Beauxbâtons - La dernière chance
Chapitre 66 : Sortilège 66 : la fracture
7465 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 10/10/2026 14:27
Alfred était au repos forcé dans l’infirmerie, alité à côté de Roland qui avait repris connaissance en dépit de son crâne déformé et ouvert. Sa survie et son réveil rapide étaient inexplicables. La mystérieuse douleur à la cuisse du praticien s’était évanouie comme par magie. Alors que le docteur Dadé avait cru à un infarctus musculaire, consécutif à un diabète dissimulé, il avait accepté l’explication improvisée par Alfred : une marche exceptionnelle, près de deux heures dans le domaine. Une promenade si excessive qu’elle avait déclenché une crampe d’anthologie. En dépit de ces explications rationnelles, son confrère souhaitait le garder en observation jusqu’au lendemain, au cas où une maladie masquée s’annoncerait.
Vers 17h00, le patient avait perçu quelques mouvements sous le lit de Clervois. Hercule reprenait connaissance. Le garçon avait à peine écarté un pan de drap pour constater qu’il ne pourrait pas quitter le dortoir infirmier sans être vu de Rose ou d’Alphonse. Puis, le tissu s’était immobilisé. Quand Clervois avait pu s’asseoir dans son lit, l’infirmière en avait profité pour border correctement les draps et réajuster le blessé. Alfred avait constaté qu’Hercule s’était volatilisé. Ce bougre de diable de Belge était capable de transplaner ! Il n’avait donc pas eu la berlue, dans la chambre d’oxygénothérapie.
— Nom de nom ! s’était exclamé le convalescent.
— Plaît-il, Docteur ?
— Non, non, Rose. Je croyais avoir égaré ma baguette. Elle est sur la tablette, à côté du lit.
— Un jour, vous oublierez votre tête !
— Oui, sûrement. Oh… Avez-vous rencontré Philippe Ballessaim ?
— Pas encore. J’ai eu trop de travail avec le match de Quidditch. Je crois qu’il est parti chez lui empaqueter des vêtements, des biens personnels, en compagnie de Sébastien. Les elfes de maison l’installent en face de l’appartement de Wilfried.
— Bien, bien. Pour ma part, je l’ai trouvé franc du collier, agréable et cultivé. Il m’a fait une très bonne impression. C’est un type comme je les aime, comme son fils : travailleur, volontaire, solide. Un gars fiable. C’est une bonne chose pour l’Académie, cette histoire de testament ancien. Ouais !
Alors que les soignants débattaient de l’avenir de l’école, Hercule avait transplané jusqu’à l’infirmerie secrète de la grotte souterraine. Après l’avoir quittée puis avoir longé la berge du lac, son attention avait été attirée par des pépiements. Les Quokkampes avaient fait surface, comme s’ils guettaient sa venue. Usant de sa baguette pour les comprendre, il les avait rassurés sur l’issue positive de la quête et sur le devenir du domaine. Il avait juré de tout mettre en œuvre pour garder le secret de leur existence et de protéger le lac, leur sanctuaire. Le mâle avait alors fait une remarque intrigante :
— Protéger les sanctuaires sera l’œuvre de votre vie.
Les créatures multicentenaires n’avaient qu’effleuré la surface de la vérité.
Le lendemain, alors qu’une nouvelle semaine s’amorçait, la presse diffusait des articles accompagnés de photographies montrant Agathe, Philippe et Alfred, très souriants, posant pour la postérité avec le parchemin du testament perdu, un accord conclu entre Ambelion Ballessaim et Philémon Beauxbâtons. Le document incontestable, reproduit dans les journaux, était antérieur à la réforme Picaillou et avait force de loi.
Au ministère, le commandant des Aurors se contenait de rire à grand peine en parcourant l’article détaillé, imaginant la tête des suprémacistes verts de rage. En revanche, ce n’était pas le même son de cloche lorsque Émile Picaillou déplia la Gazette de Paname, sans intérêt et qu’il plongea dans le Cri de la Gargouille. Si le premier était passé à côté de l’information sensationnelle, tenu à l’écart, le second tirait à boulets rouges sur les conservateurs et égratignait sa réforme de l’héritage, soulignant que sa perversion, sa propension à accélérer de funestes destins, échouait avec l’Académie alors qu’elle avait réussi à subtiliser les biens de madame de Bourgmestre, opportunément assassinée par son fils dont la bêtise était proportionnelle à son découvert en banque.
Le poing du ministre se contracta et s’abattit sur le plateau de son bureau. Robert d’Arcy, découvrant les nouvelles, ne tarderait pas à débouler dans son espace en claironnant qu’il l’avait bien dit qu’il fallait clouer le bec à cette bonne femme. Il s’opposerait aux lignes budgétaires affectées à l’Académie, en août, comme l’été passé et exigerait des baisses drastiques pour étrangler la directrice. Or, il ne pouvait pas se permettre une nouvelle amputation scandaleuse, impopulaire et surtout, suspecte. Pas besoin de faire appel à un devin : l’attitude de d’Arcy était prévisible. Il allait surréagir, aveuglé par sa haine d’Agathe Bonnelangue. Cela en faisait un crétin de la pire espèce : la plus dangereuse.
L’homme ouvrit un tiroir de son bureau et s’empara d’un parchemin rouge carmin. Il ignora les trois plumes à papote à sa disposition et choisit d’ouvrir son coffre personnel pour solliciter l’usage d’une quatrième, aux couleurs argentées. D’une écriture impeccable où pas une lettre ne prêtait à interprétation, elle retraça sur le support tout ce que le haut personnage lui dicta.
— Ennuis attendus avec RA. Vous prenez sa place et devenez numéro 2. Missions prioritaires : faites appel à GD pour un nettoyage approfondi de RA. Accélérez le projet AS et engagez la phase 2 de l’Acromentule.
Dès que la plume eut terminé de transcrire les paroles, les mots s’évanouirent et furent recopiés à l’autre bout de la France, dans une mine désaffectée, sur le point de s’effondrer, selon les Moldus vivant dans les parages. L’artefact jumelé inscrivit tout le laïus du ministre sur un feuillet vierge. Le parchemin s’anima, se plia en une libellule gracieuse et s’envola jusqu’à son destinataire. Le personnage en prit connaissance et se réjouit.
Les jours suivant la nouvelle bouleversante furent les plus sereins connus à l’Académie. Monsieur Ballessaim s’intégra comme un poisson dans l’eau. Il fit la connaissance des professeurs et du personnel, s’intéressa de près aux travaux de la serre, manifesta des affinités avec les créatures magiques, se fit présenter les élèves, un à un et convainquit Séraphin de dîner en tête à tête, dans le nouveau logement, deux soirs par semaine. Il revit Hercule et tous les Gerbera, apprécia l’implication de l’ordre dans cette mission remplie de dangers. Il se révéla brillant, instruit, féru de littérature mais aussi de sciences moldues. En catimini, Rosier et ses admirateurs pestaient contre son arrivée et se désolaient qu’un Cracmol, rendant quinze ans à Alfred, devienne un jour le propriétaire de l’Académie. À leur grand regret, ils avaient ordre de ne pas bouger d’un pouce et ils s’y conformaient en bouillonnant. De Valmy ayant massacré Clervois dans l’intervalle de jeu, il n’avait pas été inquiété. En revanche, il ne comprenait pas comment le Belge n’était pas resté sur le carreau.
Tout était merveilleux jusqu’au jour du jeudi 6 mai où Sidonia Alinea, dans son cours de droit et politique sorcière, rendit les devoirs sur une hypothétique dictature. Elle entama la paire d’heures avec férocité.
— J’ai corrigé vos torchons. Je ne trouve pas d’autres mots pour qualifier cette débâcle. Dans l’ensemble, vous avez été lamentables. Vous avez ignoré ou presque tout ce que je vous ai enseigné. Nul, nul, nul ! Continuez ainsi et aucun de vous ne travaillera au ministère de son pays, soyez-en assurés !
Les visages se crispèrent.
— Heureusement, parmi ces travaux, il y a eu deux ou trois étincelles dont un OR- pour Umbelina qui a traité le cas de façon magistrale, en expliquant comment lever une armée, définir une stratégie militaire, prendre d’assaut le ministère, faire tomber le dictateur de son trône et l’expédier, après un procès à charge, à Fengsel. J’aurais mis OR+ si tu avais développé un peu plus ton processus de retour à un ministère libre. Ensuite, ARGENT- pour Thibaldus qui organise le renversement pour instaurer un régime de fer plus strict ne permettant plus la dictature d’un seul sorcier. Cependant, on obtient une oligarchie de dirigeants, ce qui débloque la situation mais n’autorise pas un retour à la normale. Alors après, on tombe dans les travers, les hypothèses oiseuses, les supputations avec Hercule et ses mesurettes timorées. BRONZE+, je m’attendais à mieux mais, sorti de ta fabuleuse mémoire te servant à recracher des articles de loi, il n’y a rien, aucune imagination. Tu ferais un bien piètre ministre de la Magie.
— C’est certain, Madame. Je songerais à solutionner les problèmes des sorciers au lieu de tremper dans des magouilles et de me laisser corrompre à coups de Gallions. Si les dirigeants étaient capables de penser à autre chose que leur petit pouvoir, cela se saurait, depuis le temps. Nous vivrions tous dans un monde heureux, en paix, sans haine. Une utopie ! Tant qu’il y aura des politiciens, il y aura de la corruption, du crime, des mascarades et je me ferai un plaisir de les démonter et de le démontrer. Rassurez-vous, Madame.
— Le sujet t’a déplu ?
— La politique sorcière ne m’intéresse pas. Quant au droit, je me contente de le mémoriser et de le respecter.
— Et si je te dis que le sujet m’a été soufflé par un professeur ayant eu une cuisante prophétie, mépriseras-tu toujours le coup d’État à venir ?
— N’étant ni ministre, ni devin, je ferai comme 99 % de la population sorcière : j’aviserai le moment venu.
— Hum… Suivant ! Shin : FONTE+. Si je n’ai pas agrémenté ta note d’un signe négatif, c’est pour l’encre que tu as usée à expliquer en long, en large et en travers tous les articles liés à la diplomatie. C’est en fourbissant ses armes que l’on prépare la paix ! Pas autrement. Ensuite…
La longue litanie, cauchemardesque, se poursuivit par le démolissage en règle des négociations, des pourparlers et par la vénération de l’action destructrice. Hercule trouva que son devoir avait été chèrement rétribué. En revanche, il découvrit Umbelina sous un jour nouveau. Il n’avait pas eu l’occasion d’effleurer cette facette radicale de sa personnalité. Il ne sut s’il devait s’en étonner ou s’en inquiéter. Il tenta d’oblitérer ce sentiment en se régalant de la FONTE- glanée et revendiquée par Eugénie ayant expliqué, sur trois rouleaux recto-verso, comment dans le cas d’une dictature avérée, elle ficherait le camp en Grande-Bretagne, en Suisse ou à Vladivostok. Un essai au vitriol conclu par un jugement à l’emporte-pièce sur les politiciens, les lois stupides toujours plus nombreuses et sur les enseignants qui relayaient des tissus d’âneries. Eugénie jura assez fort pour être entendue de tous qu’elle ferait encadrer son travail et qu’elle saupoudrerait le cadre d’or fin.
Le soir même, la Portugaise avait chargé Hercule, ne comprenant pas son mépris du sujet basé sur une authentique prédiction. Une prophétie avérée, selon Shin qui avait jeté quelques poignées de pétales. La Portugaise n’admettait pas qu’il fasse preuve d’indifférence. Il avait rétorqué que ce n’était pas du mépris pour une situation mais pour le sujet. Si la Belgique subissait une attaque interne ou externe, il prendrait l’initiative selon les circonstances, résistance ou assaut. Ces arguments n’avaient pas suffi à dérider Umbelina qui rejoignait les vues de Rosa Fuchs, récompensée par un ARGENT+. La princesse boudait et cela ne faisait pas les affaires de Noël qui en terminait avec la 17ᵉ étape de Repulsa Maxima. La 18ᵉ, c’était le Fulguracrucio. Or, Hercule est incapable de le produire, surtout avec sa pacifique baguette de cèdre. La situation se compliqua lorsque la jeune fille exigea des excuses et des rétractations du Belge. Ce dernier expliqua que s’il prenait les armes, ce ne serait que pour protéger les siens, les êtres chers à son coeur. Le garçon ne vit aucune offense dans son discours et refusa de s’excuser pour une raison imaginaire. La Portugaise mit alors la participation de son camarade au dernier match de Quidditch dans la balance, provoquant la stupéfaction parmi les membres du Gerbera. Sans paraître accuser le coup, le Belge rétorqua aussitôt qu’en conséquence, dimanche 9 mai, il ferait la grasse matinée. Aucun des deux ne lâcha un pouce de terrain.
Noël et Hercule cherchèrent tout au long de la journée du vendredi, l’instant propice pour aborder Umbelina et lui réclamer son assistance. Il ne se produisit qu’après le déjeuner lorsque la Portugaise prit la direction du pavillon tandis que les autres étudiants du Gerbera flânaient dans les jardins, profitant d’un magnifique ciel bleu, d’un soleil rayonnant réchauffant l’atmosphère et du parfum des fleurs de terre acide comme les bruyères, les hortensias et les azalées.
Le duo de potionnistes emboîta les pas de la princesse sans se douter que sa manœuvre avait attiré l’attention d’Eugénie. Parvenu dans le hall, Hercule interpella sa camarade :
— Umbelina !
Elle se retourna, surprise.
— Oui ?
— Nous aurions besoin de votre aide.
Elle nota la présence de Noël, justifiant l’utilisation du pronom personnel « nous », se crispa et rétorqua :
— À quel propos ?
Il s’attendait à un oui franc et massif. Noël grimaça, sentant la rigidité et la froideur dans la réplique.
— C’est pour une potion.
— Vous êtes les deux meilleurs potionnistes de l’ordre.
— Cette recette exige un Fulguracrucio.
— Ah… Eh bien, ce sera sans moi.
— La potion est destinée à sauver une vie.
— Et moi, j’ai parlé d’une prophétie impliquant des centaines, peut-être des milliers de vies.
— Je ne vous demande qu’un sortilège, que vous maîtrisez. Comme une aide à un devoir.
— C’est non.
— Mais qu’est-ce qui vous prend ? Je vous dis qu’il s’agit de sauver une vie. Dans l’idéal, il faudrait même vous oublietter après le sortilège.
— J’ai dit non. Ce que je t’enseigne, c’est une leçon de négociation. Reconnais tes torts, fais des excuses et je reconsidérerai ma réponse.
Le Belge tomba des nues et la mâchoire de Noël faillit se décrocher. Dissimulée dans l’entrée, Eugénie ne parvenait pas à croire à cette scène surréaliste et encore moins aux paroles radicales de la Portugaise. Hercule inspira pour conserver son calme et parla avec pondération.
— Vous refusez de nous aider pour une potion destinée à protéger la vie de l’un des membres de l’Ordre…
Il marqua une pause et reprit, glacial :
— J’en prends acte.
Ensuite, il tourna les talons et invita le cadet dans sa chambre. La princesse s’agaça :
— Quoi ? C’est tout ? Tu ne négocies pas avec moi ? Tu refuses de te battre pour tes convictions ? Ou plutôt, pour leur absence ?
Il fit volte-face, tentant de se contenir, ulcéré. Il mit de la distance entre eux :
— Une vie ne se marchande pas, mademoiselle de Laranjeira. Je n’ai pas de temps à perdre en enfantillages avec une princesse pusillanime. Je vais, sans tarder, faire appel à une autre personne.
— Qui ?
— Un être en qui j’ai une confiance absolue et dont les exploits retentissants n’ont pas altéré la personnalité.
Puis, se tournant vers le fils Millefeuille, il ajouta :
— Venez, Noël. Allons rédiger un courrier pour sauver un être, juste un seul.
Les garçons disparurent dans la chambre du Belge, abandonnant la Portugaise dont les sentiments allaient de la colère à l’abattement complet, en empruntant le chemin de la frustration. Non loin de là, Eugénie, le cœur battant la chamade, se plaqua contre le mur de l’entrée du bâtiment, bouleversée. La rupture consommée entre le Belge et la Portugaise l’atteignait de plein fouet. Mais pire : l’un des leurs était en danger de mort et le tandem luttait, en secret, pour lui épargner un sort funeste. Elle soupçonna l’identité de l’infortunée élève.
Lorsque les autres étudiants la rejoignirent, elle s’arrangea pour détourner le Japonais de sa tendre amie et le pria de l’éclairer grâce à ses capacités divinatoires.
— Shin, je viens de surprendre une conversation laissant entendre que l’un de nous court un danger mortel. Pourrais-tu déterminer qui et quelle sorte de menace ?
— Je vais essayer, Eugénie.
Il se concentra sur la question et jeta quelques pétales de rhododendron sur le sol. Son teint pâlit.
— Je vois Sigrid.
— Je le craignais.
— Le péril vient de l’Autre. Je ne… parviens pas à déterminer les circonstances, ni à voir le lieu et encore moins le moment où cela va survenir. L’Autre va… sortir, aidé de l’Obscurus et essayer de l’éliminer. Je suis navré de ne pas pouvoir vous fournir plus de détails utiles pour empêcher la concrétisation de cette menace. Voulez-vous que nous en parlions avec Sigrid ?
— Non. Cela pourrait inciter l’Autre à passer à l’action.
Eugénie le rassura en lui disant qu’il avait fait de son mieux et qu’elle ne lâcherait pas Sigrid d’une semelle, connaissant son pouvoir inhibiteur sur l’Autre. Après le départ du jeune garçon, elle se demanda si elle ne devait pas avouer à Hercule ce qu’elle avait capté et proposer son aide. Mais si son ami n’avait mis que Noël dans la confidence, c’était pour éviter les risques de fuite. Pire : si, en cours de Legilimancie, elle était le binôme de Sigrid, comme souvent, l’information secrète, l’aide concoctée par les deux garçons, risquait de fuiter de sa passoire de cervelle. Si Sigrid apprenait quoi que ce soit, l’Autre le saurait aussitôt. Tiraillée par son désir d’apaiser les tensions entre le Belge et la Portugaise, elle ne sut que faire.
— Avec joie !
Voilà la réponse inconditionnelle et enthousiaste que Noël et Hercule avaient reçue de la part d’Adeline Bonnelangue, sollicitée par le jeune Belge. Dès le premier message, il avait fait preuve de transparence et expliqué à quoi servirait la potion Repulsa Maxima. Il avait résumé la manière dont il comptait éprouver son efficacité. Elle avait accepté et lui avait proposé de venir à l’Académie le samedi matin pour accomplir le sortilège. Il avait insisté sur un point : le chaudron, contenant environ dix litres de liquide et d’ingrédients, était installé dans la chambre de son camarade. Le maintien de son ébullition le rendait intransportable. Le souci, c’est qu’il fallait pénétrer dans le pavillon de quartz, au risque que le fronton ne réagisse et ne la force à dire la vérité durant 24 heures. Des sortilèges anti-transplanage étant toujours en place, par sécurité, il fallait en passer par l’unique ouverture du bâtiment.
— Qu’à cela ne tienne ! Tu sais, Hercule, je vis recluse dans mon petit logement parisien. Mon Glaciérateur et le buffet de ma cuisine sont garnis de denrées. Je ne risque pas grand-chose, à part avouer mon béguin pour mon voisin de palier, un Moldu, un petit jeunot de 92 ans, que je croise de temps en temps.
Les garçons avaient éclaté de rire à la lecture de ses écrits. Adeline était pleine d’humour.
À 10h00, Hercule l’accueillit à l’arrivée d’un module de Transportation. Il la salua, la couvrit avec une couverture de dissimulation et la mena à bon port. Parvenue dans la chambre de Noël, elle félicita le jeune prodige des potions qu’elle trouva charmant, ressemblant beaucoup à son père.
— Vous connaissez Papa ? Il travaille pourtant aux archives. Personne ne va là-bas.
— Mon garçon, je connais énormément de monde. Le privilège de l’âge. Alors ? C’est cette mixture qu’il faut foudroyer ?
— Oui. D’après les indications que nous avons déduites, le sortilège n’a pas besoin d’être puissant. En revanche, il doit durer. Lorsque le liquide bleu s’éclairera, il faudra poursuivre avec la même intensité jusqu’à ce que le volume de la potion ait diminué de 80 % et qu’il change de teinte. La bonne quantité sera verte.
— Hum… Précise, la discipline des potions. Très pointue. Cela n’a jamais été ma spécialité. J’imagine qu’il s’agit d’une première ?
— Oui, Madame.
— Et que votre professeure ne l’a jamais testée, ni même réalisée ?
— Il y a tout à parier, intervint Hercule.
— Qui va procéder à l’essai ?
— Moi, Adeline, confessa le Belge.
Elle frissonna.
— Tu es sûr de toi ?
— Non. Mais en Noël, en ses talents, j’ai confiance.
— Bien. Allons-y !
Elle sortit sa baguette, fit le vide en elle et produisit l’éclair. Il était à peine plus vigoureux que celui dont elle avait usé pour stimuler l’arrière-train d’Hercule lors des exercices de transplanage. Néanmoins, il suffit. Le chaudron s’irisa, le liquide s’anima. Peu à peu, il se recroquevilla, comme s’il concentrait ses principes actifs. La sueur perla sur le front d’Adeline ; Hercule usa d’un mouchoir en tissu pour l’éponger. Au bout de quatre longues, interminables minutes, le breuvage changea de couleur. Ce fut le signal pour stopper l’action.
— C’était parfait ! Vraiment ! Quelle maîtrise !
— Ce n’est pas le sortilège le plus facile. Vider son esprit de toute pensée parasite exige de l’entraînement. Je le pratique toujours le soir, avant de trouver le sommeil. Cela me permet de m’endormir très vite.
— Je retiens le conseil.
— Votre potion est-elle achevée ?
— Pas tout à fait. Il faut continuer à maintenir la température. La couleur verte doit changer en violet. Encore deux ou trois heures d’ébullition modérée. Ensuite, on ajoute une feuille de ciguë. On prononce une incantation en donnant de petits coups de baguette en avant, comme si on tapotait, et le liquide devient transparent. À ce moment, on termine avec une larme de Phénix.
— Du Phénix ? C’est très coûteux.
— Sa vie n’a pas de prix.
— Tu as raison, mon garçon. Je serai partie lorsque tu ingéreras la potion. Et tant mieux ! J’ai pris un excellent petit-déjeuner, je m’en voudrais qu’il sorte de mon estomac !
Les garçons s’amusèrent de sa réflexion.
— Sois prudent, Hercule.
— Je le serai.
— Le talent d’Agathe pour voir le futur… Je le possède aussi. On m’envoie de nombreux signaux d’alerte te concernant.
— Je tâcherai de m’en souvenir.
Adeline renouvela ses félicitations, loua le courage des enfants et demanda ensuite à être raccompagnée. Plus tard, en début d’après-midi, Hercule reçut un message de la grand-mère dans son recueil de carrés magiques. En rentrant chez elle, elle avait croisé son voisin. Sous l’emprise du fronton runique de Gerbera, elle lui avait fait quelques confidences. Il partageait ses sentiments et la journée s’annonçait pleine d’étincelles.
Enfermés dans la salle du Sondeur, Hercule et Noël débattaient d’un point technique. Le Belge devait-il boire Repulsa Maxima avant de se rendre dans le degré menant à Uagadou, pour affronter le Nundu ou après, une fois sur place ?
— Je crois qu’il vaut mieux que tu la prennes avant d’actionner le carrousel, proposa Noël. Si ça se passe mal, je peux me précipiter à l’infirmerie ou t’y emmener. Si tu entres, que tu te rends dans le degré 260, tu devras d’abord sortir du carrousel avant de prendre la potion. Sinon, si tu l’ingères en restant à l’intérieur, je ne pourrai pas venir te chercher avec les autos de secours. Tu resteras dans le tourniquet et tu te retrouveras dans le degré 160. C’est celui que tu as décrit comme gigantesque. C’est probablement le monde des géants, des ogres, des Bécuts. Tu y incarneras une proie de choix.
— Vous êtes dans le vrai. Si le Nundu se trouve dans sa tanière, mon apparition soudaine doit me donner l’avantage d’entrée de jeu. Coupons la poire en deux.
Le voyageur s’installa dans l’isoloir central, comme à son habitude. Il éjecta Benben, bien plus efficace pour produire un sortilège de protection que sa baguette de cèdre, face au léopard géant. Il choisit d’avaler une gorgée de liquide transparent depuis cette position. Noël, situé à quatre mètres de lui, s’écroula sans crier gare. Par réflexe, Hercule se précipita à son secours. Le corps de Millefeuille s’envola dans la pièce, propulsé par la puissance dévastatrice de Repulsa Maxima.
— Nom d’une cornue !
Il n’en fit pas plus pour son ami et retourna dans l’isoloir pour mettre le plus de distance entre eux. Il se lança un Têtenbulle et libéra le mécanisme. En moins de deux secondes, il se retrouva derrière les barreaux séparant la tanière du léopard géant et le village situé près de Uagadou. La créature se reposait dans son antre. Elle le vit aussitôt. Elle esquissa un mouvement de mâchoire pour expulser son souffle létal. Bouche ouverte, elle recula de plusieurs pas vers l’entrée de la grotte et vomit un zèbre entier, un modeste en-cas dévoré quelques minutes plus tôt. Le monstre donna des coups de griffes en avant, non pour attaquer mais pour effaroucher. Le garçon ne se laissa pas intimider et se rua sur l’animal qui bâtit en retraite, feulant et arrondissant son dos pour paraître encore plus immense. Quand le sorcier fut assuré que le Nundu serait contraint de tourner la tête pour trouver la direction de la sortie, il ordonna :
— Lumus Solem !
Le trait rouge sectionna une griffe de la patte avant gauche. L’attaque précipita la fuite de la bête. Hercule la vit cavaler dans la steppe, en produisant des bonds géants, pour fuir l’humain à l’odeur repoussante. Hercule ramassa son trophée et revint vers la grotte où il s’installa près des barreaux. À quelques mètres de lui, des passants gisaient, après avoir succombé au pouvoir du garçon. Tous les sorciers s’approchant des victimes de Repulsa tombaient à leur tour. Il patienta une heure avant de constater que les habitants reprenaient connaissance. Une gorgée de Repulsa agissait durant soixante minutes. Peu importe qu’il s’agisse de la version simplifiée ou maximale. En revanche, la puissance de cette dernière était sans commune mesure. Il avait repoussé un Nundu. Serait-ce suffisant pour tenir un Obscurus à distance ?
Le fils Millefeuille s’en tirait avec deux ou trois bosses et quelques plaies. Il n’avait pas mis les pieds à l’infirmerie pour ces broutilles soignées avec efficacité par son camarade belge. Sans perdre une seconde, Hercule avait rédigé deux parchemins à l’attention de Sigrid et les avait laissés dans le degré 40 où elle avait mis au point la potion d’ubiquité. Il avait subtilisé le chaudron, avait prélevé une dose et l’avait versée dans une gourde. Il l’avait estampillée « potion ubiquité » et l’avait enveloppée avec le premier parchemin où il mentionnait : « À lire avant de boire la potion d’ubiquité ». Ensuite, il avait déposé un second parchemin, avec la Repulsa Maxima, dans lequel il précisait : « À lire et à boire après avoir pris la potion d’ubiquité ».
Si tout se déroulait comme prévu, Repulsa Maxima offrirait un répit à Sigrid pour fuir loin de son alter-ego méphitique. Il fallait encore que la séparation n’engendre pas une ou deux monstruosités. De retour du degré 40, il fut interrogé par Noël.
— C’est fait ?
— Oui. Nous avons tout mis en œuvre. Maintenant, la décision d’agir lui appartient.
— Elle saura qui a préparé le terrain, si elle réussit.
— Soyez sûr qu’elle reconnaîtra mon écriture et qu’elle comprendra d’où vient la potion.
— Qu’as-tu fait du chaudron de potion d’ubiquité ?
— J’ai transféré le reste dans une grosse gourde et l’ai mise hors de portée, dans un des degrés. Un lieu sécurisé.
En vérité, le garçon était allé dans le degré 180, celui où le temps était arrêté, s’était rendu dans le bureau d’Agathe, était passé devant son nez alors qu’elle était figée, avait attendu l’état d’ouverture du coffre enchanté de manufacture gobeline et avait déposé la potion d’ubiquité.
— C’est fou…
— Quoi donc ?
— C’est la deuxième fois où l’une de mes potions va servir à sauver une vie. Et personne n’en saura rien.
— Nous sommes, tous deux, destinés à ne pas nous exposer sous les feux des projecteurs de la renommée. Enquêter, solutionner, soigner, réaliser des exploits discrets. Voilà notre lot.
— Comme des agents secrets.
— En quelque sorte, Noël.
— En tous les cas, ce fut un plaisir de travailler avec toi.
— Un plaisir partagé. Qui sait… L’année prochaine, il faudra peut-être mettre au point une potion transformant les suprémacistes en bonnes personnes.
— Je fais de la magie à travers les potions, Hercule. Pas des miracles !
Les garçons s’amusèrent de leur boutade. Ils rangèrent leur matériel, s’assurèrent que la voie était libre et se glissèrent dans le couloir. Umbelina, postée à l’entrée de la bibliothèque, les vit s’éloigner, le cœur serré. Le rejet radical d’Hercule l’avait blessée plus qu’elle ne l’aurait imaginé. C’était comme s’il n’avait fait aucun cas de son attitude, se contentant de trouver une solution de remplacement. Comme s’il avait effacé la sentimentalité de son coeur. Depuis l’altercation, il la saluait et n’échangeait que quelques mots. Elle s’attendait à ce qu’il exige qu’elle restitue la tenue d’exploration aquatique. Une mesure de rétorsion à son exclusion de l’équipe de Quidditch. Mais renseignements pris auprès de Shin, Sigrid et Eugénie, le garçon ne s’estimait pas propriétaire de cette création, bien qu’il en soit l’inventeur et en grande partie, le concepteur. Aussi, elle regrettait que ses paroles eussent été aussi radicales, surtout en mettant la place d’Hercule dans l’équipe de Quidditch dans la balance. Le Belge avait trouvé un moyen de contrôler sa phobie pour permettre la création des Fantômes. Elle était allée trop loin et elle en était consciente. Elle cherchait le moyen de se rattraper. À qui s’adresser pour qu’il revienne vers elle ? Elle choisit de se confier à Eugénie.
Le Belge prévint Adeline que, grâce à sa touche essentielle, Repulsa Maxima avait été un grand succès. La vieille grand-mère connaissant quelques secrets des degrés, il n’hésita pas à lui dévoiler la nature du test entrepris. Le dimanche, comme prévu, il fit une grasse matinée. Il consacra ensuite sa journée à répondre à son courrier et à gérer la ménagerie. En fin d’après-midi, il travailla les matières où il pêchait parfois, la mémoire ne faisant pas tout, comme lui serinait la professeure Alinea. Les deux semaines d’examen approchaient à grands pas et il concourrait, avec de sérieuses chances de réussite, pour la meilleure moyenne des élèves de 3ᵉ année, bataillant avec Sigrid et de Luca Rosso. L’accessit de meilleur étudiant lui échapperait car Émilie Boulanger, aux dires de Noël et de Roxane, était intouchable. Émilie, le fauteur de troubles, celle par qui tous les accidents de l’année précédente étaient survenus, Émilie qui avait dérobé la potion Laatste Kans et qui ne s’en était toujours pas servie. Qu’attendait-elle pour passer à l’action ? La réponse parvint de la bouche même de la directrice, le lundi suivant, lors d’une courte allocution pendant la pause déjeuner. Agathe annonça :
— Les enfants, j’ai une nouvelle à vous communiquer. C’est arrivé ce matin, par hibou. La cérémonie de remise des diplômes et des gratifications, prévue le vendredi 25 juin, sera l’occasion d’accueillir plusieurs hôtes de marque au sein de l’Académie. D’abord, nous recevrons monsieur Phineas Black, directeur de l’école Poudlard. Les ministres de la Magie portugais et belge, Maria Dos Santos et Edmund Van den Broecke, nous feront également l’honneur de participer à notre événement annuel. Enfin, le ministre de la Magie français, monsieur Émile Picaillou, sera des nôtres. J’attends de vous tous un comportement exemplaire.
Hercule comprit qu’Émilie agirait à ce moment-là. Il lui fallait un public, pour parachever son crime. Agathe poursuivit son discours :
— Je pense, sans trop m’avancer, que ces présences honorifiques seront l’occasion de faire quelques révélations où notre Académie aura un rôle à jouer. Enfin, il y aura aussi une petite surprise concoctée par un de nos élèves. Voilà, c’est tout. Bon appétit à tous !
Les annonces furent commentées diversement par les étudiants. Les suprémacistes n’y voyaient qu’une opération de propagande ridicule. À la table du Gerbera, les opinions étaient plus animées par la curiosité. La présence du directeur de Poudlard pouvait signifier que le tournoi des trois sorciers, une fabuleuse épreuve réunissant un trio élèves d’écoles différentes, pourrait renaître de ses cendres après une interdiction de plusieurs siècles. C’était l’opinion d’Umbelina, partagée par Andrea, Eugénie et Jacques. Shin déposa quelques pétales sur ses genoux et pâlit. Puis, d’une voix enrouée hésitant entre les aigus et les graves, les conséquences de l’adolescence, il déclama :
— Ce n’est pas le tournoi.
— De quoi s’agit-il, mon ami ?
— D’un échange scolaire. Un étudiant de Poudlard contre un de l’Académie.
— C’est une excellente initiative ! C’est l’occasion de découvrir des pratiques différentes, bien que le choc culturel entre Anglais et continentaux ne me paraisse pas des plus rudes. À titre personnel, je préférerais partir au Japon, apprendre de vos enseignants. Ou aller à Uagadou, bien plus axée sur la magie sans baguette. La cerise sur le gâteau, ce serait Sajadatan. L’enseignement prodigué par des génies. Un défi de vivre sur un tapis volant, toujours en mouvement, invisible depuis le sol. Pourquoi cette tête de six pieds de haut, Shin ?
— Je… j’ai vu un peu plus de détails et… je préfère… les taire, si vous n’y voyez aucun inconvénient.
— Mais bien sûr ! N’influençons pas le futur.
— Oui…
La nouvelle de la présence du ministre Picaillou ne pouvait pas signifier une amputation budgétaire. Dans le cas contraire, il signait son lynchage par la presse, la mise au banc des accusés par les parents tributaires de l’Académie, présents à la cérémonie ainsi que sa complicité avec les suprémacistes. Alors ? Allait-il commettre une annonce d’intention, un effet de manche, de connivence avec les deux autres ministres conviés à cette occasion ? Les paris étaient lancés entre les élèves.
Hercule ne spéculait pas. Ses yeux étaient rivés sur le Japonais, contrit. Ce désarroi était trop suspect pour ne pas être la preuve d’une implication personnelle. Shin, déjà transplanté dans un autre pays que le sien, ne serait pas assez fou pour se porter candidat. Alors, il s’agissait de l’érudite Katarina ? La beauté blonde ne se contentait pas de maîtriser le français et le russe. Elle excellait en anglais, à peine dominée par Rosa Fuchs. Elle se débrouillait en polonais, en allemand, en espagnol et parlait latin comme une authentique latiniste. Hercule observa avec attention la gestuelle du Nippon. Il triturait ses mains, s’agitait sur sa chaise, avait le regard fuyant. Si Katarina avait été l’objet de sa vision, il se serait emparé de sa main droite, comme il le faisait pour la rassurer quand c’était indispensable.
« Son regard fuit. Il m’évite ! Je suis concerné. C’est idiot. Je viens de dire que Poudlard présente trop de similitudes avec Beauxbâtons. Si je devais partir, je choisirais une école radicalement différente. »
Eugénie exhiba soudain une boîte cartonnée et l’ouvrit. Elle claironna :
— Qui veut des macarons faits par mon tonton ?
— Moi ! répondirent Séraphin, toujours curieux et Andrea, ventre sur pattes capable d’engloutir des quantités de nourriture faramineuses sans prendre un gramme.
— Eh ! Les filles d’abord ! objecta Eugénie. Laurine ?
— Tout sauf du chocolat.
— Ah oui, c’est vrai, tu détestes. Mais tu as bien raison ! Le chocolat, c’est pour moi ! Miam ! Oh ! Il y en a un à la confiture de lait et un autre à la gelée de pissenlit.
— Pissenlit !
— On dirait du miel cristallisé.
Laurine fondit pour la douceur sucrée-amère. Eugénie organisa la distribution sous les yeux émus d’Hercule. Elle offrait ses cadeaux, comme elle faisait don de ses Gallions à l’OWL. Shin retrouva peu à peu de la contenance. Les discussions sur la cérémonie reprirent et Hercule s’absenta dans son palais mental, faisant abstraction du monde sorcier. Il rejoignit celui, scientifique, de Juliette et de Raymond.
Sous l’effigie de Luc Millefeuille, Robert d’Arcy ne décolérait pas. Les deux tentatives de meurtre du propriétaire de l’Académie, ratées, le testament des fondateurs, retrouvé, l’annonce du déplacement de Picaillou à l’Académie, pour assurer qu’il n’y aurait aucun marchandage sur les dotations : l’affaire Beauxbâtons l’exaspérait. Sa faconde et son accent du sud-ouest étant identifiables, il jeta son masque et agit à visage découvert. Dans l’assistance de la salle de réunion habituelle, protégée des yeux et des oreilles indiscrets, les réactions allèrent de la stupeur face à cette violation de l’anonymat au ricanement de certains, conscients que d’Arcy avait ses nerfs et qu’il n’était pas l’homme de la situation.
— Ça suffit ! J’en ai foutrement assez de cette Académie fantoche où une bande de sorciers en robes sorcières courtes tient tête à la plus puissante organisation de ce pays.
Il commit l’irréparable en s’adressant à deux personnages masqués :
— De Valmy, Rostang de Hautefeuille, ordonnez à vos mioches d’éliminer ce maudit Belge. Qu’ils tuent toute la clique !
— Frère, je te somme de te calmer et de ne plus citer de nom dans cette assemblée.
— Foutaises ! Nous nous connaissons tous ! Je vous ai avertis, maintes fois, à propos de la directrice et de son protégé. Je sais que c’est ce fichu quatrième ordre qui a déniché ce parchemin inattaquable. Ballessaim, un Cracmol ! Bon sang ! C’est une saleté de Sang-Impur qui récoltera l’école ! Réveillez-vous ! Que vos gamins passent au massacre de ces guignols !
— Et pourquoi ne pas impliquer votre fils pour cette mission ?
— C’est un bon à rien !
— Justement. Ce ne sera pas une grande perte s’il commet un impardonnable pour se débarrasser du Belge.
— Il en est incapable ! Il est trop tendre.
— Mon fils va s’en charger, promit l’unique géant présent autour de la table. Sans utiliser un impardonnable et sans risquer de s’attirer les foudres de la directrice.
— Ah ! Enfin ! Et elle ?
— Qui ?
— Bonnelangue !
— Tant qu’elle se terre à l’Académie, elle est intouchable.
— Que comptez-vous faire pour la forcer à sortir de sa tanière ?
— Mettre au point un plan infaillible, dans le calme et sans précipitation.
Le ton posé du géant mit d’Arcy hors de lui. Il affirma qu’il fallait profiter de la cérémonie du 25 juin pour mettre fin aux agissements de la femme. N’ayant pas l’assentiment de ses pairs, il quitta la table et prit la direction de la sortie. Accompagné jusqu’à la porte par un elfe de maison, il se retrouva vite sous l’auvent enchanté. Il remonta son col de chemise, ajusta sa capuche, brandit sa baguette pour repousser la pluie et se hâta de disparaître. Il traversa un porche pour rejoindre la Place Cachée, mais sa progression fut stoppée par la silhouette d’un homme en travers de sa route. Incapable de discerner les traits de l’individu, il le pria de s’écarter. Lorsque les rayons du soleil couchant parvinrent en oblique sur le visage du quidam, Robert le dévisagea et sourit.
— Oh c’est vous, Docteur ! Comment allez…
— Oubliette !
La baguette de noyer fut manipulée avec dextérité pour extraire la moindre parcelle de pensée en rapport avec la confrérie Luc Millefeuille et le projet AS. L’inconnu manipula l’esprit :
— Cet été, lors de l’examen du budget, vous ne ferez aucune vague. Vous le voterez sans sourciller, sans analyser le détail. Vous ferez de même avec la nouvelle réforme qui vous sera proposée. Maintenant, partez et allez vous saouler.
L’inconnu transplana, laissant d’Arcy totalement hagard. Le Sage mit un pied devant l’autre, continua, mû par un désir irrépressible et choisit la première taverne croisée pour s’y abreuver jusqu’à plus soif.