Beauxbâtons - 4 énigmes et un enterrement

Chapitre 16 : Sortilège 16 : l'union sacrée

11092 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 11/10/2026 13:54

L’union européenne rassembla des élèves venus de Belgique, du Luxembourg, de Suisse, de France, d’Espagne et d’Italie. Dès les premières heures de la mobilisation, elle se heurta à un problème de logistique. L’agence n’était pas dimensionnée pour accueillir les nombreux volontaires concourant à la libération des otages. Sollicités, les Aurors français répondirent par la négative à travers la déclaration de Guillaume de Franjac. Lui et ses hommes étaient contraints de s’en tenir à leur rôle de police intérieure. La Compagnie Internationale d’Arrachement était plus indiquée pour procéder à une intervention en territoire étranger. Cependant, comme son nom l’indiquait, elle procédait à des extractions d’urgence, pas à des putschs. Ce n’était pas une force d’action massive.

La Belgique, concernée par la détention illégale d’un de ses ressortissants, prenait la voie de la diplomatie, de la négociation pour obtenir le retour de Roger Van Roeland à Bruxelles. Cette direction était impulsée par Edmund Van Den Broecke, son ministre.

La solution organisationnelle vint d’Agathe Bonnelangue. L’Académie, plus proche du Portugal que la capitale française, était la base parfaite pour accueillir ses étudiants et échafauder un plan de réplique. Plus le temps passait, plus Hercule était persuadé qu’il faudrait mener une attaque en tenaille, sur chacune des cibles. Les groupes seraient réduits, scindés, pour passer inaperçus.

Dès le 3 septembre, près d’un ⅕e des effectifs de Beauxbâtons réintégrait l’Académie avec armes, bagages et vivres mis en commun. Comme dans toutes les guerres, le nerf du conflit à venir, c’était le renseignement. L’unique source provenait de Günther mais au fil du temps, la pertinence des informations périclitait. Terré sous son atelier en compagnie de ses ouvriers et de leurs familles, le Luxembourgeois n’avait rien de plus à distiller que la suspicion régnant en maître. Isabel, le dernier témoin de l’organisation mise en place pour cadenasser le pays, savait que les fonctionnaires faisaient l’objet d’une surveillance renforcée, au même titre que le journal portugais. Selon elle, Alveira disposait d’au moins 30 hommes, formés à la fonction d’Aurors pour la plupart. Uniquement des partisans d’un régime de fer dans un gant d’acier. D’après ses souvenirs, il avait laissé une dizaine de ses fidèles au ministère et un duo au seul organe de presse, pour y faire imprimer ce qui lui chantait. Deux autres hommes gardaient un œil sur le port pour éviter un départ massif de familles vers Madère, isolée, quasiment imprenable et difficilement tenable par le renégat.

Comme Isabel avait fui, il ne restait que Roger qui soit capable de faire fonctionner le réseau de cheminées. Alveira interdisait tout nouveau raccordement mais s’il voulait rejoindre le ministère en quelques secondes, depuis son « nid », les compétences de Roger lui étaient indispensables. Au tout début, lorsqu’il avait ordonné à Suartès d’incarcérer Maria et Umbelina dans la forteresse, les hommes étaient passés par l’entrée principale, dissimulée dans l’arbre faisant face à l’ambassade de Grand-Bretagne. Ils n’avaient pas transplané. Le repaire ne se situait pas dans la capitale, ni dans ses faubourgs.

Afin de donner le change, Sigrid était restée à l’agence W. Elle gérait les affaires courantes, collectait des informations, maintenait l’activité et inventait toutes sortes d’excuses pour justifier l’absence d’Hercule. Tantôt en déplacement, parfois à Bonpied, en pleine création vitale pour la nation. Elle ne manquait pas d’imagination pour temporiser.

C’est au cœur de l’amphithéâtre Flamel que le garçon, angoissé à l’idée de prendre la parole en public, mena la première réunion. Il monta sur l’estrade, fit face aux 109 étudiants, s’éclaircit la voix et le silence se fit sans le demander, trahissant une forte attente. Il inspira et débuta avec une certaine gaucherie.

— Je… Bonjour… Je… euh… comment commencer ? Si ! D’abord, je tiens à vous remercier, tous, d’être là. Il y aurait pu y avoir beaucoup plus d’élèves mais certains sont au bout du monde. Vous avez réussi à venir, c’est le plus important. Vous connaissez tous la situation. Peu importent les raisons pour lesquelles vous êtes assis devant moi. Que ce soit la lutte contre la tyrannie, l’opposition à l’oppression d’un peuple, des convictions anti-suprémacistes, du patriotisme belge, portugais, la volonté de ne pas abandonner une camarade, une équipière ou un parent ou encore pour soutenir une ministre progressiste. Je n’oublie pas notre cher Günther Dornier, terré avec quelques natifs du Portugal. Je ne doute pas que la résistance portugaise va naître, croître, combattre pour mettre fin à cette situation. Même si je crois que les otages sont en vie, je sais qu’ils sont en danger. Les forces de l’ordre sont acquises à la cause d’Alveira. Les gouvernements étrangers font des courbettes ou s’empêtrent dans la temporisation, l’inaction. Nous n’allons pas les imiter. Nous allons agir.

L’interlocuteur reçut une salve nourrie d’applaudissements. Il patienta jusqu’à ce qu’elle se soit tarie.

— Nous n’allons pas nous contenter de libérer une élève, un de mes compatriotes, des parents, une ministre courageuse. Nous allons libérer le Portugal. Avant de nous lancer, nous allons nous répartir des tâches, nous préparer et composer des groupes d’intervention. Dès que nous aurons identifié les lieux de détention, nous nous introduirons sur le territoire et nous frapperons.

— De quelle façon ? demanda Di Maggio. Tu y as réfléchi, n’est-ce pas ?

— Chaque cible sera attaquée par deux biais, au minimum. Euh… Katarina, avez-vous ce que je souhaitais ?

La jeune fille quitta le premier rang et déplia une carte copiée le matin même dans les archives de Johannes Gutenberg, dans le degré 50 du Sondeur. Hercule la fit léviter et lança un Amplificatum jusqu’à ce qu’elle mesure environ 10 mètres sur 6.

— Voici le plan de Lisbonne. La croix rouge indique l’ambassade de Grand-Bretagne sous laquelle le ministère de la Magie portugaise est construit. Comme le pays est fermé, que nos camarades sont séquestrés, le seul Portugais connaissant la ville, c’est Jo dont le père est incarcéré. Il travaillait à Paris lors des événements. Il nous a expliqué comment on entre. Il est impossible de transplaner à l’intérieur. Il y a deux entrées : celle à l’extérieur, devant l’ambassade et la seconde existe depuis l’accession de Maria Dos Santos. Il s’agit d’un tunnel percé pour relier le siège du gouvernement au Système de Transportation. Le premier est muni d’un sas. C’est une véritable souricière.

— Tu comptes passer en force ? intervint Moser.

— Absolument pas, Karl, rétorqua le Belge. Ce serait suicidaire. Nous allons passer par le transport en commun.

— Alveira a fait condamner la station de Lisbonne, fit remarquer Di Maggio. Il a fermé le diaphragme en acier gobelin.

— C’est vrai. Il n’est plus possible d’aller au-delà de Madrid. En théorie. En réalité, il y a un point d’entrée à la frontière hispano-portugaise, à Badajoz. C’est un local technique doté des pompes aspirant l’air et faisant le vide dans les tubes. Nous entrerons par là.

— Tu es au courant que ce tube est sous vide ? On ne peut pas respirer. Il y a combien de kilomètres entre Badajoz et Lisbonne ?

— 190 kilomètres.

— Avec des Friselune, en volant à 90 km/h, on en a pour plus de deux heures. Un Têtenbulle, c’est une heure d’air, maximum. On fait comment ?

— Un petit groupe sera équipé de réserves d’air et des masques similaires à ceux de la tenue d’exploration utilisée par Umbelina. L’équipage sera doté de balais Dornier plus rapides. Il faudra 1H30 pour parcourir la distance. Les élèves chargés de cette mission n’utiliseront pas leurs baguettes habituelles. Ils seront dotés d’un modèle spécial. Plus puissant. Capable d’ouvrir une brèche dans laquelle les assaillants s’introduiront pour surgir par le côté le moins prévisible.

Il marqua une courte pause et reprit :

— Comme je l’ai mentionné, il faudra les prendre en tenaille. L’entrée côté ambassade conduit à une mort certaine alors j’attends des…

— C’est quoi, l’échelle de ton plan, l’ami ? demanda Jacques.

— Je l’ignore. Pourquoi ?

— Jo, ça, c’est le port ?

— Oui.

— Il est à quelle distance de l’ambassade ?

— Deux kilomètres, peut-être moins.

— Et ces lignes, là, c’est quoi ? C’est pas les égouts ?

— Si, confirma le Portugais.

Hercule vit venir l’autre mâchoire de la tenaille.

— Je crois qu’avec la tenue d’exploration du Gerbera, y a moyen d’arriver au plus près par les égouts, sans être vu ou entendu. Depuis la mer. Même s’il y a des guetteurs dans le port. Deux mille mètres de conduite à parcourir de là à là. S’il pleut beaucoup le jour de l’attaque, ça ne ressemblera pas à une partie de plaisir. Mais la combinaison pourra affronter le courant.

— On entre comment ? questionna Clervois. C’est de la pierre taillée, de la roche, de la terre, peut-être même du béton moldu. Il n’y a qu’une tenue.

— Je sais où ça débouche ! s’exclama Jo. Du côté des cellules ! Umbelina m’a confié qu’elles puaient parfois. Son séjour en prison l’a marquée.

— Hercule… Tu crois que tu pourrais améliorer la combinaison ? Augmenter les réserves d’air ? Diminuer le poids ? Ajouter des marteaux ?

— Si les murailles font deux mètres d’épaisseur ou plus, des Bombardas ne suffiront pas, affirma Moser. Tout risque de s’ébouler, en plus. Même avec des baguettes spéciales. D’ailleurs, qu’ont-elles de spécial ?

Hercule mâchonna ses lèvres, renifla et comprit qu’il allait devoir sacrifier un ou deux secrets dans l’opération. Il procéda à une énorme concession.

— Je vais fabriquer les baguettes. Vous serez chargés de les évaluer dans la salle blanche, pour les déclarer bonnes pour le service.

Une vague de murmures déferla dans l’assistance.

— Je… j’ai cette capacité depuis la seconde année. J’ai découvert, par un hasard douloureux, comment transformer un Lumus Solem en un rayon brûlant. C’est ce type de baguette que le Gerbera a utilisé pour créer l’alliage dont la combinaison est faite. Quelques élèves, ici, sont dotés de mes créations plus… pacifiques. D’autres le seront à la rentrée car, selon mes informations, la situation catastrophique de Cosme Acajor n’a pas trouvé de solution. Voilà comment vous ferez fondre de l’acier gobelin. Cependant, Karl a raison. L’épaisseur des murailles, des roches, ne pourra pas être vaincue par ces baguettes.

Il passa sous silence son ensevelissement avec Adeline Bonnelangue. Coordonner le Lumus Solem et l’Aquaglaciem n’était pas une sinécure. Et puis, il sentait que le porteur de la combinaison n’aurait pas cette solution à disposition.

— Il faut fabriquer une foreuse. Nous n’en avons pas.

— Les modèles moldus marchent à l’électricité. Les tunneliers de la RATP sont intransportables, affirma le Suisse.

— Je vais en fabriquer une adaptée à la combinaison.

— Que te faut-il, pour fabriquer ça ? demanda Fuchs.

— De l’osmium. Le métal le plus rare et le plus résistant. C’est aussi le plus cher. Nous n’en avons pas.

— En voici ! répliqua un homme d’une cinquantaine d’années, un rouquin rondouillard aux yeux marron grossis par des lunettes à armatures métalliques.

— Qui êtes-vous ? lança Hercule, baguette éjectée.

— Cela n’a pas d’importance. Appelez-moi… agent V. Je suis membre de la CIA.

— La CIA ? Je pensais que…

— Nous ne sommes pas autorisés à intervenir. Pour en avoir le droit, il faudrait qu’Alveira ait commis un crime en France ou qu’un Français soit détenu par son gouvernement. Ce n’est pas le cas. Néanmoins, nous pouvons vous assister et mettre certains moyens à votre disposition.

— Oh…

— Deux kilos d’osmium. La quantité devrait suffire concrétiser le projet que vous avez en tête ?

— Je…

— Que comptes-tu en faire ? demanda Di Maggio.

— Je vais changer le système de propulsion à hélices avant. Tout sera articulé pour partir de l’avant-bras et basculer en avant pour couvrir les poings. Ensuite, cela tournera à haute vitesse. Le métal, comme les gantelets, sera recouvert de diamants noirs de ma composition.

— Des diamants ?

— Magiques. Ils m’ont valu une excellente note avec le sortilège Duro. Il faudra de la force physique pour percer avec la foreuse mais la tenue n’est pas extensible. Il faudra une personne…

Son regard se tourna vers Jacques qui s’était redressé.

— Je vais le faire. J’accomplirai la diversion parfaite, par les cellules.

Hercule concéda que le Cracmol était taillé pour cette mission de titan. Le meilleur sorcier se casserait les dents. L’acharnement du Cracmol paierait.

L’agent V reprit la parole.

— Un de nos espions, insoupçonnable, quadrille le pays. Il finira par trouver le repaire d’Alveira. Vous pouvez être sûrs d’une chose : la place sera difficile d’accès, dotée d’un dôme de protection, de sortilèges anti-transplanage. Nous misons sur l’abondance de sorts pour le débusquer.

— Nous appliquerons le plan évoqué, reprit Hercule. L’entrée se fera en brisant le dôme de protection. Si le repaire est au fond d’un lac, des plongeurs investiront les eaux. S’il est dans une grotte, nous percerons une saignée. Si c’est une forteresse, nous ferons appel à une puissance de feu supérieure.

— La probabilité d’une forteresse, abandonnée par les Moldus, est la plus forte.

— Alors, je mènerai l’attaque frontale. Elle fera office de percée et de diversion.

— Comment ? demanda l’homme.

— Jacques, dit Hercule en se tournant vers l’intéressé, je pense que vous êtes à même de répondre à cette interrogation.

— Moi ? Pourquoi ?

— Mon garçon, pour écraser une protection magique érigée par vingt sorciers aguerris, il en faut dix fois plus. Ou une vingtaine de géants. Ou…

— Un dragon ! Par Flamel ! C’est ça, ton idée, Hercule ? Tu as perdu la raison ?

— Oui. Et probablement, oui.

Jacques se tint la tête à deux mains et roula des yeux, assommé par l’audace du Belge. Il comptait chevaucher le Piment Cornu. Il était mûr pour Bonpied.

L’Académie comptait plusieurs voyants dans ses rangs, qu’ils soient élèves ou enseignants. Un avantage incontestable pour recueillir des informations, des détails utiles, exploitables pour aiguiller les recherches sur place. Depuis l’arrivée des enfants à l’Académie, deux jours s’étaient écoulés. Les sections d’assaut, terrestres ou aériennes, s’entraînaient à maîtriser les baguettes fabriquées par Hercule, testées et approuvées pour l’attaque. Des stocks de vivres étaient constitués et empaquetés dans des sacs à extension. Il fallait pouvoir tenir plusieurs jours au Portugal et ravitailler Günther et les résistants portugais.

Grâce aux descriptions fournies par les différentes divinatrices et le voyant japonais, l’émissaire de la CIA, planant à plus de 1000 mètres grâce à son envergure de harpie, venait de repérer une bâtisse massive à l’abandon, dans le nord du pays, à quelques kilomètres de la frontière espagnole. Le château médiéval de Lindoso ne comportait plus que des murailles, dangereuses, instables et un immense donjon à base carrée, haut de 15 mètres. Les lieux paraissaient inhabités, voire maudits pour les rares Moldus vivant dans les parages. Mais l’aigle forestier avait discerné des formes humaines se déplaçant par paires autour de la construction. Des patrouilles. La forteresse était construite sur une colline dominant un terrain à découvert. L’approcher sans se faire alpaguer était inenvisageable.

Hercule produisait des baguettes serties de grenats pour le groupe de dix étudiants chargés d’entrer dans le pays via le tunnel de Transportation. Dès qu’une baguette était jugée opérationnelle, il l’attribuait à un combattant « fondeur » et celui-ci partait pour Madrid avec un paquetage discret. Aucun départ groupé n’avait lieu, afin de ne pas attirer l’attention des autorités espagnoles, jugées pro-Alveira. Arrivé dans la capitale madrilène, l’élève regagnait la surface et le monde moldu pour visiter la ville. La nuit tombée, il se carapatait, enfourchait un Friselune de l’école et filait à Badajoz où Günther le récupérait au local technique de la RATP.

Ensuite, il gagnait le souterrain courant de l’atelier Dornier aux abords du local technique. Les CHASSE-Magus accourus à l’appel étaient prioritaires sur tous les autres élèves. Chaque groupe comporterait, au minimum, un CHASSE-Médico pour soigner les blessures, soulager les souffrances. Si les baguettes des fondeurs comportaient des grenats, celles destinées à l’assaut du château n’en avaient pas besoin. En revanche, tous les assaillants avaient besoin de puissance. Hercule ne mégotait pas et ne taillait que du camphre dopé au Nundu. À de rares exceptions près, les CHASSE-Magus ou ceux qui aspiraient à embrasser la carrière d’Auror, possédaient la force mentale pour contrôler la combinaison explosive assortie de mises en garde. Di Maggio était l’un des sorciers qui avait dû conserver sa baguette en sapin et crin de licorne. Il s’était senti dominé par le camphre et avait détesté la sensation procurée. En revanche, contre toute attente, Roland Clervois avait d’emblée adopté la puissante configuration. Hercule y avait vu un signe du destin. Lorsqu’il avait suggéré qu’il dirige les troupes au sol, Roland avait accepté. Il voulait devenir Auror et remplacer le commandant Cielen. Qu’à cela ne tienne !

En parallèle des prédictions travaillées en compagnie de Laurine et Valentine pour affiner les conditions des assauts, Shin initiait tout le monde au judo. L’art martial de la défense pourrait faire la différence face aux adversaires tentés par un combat au corps-à-corps.

Autant la prise du Ministère devait s’opérer avec effet de surprise, autant l’attaque du donjon de Lindoso aurait lieu avec éclats pour focaliser le feu ennemi sur Hercule. Lorsqu’il utilisait ces termes, Laurine frissonnait de terreur. Le Belge serait d’autant plus exposé qu’il serait le seul élément volant à basse vitesse, tout au plus 40 km/h en piqué tandis que ses camarades fileraient à plus de 100. Pire : il chevaucherait une créature confinée dans une pyramide, sans perspective de vol. Le garçon était conscient que cette partie du plan était sujette à caution, mais elle était incontournable. La date d’intervention sur les deux cibles était fixée au 14 septembre, à 7H00, à l’aube.

Hercule se rendit au lac souterrain en compagnie de Laurine pour constater les progrès de Jacques avec la combinaison en milieu aquatique. Le Cracmol avait appris toutes les fonctions vocales par cœur et ne cessait de s’émerveiller face à la création imaginée par Hercule, construite par le Gerbera et améliorée d’une façon prodigieuse. Jacques, à l’autre bout du lac, aperçut ses amis. Il ordonna aux hélices de tourner à 50 % de leur puissance et rejoignit la berge en un clin d’œil. Il n’eut pas besoin d’aide pour s’extraire de l’eau. Débarrassée de poids et de couches isolantes, la tenue était souple, maniable. Il déverrouilla le casque et s’extasia :

— C’est fantastique ! Je barbote depuis deux heures. J’ai vu les Quokkampes. Je n’ai rien compris à leur babillage mais leur sourire est si enthousiasmant ! La tenue est incroyable ! Aucun souci rencontré. Les nouveaux filtres fonctionnent à la perfection. Extraordinaire… J’en perds mes mots… C’est comme dans un rêve !

— Avez-vous essayé le retournement des hélices et leur mode tarière ?

— Pas encore. Dans l’eau, à puissance égale, j’avance plus vite. Le pas réglable de l’hélice permet plus de vélocité.

— Tant mieux ! Bien… Faites un essai sur cette roche calcaire.

Hercule désignait un bloc de plusieurs tonnes sculpté par les éléments à l’époque où la cavité était remplie en totalité. Le Cracmol verrouilla le casque et ordonna aux hélices avant de basculer en avant, avec un pas réglé à zéro. Un déclic trahit l’alignement parfait. Il demanda ensuite au quartz enchanté contrôlant la combinaison de faire tourner les deux foreuses à 50 %, soit près de 8000 tours / minute. Il entailla le minéral blanc et le traversa comme si c’était du beurre. Il retira ses poings. Le calcaire était percé sur 50 centimètres. Il rabattit les ailes en arrière et envoya un uppercut dans la matière.

— Ouille ! hurla-t-il. Ça fait un mal de chien !

— Ce n’est pas conçu pour ça, Jacques, précisa l’observateur.

— Mince ! Je croyais que…

— La combinaison n’est qu’une seconde peau. Elle n’offre ni force supérieure, ni atténuation de la douleur si vous causez un choc contre une matière dure. Souvenez-vous-en !

— J’y penserai, nota le Cracmol en se massant les mains. Je crois que je suis prêt, Hercule. Je dois travailler la précision de mon orientation, pour trouver l’entrée de l’égout au plus vite, une fois sur place. Ensuite, je cherche mon repère. Après, il ne reste qu’à creuser jusqu’aux cellules pour donner des baguettes aux prisonniers avant que les gardes ne soient alertés.

— Jo suppose que les barreaux des geôles sont en acier gobelin. En revanche, les serrures à clef sont simples. N’oubliez pas, Jacques. Vous êtes protégé des principaux sorts d’attaque mais pas à l’épreuve des plus puissants. Un Bombarda Maxima vous fera reculer. Quant aux impardonnables, vous n’y résisteriez pas. Vous n’avez pas d’armes offensives.

— Sauf la pointe de la foreuse.

— C’est juste. Mais en cas de combat distant, disparaissez. Usez de l’invisibilité. Si l’ennemi n’a pas le réflexe de lancer le sort Hominum Revelio, vous conservez l’avantage. Vous pouvez disparaître mais pas vous rendre inaudible. Le métal produit du bruit à chaque pas. Si des charmes spéciaux ont été apposés sur les serrures…

— … je les attaque à la foreuse.

— Jacques, mon ami, cela ne me plaît pas de vous envoyer là-bas. Si Karl avait été plus petit…

— Il faut croire que c’est le destin, Hercule. Il est écrit que c’est à moi de le faire et à personne d’autre. Je veux participer et démontrer que je peux être un atout.

— Vous n’avez rien à prouver. Vous êtes l’Atout du Gerbera, la voix de l’optimisme, de la confiance.

— Ah… C’est gentil, Hercule. N’empêche… Je préfère être à ma place en pleine mer, à jouer au Kraken, qu’être à la tienne, tentant de monter sur le dos de Garra. Je sais qu’elle t’a permis de le faire, une fois. Mais voler avec elle, durant des centaines de kilomètres et lancer une attaque… C’est de la folie.

— Eugénie n’est pas là pour nous dispenser ses élucubrations déraisonnables. Je prends sa suite. Ce soir, nous irons à Orgeix. Je vais la sortir de la pyramide et voir si elle est capable de voler. J’ai confiance en elle. Je ne sais comment l’expliquer. Garra 1 sera prête.

— Il me reste sept jours pour apprendre par cœur le kilométrage de mon parcours et repérer les lieux déserts où je ferai halte. J’ai aussi prévu des pauses pour nourrir Garra. Et me sustenter un peu.

— J’ai une trouille pas possible et en même temps, j’ai hâte, Hercule. De botter le derrière de ces salopards de suprémacistes !

Hercule tapota le dos de métal de Boulanger. Il ressentait les mêmes émotions contradictoires. Il voulait sortir Umbelina de ce cauchemar. Il espérait juste ne rien avoir oublié dans l’organisation des opérations. La reine de la logistique, Eugénie, lui manquait.

Les journaux tournaient en boucle sur le coup d’État portugais, les affrontements civils sporadiques en Allemagne, les escarmouches à la frontière des Pays-Bas et de la Belgique, le durcissement du ministre batave, les annonces espagnoles pour plaire au voisin lusitanien et caresser les Français dans le sens du poil, l’angoisse autrichienne face aux visées expansionnistes de Grüber. Peu importait l’étiquette du quotidien : les autres informations étaient reléguées dans les dernières pages, en petits caractères, entre la rubrique nécrologique et les accidents ménagers.

En feuilletant le Cri de la Gargouille, la lectrice cherchait une annonce précise qu’on lui avait transmise avec les pincettes habituelles. Elle la dénicha dans l’édition du 10 septembre. Elle lut en silence :

« Rebondissement dans l’affaire de Bourgmestre.

Le comité, chargé d’évaluer les liens de sang entre les parents et Gontran, leur fils unique, a rendu ses conclusions. Le groupe, composé de médicomages, d’un légicomage et d’un scientifique moldu oublietté après sa collaboration, a déclaré que Gontran, incarcéré pour le meurtre de sa mère, ne pouvait pas être le fils biologique du couple. Le criminel a été adopté ou échangé à la naissance. En conséquence, les ayant-droits du prévenu ne peuvent prétendre à l’héritage estimé, provisoirement, à plus de 7 millions de Gallions par maître Barthes, notaire de la communauté sorcière.

Conformément à la réforme sur l’héritage, le ministère de la Magie récupérera l’intégralité des biens. Le ministre Picaillou, interrogé au sujet de cette affaire, a dit en substance que les liquidités iraient dans les caisses du gouvernement. Il nommera dans les jours à venir un adjudicateur chargé de lister de façon exhaustive le patrimoine De Bourgmestre, en collaboration avec le notaire. Le premier avril a été évoqué comme date butoir et exécutoire de l’adjudication aux enchères. »

La lectrice reposa le journal et réfléchit. Il était aisé d’imaginer la suite de cette affaire. Le catalogue des meubles et titres de propriété ferait l’objet d’une diffusion préalable. Les familles infernales Rosier, De Polignac, Lestrange et Rostang de Hautefeuille se réuniraient en douce pour truster chaque vente en dessous du prix du marché. Elles se partageraient le gâteau à parts égales, bloquant les enchères. Le ministère se fichait des arrangements et autres magouilles : chaque vente, c’étaient des Gallions inespérés dans son escarcelle. Les gros propriétaires immobiliers s’empiffreraient en exigeant des loyers scandaleusement majorés.

Elle ouvrit un tiroir et prit un morceau de parchemin chiffonné et griffonné. Elle connaissait les termes par cœur et savait à quoi ils correspondaient.

« 23, rue du Rocher. Elle doit être protégée. »

En juillet, elle s’était rendue à l’adresse, dans le quartier magique de Paris et avait deviné deux silhouettes d’élèves. Ils avaient ouvert une agence de résolution d’énigmes. Ils louaient l’emplacement. À Geneviève de Bourgmestre ? Probable. Hercule ou Sigrid n’auraient jamais signé un bail avec l’un des autres acteurs de l’immobilier. Elle devait agir.

L’opération, initialement prévue pour le 14 septembre, fut avancée de 48 heures, suite à la parution d’une annonce dans Magia Impressa, sous contrôle étatique. Alveira avait obtenu des aveux de la ministre Dos Santos, l’avait jugée pour trahison et l’avait condamnée à mort. L’exécution était programmée le 14, à 6H00, au ministère. Les autres traîtres seraient jugés dans les jours à venir.

L’arrivée, puis la disparition à Madrid de plusieurs visiteurs en provenance de France, avait peut-être précipité le cours des événements. Pire, le gouvernement espagnol pouvait avoir décelé ces entrées suspectes et les avoir communiquées à son voisin. L’exécution anticipée du plan ne changeait rien à la donne. Les élèves étaient prêts. Dornier et les Portugais étaient prêts. Mieux : l’annonce de l’exécution de la ministre avait poussé des familles entières à s’évanouir dans la nature. Grâce au bouche-à-oreille, les Da Oliveira avaient réuni une trentaine de sorciers et de sorcières prêts à en découdre avec Alveira et sa clique. Dans la nuit du samedi 11 au dimanche 12, une escadrille de 60 individus sortit en trombe de l’atelier Dornier, estourbit la vigie postée par le suprémaciste portugais et prit la direction de Lindoso. Elle déposerait la moitié des effectifs à distance de la forteresse et attendrait la venue d’Hercule. Rosa Fuchs commanderait la force aérienne et Roland Clervois les troupes au sol. Sous terre, équipée de réservoirs d’air individuels, une section de 15 élèves, épaulée par monsieur Da Oliveira, connaissant le ministère pour y avoir exécuté des travaux de menuiserie, s’engagea dans le tunnel creusé par le Luxembourgeois jusqu’au local technique de Badajoz. Les « fondeurs » étaient dirigés par Mondague, une valeur sûre. Valembreuse et Delplanque, répartis sur les objectifs, en retrait, se chargeraient des blessés.

Par souci d’efficacité, aucun élève de première, deuxième et troisième année ne fut autorisé à combattre. La mesure fut parfois accueillie avec froideur, comme ce fut le cas avec Roxane Delacour, désireuse d’en découdre. Shin Ishii se joignit aux fondeurs parce qu’il était à même de prévoir certains événements, qu’il pouvait coordonner le découpage du diaphragme d’acier et surtout parce qu’il contrôlait l’eau mieux que quiconque. Les criminels tenant le ministère pouvaient inonder le tunnel menant au quai de Transportation. Le Japonais avait les capacités sorcières de contrer la noyade. Personne n’avait de tâche facile mais l’assaut, à découvert, que Roland Clervois devrait lancer pour être au contact, était jugé très risqué. Il devait s’assurer que les forces aériennes aient causé assez de dégâts et de désordre dans les rangs adverses.

Demeuraient les derniers protagonistes partis la veille au soir. Leurs tâches étaient loin d’être simples. Entre Jacques, largué avec tout son attirail à Biarritz, contraint de rejoindre la mer, de s’équiper, de plonger dans l’océan et de caboter durant 1100 kilomètres, en observant d’indispensables pauses, pour se retrouver dans le port de la capitale lisboète dans les temps, et Hercule, devant harnacher la dragonne à tout prix pour tenir sur son dos, la convaincre, la faire décoller sous les yeux effarés des Boulanger et lui faire parcourir plus de 800 kilomètres, en altitude, pour la faire fondre sur sa cible en crachant du feu, il était difficile de décider lequel était le plus dingue des deux. Pourtant, la paire d’amis tomba dans les bras l’une de l’autre au pied de la pyramide.

— J’ai conscience de vous demander d’accomplir une folie, Jacques.

— Ah bon ? Je crois que tu te réserves le morceau de choix. Le Ministre félon, son âme damnée, ses meilleurs Aurors. J’aurai droit au menu fretin, au ministère.

Hercule sourit.

— J’ai confiance dans la combinaison et dans son créateur.

— Merci, mon ami.

Le Cracmol salua ses parents mis dans la confidence. Puis, Hercule le fit transplaner jusqu’au quai, désert, de la station de Biarritz. Il l’accompagna en surface. Ils apparurent derrière un miroir d’un magasin désaffecté et le traversèrent. Ensuite, le Belge chercha les points de chute, à vue, sans témoins moldus, pour rejoindre la mer. À l’abri des regards indiscrets, derrière des rochers, il aida Jacques à enfiler la combinaison. Depuis que l’inventeur avait miniaturisé certains composants, le garçon costaud pouvait s’y glisser. Encore quelques centimètres en taille et en tour de biceps et ce serait fini.

— N’oubliez pas, Jacques. Changez les filtres toutes les trois heures. Remplissez les réservoirs d’air au même rythme. Mettez un peu de chauffage. L’eau à 22 degrés est une fausse bonne amie. Nourrissez-vous, buvez et observez vos pauses pour… eh bien… les besoins naturels.

— La combinaison est mon amie. Je m’en tiens au plan. Ni plus, ni moins.

— Bonne chance, mon ami, répéta Hercule en lui donnant l’accolade.

— Toi aussi.

Le Cracmol verrouilla le casque, ordonna le démarrage du mode autonome, s’immergea et commanda aux hélices de tourner à 20 %. Il se lança dans la nuit et poussa le régime des pales à 80 %. Bientôt, le bruit des lames frappant les vagues disparut et le monde sous-marin devint son seul compagnon. Il ne laissa qu’un sillage qui s’estompa peu à peu. Hercule transplana jusqu’à la ferme des Boulanger lorsque son ami eut disparu à l’horizon.

Le Belge eut besoin d’une heure pour gagner la confiance de Garra. Réussir une fois ou deux, n’était en aucun cas une garantie inaliénable avec un dragon. Une bévue, une maladresse et c’était la carbonisation assurée. Mesurant chaque geste, il la harnacha, défit la chaîne qui l’empêchait de quitter la pyramide et l’invita à le suivre. Le mastodonte consentit à prendre l’air. Dehors, le « charmeur » lui parla sans hausser le ton, flattant sa puissance, caressant son museau en dépit du souffle long, annonciateur d’un jet de flammes dévastateur. Il murmura son prénom à plusieurs reprises, jusqu’à ce que ses pupilles trahissent une réaction systématique. Puis, il agit comme si elle était capable de déchiffrer son langage.

— Souvenez-vous de notre première rencontre. Je vous ai fait confiance. Vous en avez fait autant. Vous m’avez projeté dans les airs pour m’asseoir sur votre dos, entre vos ailes. Voulez-vous recommencer ? Faites-moi ce plaisir…

Le Piment Cornu glissa ses appendices nasaux entre les jambes du garçon et donna un coup de tête. Les 55 kilos de l’élève ne pesèrent rien face à la puissance de la créature. Il eut à peine le temps de s’emparer des rênes pour se tenir que Garra prit son élan en battant des ailes. Elle s’arracha du sol sans mal.

— Je vous conduis à la bataille. Comprenez-vous ? Il y aura du danger, des blessures, des sorciers agressifs cherchant à nous abattre. Vous serez épuisée par un long voyage. Aurez-vous la force ?

Garra mit plus d’ardeur dans ses battements et s’éleva dans la nuit étoilée. Hercule se pencha en avant et posa sa tête contre le long cou de la créature. Il chercha les mots pour décrire ses sensations, les narrer à ses proches. Il ne trouva que « liberté ». Il se laissa submerger et grava ce privilège dans sa mémoire.

De toutes les fonctions embarquées par la combinaison, Jacques en appréciait deux en particulier. La boussole, basée sur le sortilège Pointaunord, était incontournable pour maintenir le cap. D’abord, à l’ouest, pendant 600 kilomètres et au sud, pendant 500 supplémentaires, après avoir passé le phare de Tourinan. La seconde invention prisée par l’aventurier, était signée par Hercule et ne faisait pas appel à la magie mais aux mathématiques. Selon le nombre de tours effectués par les hélices, le pas variable adopté par celles-ci et en tenant compte de la résistance de son environnement – eau, air, vide –, Hercule était capable de calculer la distance parcourue. Il était 5H00 et il avait avalé 1123 kilomètres depuis Biarritz. La cité endormie devant lui s’étendait sur quatre ou cinq kilomètres. C’était la seconde ville d’importance sur son trajet. La première était Porto. Il faisait face à Lisbonne et entrait dans l’embouchure du Tage.

Jacques fit surface près d’un chalutier mouillant dans le port. Il déverrouilla le casque, retira les cartouches de dioxyde de lithium et installa les dernières dans les logements affleurant sous son menton. Il fouilla dans son sac à extension et trouva le dernier sandwich au rôti de porc concocté par sa mère. Il prit le temps de manger avant de poursuivre son périple.

Quelques minutes s’écoulèrent avant qu’il ne se remette en route et qu’il ne repère, sous la surface, la sortie des égouts. Elle était barrée par une grille aux barreaux assez larges pour ne pas retenir la plupart des déchets mais trop étroite pour qu’il se glisse entre les barres d’acier. Il activa l’éclairage chimique, balaya la zone et mit en œuvre la foreuse de sa main droite. Il visa la pierre, moins solide que le métal scellé. Il se débarrassa de l’obstacle avec rage. Il fonça à travers le conduit sur environ 500 mètres avant de devoir poursuivre à pied. Lorsqu’il ouvrit son casque, la puanteur le révulsa. Il fut contraint de se remettre en mode autonome pour parcourir les 1500 mètres restants. Il se fia aux notations peintes avec des enduits goudronnés. Il atteignit une intersection. Selon les plans étudiés, il lui fallait obliquer vers la droite mais le fléchage pour le secteur 6X où il devait se rendre, indiquait l’embranchement à gauche. Sous terre, privé de repères visuels, il était facile de se déplacer en arc de cercle alors qu’on se croyait dans un segment droit.

Au bout de vingt minutes, il toucha au but : la zone 6X6. Il consulta l’heure. Il était moins de 6H00. Il devait faire preuve de patience avant de passer à l’action.

Günther ne s’était pas tourné les pouces entre le début de l’érection de son atelier et la veille de l’assaut lancé, pour l’essentiel, de son entreprise. Il avait fabriqué sans relâche pour faire face à un carnet de commandes exponentielles, venant pour la plupart de clubs de Quidditch. Aussi, au moment de doter les troupes d’élèves venus libérer Umbelina et les progressistes emprisonnés, il avait pu contenter chacun. L’escadrille volante, chargée de frapper l’ennemi à la forteresse médiévale, disposait des derniers-nés, capables de pousser jusqu’à 110 km/h en dix secondes. Il leur fallait le meilleur pour virevolter, frapper, tout en évitant les sorts. Quant aux « fondeurs », engagés dans le tunnel de Transportation depuis Badajoz, ils volaient sur des Harpies identiques à la possession d’Hercule. Ils montaient en puissance avec lenteur mais leur vitesse de pointe frisait les 130 km/h. En théorie car dès que la quinzaine de sorciers eut enfilé les masques pour respirer et enfourché les montures, leurs compteurs de vitesse, gradués jusqu’à 200, titillèrent les 150. Le vide absolu effaçait la résistance, les frottements et facilitait la pénétration dans l’espace. Comme Jacques, sans le savoir, ils atteignirent leur objectif avec de l’avance. Ignorant combien de temps serait nécessaire pour sectionner un cercle de 70 centimètres de diamètre, au minimum, ils profitèrent des 11 minutes grappillées.

Près de Lindoso, à 6H30, les volants stoppèrent et déposèrent les passagers à terre, à environ deux kilomètres du donjon. L’attente, source d’angoisse, commença. Di Maggio inscrivit sur un carré magique :

« Forteresse sous nos yeux. Attendons le soutien volant. »

Il reçut une réponse des fondeurs, signée Renée Daguerre, ex-coéquipière d’Umbelina chez Lonicera.

« Découpe en cours. Outil très puissant. »

Aucune nouvelle ne pouvait venir d’Hercule, peu à l’aise pour écrire et tenir les rênes. Encore moins de Jacques, confiné dans un environnement hostile. La peur étreignit leurs ventres. La marque du courage.

Agathe Bonnelangue n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Un flot incessant de questions déferlait dans son esprit. Avait-elle eu raison d’ouvrir l’Académie aux libérateurs autoproclamés ? Quel impact aurait ce « laisser-faire » sur les politiciens, les argentiers ? N’avait-elle pas accepté trop vite le refus catégorique d’Hercule d’être accompagnés par des adultes ? Elvira et Wilfried auraient pesé lourd dans la balance, au moment de l’affrontement final. Le Belge avait rétorqué de façon imparable, logique :

— Madame, la loi portugaise actuelle, revue et corrigée par cette fripouille d’Alveira, est claire. Tout majeur agissant contre le gouvernement sera, je cite, jugé et exécuté. Les mineurs seront incarcérés. C’est la raison pour laquelle je ne voulais pas de Di Maggio, de Moser ou de Delplanque au Portugal. Mais je n’ai pas le pouvoir d’interdire quoi que ce soit à ces têtes de mules. Alors, la force libératrice sera une coalition d’élèves. Pas d’Aurors, pas d’enseignants. Même les Portugais réfugiés chez Günther. Plus il y aura d’individus impliqués, plus nous risquons une dénonciation. Il a fallu cadenasser certains sujets.

Hercule songeait à Émilie Boulanger à laquelle ses parents avaient affirmé que son frère était parti à Paris pour suivre des cours de filature auprès du Belge. Elle avait accueilli la déclaration avec suspicion.

— J’ai très peur pour vous tous, avait avoué la directrice.

— Nous montrerons à quel point vos enseignements sont précieux, Madame. Vous serez fière.

En se rendant au petit-déjeuner, avec un quart d’heure d’avance sur l’ouverture, elle ne s’attendait pas à tomber sur une nuée de lève-tôt agglutinée dans le hall. Les mines défaites trahissaient le manque de sommeil et l’angoisse. Katarina avait les yeux rougis. Shin, son amoureux, était aux avant-postes. Laurine n’avait pas plus fière allure. Elle craignait pour la vie de ses amis. Hercule devait dompter un dragon et le conduire à la bataille. Ensuite, il s’exposerait et ouvrirait une brèche dans les protections ennemies. Sans lui, l’action était vouée à l’échec.

Le recueil de poésie fétiche d’Agathe ne quittait plus ses mains. Soudain, il s’échauffa. Elle l’ouvrit et eut la vision d’un élève en pleine agonie.

Jacques creusait comme un fou, déblayant au fur et à mesure. Alors qu’il commettait une pause, à bout de souffle, il fut victime d’un étourdissement. Il s’adossa à son ébauche de tunnel. Il fit plusieurs pas et mesura environ trois mètres depuis la conduite d’égout. Toujours rien en vue. Il se mit à respirer plus vite, éprouvant de plus en plus de difficulté à garder son calme. Il demanda, en ahanant, combien de temps s’était écoulé depuis le changement des filtres captant l’air expiré. La durée indiquée était conforme. Il se sentit perdre connaissance. Il suffoqua.

« La compression d’air ! J’ai oublié… de recharger… dans… Il faut… que… »

Il fut incapable d’ordonner le déverrouillage et n’eut pas le réflexe de procéder à la séquence de déblocage manuel. Sur le point de mourir, asphyxié, son cerveau bascula sur un souvenir datant d’une semaine. Hercule avait obtenu – il ne savait par quel miracle – un plan détaillé du réseau d’égouts de la capitale portugaise. Elle était étalée sur le bureau de l’amphithéâtre. Jacques, debout, faisait face au Belge. Celui-ci lui montrait le chemin et le repère 6X6, sa cible. Il pointait la dénomination avec le bout de sa baguette. Il n’y avait aucune erreur poss… Dans son rêve, il se déplaça autour de la table et se positionna aux côtés de son ami. La marque lue changea et devint 9X9. À l’envers !

La vision cessa. Il gisait dans l’éboulis. Il aspira du vide et murmura :

— Déverrouillage.

Le déclic se produisit. Il fit pivoter le casque sur dix centimètres et inspira la puanteur. Il se gava de miasmes nauséabonds, vomit ses tripes d’un coup, toussa à s’en décoller la plèvre et se remit debout avec peine. Il se força à marcher, comme un automate, mû par un invisible mécanisme. Il bifurqua à l’embranchement et avança jusqu’au repère 9X9. Il n’eut pas le choix : pour accéder aux fonctions de la tenue, il devait être casqué. Il serait à court d’air en quelques secondes. Alors, il sortit le compresseur de sa besace, remplit les réserves d’air vicié et rétablit l’étanchéité. Il engagea le combat contre la roche avec encore plus de hargne, supplicié à chaque respiration. Il recula les bras et frappa à pleine puissance.

Le temps s’écoula trop vite. Malgré ses efforts redoublés, il était 7H10 lorsqu’il brisa la pierre taillée. Il tomba nez à nez avec Jorge Alonzo. Jacques glissa aussitôt deux baguettes au prisonnier.

— Vous êtes venu nous faire évader ? demanda le père de Jo.

— Non. Servez-vous des baguettes pour faire sauter les serrures.

— Roger ! Baguette !

Le Belge s’empara de l’objet et bombarda le mécanisme de sa geôle. Jacques s’introduisit dans la place et prolongea son action dans la serrure de Jorge. Elle finit en miettes. Roger vint à bout de la sienne. Les deux hommes et l’adolescent jaillirent des cellules et sortirent de la zone de rétention. Plusieurs renégats, alertés par le barouf, quittèrent la grande salle où ils surveillaient le personnel asservi. Les autres sbires jugulaient l’entrée de la jonction Ministère-Quai de Transportation.

— Il faut bloquer les cheminées, hurla Roger. Les isoler de leur chef !

Jacques reçut un Stupéfix en pleine poitrine. La combinaison encaissa et s’irisa, provoquant la stupeur de l’assaillant. Le temps qu’il réagisse, la foreuse, toujours active, lui transperça le bras droit. Le belligérant poussa un hurlement effroyable et perdit sa baguette dans la bataille. Les deux autres Aurors ne firent pas dans le détail. La couleur de leurs sortilèges, verte, indiqua qu’ils ne feraient pas de quartier. Lorsqu’un jet vert fut lancé avec rage vers le Cracmol, celui-ci roulait déjà à terre pour l’éviter et effacer la distance avec son adversaire. Jacques se redressa et fit basculer son adversaire par-dessus l’épaule, écartant la baguette. Foreuse repliée, la main libre du garçon, recouvert d’alliage et tapissée de diamants tranchants, dévia la mâchoire du traître ayant osé formuler le sortilège de la mort. Le poing, devenu masse d’armes, « éteignit » le sorcier. Jorge pétrifia le troisième larron et le ligota avant d’écrouler une armoire en chêne massif sur l’impudent. Plus aucun obstacle ne se dressait entre eux et la salle du personnel. Jacques tendit son sac à extension ; les sorciers n’eurent qu’à se servir dans la collection de baguettes restantes. Jorge réalisa soudain que leur libérateur n’avait pas de baguette mais seulement la tenue, modifiée mais reconnaissable, d’Umbelina. Il lui demanda :

— Mais… pourquoi n’as-tu pas de baguette ?

— Parce que je ne suis pas sorcier.

— Quoi ? Euh… Reste en arrière. Nous allons les prendre à revers, proposa Jorge aux fonctionnaires.

— Hors de question.

— Pourquoi ?

— Vous allez vous faire canarder et vous ne savez pas faire ça. Invisibilité.

La peinture à base de Polynectar au Demiguise fit son ouvrage. Jacques disparut presque en totalité – il y avait quelques accrocs après avoir foré la roche –.

— Oh… Dans ce cas, c’est par là.

Jorge mena le groupe dans la bonne direction. Jacques s’avança avec prudence. Le tunnel de jonction faisait un coude et les sept derniers fidèles d’Alveira tenait la place, empêchant les fondeurs d’aller plus loin sans périr, en dépit de leur supériorité numérique. Si le combat se prolongeait, il y aurait des morts. Cinq des hommes lançaient des sorts vers Ishii, Da Oliveira et les autres. Deux sbires surveillaient leurs arrières, inquiets de ne pas voir leurs camarades venir leur prêter main-forte. Roger était resté en arrière pour s’assurer que les belligérants ne battraient pas en retraite. Il venait de passer près d’eux et de se dissimuler dans le sas de l’entrée principale. Il fermait la dernière issue.

Jacques choisit de jouer au héros. Il mit en marche les hélices. Les hommes d’Alveira, intrigués, furent incapables d’identifier l’origine du sifflement.

— Vitesse hélice… 100 %.

Tel un Cognard survolté, le Cracmol percuta la meute assoiffée de sang. Il valdingua non loin des libérateurs. Son action désorganisa la résistance. Jorge et le personnel, d’un côté, Da Oliveira et les élèves de l’autre, foncèrent dans le tas. Jacques roula sur le sol et resta à terre, plaqué contre une paroi. Les renégats furent défaits en quelques secondes. Trois d’entre eux jetèrent leurs baguettes et se mirent à genoux en signe de soumission. En moins d’une minute, le destin des hommes de main fut scellé. Le Ministère était repris. Daguerre communiqua :

« Ministère sous contrôle. Des blessés. Pas de mort. Boulanger héroïque. »

Valembreuse, dotée d’une trousse de secours, s’occupa des blessures. Mondague, le commandant, était salement amoché. Dopé par l’adrénaline, il riait aux éclats et se faisait enguirlander par Valembreuse qui ne parvenait pas à le panser sans qu’il ne bouge. Ricci avait bataillé et récolté un sort noir qui rendait la moitié de son visage flasque. Dello Carbone avait des estafilades sur tout le corps. Sa tenue sorcière était en lambeaux. Jacques retira son casque. Ses traits étaient tirés, mais il était indemne. Il n’avait rien alors que tous ces élèves avaient payé le prix du sang. Il retourna auprès de Roger en possession du sac à extension et reprit le compresseur pour remplir ses réserves d’un air enfin respirable. Puis, il posa une question au fonctionnaire belge. L’homme se décomposa.

Une fois remis de leurs émotions, les criminels mis sous les verrous, les membres du ministère se répartirent les tâches urgentes : prévenir leurs concitoyens, tendre un piège dans les locaux du journal Magia Impressa, se débarrasser des derniers fidèles d’Alveira disséminés dans les points stratégiques de la communauté sorcière. Seul dans un coin de la salle de travail, Shin jeta une poignée de pétales pour déterminer, dans le futur immédiat, quelles actions judicieuses pourraient être conduites. Au lieu de recevoir un conseil, il entraperçut l’issue du combat au château de Lindoso. Sa vision le glaça.

À l’apparition d’une silhouette massive, dans le ciel déchiré par les lueurs de l’aube, les combattants se mirent à espérer. Ce diable de Belge avait réussi un tour de force insensé. Parmi les élèves, aucun ne se souvenait d’avoir déjà entendu qu’un sorcier avait pu dompter un dragon. Ursula Waldmeister voyait en lui l’élève capable, si nécessaire, de la suppléer. Elle n’avait pas fait erreur sur la personne.

Alveira avait concentré le gros de ses forces dans la forteresse. Ce déploiement impliquait la présence de vigies. L’alerte fut donnée et le putschiste fut tiré de ses songes par les vociférations de Suartès. Son exécuteur et tortionnaire favori lui rendit compte dans la cambuse aménagée au sommet du donjon.

— Qu’est-ce qu’il se passe ? hurla le petit brun nerveux.

— Un dragon, Monsieur ! En approche !

— Et alors ?

— Venez voir !

L’homme sortit de son lit, enfila de vieilles godasses et s’approcha d’une fenêtre. Il aperçut la silhouette menaçante venant dans leur direction. Il abrita ses yeux de sa main pour distinguer des détails malgré l’éblouissement de l’astre solaire. Incapable de discerner quoi que ce soit, il réclama des Multiplettes. Il chercha sa cible en évitant les rais aveuglants. Durant une fraction de seconde, il crut qu’une forme humaine chevauchait la bête. Il commit une autre visée et tressaillit. Il vociféra :

— Ce n’est pas possible ! Rassemble les hommes ! Abattez-moi ce monstre !

Le temps de réunir la trentaine de soldats sur le flanc est du château, Hercule touchait au but. La dragonne avait englouti près de 10 kilos de piment lors de son dernier repas alors que d’ordinaire, elle se contentait de la moitié. Il murmura à l’oreille de Garra. Elle bascula sur le côté et piqua vers la forteresse. Elle cracha une flamme de quinze mètres, large, incandescente. Cédant à leur instinct, les sorciers se jetèrent à terre. Le dôme résista au choc. Les hommes d’Alveira se redressèrent et lancèrent des sorts de stupéfixion, inutiles, la protection empêchant les maléfices de passer. S’ils voulaient en découdre avec la créature et son cavalier, ils devaient anéantir le bouclier.

La chasse conduite par Fuchs avait ordre de ne décoller qu’à l’abaissement du dôme ou à sa destruction. Hercule refit plusieurs passages. À chaque lancer incendiaire, la protection déclina. À l’instigation de Suartès, les assaillis choisirent de renforcer le dôme, comptant sur la lassitude, le découragement ou l’épuisement de la dragonne. Occupés à tisser leur défense, ils ne virent pas venir un coup de l’adversaire. La cheminée de la salle de garde s’activa. Des flammes vertes léchèrent le foyer. Alveira, retranché, baguette au poing, vérifia qui avait franchi la distance les séparant du ministère. Il ne vit aucun sorcier dans l’âtre. Il revint à la fenêtre, refusant de se laisser gagner par la paranoïa. Puis il transplana dans la cour extérieure pour assister au triomphe des siens.

La résistance de l’ennemi épuisait Garra. L’intensité de ses flammes baissait, son vol s’alourdissait. Fuchs et Clervois, condamnés à l’inaction, se rongeaient les sangs en voyant la tactique du Belge être tenue en échec. Soudain, une explosion ravagea le sommet du donjon. Des blocs de pierre churent dans le vide. Deux hommes finirent en bouillie. Hercule vira une énième fois de bord et survola, à distance de sécurité du dôme, le lieu de l’explosion. Deux silhouettes féminines apparurent.

— Umbelina ! Elle est en vie ! La ministre aussi ! Allez, Garra, ma belle, explosez cette insignifiante coquille protectrice !

Galvanisée, la dragonne donna le coup de grâce. La demi-sphère bleutée s’écailla. Une troisième forme humaine apparut derrière le duo de prisonnières libérées. Un être recouvert de métal.

— Jacques ! Oh ! Bien joué, mon ami !

Le Cracmol s’était défait de deux baguettes pour que les femmes se défendent. Umbelina avait le visage constellé d’hématomes et d’ecchymoses. Maria était bien plus amochée. Alveira les avait torturées.

— Tuez-la ! Tuez Dos Santos ! beugla le chef. C’est votre unique mission !

— Mais monsieur le…

— Exécution !

Le nuage de balais décolla et s’engouffra dans la brèche. Les protections tombèrent. Fuchs organisa un ballet aérien erratique et désigna les cibles par paquets. Au sol, Clervois et ses hommes couraient en direction du château. Il leur fallut encore trois minutes pour être au contact de l’ennemi pris entre les attaques aériennes incessantes, les jets de flamme de Garra effectuant des passages en rase-motte et les femmes postées sur leur promontoire.

Lorsque les sorciers à pied se joignirent au combat, ce fut un chaos indescriptible. Des belligérants furent tentés de transplaner pour prendre leurs prisonnières à revers. Umbelina les reçut un par un, avec une violence consommée. Les hurlements des hommes audacieux dissuadèrent ceux restés en bas de les imiter. Suartès s’y risqua tout de même, certain d’avoir l’avantage. Umbelina avait identifié l’arme en sa possession. La spéciale d’Hercule. À l’issue de son transplanage sonore, Suartès entendit le nom d’un maléfice innocent.

— Lumus Solem !

Un trait lumineux le faucha avant qu’il n’ait exécuté le sort impardonnable qu’il promettait à Maria. Hercule, pressé par le temps, avait travaillé à la va-vite. Le large rayon rouge n’était pas de qualité chirurgicale. Le bras de Suartès, sectionné, valdingua à plusieurs mètres de son propriétaire. L’homme, encore conscient, tenta de s’emparer d’une baguette tombée au sol. Le poing du Cracmol en décida autrement. Les os de la mâchoire craquèrent.

En contrebas, bien qu’assaillis de toutes parts, les renégats formaient un cercle, dos à dos, autour de leur leader. Leur tactique fonctionnait et les élèves ne parvenaient pas à les toucher sans s’exposer et se faire blesser. Jacques commanda :

— Invisibilité. Hélices puissance… 100 %.

Il plongea dans le vide et fonça dans le tas, jouant sa partie de quilles. Il fit plusieurs roulés-boulés avant de se rétablir et s’arracher de la zone de combat. Satisfait d’avoir éparpillé les Portugais, il jubila lorsqu’il vit que trois d’entre eux ne se relevaient pas. Les hommes firent comme ils purent pour se défendre et s’abriter. L’issue de la bataille fut incertaine mais Alveira sentit le vent tourner. Hercule, volant en cercles à distance, l’aperçut tentant de s’échapper. Umbelina devança l’alerte du Belge. Sa baguette fut agitée en silence mais le geste tournoyant fut facile à identifier. Un Tornado Extremis pour désorienter le fuyard.

« Umbelina… Que… »

La sorcière déchaîna son pouvoir au-delà du concevable. Les hommes de main furent balayés par le vent hurlant, comme des fétus de paille. Fuchs, Clervois et leurs troupes durent prendre leurs distances. Un à un, les criminels tombèrent sous les sortilèges jetés par les représentants de l’Académie. Le bruit du souffle couvrit les cris. Au centre du maelström, rien ne se passa comme prévu. Umbelina éleva les bras et la tornade créa un vortex. Tout l’air fut arraché du centre et propulsé vers le ciel. Alveira mit un genou à terre, puis le second. Se tenant la gorge, il tomba, face en avant. Il roula sur le dos et lança un éclair vert au hasard. Le faisceau mortel se délita dans la spirale infernale. La tentative de meurtre, avortée, engendra l’ire de la princesse. Elle se positionna à plusieurs dizaines de mètres au-dessus de l’œil du cyclone, nimbée d’une lueur sombre. Elle était transfigurée. Ses traits harmonieux étaient déformés par la haine. Le blanc de ses yeux cédait du terrain à la noirceur. Alveira ne bougeait plus.

— Umbelina ! Cessez cette folie ! rugit Hercule, en pure perte.

Sa voix se perdit dans le hurlement de la tornade. Il sursauta lorsque la foudre s’abattit sur le corps sans vie, à terre. Sous l’impact, il fut projeté dans les airs et englouti par les vents. Les combats s’achevèrent lorsque la dépouille d’Alveira s’écrasa dans le champ de vision de ses adorateurs. La noirceur enveloppant la sorcière refusa de s’éteindre. Umbelina vola jusqu’au donjon et se posa devant Maria, médusée.

— Umbelina… murmura-t-elle.

— Oui ?!!! hurla l’adolescente.

— C’est fini.

— Fini ?

Le mot agit comme un interrupteur magique. Elle se rasséréna, prit la mesure des destructions avec distance et fondit sur les coffres dans lesquels leurs geôliers entassaient leurs effets personnels. Elle les vida jusqu’à ce qu’elle fasse main basse sur sa baguette de vigne. Elle dénicha aussi celle de la Ministre. Elle tendit le morceau de bois à Maria et proposa, inconsciente de la gravité de ses actes :

— La cheminée est fonctionnelle. Nous pouvons retourner au Ministère.

— Oui, oui, ânonna la femme, mal en point. Avant, allons remercier nos libérateurs. Assurons-nous que les hommes d’Alveira sont neutralisés.

— Je suis à vos ordres, répondit-elle en usant d’un vocable inhabituel.

Une lueur noirâtre flottait au-dessus de sa chevelure. Jacques, revenu au sommet de la tour, s’en aperçut. Il se montra enfin à visage découvert et ne fut pas mécontent d’inspirer de l’air frais.

— Ça va, Umbelina ? osa-t-il avec sa meilleure arme, son plus beau sourire.

— Oui. Tu n’es pas blessé ?! Ton jeu de quilles aurait dû t’entailler.

— Chez les Boulanger, on est solide de père en fils. Mais je ne crie pas victoire. J’crois que j’ai de la marmelade à la place des doigts.

— La combinaison… Hercule l’a amélioré.

— Oui. Madame la ministre, le Ministère est sécurisé. Nous avons eu des blessés mais aucun mort.

— Vous… Élèves de Beauxbâtons, vous avez risqué vos vies pour nous libérer. Comment… vous remercier ?

— Oh bah ça, je sais pas. Faudra demander à Hercule. Il a tout gambergé le plan.

— Il a… commença Umbelina, les larmes aux yeux.

— Eh ouais ! C’était pas la peine de lui faire la tête et la misère, tu vois. Il est le premier à avoir voulu te porter secours. Dès que Jo lui a tout raconté. Tu en doutais ? Moi, jamais ! affirma le Cracmol au ton soudain durci.

La réflexion fit mouche dans l’esprit de la jeune fille. Lorsque Jo fit son apparition dans l’escalier, elle se rua dans ses bras. Il lui murmura quelques mots qu’elle fut la seule à entendre. Elle fondit.

Le chaos céda bientôt la place à l’organisation selon les directives du sorcier belge. Une fois posé à distance des élèves, il descendit de sa monture et la réconforta. Il inspecta ses flancs, se glissa sous ses ailes et repéra des plaies. Il éjecta Benben et soigna la dragonne. Il partagea sa douleur. Puis, il aida Delplanque en soulageant, cautérisant, corrigeant les maléfices déformant. Fuchs et Clervois cumulaient, à eux deux, plus de blessures que les criminels mis hors d’état de nuire. Quand Hercule se présenta pour soigner les renégats, certains commirent l’impudence de refuser son aide. Il répéta, inlassablement :

— Eu trato os feridos. Não julgo. 2

Les hommes cédaient et le garçon prodiguait les meilleurs soins.

Peu à peu, la forteresse fut évacuée. Tous les protagonistes se réunirent au Ministère. Hercule fut le dernier à quitter les lieux. Face à la dragonne, il tint un discours où la créature devait choisir entre deux issues.

— Garra… Vous m’avez vaillamment servi. Les Boulanger m’ont autorisé à vous rendre votre liberté. Votre seule contrainte sera de trouver votre nourriture. Vous pouvez rentrer si vous…

Elle colla son museau contre lui. Il inspira et expira à plusieurs reprises, imitant la créature. Elle pesait le pour et le contre. Puis, à sa surprise, elle le projeta sur son dos. Il défit un sac de piments et nourrit la bête. Quand elle fut rassasiée, elle prit son élan et emporta son dompteur dans les airs. Durant le voyage du retour, il jouit de chaque seconde passée avec elle.


1 Garra signifie « Flamme », en basque.

2 Traduction : « Je soigne les blessés. Je ne juge pas »

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