Beauxbâtons - 4 énigmes et un enterrement
Chapitre 18 : Sortilège 18 : en douce
10750 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 11/10/2026 13:56
Le discours d’Agathe sonna le préambule du banquet de la rentrée. Devant un parterre d’élèves attentifs, la directrice exposa la précarité de l’Académie face au retrait progressif initié par les Pays-Bas. Elle brossa un portrait des menaces planant sur les établissements pratiquant l’ouverture d’esprit, la tolérance comme l’Académie. Elle insista sur le fait que les retraits de Français, d’Espagnols, opérés au profit d’enseignement par précepteurs, fermaient un nombre conséquent de portes aux sorciers. Quand les parents choisissaient la voie privée, le chemin tortueux, bordé de magie noire, leurs malheureuses progénitures étaient promises à de sombres jours et leurs nations, leurs amis, leurs familles, paieraient les pots cassés à moyen terme. Lorsque trouver un médicomage, un vétérinomage, un potionniste, un artisan, un briseur de sorts serait devenu une véritable sinécure, il serait trop tard.
— Le Sondeur a rectifié certains désistements en première année mais, hélas, il ne peut rien pour les désaffections qui ont impacté, en majeure partie, des redoublants. Que les élèves qui ont renouvelé leur confiance à l’Académie ne se réjouissent pas trop : le nombre de places en CHASSE ne dépend ni de moi, ni du Sondeur mais des gouvernements. L’esprit du château a pour la première fois choisi, seul, quels élèves seraient admis dans l’école. Ses choix ont, à tous points de vue, respecté la politique progressiste de notre établissement. Il a recruté un nouveau Cracmol, poursuivant la démarche initiée l’année passée. Cette année, c’est l’Italie qui est mise à l’honneur avec Lino Vesperini. Pour ceux qui l’ignorent, Lino est le fils d’Augusto et Sophia Vesperini qui tiennent « Il piccolo elfo birichino », 1 qui est la meilleure table du pays, sorciers et Moldus confondus, se cachant dans le quartier magique de Venise.
— De la merde en conserve ! Voilà ce que servent ces gens qui ont engendré une nouvelle saleté de Cracmol ! beugla Rosier.
— Sébastien, veuillez avoir l’extrême gentillesse de conduire Ros…
La directrice n’eut pas le temps de terminer sa phrase. Vesperini bondit de la table où il avait été accueilli par Fuchs, Fellini, Di Maggio et une partie du clan italien. Il se planta devant Rosier. Dans un français parfait, délié, sans une once d’accent ne serait-ce méridional, il lui servit un plat de sa composition.
— Rosier, si toi, connu dans toute l’Italie pour ta stupidité crasse, ton incompétence notoire, tes théories aux relents de poubelle et ta haine vomitive, tu as des reproches à faire sur ma présence, mes parents, ma culture, je te propose d’aller en discuter dehors, à mains nues.
Thibaldus, du haut de ses 13 ans, se redressa. Il mesurait vingt centimètres de plus que l’Italien. Il tira sa baguette. Vesperini effectua un tour sur lui-même, jambe lancée au-dessus de sa tête. Le coup de pied circulaire sécha le sorcier. Il s’écroula comme un château de cartes, le souffle coupé. Dans la fraction de seconde suivante, le poing droit de Lino fracassa le plexus du gominé, décoiffé, tandis que la main gauche subtilisait la baguette du malotru. Vesperini se dirigea d’un pas alerte vers la table des enseignants. Il remit la baguette à la référente Urtica en s’inclinant avec respect et se présenta devant la directrice.
— Madame, je vous prie de m’excuser pour cette démonstration de fermeté. J’espère ne pas avoir gâché le repas qui sera excellent, même s’il n’a pas été préparé par mes parents. Si l’occasion m’en est donnée, je partagerai volontiers nombre de leurs recettes et vanterai les bienfaits de la cuisine italienne.
Agathe fut si charmée par l’aplomb, la maîtrise, la politesse de l’enfant qu’elle en oublia de le sanctionner. Vesperini avait du tempérament à revendre. Elle reprit son laïus et annonça trois nouvelles matières optionnelles.
— Anticipant sur la réforme hospitalière glissée par le ministre de la Magie Picaillou, cette année, nous avons mis l’accent sur la médicomagie avec la refonte de l’aile Ouest, sur plusieurs niveaux, pour créer un véritable centre de soins. Il ressemblera, à terme, à un hôpital de taille modeste. Un nouvel espace que Rosier va inaugurer dès que monsieur Grossel l’aura ramassé. Cette nouvelle aile comportera une section avec des microscopes, de quoi mener des analyses médicales. Les équipements s’intégreront dans une nouvelle matière nommée Technique Médico. Elle sera accessible à partir de la quatrième année. Cette matière, suivie jusqu’au BANQUET, pourrait donner naissance à un diplôme de sorcier technicien. Quoi qu’il en soit, ce sera bien entendu un plus pour tous les élèves désireux de poursuivre leurs études en CHASSE-Médico.
Elle prit le temps de respirer et de s’abreuver. Un détail la perturbait sans qu’elle ne parvienne à déterminer lequel. Elle poursuivit son exposé :
— En accord avec l’hôpital Bonpied, le mois d’avril sera désormais consacré aux stages des élèves allant de la troisième à la sixième année. Une semaine pour trois étudiants, dans chaque tranche d’âge. Être détenteur de la meilleure n’aura aucune incidence. Le trio sera sélectionné à l’issue d’un examen spécifique portant sur la totalité des enseignements. L’épreuve sera théorique et pratique. Croyez-moi… Plus que jamais, l’Académie magique de Beauxbâtons restera la référence mondiale pour la formation de la crème des médicomages.
Hercule considéra que son inscription était incontournable. Il était curieux de savoir s’il aurait le droit d’utiliser son propre microscope, enrichi par sa magie.
— La seconde matière, optionnelle, est une nouveauté assurée par le professeur Racine. Elle s’intitule Adaptation & Invention. Le principe est de concrétiser de nouvelles inventions ou d’adapter des créations moldues à notre magie. Nous avons pour ambition de stimuler vos cervelles, votre inventivité, vos talents pour imaginer et préparer le monde sorcier de demain. La spécificité de ce cours d’une heure est de rassembler les élèves âgés de 10 à 17 ans. Les bonnes idées viennent à tout âge et l’imaginaire des jeunes peut être concrétisé avec l’expérience des aînés.
Jo Alonzo se frotta les mains, décidé à suivre l’option proposée. Il interrogea le Belge d’un signe de la tête et celui-ci opina.
— Une ou deux sorties auront lieu au cours de l’année. Afin de pouvoir observer le monde moldu et vous enrichir. Cerise sur le gâteau, le professeur Racine a obtenu, cet après-midi, la participation du Sorcier Moderne pour organiser un concours d’inventions avec, à la clef, pour le gagnant, le dépôt de brevet protégeant son invention, la vente dans la boutique et le versement de royalties.
L’annonce fut applaudie. Hercule murmura à Sigrid :
— Je pense qu’il faudra analyser le catalogue des produits proposés par le Sorcier Moderne pour rester dans leur politique de diffusion.
— Ce n’est pas au Sorcier Moderne que l’on vendra de la layette auto-ajustable.
— Excellente idée !
Agathe en termina en passant la parole à Wilfried Laflèche, le référent Aloysia.
— Merci, madame la directrice. La dernière innovation de l’Académie est venue dès la fin de l’année scolaire. Comme vous allez le découvrir, cette option tombe à point nommé, car les événements récents démontrent que nous avons eu du flair. La nouvelle matière se nomme « Duel aérien ».
L’annonce fit l’effet d’une bombe parmi les étudiants.
— Pour commencer, pour ne pas vous bercer d’illusions, l’option n’est accessible qu’à plusieurs conditions in-con-tour-na-bles ! Être élève, au minimum, en quatrième année. Pratiquer le Quidditch et avoir pris part à au moins deux matchs officiels. Suivre le cours de perfectionnement en Duel assuré par mon émérite consœur Elvira de Bazincourt. Pour votre information, cette option aérienne deviendra obligatoire en CHASSE-Magus. Lorsque Elvira et moi aurons récolté toutes les candidatures, nous créerons deux groupes distincts. La semaine prochaine, le groupe numéro 1 aura pour tâche d’élaborer et d’appliquer une tactique de duel aérien. Le groupe numéro 2 devra mettre en place des stratégies de protection et de contre-attaque depuis le sol. Chaque semaine, on alternera les rôles. Concernant la sécurité, lors de la saison hivernale, la neige fera office de tapis pour amortir les chutes. En dehors des mois de neige, un filet géant sera tendu entre les poteaux de Feux Éternels éclairant le terrain. Que ce soit bien clair dans vos cerveaux embrumés : ce n’est pas de la rigolade ! Des sorts seront jetés, comme en Duel, au détail près que sur un balai, c’est plus difficile de viser. Il y aura de la sueur, de la douleur, des blessures. Ce qui s’est passé au Portugal, démontre que l’entraînement et l’usage d’une force de frappe aérienne, l’élaboration de tactiques, sont des enseignements que l’Académie ne peut pas manquer.
En dépit des avertissements, les étudiants ne masquèrent pas leur enthousiasme. Hercule resta de marbre. La Technique Médico et les Inventions l’intéressaient plus qu’aller prendre des coups. À ses yeux, les deux options retenues n’allaient pas l’une sans l’autre. Il en ferait la démonstration.
Agathe autorisa enfin le service du repas. Shin n’avait pas vraiment prêté attention aux annonces. Il ne se sentait pas attiré par les propositions. En revanche, il était bloqué sur la technique martiale déployée par Vesperini. Un art venu de la Chine, selon lui. L’Italien, intrigué par la présence du Nippon, avait les oreilles qui traînaient. Il confirma la supposition. Ses parents avaient vécu durant deux années en Chine et y avaient appris des techniques culinaires novatrices, l’art des bouchées miniature, la confection des bouillons, le ciselage des fruits et des légumes pour magnifier la présentation. Séraphin avait déballé sa crainte de voir l’huile d’olive envahir les plats si cet oiseau-là mettait un orteil en cuisine.
— Rien ne vaut la crème, le beurre.
— Avec moi, terminé, le gras indigeste. Un esprit sain, dans un corps sain. Discipliné.
— Nos papilles vont dépérir, c’est sûr !
— Et qui es-tu pour affirmer, sans avoir goûté, une telle contre-vérité ?
— Séraphin Ballessaim. Apprenti en cuisine depuis un an.
— Lino Vesperini. Futur chef des cuisines. Dans moins de six mois.
Hercule jubila et s’agita sur sa chaise, s’étouffant de rire. Les deux cuistots se toisèrent et esquissèrent des sourires. Ils en remirent une couche.
— Amoureux des crèmes glacées, habituez-vous aux infâmes sorbets à l’eau.
— Tu oublies que l’Italie est la nation des crèmes glacées.
— Et tu mets de l’huile d’olive, dedans ?
— Et pourquoi pas ! Avec du basilic et du romarin !
— Envoyez-moi en Angleterre, que je meure de faim pour une bonne raison !
— Achète-toi un calendrier et de la craie rouge pour marquer le jour où tu goûteras ma cuisine. Tu ne pourras plus t’en passer.
— Je trépasserai, oui !
Le rire de Jacques, communicatif, entraîna plusieurs tablées. Ces deux-là promettaient des sketchs épiques.
La soirée se déroula sous le signe de la détente et de la bonne humeur. Les aînés furent aux petits soins pour la benjamine du Gerbera. La joie de Sidonie et Valentine, heureuses d’avoir été transférées, conscientes d’être privilégiées, égaya les tablées. Hercule demeura en mode vigilance, attentif aux réactions et aux piques d’Umbelina. Dès que son amoureux, Jo, venait aux nouvelles, elle se relâchait et ses traits déformés par le ressentiment redevenaient harmonieux. Dès qu’il s’éclipsait, elle se renfermait, accumulant une inexplicable rancœur. Hercule, inquiet, la lança sur le travail accompli pour sa nation dans l’été et l’invita à exprimer ses idées sur les réformes qu’elle conduirait en priorité si elle était à la place de Maria Dos Santos. Quelles formes prendraient-elles ? S’assurerait-elle d’un référendum du peuple portugais ? Établirait-elle des relations avec des secteurs moldus en particulier ? La plaçant sur son terrain de prédilection, il écouta et analysa son discours, à la fois sur le fond et la forme. Sans jamais prendre parti, ni l’aiguillonner, il perçut la radicalisation de ses propos. Il ne craignait qu’un drame : que le nouveau cours de duel aérien ne s’achève de la même façon que son affrontement avec Alveira. Si seulement Agathe avait annoncé la création d’une CHASSE-Politico !
L’attention du Belge fut détournée par une scène inhabituelle. Elvira s’absenta durant une paire de minutes, pour une mystérieuse raison et revint le sourire aux lèvres, avec le sentiment du devoir accompli. Hercule l’apprit le lendemain, de la bouche de Joop de Vries : la référente avait alpagué l’elfe de maison Orpi et avait exigé qu’il place Edward Nott, l’Anglais, avec Rosier, Tremblay et un autre suprémaciste dans la chambre numéro 50. L’emplacement le plus éloigné de la porte d’entrée reléguait les tenants du Sang-Pur loin de leurs habituelles victimes.
Lorsque le dessert fut servi, Séraphin tenta d’attirer l’attention de Barthélémine en demandant, assez fort, qui était la jolie rousse aux yeux verts incorporée chez Aloysia et dont la verve semblait inépuisable. Hercule satisfit sa curiosité :
— C’est Constance Dégivré, petite-fille du directeur de l’hôpital Bonpied. Sa sœur est… là-bas, en conversation avec Rosa.
— C’est sa jumelle ? Elles ne se ressemblent pas du tout !
— La différence n’est pas que physique. Observez leurs comportements. Constance se place au centre, monopolise la parole tandis que Morgane, la brune, affectée chez Lonicera, est à l’écoute et dévore les propos de Rosa. Quel écart entre les sœurs ! Je me demande ce qui se passera si elles jouent au Quidditch.
— Imagine qu’elles occupent le poste de batteur ! suggéra Jacques. Le carnage !
— Je viens d’imaginer une configuration pire que celle-ci.
— Laquelle, Noël ?
— Hercule, toi, tu vas trouver.
— Un défi ? Déjà ? Voyons… Pire que deux sœurs réparties dans deux ordres concurrents sur le terrain. Nom d’un Piment Cornu ! Quelle lutte fratricide !
— Dis-nous, Hercule, supplia le Cracmol.
— Les quadruplées Delacour.
— Une dans chaque ordre ! Que des batteuses ! Le cauchemar !
— C’est dangereux, le Quidditch, non ? s’inquiéta Emma. On est pas obligé d’y jouer ?
Hercule fut sur le point de répondre que ce sport était moins dangereux qu’un Détraqueur. Il se ravisa et lui servit son décompte personnel de jours passés à l’infirmerie, imputables à cette discipline.
Agathe se leva, tapa dans ses mains pour obtenir le silence et ordonna la disparition des victuailles. Elle invita les élèves à quitter les tables dans l’ordre et de suivre leur référent. L’austère Nott emboîta le pas de Rosier et ses acolytes. Lorsqu’ils furent installés dans leur chambre et débarrassés d’Elvira, Nott délaissa le rangement, se tourna ver Rosier et commença :
— J’ai un secret à avouer.
— Chut ! Prends un parchemin et une plume. Le Sondeur entend tout ce qui se dit sur le domaine. Questionné avec adresse, il déblatère à qui veut l’entendre.
— J’ai compris la consigne.
L’Anglais s’empara de quoi écrire et traça à grande vitesse :
« Je suis en mission. Je dois trouver la pièce manquante d’un plan imparable. »
Rosier répondit à la suite :
« Quelle pièce ? »
« Une clef. »
« Quel est le plan ? »
« Détruire cette Académie. »
Les yeux de Rosier s’allumèrent comme deux phares maritimes. Ce Nott était un vicieux comme il les appréciait. Il scella l’union d’une poignée de main vigoureuse.
Madame Dunne livra les explications sur le fonctionnement du pavillon Gerbera aux trois sorcières transférées et s’attarda un peu plus auprès d’Emma. Puis, elle souhaita une excellente nuit aux membres de son ordre. Les enfants se répartirent très vite par affinités ou par préférence de proximité – des douches ou de l’entrée –. En pénétrant dans la bâtisse, à gauche, il y avait le domaine réservé d’Hercule. Emma était sa voisine, proche de l’entrée, afin de faciliter les allers et venues de Flèche, le Fléreur. Le domaine zen du Japonais bordait la chambre de la fillette. Katarina posa ses valises près de son tendre Nippon et laissa de la place pour son voisin, Noël. Umbelina, accolée aux douches, fermait la marche du côté ouest. À droite, Valentine et Sidonie campaient en voisines. Laurine, puis Sigrid, Barthélémine, Andrea, Jacques et Bérénice complétaient le tableau.
La première tâche de chacun fut de réclamer l’érection des cloisons et la pose des portes d’entrée. Emma se distingua : elle abandonna ses bagages dans le hall et se plaça juste derrière. Elle n’exigea pas la cloison de fermeture et aménagea l’intérieur en se référant aux deux valises présentes dans son champ visuel. Hercule, peu pressé d’aménager son espace, l’observait. Il s’exclama :
— Astucieux et logique. Vous invoquez le mobilier, les accessoires en fonction de vos bagages dont vous connaissez le contenu par cœur. Belle capacité de visualisation ! Prévoir à la juste mesure… Euh… Puis-je… ?
Il désigna la cage de transport de Flèche.
— Il a ses préférences. S’il crache, enlève la main.
Hercule la glissa entre les barreaux après avoir mis la créature en confiance. Il le grattouilla et l’animal se mit à ronronner. Hercule s’assit en tailleur sur le sol, ouvrit la cage et laissa la créature agir à sa guise. Le félin noir et blanc, à queue courte, se dégourdit d’abord les pattes, inspecta les alentours, renifla l’eau de l’Onsen, déambula dans le hall, s’écarta de la porte d’Umbelina après avoir humé l’air et vint se rouler en boule entre les jambes du garçon. Il se mit à ronronner comme un moteur du Moldu Rudolf Diesel.
— Il t’adore !
— Je crois.
— Un charmeur de dragon ne pouvait que réussir. Bon, j’ai tout. Sondeur, on peut ajouter la cloison avec la porte.
— Et une serrure.
— Oui.
— Il ne manque rien ? Vous êtes sûre ?
— J’ai tout ce qu’il me faut. Je… n’ai pas beaucoup d’affaires. Mes livres prennent plus de place que mes vêtements. Je… je n’ai plus qu’à ranger, non ?
— Hum… Sondeur, pourriez-vous ajouter cette magnifique invention de Sir Isaac Newton que l’on nomme « chatière ».
Un cadre en bois, doté d’un panneau en verre, assez large pour Flèche, se matérialisa.
— Pour Flèche ! C’est articulé ?
— À double sens.
— Merci.
— Je vous le rends et je vous souhaite de passer une agréable nuit.
Le garçon se redressa, salua Valentine et Sidonie, navigant d’une chambre à l’autre comme si elles s’assuraient des différences ou au contraire, des similitudes et se réfugia dans la pièce close. Le silence s’abattit dès que la clef eut accompli un tour dans la serrure. Il lança un Lumos pour rompre les ténèbres. Il prononça la phrase-sésame pour déverrouiller sa valisette et ouvrit sa malle de voyage. Il agita sa compagne de bois pour extraire le Shikibuton. Il l’étala, quitta ses vêtements qu’il déposa sur le couvercle du grand bagage et choisit sa solution de facilité pour recouvrer de la fraîcheur : une pincée de Tergeo. Il se mit aussitôt en pyjama, s’allongea et rabattit sa couverture japonaise.
— Nox.
Il repoussa Benben dans son logement. Il se força à fermer les yeux. Les larmes brûlantes jaillirent sans avertissement. Le flot devint vite incontrôlable.
Au réveil, la première pensée d’Hercule fut une désagréable sensation de n’avoir somnolé qu’un tout petit quart d’heure. En réalité, après une bonne heure de pleurs, il s’était écroulé d’un coup, à court d’énergie. Il s’étira avant de se redresser, persuadé d’avoir entendu du bruit à la porte. Il se servit de sa baguette pour y voir clair, déverrouilla la serrure, entrebâilla et ne vit personne dans le hall. Tout le monde dormait. Il referma, persuadé d’avoir eu la berlue. Il braqua le faisceau de lumière sur son matelas de voyage. Deux reflets surnaturels le firent sursauter.
— Flèche ! Vous m’avez fichu la frousse ! Vous… Vous vous êtes glissé entre mes jambes, en douce ! Petit sacripant !
Le félin triturait la couverture, décidé à récupérer de sa nuit de chasse.
— Dites donc, l’ami, croyez-vous pouvoir changer d’apothicaire à votre guise ?
Flèche poussa un miaulement rauque et entreprit, au creux de son nid douillet, de faire sa toilette. Les récriminations de l’occupant de la chambre lui passaient à distance des vibrisses.
— Ah… Vous le prenez ainsi. Bon… Je n’ai pas le choix, je dois prendre les mesures qui s’imposent. Sondeur, puis-je avoir une chatière, s’il vous plaît.
La porte mobile apparut. Hercule considéra le désordre et se contenta de sortir les quatre coffres issus de Bruges. Il leur rendit leur taille initiale. Il entassa ses vêtements dans l’un d’eux. Il prit ensuite ses affaires de toilettes et se rendit à la douche. À son retour, Flèche dormait comme un bienheureux.
L’élève consulta sa montre à gousset. Il patienta quelques minutes jusqu’à ce que les aiguilles indiquent 6H00. Le couvre-feu ayant pris fin, il mit le cap sur la salle du Sondeur. Il se rua sur l’isoloir central et salua le maître des lieux sans prendre le temps de s’asseoir sur le banc.
— Bonjour, Hercule. Je me doutais que tu figurerais parmi mes premiers visiteurs. Je n’imaginais pas que tu débarquerais si tôt. Comme tu le sais, j’entends tout et je soupçonne l’objet de ta requête. Il s’agit des Delacour, n’est-ce pas ?
— De Jeanne. Pourquoi ?
Le Sondeur répéta, mot pour mot, les arguments servis à Agathe. Hercule ne lui coupa pas la parole, ne s’emporta pas, comme il l’avait fait en exigeant le transfert de Noël. La situation était différente. L’année passée, la sécurité du fils Millefeuille, sa vie même étaient menacées. Jeanne ne risquait rien de grave.
Hercule entendit la sentence jusqu’au bout et en prit acte.
— Ne pas opposer de contre-arguments ne te ressemble pas, Hercule. Ton silence m’inquiète. Aucune demande d’aménagement mais des pleurs, hier soir. Tu n’as vraiment rien à dire ? À demander ?
— Pour Jeanne, je ferai ce que j’estime juste.
— C’est-à-dire ?
— Cela me regarde. Je n’en ai pas terminé avec les Delacour.
— Ah… Pourquoi Sidonie et pas Roxane ?
— Je crois connaître la raison de ce choix. Le transfert ne pouvait être unitaire. Valentine et Sidonie sont liées par une amitié profonde. Cette interdépendance pourrait être exploitée par des êtres mal intentionnés.
— Tout à fait.
— Est-ce en lien avec ce qui précéda mon transplanage spontané en compagnie de Laurine, depuis cette salle ?
— Oui. Je perçois au-delà du visible.
— Merci, Sondeur.
— C’est… tout ? Pas de question à propos des ennemis de l’Académie ?
— Nott est ici pour une raison précise. J’ignore laquelle. Cet échange avec Eugénie est un coup monté.
— Ah…
— Bonne journée, Sondeur.
— À toi égal…
La porte de la salle claqua. Hercule était déjà loin. Dans sa masure, Sondeur referma le grimoire en lien avec la « surface ». Il se laissa envahir par la magie distillée par chaque sanctuaire, aux quatre coins du monde. Il perçut des fluctuations dans le flux sorcier, des instabilités qu’il fut incapable de localiser. Une mauvaise nouvelle au moment où son héraut, fragilisé, cherchait dans la résolution d’énigmes des réponses qu’il était trop jeune pour assimiler.
Pour suivre les cours de la matinée du premier vendredi de l’année, la besace suffisait. Quelques parchemins vierges, des plumes, deux bouteilles d’encre noire pour noter et les manuels de métamorphose et d’anglais pour la forme – il les avait lus et mémorisés –. Après la première heure de cours assurée par Max de Franjac et la seconde délivrée par Sean Mc Flurry, les étudiants de quatrième année poursuivaient avec les sciences démontrées, expliquées par Jean Racine. À ce titre, le Belge avait glissé deux traités moldus : un de chimie et l’autre de physique.
Assis sur sa malle, les yeux rivés sur le mur de quartz, il tentait de combattre les dérives de son esprit tout en laissant les premiers rayons de soleil inonder la chambre de luminosité. Par instants, il admirait et enviait la quiétude de Flèche, endormi, les pattes en l’air. Puis, il revenait vers le recueil de carrés magiques, posé à ses côtés. Le maximum d’identités affichables sur la couverture de bois était atteint. Ses connaissances, ses amis, sa mère venaient aux nouvelles. Sans avoir ouvert les pages correspondantes, il imaginait qu’on voulait connaître son emploi du temps, s’il s’en accommodait, si de nouveaux enseignants avaient fait leur entrée, s’il s’était déjà débarrassé d’un ou deux suprémacistes. Répondre lui pesait. Le nom d’Eugénie était en tête de liste ; la dernière à avoir écrit. Dès le saut du lit, selon toute vraisemblance. Impossible de ne pas penser à elle.
Il prononça enfin quelques mots à voix haute.
— Sondeur… Je désire couper cette pièce en deux, sans que le volume actuel ne paraisse changé, rétréci. La séparation se concrétisera par du quartz enchanté dont l’aspect sera celui des murs porteurs du bâtiment. Personne, hormis moi, ne pourra traverser. Absolument personne.
Ce fut si parfait que le garçon fut contraint de se lever, d’avancer et de pénétrer la matière pour s’assurer du tour de passe-passe. Il fit volte-face : il n’y avait ni porte, ni bagages, ni matelas avec un Fléreur vautré dessus. Satisfait, il regagna sa chambre. On frappa à l’entrée. C’était Sigrid.
— Salut. Tu…
L’intérieur de la chambre du Belge la surprit. Elle lâcha plusieurs onomatopées.
— Oh… C’est… euh… Ben… La chambre de Shin a l’air baroque, à côté de ton… univers.
— Je sais. Cela ne me ressemble guère.
— Tu as une sale mine. Tu n’as pas dormi ?
— Si. Mais… je me sens… coupé en deux.
Une bouffée de tristesse l’étrangla. Il se mit à haleter pour ne pas s’effondrer.
— Hercule…
— Désolé.
— Je voudrais agir, pour toi. Dis-moi…
— Il n’y a rien à faire. Il n’existe qu’une solution. Radicale. M’enfermer cinq jours complets dans le degré 20. Cela me conduirait à juillet… et au redoublement.
— Viens… Prends tes affaires.
— Il n’est pas encore l’heure de déjeuner.
— Je sais. Je veux que tu voies les créations de nos transfuges.
— D’accord.
Il attrapa sa besace, fourra le bottin de carrés dedans, prodigua une caresse à Flèche, remonta le kakebuton sur ses pattes antérieures et quitta sa cage. Sigrid l’invita à découvrir la décoration planétaire, les ciels étoilés et animés imaginés par Valentine et Sidonie. Les demoiselles s’entendant comme larrons en foire avaient instauré un passage entre leurs chambres coordonnées. Il prenait la forme gazeuse de queues de comètes, masquant un petit pont de bois grâce à leurs volutes. Leurs lits étaient conçus sur le même modèle : un croissant de lune suspendu à 150 centimètres du sol et comblé d’un épais édredon garni de duvet. C’était à la fois douillet, pratique et propice à l’évasion. L’éclairage, composé d’une myriade de Feux Éternels miniatures dotés de verres colorés en vert, rouge, bleu, jaune, répondait à leurs exigences d’ambiances variées. Selon les jeunes filles d’une gaieté à toute épreuve, la magie s’opérait lorsqu’elles commandaient une intensité égale pour toutes les couleurs, produisant un blanc irréel. Hercule ne s’opposa pas à leur conviction et ne leur tint point de discours d’optique apte à balayer ce faux miracle. Elles étaient heureuses et bouillonnaient d’idées.
Sidonie rêvait d’un chariot de mine sur rails, capable de plonger d’une lune à l’autre, en rebondissant sur le pont de bois. En dépit des descriptions, le Sondeur fut incapable de créer cette folie. Inutile de préciser que Sidonie omit de réclamer un bureau fonctionnel, correct, pour faire ses devoirs. Comme l’année dernière chez Lonicera, son lit suffirait, pour expédier les corvées.
Visuellement, l’espace de Barthélémine était tout sauf une chambre. C’était le concentré de Marie-Galante, son île. La porte d’accès était la seule du Gerbera à s’ouvrir vers le hall. La raison était simple : le sol était rehaussé d’une soixantaine de centimètres et n’était qu’un immense aquarium d’eau salée rempli d’authentiques poissons multicolores, de gorgones, de coraux, de plantes aquatiques. Des plaques de verre sur pilotis couvraient ce sous-sol marin. L’installation couvrait la moitié de la surface. La seconde partie, au fond, était remplie de sable blond dans lequel deux palmiers supportaient un hamac. Posés sur le minéral chaud, deux coffres dignes de figurer sur un bateau de pirates masquaient vêtements, outillage scolaire, provisions savoureuses et quelques biens personnels. Sur quelques lattes de teck, une table en rotin et deux chaises servaient à travailler ou à partager un cocktail signé Ballessaim avec un·e invité.e.
Le Sondeur était à l’origine de tous les éléments sauf du vivant. Barthélémine avait ramené deux plants de palmier en pot et avait réclamé de l’engrais Toutprendracine pour leur donner une taille respectable. Même si le climat pyrénéen était l’opposé de celui des Caraïbes, Hercule se figura qu’elle aurait pu se dénicher un endroit abrité, tranquille, dans le bois du domaine et tenter de repiquer ces végétaux. Mais les poissons ? Les coraux ? Elle avait transporté ce vivier avec la ferme intention d’aménager un coin paradisiaque à l’Académie. Où ? Chez Urtica, où elle était affectée l’année passée, aucun lieu ne se prêtait à cette révolution. La grotte, comme la chaufferie, offrait l’humidité et la chaleur. Mais pas la luminosité.
Lorsque le garçon interrogea la métisse en ce sens, elle répondit qu’elle avait fait preuve de logique.
— Je vais vous recruter si vous êtes intuitive.
— Oh ! Cela me fait penser à une lecture, hier soir. Dans le Dragon Déchaîné d’avant-hier. Tu as lu cette histoire de Fléreurs ?
— Des Fléreurs ? Non. Je n’ai rien lu du Dragon Déchaîné depuis quatre jours. De quoi s’agit-il ?
— Attends…
Elle fouilla sous la pile de journaux entassés sur la table et tendit l’exemplaire en question. Une histoire de Fléreurs… Comme l’affaire Tromdur ?
Il parcourut le récit d’un air de plus en plus intéressé. L’article portait sur un sorcier vivant à Saint-Amand-les-Eaux, dans le nord de la France, un homme qu’on soupçonnait d’élever des Fléreurs en toute illégalité. L’aigrefin, sur le point d’être confondu et arrêté, avait décampé pour perdre les infortunées créatures dans le massif des Vosges. Sept Fléreurs, abandonnés, avaient alors entrepris un périple de plus de 350 kilomètres pour rejoindre leur domicile. Prises pour des chats par des Moldus, les bestioles avaient été signalées dans différentes localités situées sur leur parcours. Léon Torzien, l’éditorialiste, citait la liste exhaustive des communes, comme s’il cherchait à remplir quelques lignes supplémentaires dans sa mise en page. Pourtant, l’actualité était riche. Léon, alias Gertha, sa mère, terminait par le retour en fanfare des félins chez le sorcier malhonnête, arrêté dans la foulée par les Aurors et condamné à une très forte amende.
— C’est fou, non ? Cet instinct, ce sens de l’orientation, cette endurance. S’ils sont revenus au domicile, c’est que le sorcier ne les maltraitait pas.
— Le comportement du Fléreur est l’un des plus mystérieux. Emma semble très attachée au sien et sa première préoccupation, hier soir, fut pour son compagnon à quatre pattes. Cependant, devinez à quelle porte il a gratté, ce matin ?
— Chez toi ?
— Oui. Il dort à poings fermés sur mon matelas.
— C’est parce que ta porte est la plus proche de l’entrée. Non ?
— Mais bien sûr ! Suis-je distrait ! C’est logique. Flèche emprunte le chemin le plus court.
— Si tu veux vérifier, un soir, on échange nos chambres. Pour voir. Si ça se trouve, demain, il ira à droite, gratter chez Valentine. Elle a du succès, avec le Baku.
— Merci de parler de Shinraï ! Je dois installer son habitat près du Gerbera. Pour le sommeil de Valentine.
— Quand on la voit aussi enjouée, on a l’impression que ses problèmes de sommeil se sont arrangés.
— L’amitié éclose entre elle et Sidonie semble jouer sur son mental.
— Tu déjeunes ?
— Oui, oui, j’arrive, Sigrid. Merci, Barthélémine, pour ce partage.
Sur le chemin menant au château, Hercule se coupa des conversations entre les membres du Gerbera. Son attitude attira l’attention d’Emma, observatrice. Elle respecta l’isolement volontaire.
Le garçon suivait une carte géographique de l’Europe. Centré sur l’axe décrit par le Dragon Déchaîné, il traçait une droite imaginaire entre les Vosges et le nord de la Picardie. L’abondance de localités était suspecte. Les créatures avaient franchi 400 kilomètres de territoire, passant par l’Allemagne, le Luxembourg et la Belgique. Le tracé rectiligne ne déviait qu’à de rares occasions : lorsque les félins, détestant l’eau, faisaient face à des rivières. Ils commettaient des détours afin d’emprunter des ponts. Mais pourquoi contournaient-ils la zone de Forbach ? Ils s’écartaient jusqu’à Saint-Avold avant d’obliquer vers Creutzwald et de retrouver leur parcours droit peu avant Sarrelouis. Cela n’avait pas de sens. Des Moldus les avaient-ils chassés ? Si cela avait été le cas, ce comportement haineux se serait reproduit à plusieurs reprises, tout au long de leur périple. Ils s’éloignaient de quelques lieues pour dénicher un ouvrage d’art mais accomplissaient un monumental arc de cercle sans raison apparente ?
— Hercule ?
— Pardon. Oui, Sigrid ?
— Tes repas, demain. Navarin d’agneau ou galettes, au déjeuner ? Que veux-tu ?
— Je ne sais pas, répondit-il, l’esprit ailleurs.
Noël tapota sur le tableau avec sa baguette et montra à Emma comment procéder. Le jeune Millefeuille s’avérait très protecteur depuis qu’il connaissait le patronyme de la fillette. Il refusait qu’elle subisse la souffrance qui avait été la sienne. Hercule désigna les spécialités bretonnes, déjouant le pronostic de Sigrid. Roxane l’aborda. Assaillir était plus proche de la vérité.
— Salut ! Tu veux qu’on aille voir le Sondeur ensemble, après le petit déjeuner ?
— Je suis allé le questionner, ce matin. A 6H00.
— Tu étais pressé ! Et alors ?
— Le Sondeur estime que l’amitié entre Sidonie et Valentine peut être exploitée par certaines personnes mal intentionnées. Il a transféré le duo.
— Vraiment ?
— Ce sont ses explications. Les médiocres résultats de Sidonie n’enlèvent rien à son imaginaire. Sondeur apprécie ce point. Savez-vous qu’elle s’est mise en tête de construire un de ces chariots sur rails que les mineurs utilisent ? Dans sa chambre. Le Sondeur n’a pas été en mesure de l’accomplir.
— Elle est complètement cinglée !
— Je n’ose imaginer le résultat si elle omet un système de freinage efficace.
— C’est sûr… Bon, d’accord.
— Sondeur m’a exposé les capacités sorcières de Jeanne. Il les juge trop… pas assez…
— Jeanne est lente. Pour tout. Il faut répéter les explications, les consignes. Elle est… limitée et pas seulement pour la magie.
— Vous ne devriez pas parler d’elle ainsi. C’est… désobligeant et… méchant.
— Je m’en fiche. C’est la réalité. Jeanne a des tas de qualités. Elle est volontaire, serviable, généreuse. Mais elle n’a pas de Feux Éternels à tous les étages de sa cervelle. C’est comme ça !
— Quelle horreur ! Je suis outré ! De toutes les façons, je ne compte pas en rester là.
— Et que comptes-tu accomplir ? Lui trouver un précepteur pour lui enseigner un sortilège en un an ?
— Roxane !
— C’est vrai, quoi ! Papa lui a mis toutes les tu-sais-quoi entre les mains. La collection au complet. Elle n’a pas produit une étincelle. Rien. Euh si ! L’une d’elles a fait exploser une bouteille de cidre.
— C’est un résultat. Inattendu, fracassant mais guère différent de ce que j’ai réalisé la première fois. C’est une sorcière, incontestablement.
— On s’en fiche ! À l’Académie, on ne peut pas demander à un professeur de répéter cinquante fois. On n’a pas le temps de se creuser la cervelle. Il faut travailler, progresser. Pas de cours particuliers. Même avec ça, ça ne le ferait pas.
Roxane en resta sur ces affirmations. Hercule, groggy comme un boxeur moldu vaincu par KO ou comme Rosier étendu après la leçon de politesse dispensée par Vesperini, ne put s’empêcher de fulminer.
« Jeanne… À entendre Roxane, Jeanne est… bête et incapable… C’est révoltant ! »
Lorsqu’il questionna Sidonie à ce sujet, l’élève, plus diplomate que sa sœur, choisit les termes. Mais elle s’ingénia à démontrer le bien-fondé du verdict du Sondeur. En désignant les effectifs suprémacistes dans les miroirs, en baisse, elle enfonça le clou :
— Papa et Maman vont peiner pour trouver un précepteur. Il y a eu presque 30 désistements, entre les Français, les Hollandais et les Espagnols. Quand tu sais que les Castellano Ibanez sont si riches qu’ils peuvent faire appel à trois enseignants pour leur seule fille, les bons professeurs privés seront rares. Ils n’auront que l’embarras du choix. Même avec un bon salaire, personne ne se cassera la tête avec Jeanne. Ma petite sœur est mignonne, mais dès qu’il faut lui expliquer quoi que ce soit, il y a de quoi se lancer un Diffindo dans la tête.
Hercule vécut un regain de colère. Il écrirait à Jeanne et irait à Py pour juger ses capacités sur pièces. Il expédia son repas au lance-pierre tandis que le clan Nott-Rosier le prenait pour sujet de conversation, le fustigeant du regard par instants.
Le Belge n’entendit même pas Laurine rabrouant Di Maggio pour sa réflexion sur la tenue de la jeune fille – son uniforme – qu’il trouvait très seyant. Hercule évaluant les solutions alternatives d’enseignement pour la petite Delacour, il n’entendit pas Bianca imiter à la perfection le « plouf » d’un corps immergé à chaque fois que les compliments de Marcello tombaient à l’eau.
— Il tuo vestito da strega tista benissimo ! le singea l’amie des créatures magiques, avec la même voix que son compatriote.
Laurine et les autres convives éclatèrent de rire. Quelques minutes après cet intermède joyeux, les cours débutaient enfin. Monsieur de Franjac ouvrait les hostilités avec la métamorphose en compagnie des élèves de quatrième année.
De 9h00 à 11h00, Max s’occupa d’inculquer trois sortilèges aux plus jeunes de Lonicera, accompagnés de la seule Gerbera, Emma. À l’issue de la leçon, il fila toquer à la porte du bureau de la directrice. Il s’introduisit, l’air contrit.
— Eh bien ? Déjà des problèmes ?
— Et de taille, Madame.
— Expliquez-moi.
— Sur 31 élèves, 21 sont dépourvus de baguette.
— Quoi ? Comment ça ? Qu’en ont-ils fait ?
— Ils n’en ont pas eu. Cosme Acajor n’a plus rien à vendre ou presque. Toute la classe a fait face au même problème. Les moins touchés, ce sont les Espagnols. Les élèves sont parfois allés à Londres, chez Ollivander ou à Madrid, chez Castellano. Cinq enfants se sont approvisionnés chez une entreprise spécialisée dans le bois.
— Delacour ?
— Qui dit Delacour, dit… vous-savez-qui. Je ne serais pas étonné d’apprendre que notre roi des énigmes a eu vent de la rupture de stock de Cosme et qu’il a fourni Delacour en douce. Quand le nom de Delacour a été avancé par le quintet chanceux, les autres élèves ont paru très surpris d’apprendre l’information. S’il y avait moyen de présenter les possessions Delacour à ces élèves, on comblerait une partie du déficit. Je me vois mal crapahuter en Europe pour rafler des baguettes et les proposer aux enfants, lundi prochain. Comment faire ?
— Pouvez-vous faire le point avec les ordres ? Il nous faut un chiffre exact.
— Je m’y emploie tout de suite.
— En passant devant la loge de Sébastien, demandez-lui de m’envoyer Hercule. Il est supposé travailler en salle blanche. Soit là-haut, soit dans le pavillon Gerbera.
— C’est comme si c’était fait !
Le dynamique enseignant disparut tel un farfadet. Agathe resta silencieuse pendant un moment, cherchant à comprendre comment cette affaire avait pu ne pas filtrer dans la presse. Aussi loin que remontaient ses souvenirs, Cosme Acajor n’avait jamais fait face à une telle débâcle.
Le concierge dénicha Van Betavende dans l’étage du Gerbera. Le garçon ânonnait des sortilèges de métamorphose transformant un criquet en javelot. Sébastien lui trouva un air apathique, presque malade, au point où il lui demanda s’il n’avait pas contracté une maladie à l’hôpital, cet été. Le Belge ne lâcha qu’une onomatopée sans réelle signification. Avant de suivre l’Auror rétabli dans ses fonctions, il commit une halte dans sa chambre, dépourvue de mobilier et en vrac. Son invité à quatre pattes écrasait comme un bienheureux. Tel un chat, le Fléreur dormait jusqu’à 18 heures par jour. Il fit main basse sur sa valisette et suivit monsieur Grossel sans poser la moindre question.
Lorsque l’adolescent entra, il déposa son bagage sur le bureau, l’ouvrit et en retira un coffret. Il le déploya. Agathe n’en crut pas ses yeux.
— Hercule ! Je ne comprends pas. Tu as anticipé ? Tu as développé le Don de prédiction durant l’été ?
— Oh non ! Ça suffit d’une… euh… Non, rien à voir. Début juillet, à la suite d’une indiscrétion, Sigrid et moi avons mené une enquête chez Cosme Acajor. Nous avons découvert que la boutique n’avait presque plus une baguette dans ses rayons. Depuis la mi-juin. En creusant un peu, nous avons appris que deux individus, non identifiés, avaient acheté tous les produits, ne délaissant que quelques productions trop originales. On parle de quelques centaines d’exemplaires. Nous n’avons pas pu remonter la piste. Alors, j’ai pris sur moi de faire en sorte que Delacour dispose d’un trésor de guerre, au cas où. J’en ai gardé une partie. Combien en faut-il ?
— Max fait le compte. 21 baguettes, rien que pour Lonicera.
— Hum… Ces 36 créations commises durant l’été risquent d’être insuffisantes. J’espère, sans trop y croire, que la saignée sera moindre chez Aloysia et Urtica. Hélas, la proportion de Né-Moldus et de Sang-Mêlés est identique à celle de Lonicera. Car ce sont eux qui ont été touchés en majorité, j’imagine.
— Je l’ignore.
— Je vais faire en sorte qu’il y ait un stock suffisant, avant la reprise des cours, lundi matin. Il faut doter tout de suite les élèves non pourvus et prévenir Delacour pour qu’il cède son lot. Ce sont des baguettes fonctionnelles, sans fioritures en termes d’esthétique. Les associations sont variées pour convenir à différents caractères sorciers. Une fois que cela sera accompli, le plus vite possible, il me faudra la liste nominative des novices restant à pourvoir et les réunir dans une salle de classe où nous pourrons les observer sans être vus.
— Nous ?
— Moi et une autre personne.
— J’arrangerai cela.
— Dans l’idéal, si un enseignant ou monsieur Grossel peut se rendre chez Delacour. Il doit en avoir une vingtaine. J’en ai 36 dans le présentoir. Il faudra fabriquer et tester au moins dix baguettes.
— D’ici une quinzaine de jours ?
— Dans le week-end, Madame. C’est l’objectif. Il faut montrer aux indélicats responsables de cet acte déloyal que l’Académie a du répondant.
— Je ne me gênerai pas pour communiquer à ce sujet. Hercule…
— Oui, Madame ?
— Pourquoi Cosme Acajor n’a pas été en mesure de reconstituer une partie, selon toi ? Ils ont eu trois mois, non ?
— Oui. Trois mois et rien n’est sorti de leur atelier. Je pense que le directeur et créateur, Arnaud de Ventoux, n’est plus en capacité.
— C’est-à-dire ?
— Je vois deux possibilités. Soit l’incommodant personnage a perdu son don depuis quelques mois, voire années, soit on a effacé son savoir-faire de sa mémoire après avoir acheté ses produits.
La théorie de l’élève se tenait. Il suffisait de mettre au défi l’artisan de produire une baguette basique, des plus classiques, en noyer noir avec un poil de Troll.
Au déjeuner, la directrice exposa la situation. Quelques ricanements s’échappèrent du clan Rosier, renforçant la conviction d’Hercule que les suprémacistes se cachaient derrière cette razzia surréaliste. Sur 90 élèves inscrits en première année, 59 n’avaient pas d’outil. Tous les enfants furent convoqués dans l’amphithéâtre Flamel à 14H00. Un à un, ils défilèrent devant madame Bonnelangue changée, le temps d’un tour de pendule, en pourvoyeuse de baguettes. À l’annonce de leur identité, les novices venaient et accomplissaient le même geste, montré et expliqué par la femme. N’ayant jamais mis les pieds dans la plus grande salle, aucun d’eux ne s’interrogea sur la présence d’une armoire dotée d’un miroir sans tain. Hercule et Emma, sollicitée par le Belge, observaient le défilé, les essais, les réactions. Plume en main, le garçon griffonnait leurs sentiments. Au terme de la « cérémonie », seuls 15 élèves ne trouvèrent pas de baguette convenant à leur nature.
Muni d’informations, le duo Gerbera retourna à son pavillon. Comme à chaque session où il fabriquait, Hercule fit apparaître établi, râpes, limes, ciseaux à bois et disposa d’un côté, ses inclusions, et de l’autre, ses essences boisées. Il choisit d’écarter les bois exotiques trop versatiles comme le camphre et bannit les inclusions jugées dangereuses ou violentes. Alors qu’Emma s’apprêtait à le laisser travailler en paix, il s’opposa à ce qu’elle s’esquive.
— Restez.
— Je ne connais pas les élèves. Du moins ceux d’Aloysia et d’Urtica.
— Vous allez pouvoir m’aider.
— Mais je ne…
— Attention ! Souvenez-vous de la devise de l’ordre. Un mensonge vous vaudrait un bannissement. Non, non… Ne vous donnez pas la peine de chercher une explication. Emma, je crée des baguettes. J’en possède une réalisée par le fils Ollivander, âgé de 8 ans au moment des faits. Je m’intéresse tant à ce sujet que je peux presque deviner la provenance d’une auxiliaire en ne me fiant qu’à son style. Je reconnais une fabrication maison. C’est notre point commun supplémentaire : la capacité à enfanter cet artefact.
— Euh…
— Cela restera secret. Ce genre de talent pourrait faire des envieux chez les suprémacistes. Les moins scrupuleux vous feraient vivre le calvaire que Noël a vécu l’année dernière. Pas un mot à ce sujet.
— Et si on me demande d’où vient ma baguette ?
— Répondez à côté : elle vous a choisie et c’est tout ce qui compte. Ou indiquez qu’elle est d’origine familiale. Ou tout simplement, restez silencieuse, ne révélez pas vos forces. Ce conseil n’est pas de moi mais de notre référente, madame Dunne.
— Tu as des talents cachés ?
— Les baguettes, ce n’est plus aussi secret que je le voudrais. Plus depuis que j’ai dû créer tout ceci.
Il désigna un logement de sa valisette et retira 15 baguettes identiques.
— Pourquoi ne les as-tu pas proposées ?
— Leur pouvoir de destruction est trop démentiel pour être mis entre les mains de débutants. Elles disposent d’une fonction dangereuse. Voulez-vous m’aider ?
— À concevoir ?
— Plutôt à m’indiquer ce que vous avez ressenti en présence de nos quinze vaillants résistants.
— D’accord. Dans la liste, il y a Joop de Melt.
— Un Belge blond à houppette, avec des yeux bleus. Incapable de tenir en place.
— Il s’agitait sur son banc, comme s’il était sur le point de s’envoler.
— Exact ! Le tempérament d’un oiseau vif, aux aguets. Un impatient. Il a hâte de faire ses preuves. Cependant, il demeure attentif au moindre bruit. Ses yeux sont mobiles. Je verrais bien un bois exigeant, avec de la puissance. De l’eucalyptus. J’en ai eu en mains. C’est très efficace et demande de la concentration. Désastreux avec une inclusion de créature frappant avant de réfléchir. Pas de Troll, pas de Nundu. Du crin d’Abraxan. Cela bridera l’eucalyptus sans le brimer.
— Il est grand, non ?
— Un grand gaillard. Il s’étoffera vite. La baguette peut mesurer 30 centimètres.
Ils mirent les éléments de côté avec un morceau de parchemin comportant l’identité du receveur.
— Ensuite ?
— Sabine Hainaut.
— Hainaut ? La sœur de Christian ? Laquelle est-ce, déjà ?
— Une brune avec des cheveux coupés comme les miens. Un carré mais pas raté. Ses yeux sont foncés. La couleur de sa peau est très pâle et… oh ! oui, un grain de beauté au-dessus de sa joue gauche.
— Oui ! Et de jolies fossettes lorsqu’elle sourit. Je l’ai remarquée à Bourg-Enchanteur. Dans l’ombre de son frère au point où je n’ai pas imaginé le lien familial. Très discrète.
— Elle est chez Lonicera. Elle a signalé qu’elle n’avait pas de baguette. Sinon, elle n’a pas parlé. Elle me ressemble. Comme la jumelle Dégivré.
— Son frère possède un tempérament plus expansif. Alors, pour Sabine, partons sur l’amourette. C’est l’essence la plus stable, la plus polyvalente que j’ai travaillée et utilisée. Pas de mauvaise surprise avec. Il faudrait qu’elle sorte de l’ombre…
— Ça ?
Elle pointa une inclusion.
— Du Barboule. Excellente suggestion. De la lumière pour quitter la zone d’ombre. Je note : réaliser une poignée de 15 millimètres de diamètre. Elle a de petites mains.
Peu à peu, la collaboration entre l’enfant et l’adolescent aboutit aux 15 projets. Hercule s’attaqua ensuite au dégrossissage et Emma affina les ébauches. Son habileté avec des outils de précision était flagrante.
Au cours de l’après-midi, le duo échangea sur divers sujets. Hercule lui demanda si elle espérait être affectée chez Gerbera à son arrivée. Elle avoua que dès qu’elle avait été au courant de son existence, elle avait rêvé de l’intégrer. Depuis, selon l’endroit où elle se trouvait – elle ne précisa pas les lieux –, elle dévorait tout ce qui tombait sous sa main à propos de l’école, de ses professeurs et de ses élèves les plus renommés. Elle reconnut que le garçon était très doué pour tirer les vers du nez. Lorsqu’il la questionna sur les lieux où ses pérégrinations l’avaient menée, elle se referma comme une huître. Le passé était derrière elle et elle n’avait d’attention que pour le présent et l’avenir.
Le vendredi soir, cinq baguettes étaient prêtes. Hercule ayant monopolisé le temps d’Emma, il lui proposa de l’assister pour les premiers devoirs, travaux, répétitions exigés des enseignants. Ensuite, Noël prit le relais et l’éclaira sur l’art de décrypter le vocabulaire des potionnistes. Hercule profita de ce répit pour répondre enfin aux nombreux messages reçus dans son recueil de carrés magiques. Il se voulut rassurant avec Gertha ou Adeline. La vieille femme lui rappela l’importance de se confier et d’épuiser son corps en n’omettant pas de transplaner de temps en temps pour prévenir toute disparition intempestive.
Assis sur sa malle, dans une position inconfortable pour écrire, il se décida enfin à réclamer une armoire pour ranger ses vêtements et un bureau pour ne pas courber l’échine. Il demanda un tableau mural en bois au Sondeur. Il fixa le cadre-photo ramené de Bruges, épingla la tenue de Waldo et déposa le long coutelas entre deux crochets. Petit à petit, touche après touche, sans jamais y avoir vécu, il imagina l’intérieur d’une case africaine, le mobilier, l’ambiance d’un campement de broussard. L’heure du dîner sonna et ce fut l’occasion d’assister à une passe d’armes hilarante entre Lino et Séraphin. Bianca fit appel à la mémoire d’Hercule, quelques jours plus tard, pour consigner les dialogues à mourir de rire où l’exagération était cultivée.
Exténué, Hercule se coucha tôt et s’endormit en une ou deux minutes, bien avant 22H00. Sa nuit fut calme, ininterrompue, jusqu’au petit matin où des ronronnements l’éveillèrent en douceur.
Au terme du week-end, les fabricants de baguettes en eurent fini avec leur besogne de forçats. Agathe organisa une nouvelle session d’essayage. Les quinze furent dotés comme Hercule et son aide de camp l’avaient imaginé. Agathe adressa ses félicitations au garçon. Vers 18H00, il se mit en tenue de bain et s’immergea avec délice dans l’onsen. Il crut jouir d’un repos mérité avant de s’occuper de ses devoirs dont de savoureux calculs de résistance des matériaux imposés par le professeur Racine. Il se remémora leurs « retrouvailles ». L’élève les avait avortées en refusant de regarder l’enseignant dans les yeux. Pas un seul regard. Même lorsqu’il s’était inscrit à l’option Adaptation & Invention, sifflée par Rosier, comme à sa détestable habitude. Sifflement auquel Jean avait répliqué par un renvoi immédiat assorti d’un courrier aux parents Rosier pour leur demander d’imiter les familles ayant retiré leurs rejetons. Hercule était un monstre dans l’expérience vécue par Jean. Ce statut le peinait, le paralysait, bien qu’il désire par-dessus tout partager ses inventions avec l’homme de sciences qui avait soutenu ses démarches.
La tranquillité du bain chaud fut de courte durée. Sidonie s’assit au bord de la piscine à taille réduite et agita une lettre sous le nez du garçon.
— Qu’est-ce ?
— Une lettre des parents. Le précepteur recruté, monsieur Etchegaray…
— De la famille de la présidente du club des Pimentines d’Espelette ?
— Je ne sais pas. Il leur a écrit qu’il ne continuerait pas avec Jeanne. Il jette l’éponge. Il a commencé jeudi. Il a tenu deux jours. Tu vois ce qu’on te disait, Hercule ? Jeanne ne comprend rien à rien. Elle est gentille, quoi !
— Gentille ? C’est tout ?
— Ben…
— Sidonie, je vous trouve peu charitable. L’été dernier, j’ai vu une fillette gaie, énergique, serviable, vive. Un brin trop rapide, peut-être. Dans ce cas, il faut la canaliser, découper une tâche en plusieurs très simples et ne pas l’assommer avec un flot de paroles, pour qu’elle reste concentrée.
— Entre nous, on l’appelle « la brouillonne ». Tu lui exposes un nouveau sujet, elle n’écoute pas et elle est déjà partie essayer avant de revenir parce qu’elle est perdue. Elle ne retient aucune consigne.
— Justement ! Si elle se disperse, c’est qu’il faut réduire le champ d’application, qu’elle ne puisse pas brûler les étapes.
— Sauf qu’elle ne dépasse jamais la première étape ! Je te jure !
— Il faut que je vous prouve le contraire !
— Ben comment ? À Noël ?
— Non. À Noël, Jeanne étonnera tout le monde.
— Tu veux lui apprendre un sort ? Il faut quitter l’Académie. C’est pas possible.
— Alors ça, Sidonie, permettez-moi de douter de votre certitude !
— Ben même si tu arrives à sortir, bon courage !
— Qu’à cela ne tienne !
Il jaillit du bain comme un diable de sa boîte et fila se sécher avant de se rhabiller. Puis, il prit sa plus belle plume, vérifia sa taille, la trempa dans l’encre noire et écrivit une longue à la troisième des enfants Delacour. Il coucha sur papier tout ce qu’il avait appris de son infortune, de l’échec avec monsieur Etchegaray, du sentiment d’injustice qui l’étranglait, de l’envie de coller un bon coup de pied au derrière de ce fichu Sondeur – il n’indiqua pas qu’il se serait brisé les orteils sur l’être de pierre –. Ensuite, il parla de ses déboires lorsqu’il était arrivé à l’Académie, en 1917, de l’entêtement de sa baguette à refuser d’exécuter certains sorts et à exagérer d’autres charmes. Il présenta la pénurie et l’exercice de son talent au service de l’école pour contrer le sale coup venu de leurs ennemis. Cette production massive, ajoutée à la création de suppléments utilisés lors de la bataille du Portugal, faisait qu’il disposait d’un assortiment varié. Il proposa de lui faire essayer les nouveautés jusqu’à ce que l’une d’elles convienne. Il avait appris qu’une des baguettes avait réagi avec fracas. C’était la preuve formelle qu’elle avait de la magie en elle. Il fallait juste en déterminer la nature et apprendre à faire avec cette forme.
Il glissa un carré magique et expliqua son utilité, son énorme avantage par rapport aux hiboux postaux. C’était grâce à un de ces carrés que l’action portugaise avait été aussi efficace. Il signa la lettre et alla déposer le pli avec 5 Noises pour l’oiseau. Après le dîner, il retourna dans sa chambre minimaliste. Jeanne venait de faire usage du parchemin instantané pour répondre. Il lut le court écrit :
« Hercule, ta lettre m’a fait très très plaisir. Tu es super gentil. Je veux bien essayer d’autres baguettes. Mais comment tu vas faire ? »
« Ne vous inquiétez pas, Jeanne. Je vais me débrouiller. Je vous donne rendez-vous mercredi 22 septembre, à 22H30, derrière l’atelier, près du carré fleuri. »
« D’accord. Je serai là. Merci. Je te fais plein de bisous ! »
Ses mots étaient tracés avec précipitation et truffés de fautes d’orthographe. Tout bien considéré, Jeanne s’en tirait mieux avec la grammaire et les finesses de la langue française qu’Eugénie.
Mercredi, il filerait en douce. En cinq minutes, il serait à Py. Il enseignerait à la fillette. Il fallait juste s’éclipser sans se faire pincer.
1 Traduction : « Le petit elfe coquin »