Beauxbâtons - La dernière chance

Chapitre 61 : Sortilège 61 : le pion

8269 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 10/10/2026 14:19

La nuit artificielle était décrétée depuis quinze minutes lorsque Hercule gratta à la porte de Juliette. La jeune femme se réjouit à l’idée de pouvoir papoter avec

l’atypique élève. Après avoir, selon sa routine, enfermé Gaspard, son Épouvantard de compagnie et réglé les Feux Éternels au minimum, elle ouvrit à son invisible invité.

— Bonsoir, Juliette.

— Bonsoir, Hercule. Entre… Il paraît qu’il y a eu du remue-ménage à la morgue ?

— Les nouvelles vont vite !

— Le personnel ne se montre pas mais se confie volontiers derrière la porte. Alors ?

— L’autopsie et un examen minutieux ont permis d’établir qu’il s’agit d’un meurtre. Grâce à l’efficacité des services techniques, d’une analyse en particulier, le suspect a été confondu et arrêté. Cependant, je suis persuadé qu’il a été manipulé.

— Peut-on s’attendre à de nouveaux développements ?

— Je l’imagine.

— C’est passionnant ! s’enthousiasma-t-elle.

— Juliette…

— Oui ?

— Est-ce que vous accepteriez de vous livrer à une expérience ?

— Dis-moi.

— J’ai amené une bouteille de potion Repulsa. Efficace à moins de trois mètres.

— Repulsa ? J’ai vu ce nom dans un manuel de potions. Quel est son effet ?

— Elle repousse toute personne s’approchant de trop près. L’usage est plutôt féminin, lorsque des garçons se montrent trop… euh… entreprenants et que les demoiselles ne partagent pas cet enthousiasme. On s’en sert aussi pour jouer des farces en le versant dans le jus de citrouille d’un camarade, à son insu. Le breuvage n’a pas de goût marqué, ce qui est pratique pour le masquer derrière un alcool ou un jus de fruits. Il provoque des nausées, des crampes, puis des vomissements de dégoût sur l’entourage entrant dans la zone d’influence.

— Je comprends le principe. Tu veux en prendre et vérifier si ça agit sur moi ? Au pire, on s’éloigne pour discuter.

— Oui.

— Vas-y. Bois-en.

Il dévissa le bouchon et avala une gorgée. C’était suffisant pour faire effet durant une bonne heure.

— Alors ? Que ressentez-vous ?

— Rien.

— Même pas une petite indisposition ?

— Rien du tout.

— Soit le potionniste s’est trompé, soit elle est sans effet sur vous. À moins que vous ne soyez gastro-résistante comme une élève caribéenne de l’Académie… Hum… La seconde hypothèse serait plutôt une bonne nouvelle. Je vais dévoiler une main. Si elle vous paraît horrible, poussez un cri bref.

— Entendu.

Il releva la couverture de dissimulation au niveau du bras gauche. Elle ne libéra aucune note d’effroi.

— Ta main est normale. Nor-male…

— J’en montre un peu plus. Le bras. Ah non ! Ça ne compte pas : il est couvert.

— Essaie la tête. Nous serons fixés.

Il releva le tissu en douceur. Elle découvrit l’adolescent brun à la moustache naissante et pleura en admirant ses grands yeux noirs, malicieux, ses cheveux de jais impeccablement coiffés alors qu’il avait fait glisser l’étoffe sur sa fine masse capillaire.

— J’imagine que l’expérience est… réussie. Je n’ai pris qu’une gorgée. Il est…

Il consulta sa montre à gousset.

— … 22h25. Elle fera effet durant 60 minutes, environ.

Le visage de Juliette était empourpré et ses yeux larmoyants. Elle tremblait.

— Vous êtes bouleversée.

— Tu n’imagines pas à quel point. Les visages… ne sont que de lointains souvenirs. Je… Pourquoi n’ont-ils jamais pensé à cette potion ?

— Parce que les médicomages ne songeaient qu’à rectifier votre état alors que j’ai voulu altérer une partie de votre univers.

— C’est une attitude que tu adoptes souvent ?

— Changer de point de vue pour résoudre un problème ? J’essaie de m’y astreindre.

— C’est… merveilleux…

— C’est une petite victoire pour améliorer votre confort. Bien… Voulez-vous connaître les détails de l’affaire de Bourgmestre ?

— Raconte-moi ! Comment avez-vous trouvé le coupable ? Quelle analyse l’a confondu ?

Le garçon se lança alors dans la narration. Elle l’écouta, captivée par l’intensité, le choix des termes, le rythme, comme s’il écrivait un roman pour ses seuls yeux. Durant de longues minutes, elle oublia l’univers hospitalier.

Ysandre prit part à la naissance de jumeaux, deux jours après celle des jumelles. Des grossesses gémellaires à terme la même semaine, c’était un événement rare. L’accouchement ne fut pas plus compliqué que celui des filles mais les premières minutes furent cauchemardesques pour le personnel de la maternité. Le sort « Vitrum Reparo » fut lancé plus d’une centaine de fois par la seule élève.

Victor vit le jour le premier et se mit à hurler comme un perdu, à peine sorti du ventre de sa mère. Les vitres des Feux Éternels éclatèrent, de même que les fioles rangées dans une armoire. Tous les objets en verre de la salle d’accouchement y passèrent. Les dégâts cessèrent en lui collant une tétine de latex dans la bouche. Le nourrisson était un hurleur ; une Banshee figurait parmi ses ancêtres. La caractéristique vocale s’était transmise au nouveau-né.

Outre sa puissance destructrice, le cri d’une Banshee, modulé comme une plainte, annonçait la mort. Poussé lors de la naissance, le cri ne signifiait rien de macabre. C’était juste un réflexe, causé par la douleur de la première respiration. Son frère, Jacques, naquit vingt minutes après. Il s’époumona avec la même vigueur et démontra une capacité ravageuse équivalente. Entendant les hurlements de Jacques, Victor éjecta sa tétine et se libéra en vocalises déchirantes et interminables. Jacques se cala sur la fréquence de l’aîné.

Tels des métronomes lancés à un intervalle différent, ils se mirent au diapason et entrèrent en résonance avec la pierre et l’acier de l’hôpital. Les fondations tremblèrent avant que le médicomage ne lance un Silencio efficace. Les services techniques furent invités à inspecter les murs et à lancer des sortilèges de consolidation. La maman se portait à merveille ; le professeur Dégivré programma sa sortie dès le jeudi. Tout le personnel se sentirait soulagé après leur départ.

Par chance, leurs hurlements ne causèrent pas de blessés et n’annoncèrent aucune mort. Du moins, Ysandre voulut y croire.

La journée du mardi d’Hercule devait se dérouler dans l’ensemble des installations du sixième étage, naviguant entre la salle des potions, l’espace végétalisé de l’Hyperloupe, le laboratoire d’analyses des différents prélèvements et la nouvelle zone d’oxygénothérapie, inspiré des méthodes moldues.

À 10h00, il devrait s’absenter pour s’entretenir avec les Aurors, en compagnie de Raymond Dessuture, dans le cadre de l’assassinat de Geneviève de Bourgmestre et de l’arrestation de son fils, Gontran.

Il était en chemin pour l’aile d’oxygénothérapie où Alfred Beauxbâtons recevait son traitement durant trente minutes pour enrayer sa dégénérescence pulmonaire.

Il repensait à la victoire acquise hier soir, pour améliorer la vie de Juliette. À présent, il suffisait d’installer un distributeur de Repulsa à l’extérieur de sa chambre pour que tout visiteur ayant bu une gorgée, puisse lui rendre visite. Mieux : en se basant sur la variante mise au point par Noël et Jacques pour exclure le Gerbera, il suffisait d’ajouter de l’essence ou des pétales de pivoine 1 frais pour produire une version de Repulsa susceptible de n’engendrer aucun effet sur le personnel médical.

Lorsque Juliette l’avait relancé à propos de la date du 28 juillet 2061, il avait répondu qu’il n’avait pas eu l’occasion de se pencher sur l’énigme. Elle lui avait confié :

— La réponse est sous tes yeux.

Il s’était creusé la tête sans trouver d’explication autre qu’un exercice de Legilimancie. Elle avait rétorqué :

— Cela fait 2 ans que j’ai connaissance de cette date.

Le mystère lui avait paru entier. La chambre de Juliette, équipée d’un coin douche et toilettes, disposait de quelques meubles dont un bureau, un lit, une armoire personnelle et celle de l’Épouvantard. Le reste était constitué de bibliothèques. Il n’y avait aucun miroir, aucun portrait animé, aucune photographie. La décoration se limitait à une horloge, une reproduction de la nuit étoilée du peintre moldu Van Gogh et d’un tableau noir couvrant deux mètres carrés sur lequel elle griffonnait, à la craie, ses fulgurances créatives.

Le garçon s’avança jusqu’au sorcier chargé de la sécurité et de la zone d’oxygénothérapie.

— Baguette, s’il te plaît.

Hercule éjecta celle en cèdre et la tendit. L’homme s’empara d’un appareil métallique en tous points similaire à un gyroscope. À peine le plaça-t-il sur son bureau que l’engin se mit à tournoyer à une vitesse folle !

— Tu as une autre baguette sur toi ?

— Euh… Oui, c’est juste !

Il éjecta Benben et s’en sépara, la mort dans l’âme. Mais la guérisseuse suprême ne l’entendit pas de cette oreille. L’infirmier fut incapable de la saisir. Hercule dut la déposer dans un tiroir scellé pour l’empêcher de le rejoindre.

— Je n’ai jamais vu une telle fidélité ! Et… par Flamel ! Mon Magicoscope a creusé le vernis et même le bois ! Très belle baguette en forme de caducée, au demeurant.

— Merci. Outil très astucieux. Il détecte tous les artefacts magiques ?

— C’est sa fonction. En vente chez le Sorcier Moderne. Tu es nouveau dans le service ?

— Oui, Monsieur.

— Alors mémorise et respecte bien toutes les consignes figurant sur les panonceaux de cette porte. Tu n’as pas de pétard, d’allumette, de briquet, d’objet métallique, de pierre à feu ? Tout ce qui peut provoquer une étincelle.

— Le seul métal sur moi, ce sont les attaches de mes bretelles.

— Ça ira. Après les portes, il y a un sas. Sur ta gauche, il y a tout ce qu’il faut pour te protéger. Coiffes, gants, blouses, bottes. Tu te changes complètement. Après la visite, tu poses tout à droite. Des elfes de maison récupèrent les effets quatre fois par jour pour les nettoyer. Dans la chambre, il y a trois fauteuils et cinq lits. En général, on chuchote pour ne pas déranger les autres patients. En ce moment, il y a monsieur Dubois et le docteur Beauxbâtons. Dubois est âgé de 46 ans et a été victime d’un Feudeymon lorsqu’il était Auror. Il est malheureusement condamné.

— Je serai discret. Y a-t-il une autre information que je doive mémoriser ?

— Tout au fond, il y a un local où un technicien ouvre les vannes, réalise les mélanges gazeux et administre les doses à chaque patient, selon les prescriptions. Une baie vitrée lui permet de surveiller que les patients ne fassent pas un malaise.

— Pourquoi ? L’oxygène est dangereux ?

— Bien sûr ! Cette thérapie est très encadrée. L’excès d’oxygène s’appelle l’hyperoxie. Elle peut créer des œdèmes aux poumons mais aussi aux autres organes. En général, ça commence par une toux et, curieusement, un essoufflement comme si on manquait d’air. Ça continue avec la bouche sèche, le nez qui saigne, la vue qui se trouble, le cœur qui s’emballe. On devient confus, comme si on avait bu une bouteille d’alcool à jeun. Ensuite, ça se gâte. Mais si on respecte le protocole, rien de tout cela n’arrive.

— J’ai compris. Sachez que je passe la journée à l’étage.

— Le patron n’arrive jamais avant 9h00. Tu as le temps de voir le docteur Beauxbâtons.

— Merci.

Le garçon passa les portes et se mit en tenue. Cinq minutes plus tard, il rejoignit Alfred, le visage barré par un masque maintenu par du latex. La pièce était petite : à peine 25 mètres carrés dans lesquels tout le mobilier était entassé. Il différait du reste de l’équipement hospitalier. Ici, les fauteuils étaient en rotin et les lits, articulés, n’étaient faits que de bois. Il n’y avait pas une once de métal dans la salle, rien qui ne puisse produire une étincelle.

Hercule sentit une différence flagrante entre l’air du couloir et celui de la pièce où l’oxygène, insufflé mais non respiré, s’accumulait. L’effet salvateur se produisit sur le garçon.

— Bonjour, Docteur, murmura-t-il.

— Bonjour, Van Betavende. Alors, ce stage, ça marche ? Ça te plaît ?

— Il est encore plus enrichissant que je ne l’espérais.

— Tant mieux ! Tu sais que Dessuture est prêt à poursuivre ta formation, si cela te dit ? C’est une chance inouïe parce qu’un légicomage, c’est rare. Lui, il est exceptionnel. Il a mis au point pas mal de techniques ou de sortilèges. De bons médicomages, ça se trouve toujours. Même chose pour les vétérinomages, au cas où tu préfères soigner les bestioles que les bonhommes. Mais les spécialistes de l’autopsie…

— Je m’entends très bien avec lui. C’est un personnage unique, à tous points de vue. Docteur, je note que vous respirez mieux.

— Ce truc moldu est très efficace et soulage mon essoufflement. Mais c’est éphémère.

— Il n’existe aucun autre traitement ?

— Non.

— Des larmes de Phénix ? Si on les plongeait dans l’eau bouillante, que vous respiriez les vapeurs ? Ou même en ne vaporisant que les gouttelettes ?

— Sur le parchemin, ta solution fonctionne. Mais il faudrait au moins un demi-litre de larme de Phénix. Je te laisse calculer le prix du traitement pour un vieil ours comme moi. Sachant qu’une goutte coûte 100 Gallions et que son volume est de 0,1 millilitre. Alors ?

— Un demi-million de Gallions…

— Bien calculé.

Le garçon baissa la tête et réfléchit. Il proposa :

— Connaissez-vous le sortilège Mundare Sanguinem ?

— Il ne fonctionne pas. Enfin… il est si puissant que le patient meurt. On ne l’utilise qu’en laboratoire pour nettoyer le sang avant de faire une transfusion.

— S’il fallait l’adapter aux poumons, on dirait Mundare Pulmonem ?

— J’irais plus en profondeur avec Purgare Pulmonem. Mais, l’un comme l’autre, aboutissent à la mort du malade. Tu ne peux rien pour moi, Hercule. Ce fichu gaz moutarde a tout du Feudeymon. Je finirai comme mon voisin, Dubois. Il ne lui reste que quelques jours.

— Me permettez-vous de vous rendre visite, après mon service ?

— Bien sûr.

— Je voudrais vous présenter une amie.

— Une élève ? Une nouvelle ? Une patiente ?

— Pas vraiment… Vous ver… C’est… bizarre, j’ai le tournis et la gorge sèche.

— Quand on a pas l’habitude de respirer de l’air plus oxygéné, c’est normal.

— Je…

Hercule sentit que son cœur battait de plus en plus vite. Il tendit l’oreille.

— Docteur, vous n’avez pas remarqué… ce sifflement…

— Ma foi, je… Bon sang, oui ! Passe ta main devant tous les masques de la chambre !

Le docteur retira le sien et vérifia. Le jet de gaz était puissant.

— Ils diffusent tous. C’est anormal.

— Va signaler le problème au technicien.

Le garçon obéit. Lorsqu’il voulut quitter la pièce, la porte vitrée résista. Elle était verrouillée. Il eut le réflexe d’éjecter sa baguette pour lancer un Alohomora mais rien ne s’immisça entre ses doigts.

— C’est bloqué !

— Nom de nom ! Il faut aérer cette pièce sinon, nous serons morts d’hyperoxie dans un quart d’heure !

Hercule tenta de facturer l’épaisse vitre de la porte pour créer un appel d’air mais avec du rotin comme seule matière solide pour y parvenir, cela tourna au pur fantasme. Il frappa à la glace sans tain derrière laquelle le technicien avait tout loisir de constater leur panique. Mais il leur était impossible de vérifier la présence ou l’absence de l’homme. Les vannes étaient ouvertes à fond. Hercule sentit son nez desséché se mettre à saigner.

Un personnel soignant inconnu se présenta à la porte. En dépit de l’épaisseur du verre, le Belge lui fit comprendre qu’ils étaient prisonniers. Le faux médicomage fit disparaître son grimage et se fit reconnaître. C’était Oscar Torpeur. Il dégaina sa baguette et fit signe à l’enfant de reculer.

— Non ! hurla Hercule en gesticulant.

Ce dernier se jeta sur le docteur Beauxbâtons et ils s’enroulèrent tandis que le Bombarda du tireur d’élite explosait la porte et embrasait l’oxygène dont la pièce était saturée. Le souffle propulsa Oscar contre le mur. Des débris de bois et de verre criblèrent le jeune homme imprudent. Hercule et Alfred se rétablirent près des portes battantes. Sonné, abasourdi, l’enfant eut tout de même le réflexe de s’emparer de sa baguette de cèdre et de faire face à la boule de feu s’engouffrant dans le couloir, comme une balle canalisée par le canon d’un fusil.

— Aquatornado Extremis !

Il fouetta du bras, combattant en déversant des centaines de litres d’eau pour faire barrage au feu dantesque. Puis, n’écoutant que son instinct, il avança en direction des flammes pour les repousser. Il fut rejoint par des potionnistes et des tronches. En quelques minutes, l’installation fut noyée et l’incendie maîtrisé.

Hercule se porta au secours d’Oscar. Il chercha son pouls et le trouva. Il courut libérer Benben puis revint auprès de l’Auror, brûlé aux deuxième et troisième degrés. La plus grande source d’inquiétude, c’était le morceau de bois planté dans sa poitrine. Le garçon n’avait fait que son devoir.

— Restez avec nous, Oscar ! Restez conscient !

Il pointa Benben sur le jeune homme. Alfred s’approcha et sans savoir pourquoi, il réclama la baguette de cèdre de son élève. Il lança des Assurdiato à destination du personnel présent puis prononça tous les maléfices possibles pour les priver de la scène.

— Vulnera Sanentur. Maleficio Purgare. Pulmonem Purgare. Sanguinem Mundare. Ignico Mundare.

Benben réalisa l’impossible. Bientôt, les traces de l’explosion ne se résumèrent plus qu’au pieu planté dans le cœur sans que le sang ne s’en échappe, coagulé par la chaleur de la déflagration. Hercule en termina avec son camarade. Il se tourna vers Alfred. La peau de l’enfant grésilla et noircit. Il poussa un hurlement de douleur. Ses cheveux s’embrasèrent, son corps fut écrasé par la pression. La moindre parcelle de son être crépita et il chut, submergé par la souffrance.

Lorsque Hercule reprit connaissance, il était alité dans la chambre du docteur Beauxbâtons. L’élève y avait été installé à la demande du patient. Son premier réflexe fut de palper ses avant-bras. Ses baguettes étaient en place.

— Réveillé ?

— Docteur ? Comment allez-vous ?

— C’est plutôt à moi de te le demander.

— Ça va, ça va.

Il inspecta son épiderme, ses membres. Il n’y avait plus aucune trace de brûlure.

— J’ai vu des choses hallucinantes, dans ma vie, mais je n’ai jamais assisté à une telle scène. Jamais. Tu m’expliques et ensuite, on accorde nos violons.

— Pour ?

— Servir la même version aux Aurors qui vont enquêter.

— Oscar ?

— Torpeur est sur le billard, en ce moment. Dégivré, Valembreuse, Brahma et cinq infirmiers sont en train d’opérer le pieu qu’il a pris en plein cœur ainsi que tous les éclats de verre et de bois qu’il a ramassés. J’ignore comment ils vont s’y prendre.

— Ils vont utiliser des baguettes spéciales dont le Lumus Solem passe à travers un grenat et produit un rayon brûlant.

— D’où ça sort ?

— Les matériaux viennent de chez Delacour.

— Et le concepteur ?

Hercule n’y coupa pas.

— C’est moi.

— Et l’autre baguette ? Celle en forme de caducée. Tu l’as fabriquée ?

— Pas tout à fait.

— J’ai voulu m’en servir sur moi. Elle m’a brûlé les doigts, cette andouille !

— Elle est d’une fidélité exemplaire.

— C’est elle, l’amie que tu voulais me présenter ?

— Oui, répondit le garçon, en toute sincérité.

— Que se passera-t-il lorsque tu vas l’utiliser sur moi ?

— Je vais m’étouffer. Pendant un moment. Plus vite je vous soignerai, plus légères et éphémères seront les contreparties douloureuses.

Alfred opina. Le caducée n’était pas une baguette conventionnelle.

— Je refuse d’en savoir davantage. Moins j’en saurai, mieux ce sera. Je veux juste être fixé sur un point.

— Je vous écoute, Docteur.

— Si Torpeur était mort, tu n’aurais rien pu faire ?

— Si.

— Elle peut… ? avança le praticien, blême.

— Elle peut. Une seule fois. Parce que le prix à payer pour le porteur…

— … sera la mort. Bon sang !

Hercule sauta hors du lit, éjecta Benben et proclama :

— Achevons votre guérison, Docteur. Pulmonem Purgare ! Sanitas Inspira. Maleficio Exspira.

Une armée d’elfes de maison se présenta à l’étage technique pour nettoyer et remettre en état, en partie, les locaux ravagés. Les Aurors Prunellier, Meursault et Pourpoint les en empêchèrent. Peu importaient les exigences médicales avancées par le directeur Dégivré : c’était une scène de crime et elle serait inaccessible tant que la police sorcière n’aurait pas procédé à l’examen minutieux des locaux. Gérôme s’était procuré des sachets, de la poudre d’alumine et tout le nécessaire employé par Hercule pour relever des empreintes. Meursault lâcha une réflexion pleine de bon sens.

— Où est le corps du technicien ? Il devrait rester des os, non ?

— Qui ?

— Ici, derrière le pupitre, sur les restes de ce siège, tu devrais avoir le cadavre calciné du type chargé d’ouvrir et fermer des vannes. Non ?

— Bien vu, Meursault. Vérifie au septième étage, à la section administrative, pour savoir qui était affecté à ce poste, aujourd’hui. S’il n’est pas mort, il est bien quelque part.

— Entendu, chef !

— Mathilde…

— Oui ?

— Regarde, sur ce tuyau, juste à côté de la manette.

— Une belle empreinte de pouce.

— C’est le levier de pression.

— Il a l’air relevé au maximum. Je vais voir s’il y a pas d’autres techniciens pour nous expliquer comment cela fonctionne.

— Je relève l’empreinte. Des nouvelles d’Hercule ?

— Lui et le docteur Beauxbâtons ont transplané juste à temps. Ce vieux brigand d’Alfred a encore de bons réflexes.

— Hum… Oui…

Une fois l’empreinte mise en évidence et transférée sur parchemin, le plus difficile restait à accomplir : la comparer à un référentiel.

— Salut, chef !

— Salut, Prunier ! Tu viens en renfort ?

— Non, désolé. Je suis sur l’affaire de Bourgmestre.

— Il y a du nouveau ?

— Le fils a tout avoué sous Veritaserum. Par contre, aucune trace de la chevalière mentionnée par Van Betavende. Ce que je ne m’explique pas, c’est d’où le gamin connaissait la victime.

— Pose-lui la question.

— Ça va être fait. N’empêche qu’il a encore flairé un coup juteux ! En plus, l’affaire risque de ne pas en rester là.

— C’est-à-dire ?

— Un juge vient de lancer une procédure de vérification de statut de Sang-Pur pour le fils de Bourgmestre.

— Un juge ? De Ferluc ?

Prunier souffla des naseaux, ne cachant pas son mépris pour le magistrat promu par défaut.

— Ça profiterait à un autre Sang-Pur ? Qui ? Réinterroge de Bourgmestre. Il y a peut-être un commanditaire derrière cette affaire et ce crétin de dandy pourrait s’être fait aveugler.

— Je m’en occupe.

Gérôme quitta la scène de crime, non sans avoir posé des scellés magiques et promis aux elfes de maison de servir chez des familles peu recommandables si jamais ils transgressaient les interdits. Les serviteurs disparurent aussitôt.

Nanti de son précieux relevé, le chef de groupe demanda à rencontrer le professeur Dégivré. Il lui exposa son souhait de recueillir les empreintes de tout le personnel. Le directeur y vit une atteinte à l’intégrité de ses employés. Gérôme rétorqua que c’était l’unique façon, sans garantie de réussite, de procéder pour confondre le criminel. Il pouvait obtenir un commandement du ministre Picaillou, si nécessaire.

— Ce ne sera pas utile. J’accepte. Si un assassin se promène dans cet hôpital, il faut le stopper.

— Bien. Le souci, c’est que nous sommes cinq Aurors assermentés sur place. Dès que cela va se savoir, le tueur va tenter de nous glisser entre les doigts. Il nous faudra au moins deux heures pour prendre les empreintes du personnel et des patients.

— Les patients ? Pourquoi ?

— Rien n’est exclu. Un simulateur pourrait se dissimuler parmi eux.

— J’ai ce qu’il vous faut.

— C’est-à-dire ?

Le directeur déverrouilla un panneau dissimulé derrière un tableau de maître sorcier. Dans un logement de 30 centimètres de côté, il y avait un tuyau creux, flexible dont il s’empara. Il y avait aussi un levier noir relevé sur une marque verte. Il l’abaissa sur la position rouge et parla dans le tube. Sa voix, amplifiée par la magie, fut diffusée dans tous les étages de Bonpied.

— À tout le personnel. Ceci n’est pas un exercice. L’hôpital est placé en quarantaine. Les issues et cheminées sont condamnées. Personne ne peut entrer ou sortir. Je répète : ceci n’est pas un exercice. Veuillez rester à vos postes et attendre de nouvelles instructions.

Il replaça le tuyau amplificateur dans le compartiment secret et verrouilla à l’aide d’un sort.

— C’est réglé.

Puis, il montra ses mains et ajouta :

— On commence par moi ?

Gérôme lança la collecte.

La salle de restaurant, comble, était l’occasion en or pour les Aurors de poursuivre leur travail. Munie de la liste du personnel en poste et des patients hospitalisés, l’équipe œuvrait au plus vite. Dans l’ensemble, tout le monde obtempérait avec le sourire. Pour une fois, Hercule profitait du déjeuner en se nourrissant correctement et non à coups de sandwichs poussés avec quelques verres de jus de citrouille. Il était installé à la table des potionnistes, en compagnie de ses deux amies, sidérées par le nombre de péripéties vécues par le Belge. Ils furent rejoints par le docteur Dessuture et Alfred, autorisé à titre exceptionnel à quitter sa chambre. Le patient se sentait en pleine forme et était prêt à reprendre les cours. Le patron de l’hôpital ne partageait pas cet avis. Il désirait le garder sous surveillance une dizaine de jours supplémentaires afin de déterminer si sa rémission soudaine était pérenne ou non. Alfred et son sauveur s’étaient entendus sur la version fournie à l’Auror Prunellier. Elle n’était que le reflet de la vérité jusqu’à la seconde où Torpeur avait lancé son Bombarda pour faire sauter la porte et libérer les otages piégés. À ce moment-là, Alfred avait attrapé le bras d’Hercule et avait transplané à l’entrée. L’explosion avait produit une boule de feu et dévasté la chambre d’oxygénothérapie, prenant la vie de l’infortuné monsieur Dubois. Hercule s’était précipité pour prendre sa baguette et lutter contre le feu. Il l’avait maîtrisé avec l’aide des employés de l’étage. Ensuite, il avait appliqué une série de sorts pour secourir, au mieux, Oscar, miraculeusement protégé par une grande section de la porte de la chambre. Quant à la question de la raison des charmes jetés par Alfred sur le personnel, pour leur masquer la scène, c’était parce qu’il ne voulait pas qu’un certain sortilège secret, très efficace, enseigné à son élève, ne tombe entre toutes les mains. Tout le monde avait avalé l’histoire sauf Mathilde Pourpoint, persuadée que ce n’était que la surface émergée de l’iceberg.

Meursault avait mis la main sur Léon Gilbert, l’infirmier chargé de la surveillance de la chambre à oxygène. Il l’avait retrouvé dans un couloir du 7ᵉ étage, errant, hébété, comme en état de choc. Face à cette constatation surprenante, le directeur de l’hôpital avait soupçonné un Impero suivi d’un Oubliette puissant. Il l’avait alité et avait demandé à Katarina d’examiner son esprit. Tout était normal mais dès qu’elle avait demandé au subconscient de Léon de lui relater ses faits et gestes depuis sa prise de service, elle s’était heurtée à une zone bleue. La marque de l’Oubliette.

À table, Ysandre ne pipait pas un mot. Hercule s’en inquiéta.

— Il y a un souci ?

Ses yeux étaient embués, rougis.

— Un petit garçon est décédé, ce matin. Ça s’est passé sous mes yeux. Nous n’avons rien pu faire. Il s’est étouffé.

— Il ne faut pas chialer, ma petite, dit Raymond. Jamais. Ce n’est pas par manque de sensibilité ou d’empathie. Perdre une vie est triste mais si on se laisse affecter par chaque mort, la médicomagie devient alors un enfer. Pense aux vivants et à tous ceux que tu sauveras chaque jour. Si tu dois verser des larmes, alors pleure juste pour cet enfant et ne le fais plus.

— Vous n’avez jamais pleuré, Docteur ?

— Si, une fois. Il y a quelques années. J’ai dû autopsier mon épouse.

— Oh…

— Un moment de faiblesse qui a failli me faire passer à côté de la cause du décès. Par manque de lucidité, il aurait pu y avoir d’autres morts. As-tu identifié ce qui a tué le petit ?

— La Glairustule juvénile. C’est cette souche que les suprémacistes de l’école se sont inoculés pour ne pas aller dans une ferme en carrosse et permettre l’attaque contre les modérés qui se trouvaient à l’intérieur.

— En décelant la cause de ce décès, des précautions seront prises pour protéger les plus jeunes enfants, sans défense. Les sorciers chercheront un remède adapté. Ce petit gars ne sera pas mort pour rien. Mieux : si on prouve, un jour, que des suprémacistes ont isolé une souche de Glairustule, l’ont bricolée pour contaminer des nouveaux-nés, il y aura moyen de coincer ces pourritures.

— Mon confrère a raison, De La Fare, ajouta Alfred. Ce métier est le plus beau, le plus gratifiant qui puisse exister. Sauver des vies, tu imagines ? Mais ça veut dire que parfois, on échoue. Alors, on travaille encore plus dur, on étudie, on apprend des techniques nouvelles, on expérimente des potions pour que le jour où un cas similaire se présente, on soit plus aguerri que jamais.

— Au fait, Van Betavende, reprit Raymond, je t’avais dit que l’affaire de Bourgmestre n’en resterait pas, après que De Ferluc ait demandé une preuve de filiation Sang-Pur. De Franjac a réussi à savoir qui a saisi le magistrat.

— Robert d’Arcy ?

— Alors là ! s’exclama Raymond en secouant sa main et en claquant des doigts. Mais comment tu fais ça ?

— C’est le leader suprémaciste mis en vitrine.

— En vitrine ?

— On le met en avant, pour masquer le véritable cerveau des tenants du Sang-Pur. Un personnage insoupçonnable.

Hercule n’en révéla pas davantage et changea de sujet :

— Katarina, avez-vous vu votre patient habituel ?

— Oui. Je lui ai montré le rébus.

— Comment a-t-il réagi ?

— Il a compris en une fraction de seconde, il a souri, a ouvert ses bras et m’a serrée contre lui en hochant la tête.

— Parfait.

Le chef de groupe Prunellier fit son apparition et se dirigea droit vers la table où Hercule déjeunait. Il s’assit avec eux et murmura :

— On a attrapé le coupable de la tentative de meurtre dont vous avez été victimes, ce matin. Il y a une bonne nouvelle : c’est le même soignant qui s’est introduit dans l’Académie, avec votre visage, Docteur et qui a remplacé votre somnifère par de la Mort-Vivante.

— Qui est ce bougre de salopard, cet être indigne du serment d’Hippocrate ?

— Federico Zimmermann.

La nouvelle anéantit Alfred. Un de ses anciens élèves avait attenté à sa vie à deux reprises. Il lui avait enseigné, il en avait fait un bon médicomage et ce traître le remerciait en tentant de le trucider. Alfred pâlit d’un coup. Raymond lui servit un verre de vin de sa carafe et lui ordonna de le siffler d’un coup. Alfred obéit, comme un automate enchanté. Les jeunes filles furent choquées mais Hercule ne manifesta pas de surprise. Au contraire, il voulut en savoir davantage.

— A-t-il révélé les raisons de son geste ? Pourquoi a-t-il obéi aux pressions suprémacistes ? Pas par conviction, c’est impossible. A-t-il été payé ?

— Deux mille Gallions en tout, entre la première tentative et son sabotage, ce matin, forçant le technicien à bricoler les sécurités pour s’en affranchir.

— Cet argent avait-il une destination ? Payer une rançon ? Effacer une dette ?

— Ses parents se sont rendus coupables d’escroquerie avec de mauvaises personnes. Leur vie est menacée.

— Hum… Triste histoire. A-t-il demandé à être jugé en Suisse ?

— Non. C’est vrai que la Suisse a un tribunal mais pas de prison. Les prisonniers ont le choix entre celle de l’Allemagne, de l’Italie ou de la France.

— Je lui conseille de demander l’extradition. De Ferluc aura pour consigne d’être impitoyable avec lui. Il a été manipulé, il a échoué. Sa meilleure chance de survie est de se faire oublier en prison. Lui a-t-on promis autre chose que de l’argent ? Un poste dans un lieu où on n’exigerait pas qu’il ait validé son diplôme ?

— Exact. Devine où ?

— Aux Pays-Bas, chantres du suprémacisme, des Aurors dévoyés et des potionnistes maléfiques. Si j’étais son avocat, je plaiderais coupable, je demanderais l’extradition et je ferais le vœu d’être incarcéré en Italie.

— Pourquoi l’Italie ?

— Parce qu’en Allemagne ou en France, un prisonnier rétribué peut en éliminer un autre. En Italie, c’est impossible. Il a une chance sur deux de finir fou. C’est ça ou la mort assurée.

— C’est… cynique, commenta Katarina.

— C’est lucide, rectifia Gérôme. Deux affaires résolues en 24 heures. Merci, messieurs, pour le coup de main.

— De Ferluc va faire appel à vous, docteur Dessuture, affirma Hercule. Gontran de Bourgmestre en prison, ce sont ses enfants qui héritent sauf si le Sang-Pur n’est pas avéré. Dès lors, c’est le ministère qui récupérera les biens et qui les mettra aux enchères. Une fortune, j’imagine.

— On n’a pas fini de l’interroger. On aimerait bien savoir qui a pu lui mettre une telle idée dans la tête. On creuse la piste jusqu’au bout, avoua Gérôme, le visage dur et déterminé.

— Ce matin, il y a eu des banshees, lâcha Ysandre. Deux garçons.

— Des banshees ? Qu’est-ce que c’est ? demanda Katarina.

— Des hurleurs annonciateurs de mort. Ils ont crié à leur naissance. Je n’ai pas cessé de réparer des objets en verre.

— Avec une origine pareille, c’est inévitable, dit Dessuture. Mais deux… C’était ça, le tremblement dans l’hôpital ?

— Oui.

— Ils sont très dangereux. Si on les laisse faire, à force de s’égosiller, ils peuvent provoquer l’effondrement d’un bâtiment.

— Oh ! s’exclama Hercule, ébahi par une telle force magique.

— Ton explosion d’oxygène, à côté, c’est un pétard. Les banshees atteignent rarement l’âge adulte. En général, à hurler comme des perdus, ils finissent sous les décombres d’une habitation.

— Ils ont hurlé et il y a eu des décès. Chacun a pleuré une fois et ils ont poussé leur mélopée ensemble. Il y a déjà eu deux morts, mais ils en ont annoncé une troisième, reprit Ysandre. Le petit garçon, l’ex-Auror dans la chambre à oxygène. Qui est la suivante ?

Alfred broda sur la question, affirmant qu’il y aurait un autre décès dans l’un des étages, un sorcier condamné, en fin de vie. Il savait bien qui aurait dû être dans un cercueil à cette heure-ci : Oscar. Si Hercule n’avait pas eu cette baguette capable d’exécuter des sorts mortels pour en faire des miracles, le jeune homme aurait succombé. Cela s’était joué à quelques secondes.

Valembreuse fit son apparition dans le réfectoire, en compagnie de Brahma et Dégivré. Il annonça que l’Auror était vivant, que le pieu avait été retiré grâce à la nouvelle baguette et que le jeune homme avait repris connaissance. Il n’avait prononcé qu’un seul mot : Charlotte. Le praticien questionna les enfants sur Oscar qu’ils avaient fréquenté durant une année. Cette « Charlotte » était-elle un membre de sa famille ? Y avait-il moyen de contacter ses parents ?

Hercule plongea dans sa mémoire, feuilletant les pages de l’annuaire de l’Académie et fournit une adresse à laquelle envoyer un hibou. Hippolyte les abandonna ensuite pour se restaurer en compagnie de ses confrères. Katarina et Ysandre étaient hilares. Hercule en devina la raison.

— Il y a de la romance dans l’air et le docteur n’y a vu que du feu ! expliqua le Belge. Charlotte Valembreuse occupe les pensées de notre tireur d’élite. Je parie qu’ils correspondent en secret.

— Ah l’amour… firent Raymond et Alfred, envahis par la nostalgie.

— Messieurs, mesdemoiselles, je vous laisse, déclama Hercule en se levant. J’ai un nouveau mystère à résoudre.

— Lequel ? demanda le légicomage.

— Découvrir les secrets de l’Hyperloupe.

— Bon courage ! répliqua Alfred.

— Ne dis pas ça ! Il en est capable, cet oiseau-là ! Hein, mon gars ?

Le Belge jura qu’il percerait tous les mystères avant la fin du stage et alla se planter devant Euphrosin Cannenterre. Il lui présenta ses excuses pour avoir, en tant que cible, indirectement provoqué la destruction de la chambre d’oxygénothérapie et pour avoir pris du retard sur son planning de découverte de l’étage technique. Le directeur accepta les excuses. Il le pria de se rendre dans la salle de l’Hyperloupe et de demander à parler à Saturnin Feuillade. Le garçon se conforma aux instructions. Dans l’antre de l’optique, il découvrit un homme austère, au visage anguleux, âgé de 35 ans environ. Ce brun, élancé, était une tronche en chef. Il vérifiait le travail des rédacteurs de dossiers avant de les transmettre, mais il était aussi capable de réparer à peu près tout l’équipement et l’infrastructure de Bonpied. Une recrue précieuse. Hercule se présenta à lui et l’austérité de l’homme s’évanouit en une seconde. Il l’accueillit par un simple mot :

— Merci.

Le commandant des Aurors s’était enfermé avec ses chefs de groupe dans une salle d’interrogatoire. Il triturait sa baguette tout en faisant les cent pas. Deux affaires en 24 heures, sans lien apparent, venaient de converger vers une précédente : l’attaque du carrosse de l’Académie. Le point commun ? Les masques à l’effigie du meurtrier de masse, Luc Millefeuille. Gontran de Bourgmestre avait rencontré plusieurs personnages masqués. Ces individus l’avaient incité à se prendre une petite avance sur le futur héritage, en subtilisant une chevalière qui ne quittait jamais le majeur droit de sa mère. Personne ne soupçonnerait quoi que ce soit, à condition de remplacer la bague par une honnête copie. Le dandy n’avait pas attendu la fourniture de la fausse chevalière. L’occasion faisant le larron, ce vil personnage, perclus de dettes faramineuses auprès de tous les usuriers des rues peu fréquentables de la Place Gâchée, le quartier sorcier mal famé dissimulé dans les catacombes parisiennes, était passé à l’action. Il avait suivi sa mère durant son déplacement en province, s’était introduit dans sa chambre d’hôtel alors qu’elle dormait et avait retiré la bague d’un geste rapide.

Dans un unique soubresaut, elle avait tenté de la reprendre. En vain. Elle était morte sous ses yeux, sans raison apparente, sans violence. Il était abasourdi. Il avait ordre de déposer la chevalière dans une boîte postale de la poste centrale, la numéro 47. Renseignement pris, l’emplacement avait été réservé par un homme blanc âgé de 30 à 40 ans, brun, taille moyenne, sans signe distinctif. Des empreintes avaient été relevées mais sans référentiel pour les comparer, l’indice était inutile. De Bourgmestre était dans l’incapacité d’identifier ses interlocuteurs. Cependant, il était certain qu’il y avait une femme blonde et un colosse à l’accent de l’est. Les mêmes personnages que dans l’affaire Zimmermann. Gontran devait recevoir 5000 Gallions s’il volait la chevalière.

— Les suprémacistes sont derrière ces affaires. Ils passent à l’assassinat. Ils manipulent. Zimmermann comme De Bourgmestre ne sont que des pions entre les mains de ces extrémistes du Sang-Pur. L’affaire du médicomage nous a permis de récolter un peu moins d’une centaine de jeux d’empreintes. Nous devrions les détruire, nulle loi nous autorisant à les conserver. Eh bien, je m’en fiche ! Les Sages bloquent l’avancée prodigieuse que constituerait une collecte centralisée, comme les Moldus le développent à chaque arrestation de criminels. Je me moque d’être en marge. Officiellement, le fichier n’aura aucune existence. Mais nous allons l’alimenter.

— Comment, Patron ? questionna René Vasseur, chef de groupe doyen des Aurors, avec ses 67 printemps, sans une seule blessure en 49 ans d’activité.

— D’abord, je compte récupérer un existant sur l’Académie magique. Gérôme, tu peux négocier avec notre enquêteur en herbe ?

— Bien sûr. Euh…

— Oui ?

— J’ai le début d’une idée pour faire grossir la collection.

— On t’écoute.

— Les commanditaires ne se salissent pas les mains. Les assaillants arrêtés lors de l’attaque du carrosse, Zimmermann, de Bourgmestre nous démontrent que les vrais responsables ne s’impliquent pas. Ce que je propose, c’est de monter une énorme opération avec la CRS, les Oubliators et tous nos effectifs. On prend d’assaut la Place Gâchée, on la boucle, on arrête tout le monde et on fiche les prévenus en masse. On garde ceux pris en flagrant délit avec des artefacts interdits, des potions frelatées, etc, histoire de justifier la rafle et on présente les dossiers à la justice. On prend toutes les empreintes de ces truands sans envergure. Ainsi, on cadenasse les têtes pensantes. Elles manquent d’hommes de main pour exécuter leurs sales besognes. Soit l’opération met un coup d’arrêt à leurs crimes puisque nous trouverons plus facilement les coupables, soit les chefs s’impliquent et nous ciblons les criminels qui composent cette confrérie à l’effigie de Millefeuille.

— Ils sauront que nous avons collecté les empreintes. On ne pourra pas empêcher le personnel de l’hôpital ou des patients de divulguer notre opération pour coincer Zimmermann. Il s’en trouvera pour imaginer que le cadenassage de la Place Gâchée n’est pas innocent.

— Mais ils ne pourront pas le prouver, ni s’en prévaloir. Il suffit de tomber sur un seul trafic juteux pour nous justifier, à posteriori.

— Et s’ils généralisent l’usage de gants, après ça ?

— Qui produit les gants en latex ? En cuir ?

— Il y a trois fabricants sorciers. Mais ils peuvent s’approvisionner chez les Mol… Non, ils ne s’abaisseront pas à traiter avec des Moldus. Du coup, il n’y a qu’un trio à surveiller.

— Il faut étendre le fichier selon la méthode de notre petit Belge.

Le commandant souhaita des éclaircissements et Gérôme révéla que l’enfant avait mis au point une méthode fiable pour comparer les échantillons sanguins. Si un criminel était blessé et s’enfuyait, le recueil du sang sur le lieu du crime le confondrait à coup sûr. Cette fois, les sorciers reprenaient l’avantage sur les policiers moldus.

L’idée séduisit Guillaume. Il se proposa d’étudier la vaste opération. Vasseur retint de Franjac à l’issue de leur réunion.

— Oui ?

— Patron… Cette opération, mise en œuvre pour coincer Zimmermann, me titille le ciboulot. 2 Je me demande s’il n’y aurait pas moyen d’approcher un membre de l’hôpital.

— Développe.

— Ils font des analyses de sang, tout au long de l’année. Imaginez un flot continu, régulier, de gouttes avec des identités. Le tout envoyé par un anti-suprémaciste convaincu.

— Un espion ?

— En quelque sorte. L’avantage, c’est que les suprémacistes sont malades, comme tout le monde. Vous voyez…

— Je vois. Je réfléchis à ton idée. Je te préviens si je te donne mon accord ou pas.

La proposition était tentante mais comportait d’énormes risques. Il fallait enquêter sur les analystes de l’hôpital. Il suffisait d’un seul partisan du Sang-Pur dans l’établissement hospitalier pour qu’une taupe risque sa vie à chaque instant.



1 La pivoine est la fleur des soignants. Son nom vient du médecin Péon, disciple d’Asclépios, dieu de la médecine.

2 Le terme date du 19e siècle. Diminutif de ciboule, « oignon », sous l’influence de boule au sens de « tête ».

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