant confirmation à l’un et l’autre des témoins. Eugénie jubila. Elle adorait Morton ! S’il avait été élève de Poudlard, le Choixpeau l’aurait envoyé à Serpentard avant même d’effleurer ses cheveux !

— Les paroles s’oublient, les écrits restent, monsieur le directeur. En triple exemplaire. Un pour vous, un pour mademoiselle et un pour le Magenmagot.

Phineas grommela. Il avait espéré jeter sa parole aux orties une fois l’avocat parti. Eugénie ne put s’empêcher de lâcher, en français, avec délice :

— Tu me paieras ta perfidie, espèce de vieux barbon dégénéré congénital.

— Que dites-vous, Greengrass ?

— Que j’ai hâte de remplacer mon… vieux chaudron par un doré, en métal ! L’avant-dernière potion, la mort-vivante, l’a endommagé. Trop destructrice.

— Hum…

Black omit de se lever pour les raccompagner, faisant preuve de muflerie jusqu’à l’ultime instant. Il haïssait cette gamine et abjurait Morton, ce né-Moldu parvenu à la magistrature sans jamais être passé par Poudlard.

Dès que l’avocat et sa cliente eurent gagné l’une des cours du château, la Française voulut s’acquitter des honoraires. Jack lui donna le montant.

— Un Gallion.

— Un seul ?

— Ce fut une joie de faire votre connaissance, Eugénie et d’assurer votre défense devant cet ignoble crétin.

Puis, il ajouta dans un français impeccable :

— Gardez vos Gallions et buvez une Bièraubeure ! J’en boirai une à votre santé !

Il suivit Galwin Moon, le concierge, jusqu’à la porte du domaine d’où il regagna Pré-au-Lard. Eugénie, stupéfaite, se rendit compte que l’homme de loi n’ignorait rien de sa vengeance à venir. Tout le scénario se mit en place dans son esprit. Peu importait que Black ait joué au malin et ait exécuté le plan machiavélique de ses grands-parents en la tenant éloignée de Pré-au-Lard la veille de Noël, la journée la plus intense. Nantie de sa lettre paternelle et de l’accord arraché au directeur, elle se lança à la recherche d’Horace Slughorn.

Le jeune enseignant accepta d’accompagner Eugénie. Il fut navré pour elle que l’exécution des visites soit si éloignée des heures les plus animées. Elle répondit qu’elle n’en avait cure et souhaita répartir les deux visites comme suit : le matin serait consacré aux achats scolaires tandis que l’après-midi, elle dévaliserait Honeydukes pour gâter ses amis restés en France et quelques bons camarades appréciés à Poudlard dont Lycoris Black et Christopher Abbot, un Poufsouffle. En échange de l’acceptation du chaperonnage, elle promit au professeur de lui concocter une potion de Sérénité si puissante qu’il serait en mesure d’obtenir une obéissance stricte aux consignes de la part de Flavius Bulstrode, l’une des pires calamités que Poudlard ait connues en matière de potionniste, doublé d’une tête de mule, toujours à purger des punitions pour refus d’obtempérer. Ceci à condition que son chaudron soit réparé ou échangé contre un neuf et un supplément de prix.

La journée en compagnie d’Horace se déroula à merveille. L’enseignant se fit discret et agréable compagnon, capable d’anecdotes sur un millier de petites choses. Il fit preuve de patience en la laissant s’extasier devant le village sorcier, unique en Europe, selon elle et dont elle n’avait vu, jusqu’à ce jour, que la gare et de nuit. Les décorations étaient nombreuses, lumineuses, scintillantes : un régal visuel.

Horace la conduisit chez Scribenpenne, une boutique spécialisée dans les plumes, encres et parchemins. Elle s’assura d’un stock suffisant pour tenir jusqu’aux grandes vacances. Slug lui parla de la seconde période de repos, à Pâques. Elle estima illusoire de croire à l’absence de contre-offensive de ses grands-parents, à ce moment-là. Il en fut navré. Pas elle. Ses amis, ses professeurs comptaient bien plus que la famille anglaise qu’elle trouvait glauque. Quand il s’aventura sur ce terrain, elle se contenta de dire que leurs activités n’avaient rien de commun avec les prélèvements dans la serre des quelques cactées pour tenter de distiller de la tequila. Complice de quelques virées à but scientifique, Horace avait souri.

Eugénie n’eut même pas un regard pour Gaichiffon, le magasin de prêt-à-porter. Le professeur en fut ému. Lyna, elle aussi, avait dédaigné l’échoppe, méprisant la mode, adorant se vêtir de couleurs criardes aux motifs improbables. La visite chez Derviche et Bang, le seul à pouvoir quoi que ce soit pour le chaudron rongé, défectueux, fut passionnante. Après un examen minutieux, le vendeur l’informa que son ustensile était trop endommagé pour être réparable. Le cuivre serait récupéré et fondu pour donner naissance à de nouveaux contenants.

L’homme avait des connaissances très étendues, malgré son jeune âge. Il savait reconnaître un objet animé de magie quand il en voyait un et était convaincu que la jolie bague d’Eugénie n’était pas innocente. S’ensuivit une discussion à bâtons rompus où chacun avança le nom d’un objet magique lui paraissant le plus utile au quotidien. L’homme lui fit l’article de plusieurs créations et l’un d’eux retint son attention. Il avait la forme d’un diapason, en Y.

— C’est bien un outil pour les musiciens ?

— Il en a l’apparence. Cependant, au lieu de vibrer à 440 hertz et de produire le La de référence, il ne se manifeste qu’en présence d’une création gobeline.

— Si c’est un Gobelin me vend un artefact, je peux lui faire confiance. Non ?

— Un Gobelin, oui. Mais imaginez que l’on vous confie l’épée de Gryffondor pour vous battre en duel. Faite d’argent inaltérable, résistante, pratiquement indestructible. Or, c’est un faux et à la première estocade, elle se brise. Vous voilà en fâcheuse posture !

— Alors que le diapason, demeuré muet, m’aurait avertie. Hum… Pas mal…

— Miss Greengrass, lorsque vous serez à la tête de votre florissant commerce de parfums, il vous faudra stocker les recettes du jour dans un coffre-fort. Les margoulins, prompts à vous faire croire à une bonne affaire avec une imitation avec un mécanisme et un acier douteux, pullulent bien plus que de raison. Assurément.

— 2 Gallions. Je ne prends pas un risque énorme. Je m’en servirai bien un jour.

L’après-midi, Eugénie dépensa une jolie fortune chez Honeydukes. Elle fit confectionner un énorme panier remplis de toutes les spécialités du confiseur et le fit expédier à destination de la France. Un second, plus modeste, fut pour elle et ses camarades de chambrée. Elle craqua sur les nougats moelleux, les chocoballes à la fraise et prit deux boîtes d’ananas confits. En ressortant de la boutique, les bras chargés, elle se délesta d’une des deux boîtes.

— Pour moi, miss Greengrass ?

— Je suis sûre que vous les adorez. Quand il y a de l’ananas au menu, vous en prenez toujours une tranche ou deux. Et dans la boutique, j’ai cru que vos yeux allaient sortir de leurs orbites.

— Vous êtes observatrice. Oui, ce sont mes friandises favorites. Vous les aimez ?

— Je ne connais que l’ananas frais. J’en réserve pour une expérience culinaire. Réaliser un crémeux d’ananas confit pour fourrer un macaron flambé au rhum.

— Par la barbe de Merlin ! J’en salive ! Je veux bien être de ceux qui vous donneront un avis professionnel de gourmet. Comment vous y prendrez-vous ?

— Christopher Abbot, de Poufsouffle, m’a montré comment m’introduire aux cuisines. En fait, je n’ai pas besoin de m’y rendre. L’un des elfes de maison m’a affirmé que deux ou trois blancs d’œufs, quelques amandes et un peu de sucre glace ne sont rien. Reste le rhum…

— Vous serez bien contrainte d’y aller pour la cuisson.

— Du tout, Professeur. J’ai fabriqué une caisse métallique où je peux encastrer un Feu magique. J’obtiens un four lequel je fais cuire des croissants.

— Nom d’un Troll ! Moi qui croyais que les effluves des cuisines étaient arrivés jusqu’au sous-sol ! C’est très ingénieux. L’anticipation me semble être votre credo. Me trompé-je ?

— Prévoir permet d’éviter des déconvenues.

Horace approuva et la remercia pour le savoureux cadeau. Puis, il lui proposa d’aller se réchauffer aux Trois balais. Il avoua que depuis ses 14 ans, la taverne était un véritable rituel. Elle accepta.

Quand elle pénétra dans l’estaminet, le patron, essuyant des verres derrière le comptoir, en fit tomber un qui se brisa net. Il lui fallut plusieurs secondes pour détacher son regard de l’entrante, reprendre ses esprits et lancer le Reparo adéquat sur les débris. Il ramassa le verre et le déposa avec délicatesse, ne cessant de dévisager Eugénie. Il déglutit et trahit sa surprise :

— Par Merlin ! Horace… C’est… une… hallucination ?

— Non, John. Je te présente Eugénie… Greengrass.

— Oh… Nom d’une crotte de Troll ! Si je m’attendais… Tu es…

— Je ressemble à Maman, c’est ça ?

— Ah pour sûr ! Son portrait craché ! C’est…

Ses yeux s’embuèrent sous le coup de l’émotion.

— Eugénie, voici John Abbot, le propriétaire de cet établissement. John est le père de Christopher.

— Enchantée, Monsieur. Je comprends mieux pourquoi je m’entends bien avec votre fils dès qu’il s’agit de parler nourriture et boisson.

— Ah ah !

La discussion autour de Bièraubeurres fut des plus agréables et Eugénie se détendit au point où elle regretta que la journée soit passée si vite. Au retour dans le dortoir souterrain de Serpentard, elle convoqua Peeves et lui donna des instructions. Elle devait accomplir une mission très importante et avait besoin de sa complicité. Elle lui demanda de réaliser une tâche amusante pour commencer, avec une vieille chemise. Ensuite, elle prévint qu’elle allait s’absenter pendant plusieurs heures et que pour passer les rondes du concierge, elle avait un plan requérant une petite surveillance suivie d’action de l’esprit frappeur. Elle vêtit le squelette Raoul 2 avec plusieurs couches de vêtements et le glissa dans son lit. Elle l’affubla d’un bonnet de nuit. Elle mit en marche le phonographe d’Hercule, enchanté pour jouer indéfiniment le cylindre sur lequel elle avait enregistré quinze minutes de respiration profonde, entrecoupée de déglutitions et de ronflements modérés. Elle promit à Peeves d’entarter le directeur Black avec une tarte à la crème géante s’il s’arrangeait pour créer des diversions et animer son lit dès que Moon passerait sa tête et sa lanterne dans la chambre.

Au dîner, elle fut l’une des rares élèves présentes. Elle disparut un quart d’heure plus tard, après avoir englouti son repas. Munie d’un sac contenant ses baguettes, sa couverture de dissimulation, elle vérifia les modifications de son visage dans son miroir. Elle se faufila jusqu’aux abords du château, enfourcha le balai Harpie livré la veille par l’entreprise Dornier et fila dans les airs. Une minute plus tard, méconnaissable, elle se présenta aux 3 Balais et s’engouffra dans la cheminée repérée quelques heures auparavant en déclamant :

— Chemin de Traverse.

Ragnuk pénétra dans la salle longue et large dotée d’un plafond situé à 150 centimètres du sol. Un silence respectueux remplaça les conversations animées. Le roi gobelin, neuvième du nom, présidait toujours la réunion annuelle des directeurs de banques. La gestion de la monnaie sorcière, la frappe des trois différentes pièces et l’orfèvrerie étaient le cœur de l’activité gobeline depuis des siècles. L’extraction de précieux minerais, parmi lesquels l’argent magique, tiré d’un filon de schiste noir, secret, complétait la liste des activités.

Usant du gobelbabil, la langue natale de son peuple, Ragnuk IX ordonna aux directeurs de s’asseoir. Le roi était en possession de l’ordre du jour et n’ignorait pas que deux courants de pensée s’affrontaient dans les hautes sphères de la nation. Au lendemain du déclenchement de la guerre mondiale moldue, les argentiers avaient eu recours aux impôts exceptionnels, aux emprunts, multiples, le conflit s’éternisant. Les ménages européens avaient à la fois prêté, subi la pression fiscale et l’inflation galopante, inéluctable, accompagnée de la dévaluation des monnaies. À la fin de l’année 1918, les dettes publiques avaient été multipliées par 6 en France, 12 au Royaume-Uni, 25 aux États-Unis et 30 en Allemagne. La situation était si catastrophique que la parité monétaire avec l’or avait été abrogée.

Les Gobelins avaient agi en totale opposition : durcissement des conditions d’attribution des crédits, pas de prêt avant remboursement de l’encours, interdiction d’emprunter pour régler des intérêts, unification des politiques monétaires mondiales pour éviter l’évasion, restriction du change avec les monnaies moldues, pas de frappe de nouvelles pièces pour couvrir des dépenses publiques, conservation d’un taux d’emprunt à 2 %. Les nations sorcières avaient dû composer avec des budgets inchangés ou en baisse, impactées par la guerre moldue. La croissance des populations et l’augmentation des richesses produites avaient subi un coup d’arrêt brutal. Mais le conflit avait pris fin. Désormais, les ministres sorciers pressaient les Gobelins d’assouplir les conditions pour miser sur le futur et investir.

L’un des directeurs, Pekoreins, à la tête de la banque Tresor de Zurich, unique établissement de la zone germanophone, demanda la parole. Ragnuk la lui accorda.

— Majesté, chers administrateurs, je me présente devant vous en tant que porte-parole d’une large majorité. La guerre moldue est derrière nous et les nations sorcières nous harcèlent pour décrocher de nouveaux emprunts face à un regain d’activité. Le taux d’emprunt de 2 % n’a aucune utilité puisque les conditions d’attribution des crédits excluent les familles sorcières comme les gouvernements. Nous ne gagnons pas d’argent, sauf sur le change avec les monnaies moldues réinjectées en Suisse et encore, leurs instabilités chroniques nous amènent parfois à encaisser des pertes. Le prêt est le fondement de notre activité bancaire. La sclérose imposée depuis 5 ans nous étrangle. Je propose que les gouvernements puissent accéder sans délai à un second emprunt, au taux de 4 %, à condition que le montant obtenu ne dépasse pas 10 % de leur budget.

Megressec, le directeur de Gringott’s, leva la main.

— J’approuve sans réserve la proposition de mon estimé confrère, Pekoreins. Au Royaume-Uni, ce regain d’activité est perceptible. Il y a la volonté d’aller de l’avant. Il faut la saisir, d’autant plus que nous faisons face, sur l’île, à un phénomène nouveau. La baisse des transactions financières sur les artefacts magiques produits par nos valeureux orfèvres.

— Pourtant, la production gobeline est stable. Non ?

— C’est vrai, Majesté. Ce qui est en jeu, ce sont les sommes perçues des héritiers désireux de conserver nos biens. Nous en sommes propriétaires à vie ; les sorciers n’en sont que locataires, dépositaires. À leur décès, nos productions reviennent dans notre giron, à moins que l’héritier désire payer pour conserver le bien. Depuis quelque temps, les disparitions se multiplient.

— Des disparitions ? Notre magie nous permet de savoir où se trouve la moindre de nos créations. Comment l’expliquez-vous ?

— C’est délicat. Les sorciers ne sont pas enclins à s’épancher. Quelques-uns ont le vague souvenir d’acheteurs. Toujours les mêmes arguments pour acheter : ils œuvrent pour un collectionneur anonyme disposé à payer le prix fort. Ensuite, le signal magique s’évanouit.

— Il… disparaît ? On le retire à notre champ visuel ?

— Oui, Majesté.

— A-t-on une idée du nombre et de la qualité des artefacts disparus ?

— Les Aurors sont taiseux sur le sujet. Cela touche les épées, dagues, lances… et les coffres-forts en acier sortis de notre fabrique.

Le roi fit un tour de table des participants. Les directeurs de Pasdelazare, Gringott’s et Tresor étaient les plus impactés. Ces trois établissements brassaient, à eux seuls, un cinquième des fonds sorciers mondiaux. Mâchefer, responsable de la succursale espagnole SinLázaro, une simple émanation de Pasdelazare, précisa que les contextes locaux pouvaient biaiser la vision du problème. En Espagne, les sorciers se méfiaient des Gobelins et refusaient le commerce avec eux. Par conséquent, le nombre d’artefacts magiques était de cinq pour tout le pays et à peine plus de coffres-forts. Pekoreins reprit la parole pour insister :

— La situation en Allemagne est… unique. Un climat d’oppression permanente y règne. La peur et les agressions chassent peu à peu les nôtres. Ils se réfugient en Suisse ou en Autriche. Leur ministre de la Magie, Grüber, met notre sécurité dans la balance. De l’argent contre notre quiétude. Il y a eu des expulsions, des réquisitions, des saisies de biens. C’est très anxiogène.

— Et ce n’est que le début, commenta Fragdur, le directeur de Pasdelazare.

— Que voulez-vous dire ?

— Majesté, partout, en Europe, les sorciers les plus radicaux, prônant la vassalisation, voire l’extermination des espèces autres que leurs familles de Sang-Pur, gagnent du terrain, votent des lois discriminantes. En France, les nôtres n’ont plus accès aux soins. Par chance, l’école de magie a anticipé la loi et nous soignera. Les gouvernements issus de cette radicalisation, au terme des échéances, ne rembourseront pas leur dû. Ils déclencheront une guerre, nous égorgeront, spolieront nos possessions, en réponse à l’oppression financière. Mais ne vous y trompez pas ! Lâcher du lest aujourd’hui, c’est leur donner les moyens financiers de grossir leurs rangs, de les armer et de les lancer contre nous. Non seulement je prône la reconduction de notre politique de crise, l’accord d’emprunts plafonnés à 3 % du budget de la nation emprunteuse, mais je demande que les crédits aux particuliers soient entourés de précautions supplémentaires. Voir une multiplication des fantômes, prête-noms, récoltant des fonds pour financer des activités coupables, n’est pas exclu. En ouvrant les robinets financiers, nous pourrions assister à une explosion néfaste de la natalité sorcière. Pour en terminer avec mes propositions, je demande le contingentement, voire l’arrêt de la vente de coffres-forts.

Sa suggestion provoqua une vague de stupeur. Un géant de 120 centimètres, à la peau plus hâlée que ses congénères, se redressa et obtint le silence. Boudiope était le très respecté directeur de Dhahabu 1, la banque du quartier magique de Kampala, la capitale ougandaise. Ce taiseux se manifestait peu mais ses paroles se distinguaient toujours par leur sagesse et frappaient les esprits. Le Gobelin entretenait d’excellentes relations avec les sorciers de la moitié de l’Afrique et cultivait des liens avec des chefs de tribus moldues. Sa tenue, faite d’un wax turquoise et sable, se fondait avec le paysage humain de l’Afrique.

— Majesté, j’ai bien peur de devoir confirmer les propos de Fragdur. En Ouganda, l’organisation des gouvernements sorciers diffère de celle des entités européennes, américaines ou asiatiques. Le ministre est élu à vie après un tournoi où les candidats doivent faire preuve de courage, d’intelligence, de connaissances, de talent et savoir rendre justice en toute équité. Il s’agit de placer le meilleur sorcier à la tête de la nation, de favoriser la stabilité, la continuité. Tel était Assimwe, l’Ougandais vainqueur en 1909. Un homme bon, juste, sachant s’entourer et déléguer bien que la loi sorcière ne l’y contraigne pas. Depuis deux ans, il a changé. Il n’est plus l’homme ouvert que j’ai connu. Il se montre rarement, prend des décisions incohérentes, radicales, parfois contradictoires. Comme l’embargo sur certains produits essentiels aux potions. Je le connais assez pour croire qu’il est contrôlé, voire possédé. Alors, en vertu du principe de précaution, je crois qu’il…

La porte principale s’ouvrit d’un coup et un Gobelin surgit, se ruant sur le roi. Il lui chuchota une nouvelle inaudible. Ragnuk se mit à trembler et ses doigts crochus griffèrent le vernis du bois de la table démesurée.

— Non… Non… ahana-t-il. Vous êtes certain ?

— Oui, Majesté.

— Bien… Bien.

Il se leva et déclama d’un ton solennel :

— Pekoreins, organisez l’évacuation des nôtres encore domiciliés en Allemagne. Faites au mieux pour les accueillir en Suisse et dans les plus brefs délais.

— Oui, Majesté.

— Les prêts aux particuliers et aux gouvernements restent aux conditions d’attribution actuelles. Le taux applicable passe à 10 %.

L’annonce fit l’effet d’un séisme. Le tsunami arriva dans la foulée.

— Décrétez un embargo total sur l’acier et l’argent gobelin. Récupérez artefacts et coffres-forts individuels. Coûte que coûte. Renforcez l’accès à vos établissements.

— Majesté, que se passe-t-il ?

Ragnuk exposa la situation et la réaction fut unanime. La position franco-ougandaise fut adoptée à l’unanimité. Avant la fin du sommet gobelin, le roi demanda à messieurs Mâchefer, Marduron et Vantur, de prolonger la session.

Les vacances de Noël étaient le principal sujet des conversations à l’Académie. Chacun déroulait ses plans pour profiter des journées consacrées à la plus populaire des fêtes. Du côté suprémaciste à forte capacité d’achat, la surenchère dans la vantardise prenait des allures ridicules. Nott affirmait que le village de Pré-au-Lard décorait ses rues avec les subsides attribués par sa famille. Rostang de Hautefeuille se vantait d’avoir fait abattre le sapin le plus majestueux et élevé des Vosges pour qu’il trône à l’entrée du manoir familial, dans le Vexin. Rosier jurait que ses parents feraient tirer le plus beau feu d’artifice au-dessus du lac d’Annecy pour le réveillon. Farges-Lacaze partait pour le seul pays authentique à Noël, la Finlande. Elle se faisait brocarder par ses camarades lui reprochant d’aller chercher de la neige au Pôle Nord alors qu’il y en avait plus de trois mètres à l’extérieur du château.

Aux deux tables du Gerbera, le programme des réjouissances était plus modeste. Seul Hercule taisait ses projets, du moins à propos du réveillon du 24 décembre. Il avait reçu une invitation formelle des Delacour mais n’avait annoncé sa présence à Py qu’à partir du 25 décembre, quoi qu’il advienne. Entre-temps, il serait à l’agence W, en compagnie de Sigrid, si elle le souhaitait. Elle était sur la même ligne que lui, hormis pour le réveillon qu’elle passerait chez les Delacour.

Hercule n’était pas le seul Van Betavende à faire des mystères. Gertha sortait à Paris pour le réveillon. Son fils imaginait qu’Elvira la conviait à une soirée entre amies, dans les murs d’un bon estaminet ou assise avec d’autres convives à un dîner-spectacle, dans un cabaret.

Plus le réveillon approchait, plus le moral du Belge s’effritait. Depuis plusieurs jours, il se réfugiait dans la pièce secrète et ne la quittait que pour manger, travailler et se consoler auprès des créatures magiques. Eugénie lui avait décrit son infortune sur le carré magique et avait avoué avoir fait appel à un avocat très talentueux, né-Moldu, pour faire valoir ses droits. Elle avait accepté le compromis possible grâce à une lettre de son père mais jurait que Black allait subir sa colère, dût-elle passer le reste de sa scolarité au fond d’un cachot. En réponse à la situation désespérante de la jeune fille, il avait soumis son idée de réveillon-surprise. Elle avait approuvé son initiative avec enthousiasme, soulignant qu’il avait du cœur comme personne et qu’elle était émue aux larmes en lisant ses mots. Il n’avait su que répondre et avait changé de sujet. Juste avant d’en terminer avec les cours du vendredi matin, suivis par l’aimable discours d’Agathe, le Belge avait requis la présence d’Orby dans sa chambre du pavillon Gerbera. L’elfe, rouge de confusion, comme souvent, patientait dans le coin couchette du Nautilus.

— Monsieur souhaite mon aide pour ses bagages ?

— Du tout, Orby. J’ai un service à vous demander. Je me suis déjà arrangé avec monsieur Feuillantine.

— Oh…

— Le soir du 24 décembre, je souhaite que les repas du réveillon me soient livrés ici, dans mon sous-marin. Je m’occuperai de la table, des couverts, de la décoration.

— Les repas, Monsieur ? Dînerez-vous en compagnie d’une élève demeurant à l’Académie ? Mademoiselle Chantepierre, peut-être ?

— Non. Monsieur Laflèche conduit les adhérents de l’OWL à Venise. Une semaine dans la ville romantique par excellence. Il ne s’agit pas d’une élève.

— Oh…

— Pourriez-vous faire le service ?

— Orby en sera honoré. Monsieur sait qu’Orby appartient aux Van Betavende.

— Je ne l’oublie pas, Orby. Ce soir-là, il faudra faire la navette entre les cuisines et ici. Rien de compliqué.

— Bien, Monsieur. Devrais-je prévoir un peu de vin ?

— Du vin ? Pas pour moi mais mon invitée en prendra peut-être un verre. Nous verrons à ce moment. Orby…

— Oui, Monsieur ?

— Cet été, avec Mère, nous avons vidé le manoir. J’ai récupéré un peu de vaisselle, des ustensiles. Du linge de maison, également. Ce sera à disposition sur mon bureau, pour dresser la table.

— Bien, Monsieur.

— Parmi les effets ramenés de Belgique, j’ai retrouvé ceci. Cela vous appartient.

Il lui tendit un tablier bleu marine. L’elfe le reconnut.

— Mon tablier de service ! Monsieur souhaite-t-il que je l’endosse pour servir ?

— Absolument ! Faisons bonne impression. Orby, votre situation à l’Académie…

— Elle est très heureuse, Monsieur. Orby est toujours satisfait et fait de son mieux pour que le chef Feuillantine le soit aussi.

— Je n’en doute pas. Je veux juste vous avertir qu’elle est temporaire. Dans trois ans, j’atteindrai ma majorité. Je serai diplômé, en mesure de gagner ma vie. Même si nous ne reverrons jamais notre cher manoir, je nourris certaines ambitions et j’entrevois un projet d’avenir où j’espère vous retrouver à mes côtés.

— Orby se réjouit à l’avance, Monsieur.

— Le jour de nos retrouvailles définitives, j’imposerai quelques changements.

— Monsieur laissera son empreinte. Orby vous suivra aveuglément.

— Alors, c’est parfait. Je compte sur vous.

Hercule acheva ses bagages sans oublier ses outils, tranches de bois, inclusions et son nécessaire à enquête. Il glissa le manuscrit de l’effroyable expérience vécue par Jean Racine dont le plan était achevé, la nature romancée et la rédaction entamée. Il vérifia qu’il restait de la place pour les cadeaux aux Delacour et à ses amis. Il inspecta le Nautilus, décrocha le fragile miroir qu’il intercala entre ses caleçons, dans l’armoire et fit voler l’intégralité du mur des anomalies dans sa valisette de travail. Puis, il rejoignit ses camarades en partance pour le petit déjeuner.

Sigrid avait aidé Jacques et Hercule à effectuer les derniers travaux dans la serre et la ménagerie. Durant les vacances, monsieur Grossel et madame Waldmeister prendraient le relais. Le Cracmol était parti en compagnie de Firmin, l’attendant à la porte nord. Il ne restait plus que Sigrid.

— Prête, ma chère ?

— Mes bagages sont faits. J’ai pris la camagique. J’ai passé commande de bobines de cinq minutes, pour commencer.

— Où les avez-vous dénichées ?

— Chez Trouvetout, rue Lacépède, à Paris.

— Le sorcier relais du monde moldu. Quelle idée avez-vous en tête ?

— Tu veux dire : comme sujet de film ?

— Oui.

— Une présentation de l’agence W. Avec les horaires, l’adresse, des plans sur la plaque, l’intérieur, nous avec nos loupes magiques, nos réussites, notre slogan.

— Excellent ! Ainsi, vous pourrez le diffuser dans votre futur cinéma, avant la projection d’un long métrage. Cela nous fera de la… euh…

— Réclame.

— De la réclame ! C’est le terme. Excellente idée.

— À la rentrée, je recrute Bianca et Jacques. Ils sont très drôles.

— C’est juste.

— Dis… À propos de Jacques…

— Oui ?

— Madame Divina avait eu une drôle de réaction. Avec Umbelina aussi mais…

Elle chuchota :

— Avec la princesse, c’était prévisible. Mais Jacques… Pourquoi a-t-elle hésité ?

— Je ne peux vous le révéler. Notre ami serait en danger de mort si sa sœur trouvait le moyen de vous exploiter.

— L’essentiel, c’est que tu saches. Allez ! Paris, nous voici !

Hercule se laissa porter par l’enthousiasme de sa confidente. Il salua Emma et Barthélémine, ne partant que le lendemain en Italie. Il adressa un clin d’œil à Séraphin qui passait Noël avec son père et Agathe. Sur le point de quitter le pavillon, il fit demi-tour et conseilla à Emma de ne pas s’éloigner de Barthélémine. Elle opina. Il fila avec un pincement au cœur. Elle n’était pas là. Il n’allait pas la voir. Pas avant six longs mois.

Le manoir se reflétait sur les flots du lac d’Annecy. Bâti derrière une haie de cyprès et cerné d’une muraille de quatre mètres de hauteur, il était invisible des Moldus sauf des plaisanciers voguant sur le lac savoyard. Il était près d’1H30 et la lune gibbeuse croissante était noyée sous les flocons de neige tombant sans discontinuer. La visibilité était proche du néant mais le sorcier vêtu de noir, à califourchon sur son balai, maîtrisait la navigation. Il commit un arc de cercle par le côté lac, longea la clôture et atteignit la grille d’entrée. Stationnant au-dessus du sol, il braqua sa baguette allumée sur la plaque dorée fixée à un pilier.

« Famille Rosier. C’est la bonne adresse. »

Le voyeur se rapprocha et fit un tour de la propriété. Nulle lumière ne filtrait par les interstices des volets. Les résidents dormaient. Il usa d’un sortilège pour ouvrir l’un des battants, sans quitter sa monture. La fenêtre fut déverrouillée et, après s’être débarrassé des flocons, l’intrus s’infiltra dans la pièce. Il se trouvait dans la bibliothèque. Masqué, ganté, il balaya les rayons avec le faisceau de sa baguette. Les titres de certains grimoires le révulsèrent.

« Sortilèges mortels. Moldus et Sang-Mêlés, la solution finale. La torture magique. La désartibulation exquise. Les potions de dissolution. Dissimuler un crime. Comment créer et contrôler des Inferis. C’est abject ! »

La forme volante cessa l’énumération de l’horreur et passa aux choses sérieuses. Elle s’empara d’un objet de petite taille et le promena un peu partout dans la pièce. Elle fut sur le point de s’introduire dans le salon attenant lorsqu’un portrait de Luc Millefeuille de 160 centimètres sur 100 réagit. L’accessoire scrutateur vibra. Il fut enfoui dans la besace portée en bandoulière et remplacé par une seconde baguette. Le tableau pivota sur ses gonds et dévoila un coffre-fort. Pas de clef, pas de molette mais des dizaines de sillons parcourant la surface.

« Coffre gobelin. Les Rosier ont les moyens. »

Un sort informulé débloqua le mécanisme. La porte entrebâillée, le contenu fut révélé. Il y avait trois étagères, soit quatre emplacements. Le plus bas contenait des grimoires et ce qui ressemblait à des livres de comptes. Au-dessus, il y avait des titres de propriété, par dizaines. Ensuite, il y avait des bijoux et selon toute apparence, pas de la pacotille. La dernière étagère, la plus spacieuse, croulait sous un monceau de Gallions. Le voleur compta. Chaque pile contenait 50 pièces. Il n’y avait pas loin de 10 000 Gallions. Il s’empara d’un sac spécial, modifié par ses soins pour le transport des grosses sommes encombrantes, lourdes et bruyantes. Il compta tout ce qu’il fit léviter et l’enfourna dans le tissu sans fond, étouffant le bruit.

Dès que la somme de 2546 Gallions fut atteinte, il déposa un petit objet en tissu rouge sur l’étagère, pour signer son forfait. Puis, il repoussa porte et tableau, sans jamais toucher quoique ce soit. Il plana en douceur jusqu’à la fenêtre restée ouverte. Il vérifia que rien n’avait été dérangé, verrouilla, remit le volet à sa place et fila dans les cieux à très vive allure. Il maintint le cap à 5 degrés, jusqu’aux alentours de Genève, à 20 minutes de vol.

Mathurin Froussard, dit le « Bécut », chargé du filtrage au ministère de la magie, œuvrait en suivant la procédure. Il exigeait la baguette, l’interrogeait, réclamait l’identité de son propriétaire et fouillait les bagages le cas échéant, quand son instinct d’Auror lui commandait. Il ne fixait son interlocuteur de son seul œil valide qu’après avoir posé la question pour la centième fois de la matinée.

— Baguette et identité, s’il vous plaît.

— Hors de question !

Il considéra le rebelle et se raidit. Il baissa la tête et s’excusa.

— Pardonnez ma distraction, monsieur Rosier. Madame…

Impossible de faire erreur sur le couple vêtu de robes sorcières cousues de fil d’or et de pelisses en loup, pour supporter les rigueurs du climat. Impossible d’imiter la voix de fausset de Gonzague Rosier, dérapant à chaque fois qu’il était agacé par une nouvelle déplaisante, par un importun ou par la proximité d’un Sang-Impur.

— Conduisez-nous à de Franjac, ordonna la femme aussi blonde et au timbre de voix grave, en accord avec son apparence de beauté glacée.

Le vigile se soumit sans discuter. Ce dimanche matin, les visiteurs se faisaient rares. Lorsque Guillaume, en pleine discussion avec Alain Meursault, vit le couple débarquer, il supposa que sa journée serait foutue en l’air. Il alla à leur rencontre, les salua et s’enquit de la nature de leur visite.

— Nous venons déposer plainte. Nous avons été cambriolés, commença le mari.

— Quand ? Où ?

— Cette nuit, à Veyrier-du-Lac, dans notre manoir d’hiver.

— Y a-t-il eu des dégâts ? Vitres, portes fracturées ?

— Aucune déprédation apparente.

— Que vous a-t-on dérobé ?

— Ce matin, j’ai ouvert notre coffre-fort pour prendre quelques milliers de Gallions. Pour nos courses de Noël. J’ai constaté qu’il manquait de l’argent.

— Une idée du montant ?

— Je dirais 1500 Gallions. Ou 2000, que sais-je !

— Le voleur n’a pas vidé le coffre ?

— Non. Il a retiré une partie des liquidités, a négligé les bijoux de mon épouse et n’a pas touché à nos titres de propriété.

Meursault, convoqué pour ficeler le dossier Marcellin avant présentation au tribunal, se mêla à la discussion.

— Rien d’autre n’a été pris ? Ni dans le coffre, ni ailleurs ? Tableau de maître, objet de valeur, livre rare ?

— Il aurait eu du mal à écouler le butin. Il s’est contenté des pièces, intraçables.

— L’indice, chéri.

— Ah oui ! Il a laissé ceci sur l’étagère où se trouvait notre argent.

Il tendit un morceau de tissu rouge découpé.

— Qu’est-ce ?

— Qu’est-ce que j’en sais ? C’est à vous de le déterminer ! Je veux vos meilleurs enquêteurs sur cette affaire. Qu’on arrête ce détrousseur et qu’il reçoive une punition exemplaire !

— Je comprends votre colère, votre frustration. L’Auror Meursault va prendre votre déposition complète et vous accompa…

— Pas question ! Vous allez vous en charger, De Franjac !

— Monsieur Rosier, je n’enquête plus sur le terrain depuis ma prise de fonction. Je confie ce travail à mes troupes biens plus aguerries et au courant des dernières techniques que je ne le suis. L’Auror Meursault a toutes les compétences pour…

— Vous le prenez comme ça ? Très bien ! Venez, Hortense ! Allons en toucher un mot à Picaillou ! Que cette tête de mule obtempère !

Les Rosier battirent en retraite et prirent la direction du bureau ministériel. Meursault ne put s’empêcher de jurer :

— Quelle bande de dégénérés !

— Ils vont revenir à la charge. C’est joué d’avance. Ce crétin n’a qu’à ne pas garder des sommes pareilles chez lui ! Il est riche, millionnaire. 1500 ou 2000 Gallions, il ne sait pas. Je crois être victime d’une hallucination.

— Ils ne vivent pas sur la même planète que nous.

Un quart d’heure s’écoula et ils se crurent débarrassés des importuns ayant essuyé une fin de non-recevoir du ministre. La déception chassa l’espoir lorsqu’ils revirent l’infernal couple précédé du numéro un du gouvernement.

— Bon ! Qu’est-ce que c’est, que ce cirque, De Franjac ? s’empourpra Picaillou, furibond. Vous refusez d’enregistrer la plainte des Rosier ?

— Non. J’ai proposé…

— Rien du tout ! Vous allez m’envoyer un hibou, un pigeon, un corbeau, je m’en fiche, à votre tandem de choc, là. Prunellier et la fille Pourpoint. Et au trot !

— Monsieur le Ministre, commença Guillaume, agacé. Il s’agit d’un cambriolage, pas d’un crime de sang.

— Insinuez-vous qu’il n’y a rien de criminel ? insista Gonzague.

— Aux yeux de la loi sorcière, non. Aucun sang n’a été versé. L’absence d’effraction s’est déjà vue dans d’autres affaires. Elles furent regrettables.

— C’est-à-dire ? Vous supposez que…

— Je ne suppose jamais. Je m’appuie sur des faits, des preuves, des indices. Et surtout, je ne mobilise pas mes Aurors à chaque fois qu’un citoyen se fait voler.

— Vous entendez que je suis un citoyen comme… les autres ?! Je veux ce qu’il y a de meilleur. Avec une récompense à la clef.

— Nous voulons leur arme secrète, ajouta Hortense en minaudant.

— Quelle arme secrète ?

— Le gamin qui enquête, lâcha-t-elle avec un sourire malsain.

— Quoi ?

— Mais oui ! Le petit Belge futé ! éclaira Picaillou. Il trouvera !

— Monsieur le Ministre, reprit le commandant sur le point de faire une crise d’apoplexie mais joignant ses mains pour se contenir, rien, ni personne ne le fera sacrifier ses vacances.

— Je mets 500 Gallions sur la table, De Franjac. Un gamin qui a perdu son père, a besoin d’argent, affirma Émile.

— Et j’en mets le double ! renchérit Rosier. 1000 Gallions de mieux s’il découvre le coupable. Ça m’étonnerait qu’il réfléchisse à deux fois, avec 1500 Gallions sur la table ! Alors ?

L’enchérissement déplut à Guillaume. Même pour le double, Hercule refuserait. Sauf qu’il ne pouvait pas jeter la vérité à la face de ses interlocuteurs.

Meursault se chargea de récupérer Pourpoint et Prunellier. Il les surprit au saut du lit, la mine défraîchie, devant des croissants et deux bols de café noir. Durant ce temps, De Franjac se coltina le couple de casse-pieds et prit leur déposition initiale. Ils apposaient leurs signatures lorsque les tourtereaux arrachés à leur logis débarquèrent. Leur supérieur résuma la situation et les missionna pour faire tous les relevés nécessaires sur place, sans oublier la reconstitution des actes des Rosier et de leur personnel. Ensuite, ils feraient développer toutes les photographies et reviendraient au bureau pour la suite des investigations. Picaillou en remit une couche à propos d’Hercule. De Franjac affirma ne pas savoir où il se trouvait – et c’était la vérité –. Mathilde ne l’ignorait pas mais fit preuve de discrétion. Le convaincre d’agir pour rechercher le voleur des Rosier était aussi utopique que la vie éternelle. Plus encore.


Dans la propriété de Veyrier-du-Lac, le couple d’Aurors fit de son mieux. Il chercha des traces sur toutes les ouvertures donnant accès au manoir, passa le sol à la loupe magique, fit ouvrir le coffre-fort, remit le tissu rouge à sa place, prit une trentaine de clichés. Les empreintes digitales des sept elfes de maison furent collectées et comparées à celles figurant sur le coffre. Elles ne correspondaient pas. En revanche, on les retrouvait sur des poignées de porte, des espagnolettes. Les elfes avaient interdiction de toucher au coffre et s’y conformaient.

Gonzague et Hortense refusèrent catégoriquement de tremper leurs doigts dans l’encre noire pour établir un comparatif. Ils acceptèrent que Mathilde établisse les points de comparaison de visu et tendirent leurs mains à la seule Sang-Pur du duo. Les empreintes de monsieur et madame Rosier furent les seules relevées sur la porte blindée. Elle n’avait pas été forcée, ni même touchée. Sur la scène du « crime », il n’y avait aucune trace de sang, de pas au sol. Pas un cheveu, une pellicule. Juste trois taches d’eau séchée, des flocons fondus, attestant l’entrée par la fenêtre. Le seul véritable indice, c’était le morceau de tissu rouge, rond et découpé. Face au sentiment d’impuissance, Gérôme tenta de faire bonne figure en établissant le montant précis dérobé.

— Le coffre était plein.

— Oui.

— Le même nombre de pièces par pile ? Cinquante ?

— Je déteste voir les choses en désordre, sans alignement parfait.

Mathilde leva les yeux sur la bibliothèque, presque vide. Les ouvrages étaient disséminés. Cela ne cadrait pas avec la déclaration du plaignant. « On » avait débarrassé les étagères en toute hâte. Des livres interdits. Une belle collection.

Elle se concentra sur le tissu rouge mais son don fonctionnait plutôt sur le futur à venir, pas sur le passé. La seule impression fut l’image d’un spectre à l’allure dérangée, la langue pendant sur le côté de la mâchoire.

— Nous avions 16 rangées en profondeur, 12 en façade. Multiplié par 50… Soit 9600 Gallions.

Il déglutit. Le magot des Rosier correspondait à deux années de son salaire.

Le calcul fut assez rapide. Le voleur avait retiré quatre rangs complets ainsi que trois colonnes dont il ne subsistait que quatre pièces.

— 2546 Gallions. Nous avons bien fait de comptabiliser la somme, plus importante que votre première supposition. Je le mentionnerai dans le rapport.

— Cela n’a aucune importance. Je possède 1000 hectares de terrain, ⅛ du parc immobilier sorcier, des parts dans un nombre incalculable d’affaires. Alors ? Qu’avez-vous ?

— Rien. Pas une trace. À croire que…

— Oui ?

— Le cambrioleur se tenait sur un balai. Ou il a subi une piqûre de Billywig. Ce qui est peu probable, vu leur rareté. Ce que je ne comprends pas, c’est l’ouverture du coffre. Pas une égratignure. Le voleur aura appris le chemin. Mais comment ?

— Vous avez intérêt à interroger les malfrats arrêtés en octobre !

— Ils seront en tête de liste, mentit Gérôme, incapable de déterminer la direction dans laquelle enquêter.

— J’espère que vous allez convaincre ce métè… Belge de venir constater ! C’est malheureux de ne pas être fichu de trouver le moindre indice ! À croire que c’est un fantôme qui a fait le coup !

Plus tard, dans le module de Transportation qui ramenait les Aurors à Paris, la jeune femme avoua que la remarque de Rosier – l’origine fantomatique du casse – collait avec son ressenti procuré par l’étoffe rouge.

— Tu plaisantes ?

— Non. Je vois un spectre à l’aspect assez hilarant.

— Mathilde… Si nous servons cette théorie à De Franjac, il va nous sermonner.

— J’ai un cadeau bonus pour lui rendre le sourire.

— Quoi donc ?

— J’ai transféré leurs empreintes. Du coffre à un parchemin.

— Jolie compensation ! Si seulement Picaillou et les autres pouvaient oublier Hercule. De Franjac va devoir s’y coller et Hercule va voir rouge. Dès qu’il aura l’information, il se fermera comme une huître. Il pourrait nous le reprocher.

— On ne peut pas se le permettre. Plus du tout.

Le module arriva à quai et libéra ses rares passagers dominicaux. La mort dans l’âme, les Aurors se motivèrent pour faire développer les photographies et affronter leur patron.


1 Signifie « Or », en swahili.

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