Beauxbâtons - La dernière chance
Munis de leurs bagages, le trio d’élèves et Alfred, convalescent, prirent place à bord d’un œuf à quatre places, après avoir été accompagnés par deux Aurors agissant à visage découvert jusqu’au système de Transportation. À peine installés, l’adulte ne put s’empêcher de livrer la mésaventure à laquelle le docteur Dégivré et lui avaient été confrontés. À l’issue de la narration, il ajouta :
— Encore un mystère à élucider, Van Betavende ! Non ?
— En effet, Docteur. Je ne crois pas avoir lu quoi que ce soit sur l’impossibilité de conclure un serment inviolable ou sur un maléfice qui bloquerait le processus. J’ai peine à imaginer que le Forum des Sages ait lancé, collectivement, un sort tout à fait inédit.
— Il aurait dû se déclencher pour d’autres sorciers confrontés à ce cas de figure. Dans l’affaire Boulay de la Meurthe-Dauclair, aucun obstacle ne s’est dressé.
— Pas à ma connaissance. Il faut peut-être chercher l’explication du côté du professeur Dégivré.
— Pourquoi ? Il ne serait pas un Sang-Pur ? Ils auraient imposé la condition de façon magique ? Dégivré et ses ascendants incarnent une illustre famille de médicomages. Restent les conjoints… Voyons… Son épouse est une tante de Valembreuse. Sa mère, c’est l’arrière-grand-mère de Bérénice Feuillade, la nouvelle élève Cracmol, dont tu as rencontré le père. Selon ces andouilles de suprémacistes, si aucun apport moldu ou Sang-Mêlé n’a eu lieu sur les sept dernières générations, la famille est considérée Sang-Pur. Autant dire que c’est de la foutaise, leur truc ! Huit générations avec l’héritier ! Ça doit faire un paquet d’aïeux, ça, non ?
— Euh… 510 ! Plus un individu, l’héritier. C’est très compliqué, en effet. J’en ai eu une preuve splendide durant le cours de M.E.S, lorsque madame de Bazincourt nous a confrontés à l’Épouvantard.
— Tiens donc ! De quelle manière ?
Hercule lui relata l’histoire du pommier de Rosier et de sa terreur face à certaines pommes non sorcières. Alfred fut d’accord : c’était une preuve indiscutable qu’au-delà de trois ou quatre générations, il y avait soit des bévues commises, soit des risques avérés de consanguinité, surtout si les familles refusaient d’aller chercher du sang neuf au-delà des frontières.
— J’effectuerai des recherches, Docteur et je questionnerai les enseignants. Cependant, je suis presque assuré que l’explication est autre.
— Un enchantement pour trouver un meilleur héritier ?
— Pourquoi pas !
— Théorie intéressante, Van Betavende. En arrivant à l’Académie, je vais me plonger dans l’annuaire de l’école. Une évidence me sautera peut-être aux yeux.
Le garçon approuva l’initiative mais, au fond de lui, il était persuadé de détenir la vérité. Le sortilège n’était pas venu du Forum des Sages mais du testament perdu d’Ambelion Ballessain. Il avait engendré une protection spécifique, empêchant la dispersion sur une tierce famille.
À Bourg-Enchanteur, le quatuor emprunta la navette pour l’Académie sans rencontrer de difficulté. À l’arrivée, c’est l’effectif enseignant et étudiant au complet qui accueillit le praticien avec des applaudissements et une sincère ovation. Surpris, le quinquagénaire rougit jusqu’aux oreilles. Il eut droit à une étreinte d’Agathe et d’Ursula. Lorsque les esprits se furent calmés et que la foule se dispersa, Eugénie apparut et se dirigea vers lui. Elle l’enlaça en le serrant de toutes ses forces. Il la trouva changée, plus radieuse et elle s’en amusa. Il en comprit la raison et se rembrunit.
Avant d’entamer une nouvelle semaine d’études, le trio d’élèves fut invité à relater ses découvertes, ses actions au sein de l’hôpital. Ysandre suscita un intérêt très modéré chez Urtica, du moins dans son niveau, hormis de la part de Roland Clervois, béat d’admiration. Parmi les plus jeunes, c’est surtout Barthélémine qui se passionna pour ses aventures. En revanche, chez Gerbera, Katarina et Hercule se taillèrent une part de lion. Les narrations empreintes d’emphase du Belge connurent un vif succès et les plus jeunes en redemandèrent. Habituellement pondérée, Sigrid se fit plus bavarde à l’occasion du serment inviolable avorté entre le directeur Dégivré – un choix logique, judicieux, selon elle – et le docteur Beauxbâtons. Eugénie remercia au moins une dizaine de fois le garçon d’avoir sauvé son bougre d’âne de père, ce qui trahissait leur relation basée sur le mode du « je t’aime, moi non plus ».
Le trio avait vécu en vase clos durant une semaine et n’avait pas lu une ligne de la presse ou peu s’en fallait. Lorsque Shin avait produit le Cri de la Gargouille daté du samedi, c’était pour souligner un article consacré aux rebondissements de l’affaire de Bourgmestre. Hercule apparaissait en photographie aux côtés du docteur Dessuture : c’était un cliché de Noël recyclé. Le rédacteur avertissait que le juge de Ferluc ferait appel aux experts les plus chevronnés pour déterminer si Gontran de Bourgmestre avait un lien de sang avec l’un de ses deux parents. Dans le cas où la filiation serait inexistante, l’empire immobilier serait saisi par le ministère. Étant donné la nature des biens, voués à la location, l’État sorcier pourrait fort bien conserver les bâtiments et ne pas les mettre aux enchères.
Plusieurs médicomages seraient intégrés dans un comité évaluant le lien du sang mais ladite entité comporterait aussi des personnalités de premier plan sans qu’aucun nom n’ait été suggéré. À l’heure où le journal était imprimé, l’état-civil sorcier français, mis à contribution, affirmait qu’aucune irrégularité flagrante n’avait été constatée dans l’enregistrement de la naissance de Gontran. Le juge de Ferluc, dès l’édition dominicale, exigeait une enquête officielle des Aurors. La loi lui en donnait le droit.
Après une matinée d’entraînement au Quidditch qui eut raison de ses ultimes forces, Hercule dormit tout l’après-midi, jusqu’à 17h00. Reposé, il fut en mesure d’assister Noël pour exécuter le sortilège Incubo Postatem, 1 juste après avoir râpé la griffe de Nundu au-dessus de la potion en ébullition. Le geste partait du dessus du front du sorcier et s’abaissait vers le chaudron. Des vingt litres de liquide et d’ingrédients originels présents dans la marmite, il ne devait en rester que dix. Moins et ce serait si concentré que le buveur de Repulsa Maxima risquait de s’auto-révulser à mort. Plus et le breuvage, dilué, pourrait ne pas repousser les plus terrifiantes et imposantes créatures magiques. Par chance, dès que la mixture bleutée eut assez refroidi, Noël put mesurer la quantité et se satisfaire du résultat. Il ne restait plus que cinq étapes.
Peu après le dîner, Hercule resta éveillé et composa, de façon spontanée, un rapport de sa semaine passée à l’hôpital. Il avait la conviction que le professeur Dadé réclamerait un tel document à chacun des trois participants. Puis, il alla se doucher, se mit en pyjama et ne put s’empêcher d’aller toquer chez Eugénie. Lorsque son amie lui ouvrit, ses sens olfactifs furent soudain saturés par des dizaines de senteurs.
— Je travaille, lâcha-t-elle en guise de commentaire.
— Dans ce cas, je ne vous dérange pas plus. Le parfum est exquis !
— Je fais des assemblages d’essences végétales. C’est pour mon premier parfum.
— Fantastique ! Alors, bon courage. Passez une douce nuit.
— Toi aussi, Hercule !
Elle le gratifia d’une bise, d’un large sourire et referma la porte comme si elle protégeait un secret d’État. Le Belge, guilleret, rentra dans ses pénates. Ayant dormi de tout son saoul l’après-midi, il choisit d’épuiser son corps en se rendant dans leur salle blanche et en reprenant ses exercices de transplanage. Une demi-heure plus tard, il retourna dans sa chambre et s’installa dans son lit, avec son Bottin de carrés magiques. Il écrivit à Adeline Bonnelangue pour lui confier son sauvetage in extremis d’Alfred Beauxbâtons. Soudain, sa couverture s’illumina. Le prénom « Juliette » s’inscrivit. Il bondit de joie.
Dès le lundi, Hercule ne manqua pas d’indiquer à Katarina et à Ysandre sa démarche personnelle, rédactionnelle, à propos du stage. Les jeunes filles l’imitèrent aussitôt et se consacrèrent à ce devoir spontané dès qu’elles eurent du temps libre. Aussi, lorsque Alphonse réclama un écrit en début de cours, mercredi matin, il fut surpris de recevoir plusieurs feuillets en mains propres de la part du trio. Avant d’entamer les deux heures de perfectionnement après l’enseignement général, le Belge profita de l’intercours pour questionner le professeur Dadé.
— Professeur, j’ai une question à propos d’un objet découvert dans le bureau du directeur de l’hôpital.
— Je la devine. Elle concerne le panneau avec la kyrielle de sortilèges incompréhensibles ? Enfin, nous supposons que les phrases correspondent toutes à un envoûtement.
— Oui. Qui est Pacôme, l’auteur n’ayant laissé que son prénom ?
— Je l’ignore. À l’hôpital, personne ne connaît son identité. D’ailleurs, personne ne sait quand ou comment ce document est arrivé dans les locaux.
— Je connais à peine l’utilité d’une cinquantaine de sorts et n’en ai utilisés qu’une bonne vingtaine.
— C’est plutôt exceptionnel, Hercule. Tu as dévoré les manuels de CHASSE-Médico, n’est-ce pas ?
— Je le concède, répondit le garçon en rougissant. J’ai fouiné à la bibliothèque et le seul médicomage avéré portant le prénom Pacôme, est le docteur Magillard. Il vient de la célèbre famille de libraires et a conçu les manuels des deux premières années d’enseignement, aux alentours de 1520. Ouvrages remis à jour à de nombreuses reprises, depuis cette époque.
— Tu en sais plus que moi, car je l’ignorais, vois-tu… A-t-il laissé d’autres œuvres pour la postérité ?
— Il semblerait que non. Il obtint sa CHASSE de justesse, grâce à ses capacités pédagogiques. Il exerça deux ans à l’hôpital, un an en cabinet et enseigna pendant près de 46 ans.
— Un médicomage moyen mais un bon vulgarisateur. Comme toi, j’ai des doutes sur sa capacité à collecter plusieurs centaines de sortilèges.
— Le mystère demeure donc entier. Mon autre interrogation, c’est pourquoi avoir dressé une liste sans le mode d’emploi ?
— Une œuvre inachevée, peut-être ?
— C’est dommage !
— La seule certitude, c’est l’époque à laquelle le parchemin fut réalisé. Le 15ᵉ siècle. La peau utilisée est celle d’un auroch, un bovin sauvage aujourd’hui disparu.
— Un auroch du 15ᵉ siècle ? L’animal ne venait pas de France où il a disparu au cours du 13ᵉ. Le dernier est mort dans une forêt polonaise, vers 1620.
— Impressionnant ! Qu’en déduis-tu ?
— Que la peau utilisée pour le parchemin vient d’une bête vivant dans l’Europe de l’Est. Dans les forêts, repoussée par l’invasion humaine et les espèces domestiques. La Forêt Noire ou les Ardennes belges.
— Allez, à ta place, monsieur l’enquêteur ! Le cours reprend.
Hercule se conforma à la demande du professeur, non sans laisser son esprit divaguer sur les bribes d’information. Il tenait une période mais Johannes Gutenberg, consulté la veille, avait été formel : un seul Pacôme médicomage.
« Et s’il n’était pas médicomage ? Si… c’était… un devin ? ! Dans ce cas, il aurait reçu une prophétie, celle de cette liste dantesque, sans comprendre la signification de ce qu’il couchait sur la peau tannée ? Une vision ou… une audition, puisqu’il soulignait la prononciation des charmes. Voilà une nouvelle piste à explorer ! Cela se tient : pas de documents explicatifs parce qu’il ne connaissait rien à la médicomagie ! Oui ! »
Le garçon subit une nouvelle déconvenue lors de sa visite express auprès du fantôme gérant LA bibliothèque. Il n’y avait pas plus de Pacôme chez les devins que parmi les vétérinomages, profession n’ayant pas 150 ans d’existence et encore moins parmi les légicomages, Raymond Dessuture ayant quasiment créé le métier. Aucun Pacôme chez les alchimistes, potionnistes ou écrivains. Il en vint même à imaginer que cet individu était un Moldu et non un sorcier ! À croire que ce prénom n’était guère utilisé dans la communauté sorcière puisqu’après un défilé de l’annuaire des anciens élèves de l’Académie, Hercule n’en recensa que sept ainsi prénommés – dont Magillard – depuis la création de l’école.
Après les cours de balai et de Quidditch, le garçon laissa de côté cette histoire et se détendit en passant près de deux heures à la ménagerie. Les travaux de la serre avançaient et le premier carrousel vertical enchanté, avec arrosage magique, avait reçu ses carrés potagers, la terre et les semences. Grâce à l’engrais Toutprendracine, les plans arrivaient à maturité après seulement une semaine de pousse.
Hercule retrouva Bianca en pleine répétition des saynètes dont une impliquant Elvira, plus vraie que nature. Le garçon l’écouta près de trois bonnes minutes, avant de se manifester en éclatant de rire. Sa consœur de soins aux créatures lui proposa ensuite son imitation de Sean McFlurry, montrant un don incroyable pour descendre dans les graves de l’Écossais baryton. Le professeur d’anglais ne savait jamais quoi faire de ses mains lorsqu’il ne tenait pas sa baguette ou un paquet de parchemins corrigés. D’ordinaire, il les cachait dans son dos, jointes et avançait dans la classe à grandes enjambées, incapable de tenir en place assis sur une chaise, derrière un bureau. Un brin chauvin, il citait Poudlard en boucle et affirmait que la Bièraubeurre était un nectar créé par des divinités écossaises. L’imiter était un pur bonheur.
— Quel talent ! C’est excellent !
— Merci, Hercule. Je me demandais…
— Oui ?
— Est-ce que je peux continuer à imiter le professeur Racine ?
— Plus que jamais ! C’est l’occasion de nous rappeler son bon souvenir. De plus, il est l’un des rares enseignants à avoir sa figurine enchantée dans la boutique de monsieur Gentil. Il est incontournable.
— Tu as raison. Sa figurine, c’est un symbole de notoriété ou du moins, de reconnaissance. Tu n’y es pas encore. Tu devrais y figurer, au même titre que Umbelina.
— Notre amie volante donne dans le spectaculaire éblouissant. Je me contente d’un éclairage feutré effaçant les zones d’ombre. Et puis, que pourrais-je bien dire ?
— C’est logique.
— Ah bon ? Je ne vois pas.
— Non. Ta phrase fétiche, c’est prononcer « c’est logique ! »
— Oh ! Oui, bien remarqué ! Et vous ? Comment vous voyez-vous dans quelques années ?
— Je ne sais pas. Pas avec une figurine. Plutôt avec des créatures magiques.
— Je partage tout à fait votre désir. Quoi que je fasse de ma vie, je prendrai soin d’animaux. Je rêve du loup de pierre.
— Errebelde, hein ?
— Oui. J’adore ce Hortza.
— J’ai un faible pour les Salabulles. Elles sont inoffensives et poétiques. Mais si je pouvais choisir une créature exceptionnelle, je chevaucherais une licorne. Je les trouve élégantes, puissantes. Un peu les qualités que tu apprécies chez les gardiens de Patxi.
— Vous eûtes du succès auprès de la meute. C’est un signe.
— Nous sommes les seuls à avoir été acceptés par les loups minéraux.
Le garçon fut tenté de lui confier ce que le fermier avait décidé de faire du sanctuaire. Il se retint et se concentra sur son travail. Néanmoins, son esprit imagina un futur où il incluait l’incroyable Italienne.
Peu avant de se coucher, les membres du Gerbera se réunirent pour convenir d’une date afin de poursuivre l’exploration du lac souterrain. Hercule revêtirait la combinaison étanche le samedi après-midi. Il effectuerait une première plongée, rechargerait les bouteilles d’air comprimé et plongerait deux heures supplémentaires. Sigrid grimaça, le trouvant trop téméraire. Elle lui rappela ses débuts, si proches de la catastrophe. Il rétorqua que si l’entraînement du dimanche matin n’était pas trop dur, il renouvellerait l’exploration l’après-midi. Mademoiselle Vlaamel bouda en croisant ostensiblement les bras, désapprouvant la désinvolture du Belge.
Peu avant le couvre-feu de 22h00, Eugénie s’invita dans la chambre du garçon.
— Que puis-je pour vous ?
— J’ai une question.
— Je vous en prie.
— Est-ce que tu sais ce que mon père fabrique ?
— Vous voulez savoir comment il occupe son temps de repos ?
— Oui.
— Après sa marche quotidienne, entreprise de 8h00 à 9h00, il travaille avec la directrice sur un nouveau projet. Je n’en sais pas plus. Il m’a ordonné de ne pas jouer au détective pour le découvrir.
— Ah… L’après-midi, il reste dans son bureau, il assure quelques consultations, mais il est surtout plongé dans un tas de parchemins. Il écrit. Tu crois qu’il cherche un autre héritier ?
— C’est possible et logique. Il ne va pas rester sur un échec avec le docteur Dégivré.
— C’est pas son genre d’abandonner très vite. Je trouve que le professeur Dadé ferait un fantastique héritier. En plus, il a déjà des enfants. D’ailleurs, ils devraient être à l’Académie, non ?
— Peut-être n’ont-ils pas été retenus ? Concernant l’héritage, selon le carcan de la loi Picaillou, c’est impossible. Le père de monsieur Dadé est un chirurgien moldu.
— Zut ! C’est dommage. Au fait ! Tu sais qu’il a soumis Séraphin à près de 300 questions pour déterminer comment la malédiction des Ballessaim a disparu ?
— A-t-il trouvé la raison ?
— Rien ! Paraît qu’il a pas dit son dernier mot. Il est tenace, comme toi.
— C’est une comparaison qui me va droit au cœur. J’apprécie le professeur Dadé.
— Dis…
— Oui ?
— On t’a manqué, pendant la semaine ?
— Je vais être sincère et vous décevoir : nous n’avons pas eu de répit pour songer à vous tous. Vraiment pas une seconde. Tous les services connaissent un rythme trépidant. Les plus intenses, ce sont les urgences et la maternité. Mais la légicomagie monopolise tout l’intellect pour ne rien rater. Désolé pour ma franchise.
— Ne le sois pas, c’est normal. Eh bien… Moi, tu m’as manqué. Les moments, le soir, où on peut se retrouver, quand tout est plus calme. Et…
Le garçon ouvrit ses bras et Eugénie se pelotonna contre lui. Il respira son parfum et le trouva changé. Elle s’en amusa.
— C’est à cause de mes associations de fragrances. Ma peau finit par s’en imprégner. Je dois vérifier si le parfum tient bien sur le temps, s’il ne se dénature pas au contact de l’épiderme. Sigrid est mon meilleur cobaye. Tu connais le Danois Sørensen ?
— Pas du tout.
— C’est un Moldu qui a inventé un papier spécial qui change de couleur selon l’acidité d’un liquide dans lequel on le trempe. Branchiflore a pu en obtenir un rouleau. Je l’ai testé sur nos camarades. C’est Sigrid qui développe la sueur la plus acide.
— De la science ? Bravo ! J’imagine que son acidité naturelle altère plus les parfums que la peau des autres membres du Gerbera ?
— Exactement. Du coup, si ça tient sur elle, ça tiendra sur les autres personnes.
— Avez-vous obtenu des réactions inattendues avec votre cobaye ?
— L’essence de girofle. Peu importe l’association que je réalise, le parfum vire à l’odeur de choux de Bruxelles cuits avec un beurre rance. En quelques secondes.
— Il y a une explication chimique.
— Heureusement que je manipule des petites quantités ! Imagine si je crée un gaz dangereux en faisant des assemblages !
— Vous devriez vous pencher sur des manuels de chimie, étudier les sortilèges adéquats pour stabiliser vos créations.
— J’ai déjà commencé avec un manuel de chimie simple, découvert chez Johannes.
— Excellente initiative !
Le garçon se rendit compte que la jeune fille frissonnait. Il s’en inquiéta et elle lui avoua s’être introduit dans l’igloo pour récupérer les tapis, tout l’aménagement lorsque les températures, douces depuis deux jours, fragilisèrent le dôme de glace qui s’écroula sur sa figure. Il l’emmitoufla dans son édredon et commanda aux Feux Éternels de chauffer plus fort. Bientôt, elle se réchauffa et cessa de grelotter. Elle somnola contre son épaule. Il la vit grimacer, à demi-inconsciente et murmura :
— Vous m’avez manqué…
Les suprémacistes espéraient des contrôles dans toutes les matières et dès l’entame de chaque cours, leur déception était totale. Les enseignants s’obstinaient à bourrer leurs crânes atrophiés par la bêtise de connaissances inutiles, sans évaluer la compréhension et l’intégration. Rosier et ses courtisans, exclus à plusieurs reprises au cours de l’année, avaient vu leur moyenne fondre comme neige au soleil. La débâcle s’annonçait pour Tremblay, Farges-Lacaze et de Valmy. Rostang de Hautefeuille n’était pas loin de la punition ultime. Ils enrageaient mais ne se faisaient pas remarquer. Ils travaillaient dans l’espoir de réussir à redresser la barre. Seul de Valmy faisait exception.
D’après ses calculs, à moins d’obtenir des OR+ dans sept matières, au minimum, sans glisser en dessous d’ARGENT- dans les autres disciplines, l’affaire était entendue. Or, le boucher de Lorraine n’avait d’appétence qu’en M.E.S et en duel. Les carottes étaient cuites et il s’apprêtait à rejoindre Edmond d’Arcy dans la catégorie menacée des redoublants.
C’est une Académie assez sereine que le Gerbera traversa par paires constituées d’Eugénie, Hercule, Laurine, Shin, Katarina et Noël. Une fois le lac atteint, le Belge prit son temps pour se mettre en tenue. Laurine, les doigts repliés sur son verre mou, répéta pour la troisième fois :
— Mes visions m’indiquent toujours la côte ouest.
— Donc, du côté des Quokkampes.
— Il s’agit du présage. Il est invariable.
— Vous ne dispersez pas d’encre lumineuse ?
— Non, Shin. Il faudrait des barriques entières et cela n’apporte pas d’avantage substantiel. L’éclairage embarqué est assez efficace, depuis l’adjonction des lentilles.
— Soyez prudent, mon ami.
— Je le serai autant que possible.
Il vérifia tout son attirail, verrouilla son casque, enclencha le chronomètre, salua ses amis et choisit de naviguer jusqu’au centre de l’étendue d’eau avant de s’incliner pour plonger. Il croisa quelques espèces de poissons et surveilla le tube de Bourdon. Il toucha la vase à 44 mètres. Il fouilla la matière molle avec doigté, douceur, tenant à ne pas soulever des tourbillons de vase et à perdre toute visibilité. Trente minutes après le début des fouilles, il fut rejoint par le couple de Quokkampes. La main sur sa baguette traductrice, le garçon demanda des nouvelles de leur santé et précisa qu’à cette profondeur, le ministère n’avait pas été en mesure de déceler l’usage de magie. Aussi, ce serait avec plaisir qu’il pourrait les soigner si d’aventure, ils étaient souffrants. Le mâle le remercia pour sa sollicitude et s’approcha de lui.
— Pour votre gentillesse, nous souhaitons vous faire un cadeau.
— Vraiment ? C’est très aimable. J’en suis honoré.
— Nous allons vous montrer ce qui sera déterminant, vital, à vos yeux, pour l’année à venir. Le plus grand enjeu.
— Sauver l’école est mon désir le plus cher. C’est la raison pour laquelle j’explore le lac. En effet, avec mes amis restés en surface, nous avons affronté toutes les épreuves instaurées par le fondateur de l’Académie et nous avons résolu, en partie, l’énigme qui nous a conduits jusqu’ici.
— Très importante, cette mission. Pour toute l’école. Mais ce que nous voulons accomplir pour vous, c’est faire apparaître ce qui envahira votre esprit.
— Mon esprit ? Pas mon cœur ?
— Votre cœur semble en paix, plongé dans un bonheur grandissant. Votre esprit, en revanche, est en ébullition permanente et poursuit de nombreux objectifs. Trop, peut-être. Alors, laissez-nous vous montrer ce qui revêt une importance cruciale pour votre futur.
Le garçon répondit que des dizaines de sorts avaient été appliqués sur sa tenue d’exploration et qu’il était très protégé. La créature aquatique, toujours souriante, par nature, s’amusa de la réflexion et effleura le métal protégeant le visiteur. Une image se superposa à la vision du Belge à la seconde où la pointe du nez de l’hôte entra en contact avec son casque. Hercule fut désarçonné.
« Enchanter des minéraux, par Agatha Jasper ? Mais pourquoi ce livre a-t-il autant d’importance ? »
— Êtes-vous satisfait ?
— Je suis plutôt décontenancé. Je… J’avoue ne pas comprendre. Mais je réfléchirai.
— En ce qui concerne la résolution complète de l’énigme, je suis sûr que vous êtes sur la bonne voie. Ne vous inquiétez pas.
Le mâle et la femelle disparurent à une vitesse inouïe, laissant leurs sourires en guise de persistance rétinienne. Le garçon, déboussolé, retrouva son niveau de concentration, indispensable dans ce milieu hostile et reprit le quadrillage du fond lacustre. Il poursuivit l’opération jusqu’à ce qu’il soit contraint d’effectuer sa remontée par paliers.
Lorsqu’il fit surface, il constata que ses camarades étaient rongés par l’inquiétude. Il leur infligeait une véritable torture mentale à attendre durant des heures. Il ordonna aux pales d’avancer à 10 % de leur capacité afin de rejoindre le rivage plus vite. Une fois hissé sur la berge, il fut contraint de les décevoir en avouant ne pas avoir mis la main sur le testament perdu. Il relata alors sa rencontre inattendue et le non moins étrange présent des créatures intelligentes. Il crut lire de la déception dans les yeux d’Eugénie et de la résignation dans ceux de Laurine. Il précisa :
— C’était la vision de ce qui occuperait mon esprit pour au moins une année. Juste mon intellect. Du moins, ce qui serait au premier plan. J’avoue être troublé.
— Un livre sur l’envoûtement des minéraux. Un thème au programme des Arts magiques l’année prochaine, souligna Eugénie. Ce n’est pas un hasard.
— C’est vrai, ma chère. Vous êtes attentive aux leçons de notre référente.
— Tu vas recréer la pierre philosophale, lança Noël.
— Ou créer une tiare Occlumens, suggéra Katarina.
— Et pourquoi pas transformer du charbon en diamant ! affirma Eugénie, des étoiles dans les yeux. D’un point de vue chimique, c’est pas la même chose ?
— Presque, Eugénie. Le charbon comporte une foule d’éléments. Le diamant, lui, est composé à 99,8 % de carbone. Il vaudrait mieux utiliser le graphite. Il faudrait le chauffer et lui appliquer des pressions monstrueuses.
— Tu réponds en scientifique, Hercule, objecta Noël. La, on parle de magie. On peut lancer des sortilèges sur les minéraux, les réduire en poudre et les incorporer aux potions. Et récemment, tu as démontré qu’on pouvait y altérer la lumière, la concentrer d’une fabuleuse façon. Le minéral, c’est la terre. Sans terre, pas de vie, pas de magie. C’est vaste.
— Noël a raison. La réalisation sera le résultat de magie, pas de la science, assura Shin.
Le Belge fit la moue. Le leitmotiv du professeur Racine résonna dans son esprit. Le garçon se dévêtit et passa sa robe sorcière. Chacun prit une partie de la tenue d’exploration et l’enfouit sous ses vêtements ou sous la couverture de dissimulation.
Sur le chemin du retour, l’explorateur fit un détour par l’antre de monsieur Amand et emprunta l’ouvrage d’Agatha Jasper. Arrivé au pavillon de quartz, il remisa la tenue dans son armoire, sauta sur son lit et dévora le livre sur lequel Juliette Pasteur avait jeté son dévolu.
Quelques minutes plus tôt, Hercule achevait de lire l’ouvrage de la spécialiste des minéraux. Il était assez étoffé et présentait les sorts sous forme d’enchantements combinables entre eux. La magie noire était absente du manuel, très axé sur la protection du porteur de bijou, la défense passive. Les combinaisons étaient simplifiées à l’extrême. Une action précise sur le minéral entraînait une réaction délimitée. Par exemple, l’élévation du bouclier magique. Le conditionnement par rapport à l’environnement était possible. En résumé, l’ouvrage était décevant.
Hercule se présenta dans le degré de 50 et salua Johannes. Le fantôme ne cacha pas sa joie en lui avouant qu’il était le second visiteur de la journée.
— Se pourrait-il que le premier soit Juliette Pasteur ?
— Vous connaissez mademoiselle Pasteur ? Et vous savez qu’elle me rend visite ?
— Elle arrive sous votre comptoir.
— Par tous les diables ! Vous êtes doté d’un flair incroyable. Oui, c’était elle.
— Elle vous rapportait un ouvrage emprunté. Celui d’Agatha Jasper.
— Mais oui… Je suis stupéfait ! Comment… ?
— Peu importe. J’ai lu cet ouvrage, disponible à la bibliothèque de l’Académie.
— Il s’agit d’un écrit, me semble-t-il, d’un niveau basique par rapport à d’autres parutions sorcières sur le sujet. Si mes sources sont correctes, il fera partie des lectures demandées en quatrième année.
— Mademoiselle Pasteur a-t-elle consulté un ouvrage plus ardu, dans la lignée de celui-ci ?
— Non. Elle s’est intéressée aux derniers travaux de monsieur Perrin.
— De qui s’agit-il ?
— Jean-Baptiste Perrin est un physicien français qui travaille sur la matière. Il a déterminé une constante, nommée Avogadro, en hommage à l’Italien ayant été le précurseur sur le sujet. D’après ce que j’ai compris, ce nombre permet de calculer la somme de molécules d’un élément dans une unité donnée. Juliette a réclamé le tableau…
— … périodique des éléments, de Mendeleïev. Afin de connaître la masse moléculaire des composants, de chaque atome.
— Tout à fait. Elle avait l’air très heureuse de ses découvertes.
— Comment effectue-t-on le calcul ?
— On choisit une molécule. Disons… l’eau. C’est un exemple simple et connu. Je ne vous apprends rien en vous disant qu’elle est composée d’un atome d’oxygène et de deux atomes d’hydrogène. D’où H2O, la plus célèbre formule chimique. La masse de l’hydrogène vaut 1 et celle de l’oxygène équivaut à 16. La masse totale est donc égale à 2 x 1 auquel on ajoute 16, soit 18. Le nombre d’Avogadro, notre constante, est de 6,022 x 10 23.
— Pardon ? ! On parle de milliards de milliards ?
— Voyons… euh… 602,2 trilliards. Ce chiffre est divisé par la somme des masses des composants, soit 18. Donc 33,45 trilliards de molécules d’eau pour un centimètre cube.
— C’est titanesque ! Juliette a-t-elle demandé des renseignements pour une matière précise ? Le diamant ?
— Non, le quartz.
— Sont-ils composés des mêmes éléments ? Du carbone ?
— Le diamant, rare, est constitué de carbone pur. Le quartz, très répandu, est composé de dioxyde de silicium.
— Alors… Deux atomes d’oxygène donnent 2 x 16, soit 32. J’ajoute la masse du silicium, soit… 28. Le total se monte à 60. Je divise le nombre d’Avogadro par 60 et j’obtiens environ 10 trilliards de molécules dans un centimètre cube de quartz. C’est faramineux.
— C’est le terme que mademoiselle Pasteur a prononcé. Ensuite, elle est partie avec un air satisfait. Sans le moindre ouvrage. Je l’autorise à emporter les livres dans sa chambre. Je la vois presque chaque jour.
— Je comprends. En revanche, ce qui m’échappe, c’est pourquoi elle n’a pas emprunté d’autres écrits.
— Je l’ignore.
— Que mijotez-vous, Juliette ? Une nouvelle invention ? Une amélioration de l’Hyperloupe ? Quel rôle pourrait jouer le cristal de roche ? Un effet amplificateur de l’optique ? Ou bien… allez-vous utiliser un Lumus Solem concentré pour… décomposer n’importe quelle matière de manière unitaire, molécule par molécule ?
— Je ne saurais vous répondre, admit Johannes.
— Oh… Je réfléchissais à voix haute. Je vous remercie infiniment, monsieur Gutenberg. Johannes.
— Ne puis-je rien d’autre pour vous ? Je n’aime pas vous voir quitter mon antre, sans détecter cette étincelle merveilleuse dans vos yeux, lorsque les éléments d’un puzzle s’emboîtent à la perfection dans votre esprit.
— Ma foi, je ne vois pas. Je ne suis pourtant pas à court de mystères. Il y a Pacôme l’inconnu parfait, l’énigme incomplète pour le cadeau à faire aux Quokkampes, je ne sais toujours pas comment amener Umbelina à m’aider pour l’accomplissement d’une potion, je suis intrigué par la magie qui a rendu la réalisation d’un serment inviolable impossible. J’ignore comment exprimer mes sentiments, comment ouvrir mon cœur. J’aimerais voir ma mère, mais je sens qu’un sortilège m’en empêche.
— Eh bien, parmi cette liste conséquente de problèmes à traiter, je puis vous conseiller d’éliminer une explication.
— À quel sujet ?
Le fantôme de LA bibliothèque rappela au garçon qu’il avait suspecté les Sages du Forum d’avoir envoûté leur loi sur l’héritage. Dès lors, vérifier, grâce aux copies disponibles de l’état-civil français, que le docteur Dégivré était de Sang-Pur ou non, sur sept générations, était une tâche qui infirmerait ou confirmerait l’hypothèse d’un charme spécifique. Hercule s’attela à la recherche et s’amusa de constater que certains noms de famille revenaient dans l’arbre génétique du directeur de l’hôpital. Son arrière-arrière-grand-mère paternelle était, par exemple, une certaine Madeleine Beauxbâtons. Cela lui prit plus de temps que prévu, car le directeur de Bonpied avait des ascendants suisses, italiens et islandais. Néanmoins, les 510 aïeuls correspondant aux sept niveaux de génération figuraient tous sur un registre sorcier. Selon ces maudits suprémacistes, monsieur Dégivré était un authentique Sang-Pur.
— Voilà un doute levé, positiva le fantôme allemand.
— En effet. En revanche, la protection magique du testament perdu est d’une puissance et d’une sophistication ahurissantes.
— Vous n’en attendiez pas moins des illustres fondateurs.
— C’est vrai. Je me demande si…
— Oui ?
— L’état-civil sorcier belge.
— Je vois. Piqué par la curiosité…
— L’exercice fut utile. Le ministère de la Magie belge a attesté l’origine de mes aïeux, pour une affaire me concernant. Mais je suis curieux de découvrir le détail.
Il se livra à la même recherche concernant sa famille. Il dut, pour cela, recourir aux écrits belge, hollandais, français, allemand, luxembourgeois et, plus inattendu, éthiopien et néo-zélandais. Cet ancêtre de l’hémisphère sud, si les chiffres étaient exacts, avait vécu 176 ans et s’était éteint à Ayers Rock, en Australie, en 1802. Il se nommait Tamania Te-Tipu. Sa longévité était stupéfiante. Était-ce en lien avec Uluru ou Ayers Rock, décrit par Waldo comme un sanctuaire à protéger ?
Quant à la femme éthiopienne, elle avait été élève à Uagadou dans les années 1700 et s’était mariée à Robert Cielen, ancêtre du commandant des Aurors belges et du propriétaire de la coutellerie du Roy. Hercule était apparenté aux Cielen. Par son côté luxembourgeois, il était à la fois lié à Günther Dornier et à Rosa Fuchs. Il était cousin au quatrième degré avec Roland Clervois et, chose moins drôle, avait un ascendant commun avec l’actuel ministre de la magie française, Émile Picaillou.
À l’issue de ses recherches fructueuses, il fut certain que la volonté de Patxi Sallaberry pourrait être respectée. Il rassurerait le fermier sur ce point.
— Alors, monsieur Van Betavende ?
— Je suis au regret de concéder que je suis de Sang-Pur. Par Flamel ! Quelle calamité ! Par chance, j’ai trouvé quelques ancêtres assez peu communs.
— Passionnante activité que la quête de ses origines, n’est-ce pas ?
— J’y ai pris un certain plaisir. Je suis remonté jusqu’à Jonas Van Betavende, né à Damme, en 1645.
— Et ces deux origines inattendues ?
— Une Éthiopienne qui convola avec un compatriote. Un Néo-Zélandais, maori, qui a eu une vie d’une exceptionnelle longévité. C’est curieux. Le lieu de sa mort m’est apparu en rêve, comme une terre sacrée à protéger.
— Contrairement à ce que prétend ce monsieur Sigmund Freud tant à la mode, les rêves ne sont pas que le reflet des angoisses vécues dans la journée. Ils expriment une certaine réalité ou du moins, une connexion avec le monde éveillé.
— Vraiment ?
— Si je n’avais pas rêvé, une nuit, de petites figurines de plomb fondant pour donner des lettres, je n’aurais peut-être jamais inventé les caractères mobiles, l’impression… fit le spectre en lui adressant une tape amicale qui traversa et glaça la poitrine du Belge.
— C’est juste, Johannes. La nuit porte conseil. Un excellent adage.
Muni de ses parchemins, le garçon salua son hôte et regagna le degré zéro. Chemin faisant, il ne put empêcher son esprit de revenir au livre sur les minéraux. Quel secret Juliette avait-elle découvert ?
Arrivé dans sa chambre, il se renferma à double tour, prit le livre qu’il n’avait pas encore restitué et se replongea dedans. Il réclama ensuite un morceau de quartz au Sondeur, le plus cristallin possible. Il se rendit en salle blanche et s’exerça à produire les différents charmes indiqués dans le manuel. Il réussit la totalité des sortilèges sans éprouver le moindre sentiment de satisfaction.
« Répéter des formules toutes faites, ce n’est pas la voie à suivre. Le Moldu Rutherford a travaillé sur la matière, sur ses composants. Selon lui, elle est faite d’atomes unitaires, constitués d’un ensemble stable d’éléments positifs, neutres et négatifs. 2 Et si la magie était capable d’influencer cette stabilité en faisant pencher la balance dans un sens ou dans l’autre ? L’envoûtement… Voyons lequel… Ah ! Animam obscuro video. Lapidemcalefacio. Parfait pour échauffer le quartz en présence d’une âme noire. Après tout, ce n’est peut-être qu’une succession de déstabilisations, une combinaison magique pour créer l’enchantement. Comme si on appuyait sur certains boutons pour réaliser une fonction précise. Mais, avec dix trilliards de molécules, le nombre de combinaisons explose à l’infini. »
Soudain, ce fut l’illumination, suivie de la terreur. Un frisson parcourut son corps du sommet du crâne jusqu’à la pointe des orteils. Il fit appel à sa mémoire et dicta :
— Eisd ri m’ bhriathraibh.
La formule gaélique pour contraindre une esgourde d’acacia auriculiformis à écouter. Le quartz s’illumina. Lorsqu’il prononça :
— Sàm hach m’a bhriathraibh.
Le minéral s’éteignit, ayant reçu l’ordre de cesser l’écoute.
— Nom d’une cornue ! Il s’enchante comme une esgourde ! Je peux user du même langage unitaire.
Il chercha un parchemin vierge sur son bureau. Il rafla une plume et de l’encre.
— Voyons… Supposons qu’on veuille utiliser toutes les lettres minuscules et majuscules de l’alphabet, y compris les accentuées, les chiffres, la ponctuation, certains signes usuels, des opérateurs mathématiques. Cela fait une bonne centaine de symboles et j’en oublie sûrement. À chaque lettre d’un mot contenu dans un sortilège, je change la stabilité de cent atomes. Il est alors possible d’intégrer 100 trillions de caractères. Ah ! Ça y est ! Je connais votre secret, Juliette ! Un centimètre cube de quartz contenant une infinité d’enchantements ou de caractères, de descriptions. Vous voulez simplifier l’Hyperloupe, la rendre transportable et… Par Flamel ! Non ! Je dois vous en empêcher !
Le garçon se précipita sur son recueil de carrés magiques, sélectionna celui de la jeune femme et commença par :
« Juliette, vous courez un grave danger ! »
1 Concentrer le pouvoir, en latin.
2 Les protons, les neutrons et les électrons. Ernest Rutherford obtiendra le prix Nobel de physique pour cette découverte.