Beauxbâtons - La dernière chance
Chapitre 60 : Sortilège 60 : cadavres exquis
8286 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 10/10/2026 14:16
La grand-mère, assise sur un siège de la salle d’attente, souffrait des articulations et éprouvait mille peines à porter un simple verre d’eau à ses lèvres. Louis Leonetti, l’infirmier en poste à l’accueil, se montrait très prévenant avec elle. Hercule, patientant à côté de la porte de la morgue, l’observait avec un amusement certain. Chez la vieille sorcière, tout était authentiquement ancien, de ses vêtements à sa peau fripée, sauf deux éléments : sa baguette, neuve ou presque, et ses yeux sans le voile vitreux propre au quatrième âge. L’Auror avait voulu en faire trop avec son déguisement. En revanche, le jeune homme avec une plante carnivore fermée sur sa main gauche, n’en faisait pas des tonnes. Il avait pris une quinzaine de kilos, un teint de roux, triplé sa masse capillaire et fait pousser une large moustache poil de carotte. Hercule se serait fait prendre au piège s’il n’avait pas reconnu la baguette dépassant de la robe sorcière élimée : manche torsadé en noyer noir, inclusion en poil de Troll. C’était la propriété d’Oscar Torpeur, ancien élève de l’Académie, en apprentissage chez les Aurors. Si les suprémacistes lançaient une attaque, ils auraient fort à faire avec le « tireur d’élite ».
Hercule lui adressa un grand sourire, suivi d’un salut amical. Torpeur leva les yeux au ciel, se sachant démasqué, à défaut d’être identifié. Hercule éjecta sa baguette de cèdre et le mit en joue, toujours avec un visage espiègle. Le Belge l’apostropha :
— Eh bien alors, monsieur le tireur d’élite, on manque de réflexe ?
— C’est pas vrai ! Tu as un flair de Croup, Van Betavende ! Fais voir ton truc à l’avant-bras ! C’est chouette, ça ! Tu gagnes au moins une demi-seconde ! Ça vient de chez Gentil ou ça sort de ta cervelle ?
— Je suis à l’origine des plans. La réalisation vient de notre elfe de maison.
— Une tige pour déclencher, un ressort, un guide pour plus de précision. Chouette invention ! Bon, tire-toi sinon ma couverture sera grillée.
— Pas de souci.
Le minuscule sosie d’Albert Einstein déboula dans le hall d’accueil et manifesta sa surprise.
— Van Betavende ! Bah ça alors ! Que fais-tu ici ? Il y a eu un détournement de potion Morphos ?
— Bonjour, Docteur. Je suis ici pour mon stage. Le professeur Dégivré m’a affecté avec vous, pour la journée.
— Parfait ! Si nous avons un corps à analyser et un autre à restituer, ce sera la cerise sur le gâteau. Je ne serai pas là toute la semaine. Le mercredi, je travaille chez les Aurors. Du jeudi au samedi, je fais la tournée des popotes dans toute l’Europe. Le dimanche, je ne fais rien ! Tu aurais été avec moi, la semaine dernière, tu aurais pratiqué l’autopsie de la décennie.
— La cause de la mort était très mystérieuse ?
— Non. Le gars s’était fait écharper par un Bécut. Il était en pièces. 49 morceaux. Un vrai puzzle ! Pas simple pour retrouver l’identité de la victime parce que le géant avait bouffé la tête du pauvre malheureux. Je vais te montrer le cadavre. Tu vas voir, ça secoue !
— Et ses mains ?
— On a retrouvé des doigts. Évidemment, s’il y avait une centralisation des empreintes, obligatoire, le mystère aurait été résolu en deux coups de cuillère à pot. Quatre jours pour coller un nom sur le gars ! Pfff…
— C’est l’avenir. Mais avec l’assemblée des Sages qui propose et promulgue les lois, la révolution n’est pas pour demain.
— Les Moldus l’ont bien compris. Nous, on est à la traîne, comme toujours ! Bon, où ai-je foutu ma clé ? Ah ! La voilà…
Il déverrouilla la porte et invita le garçon à entrer dans la pièce remplie de casiers refroidis par un artefact signé Gentil, le Glaciérateur, produisant un Aquaglaciem sans l’aide d’un sorcier. Il déposa ses affaires sur un bureau et Hercule en fit de même avec sa valisette. Raymond ouvrit le casier numéro un et fit coulisser le plateau. La vision choquante du corps massacré, démembré, assaillit Hercule. Il s’intéressa au reste et notamment à l’identité du mort : Iban Etchegaray. Il était rafistolé au mieux mais sans la tête, c’était très déconcertant.
— Ça va ? Aujourd’hui, il n’y a pas l’odeur mais la vision, c’est pas terrible. Qu’est-ce que tu en penses ?
— Je me demandais à quel point un Bécut pouvait être dangereux et efficace dans sa chasse à la nourriture humaine. Me voici fixé. L’homme porte un nom basque.
— Oui, c’est vrai. Et ?
— Les locaux connaissent les dangers des Bécuts. Je me serais attendu à trouver un citadin, un sorcier venu d’une autre région.
— T’as raison. C’est pourquoi c’est toujours une affaire en cours chez les Aurors. Bon… Voyons si nous avons un autre client.
Il ouvrit le second casier, s’empara de la fiche de police et nota qu’il s’agissait d’une inconnue de 70 ans environ. Elle avait été trouvée dans une chambre de l’hôtel le Botruc Futé, à Aurillac. Le rapport préliminaire n’indiquait pas de traces de coups, ni de blessures apparentes. Il fit coulisser le plateau et fut attiré par un détail.
— Par Flamel ! Regarde-moi cette robe sorcière ! Du sur-mesure. Admire ces finitions au fil d’or. Superbe ! Ça ne sort pas de chez Capenoir.
— Je connais son nom. Il s’agit de Geneviève de Bourgmestre. C’est une riche propriétaire d’immeubles locatifs du quartier magique, entre autres.
— Mince ! Et tu vas me dire de quoi elle est morte, je parie ? taquina l’adulte.
— Non, Docteur. Mais je pense que nous aurons du mal à déterminer la cause de sa mort.
— Pourquoi ?
— Parce que je l’ai rencontrée il y a trois jours et elle était en parfaite santé.
— Ah… C’est une information capitale. Alors, ne perdons pas de temps et mettons-nous au travail. À trois, on la fait léviter jusqu’à la table. Un, deux, trois…
Le corps quitta le plateau d’acier et flotta dans les airs. Hercule la fit descendre juste assez pour que Raymond la débarrasse de ses vêtements et de ses bijoux. Après avoir enfilé des gants en latex, Hercule mit tout en sachets. Avant de se lancer dans l’examen et dans l’autopsie, le légicomage et son apprenti se munirent de Têtenbulles, par sécurité.
Derrière le comptoir de l’accueil de l’hôpital se cachait une petite salle qui, faute de volière installable sous terre, concentrait l’arrivée et le départ du courrier via un système de Transportation réduit, installé entre la Poste centrale de la Place Cachée et l’établissement hospitalier. À intervalles irréguliers, le soignant de garde vérifiait l’arrivée de plis ou de colis et effectuait la répartition dans les casiers nominatifs. Tout ce qui n’était pas nommé était dirigé vers le service administratif pour traitement.
Profitant d’un instant de calme, l’infirmier du jour se leva et exécuta la répartition de la douzaine de rouleaux arrivée depuis le début de la matinée. Au septième parchemin cacheté sans signe distinctif, il sentit la main d’un collègue s’abattre sur son épaule et affirmer :
— C’est pour moi.
L’importun subtilisa le rouleau sans vergogne et décampa sans attendre les protestations du répartiteur. Il disparut derrière la porte d’une salle de soins vide et décacheta le pli. Il lut :
« Passez à l’action aujourd’hui. L’un des nôtres a commis une erreur susceptible d’attirer l’attention de l’une des cibles. »
Il se décomposa. Il jeta le document à terre, prit sa baguette et brûla le support de message. Puis, il se tritura les sourcils, les cheveux et se mit à tourner en rond dans la salle de soins. Son plan devait être mis à exécution demain matin. Aujourd’hui, il était trop tard !
« Tant pis ! Ce sera demain, comme prévu ! »
Il inspira et expira à plusieurs reprises pour retrouver sa sérénité. Puis, il ouvrit la porte et sortit, affichant un sourire de complaisance.
Le docteur Dessuture, assisté d’Hercule, procédait dans un ordre précis. D’abord, le trépassé était déshabillé. Ses vêtements étaient examinés à la loupe, car ils pouvaient contenir des agents pathogènes, des traces de sang, des éclaboussures, des taches dues à des potions et dans ce dernier cas, il pouvait toujours utiliser le sort Specialis Revelio, pratique pour connaître les ingrédients utilisés pour la fabrication. Après cette étape, Raymond examinait le corps de la tête aux pieds, sans oublier toutes les pliures, et notait les piqûres, les coupures, les hématomes, les cicatrices, les différences de pigmentation, les brûlures et autres abrasions. Pour faire simple : tout ce qui sortait de l’ordinaire et qui devait être expliqué. Ensuite, il prélevait tous les fluides corporels, contenu d’estomac, sang, bile, salive et adressait le tout au service analyse et technique. Cette zone de l’hôpital était le fief d’Euphrosin Cannenterre, un athlète toisant deux mètres, parlant quatorze langues, issu de la Guadeloupe et ayant suivi les cours de l’école magique Castelobruxo, au Brésil.
Après l’envoi des différents prélèvements, Raymond ouvrait le défunt et retirait les organes. Il les examinait, les mesurait, les pesait et les stockait au cas où des analyses complémentaires seraient utiles. Ensuite, les résultats revenaient et à ce moment-là, soit ils l’incitaient à poursuivre ses investigations en détaillant cœur, foie, cerveau, etc en lamelles, soit ils étaient révélateurs et accusateurs.
Raymond effectuait les derniers prélèvements en commentant le moindre geste. Il était sur le point de les confier à Hercule.
— Voilà. Nous avons tout ce qu’il faut. Les deux priorités, ce sont l’examen sanguin et ce petit truc bleu retrouvé sous l’ongle du majeur droit. J’espère que les tronches vont nous apporter des réponses pertinentes.
— Les… tronches ?
— C’est comme ça qu’on appelle le personnel de la zone technique. Enfin, les sorciers qui sont dédiés à l’analyse. Les potionnistes sont différents, plus classiques. Les tronches sont souvent d’anciens majors de promotion, des élèves visant toujours l’excellence mais des personnages asociaux, peu engageants, parfois des né-Moldus qui ont eu du mal à s’intégrer au monde magique. Ce sont des personnes dénuées d’ambition, qui ne veulent pas se faire remarquer. En revanche, ce sont toujours des puits de science, des spécialistes d’un domaine au savoir ahurissant.
— Ont-ils des amis à l’hôpital ?
— Ils restent entre eux. Mais quand on s’en fait des copains, ils se sacrifieraient pour te sortir d’un mauvais pas. Ce sont de parfaits et zélés fonctionnaires du ministère, issus de milieux modestes, heureux d’avoir réussi selon leurs critères que j’apprécie et que je partage. Ce sont des tronches, à la fois brillantes et taciturnes. La seule exception notable, c’est votre professeur remplaçant, Alphonse Dadé. Intelligent, pétri de talents, de compétences et sympathique.
— Et excellent pédagogue.
— Une bonne combinaison. Bon… J’ai l’impression que notre brave Geneviève est morte de sa belle mort. Je te parie que les analyses ne révéleront aucune anomalie. Il n’y a rien de suspect. Sauf que 70 piges pour crampser, c’est jeune ! Si c’est ce qui me pend au nez, dans trois ans, je casse ma pipe !
— Mourir alors que rien ne le laissait supposer. C’est le cœur ? Une congestion cérébrale ?
— Possible. T’as pas idée des bombes à retardement qu’un bonhomme peut trimballer dans son organisme ! Bon… Emmène tout ça au sixième et reviens dare-dare pour l’exploration approfondie de notre cliente.
Hercule ne s’offusqua pas des expressions utilisées par le légicomage et se conforma à ses desiderata. Le docteur Dessuture était un monstre de rigueur et de précision. Le jeune garçon avait emmagasiné plus de connaissances en une matinée qu’en un trimestre à l’Académie.
La visite des étages, sous la houlette de Federico Zimmermann, à leur arrivée, avait été menée tambour battant. Cette fois, Hercule prit le temps de lire les plaques apposées sur les portes réparties de part et d’autre du couloir. La première et la plus vaste des salles, c’était le laboratoire de potions. Il prenait un quart de l’étage et faisait passer celui de l’Académie pour un cagibi. Les chaudrons, rutilants, étaient alignés et répartis par typologie de fabrication : les contre-poisons, les principes actifs d’onguents, les bases de cataplasmes, les solutions buvables, les injectables, les encapsulées, les anti-venins.
En face du laboratoire, il y avait le saint des saints selon Hercule : le centre d’analyse optique. Les paillasses faisaient le tour de la pièce et accueillaient les microscopes les plus performants acquis chez les Moldus et améliorés par les sorciers. Au centre de cet univers, détonnant par ses dimensions, se trouvait l’Hyperloupe. Une colonne de trois mètres de hauteur, dotée d’une observation binoculaire, pourvue d’un enchantement complexe capable d’identifier tous les virus, bactéries, microbes connus dans le monde sorcier et moldu, sans oublier une belle palette des maladies animales. La capacité de grossissement de l’engin atteignait 50 000 fois. C’était une invention évolutive que les sorciers techniciens, les « tronches », nourrissaient avec les dernières découvertes en les codifiant selon un protocole mis au point par la conceptrice, Juliette Pasteur. Hercule était certain d’en apprendre plus le lendemain, prévu à l’étage technique. Notamment, la raison pour laquelle cette salle était remplie de végétation courant du sol au plafond et couvrant les murs.
Il y avait plusieurs pièces annexes où des manipulations étaient effectuées avant l’observation et l’analyse. Au-delà de cette zone, il y avait une porte, gardée par un homme assez patibulaire, sur laquelle plusieurs panneaux avaient été fixés. Il s’agissait des nombreuses interdictions à respecter avant de pénétrer dans la partie récente, issue de techniques moldues. Entre autres, il était interdit d’entrer avec une baguette, des allumettes, une pipe allumée ou tout objet produisant une flamme. Le port du masque, de la blouse et des gants était obligatoire. Le Têtenbulle était incontournable si le Feu Éternel, disposé à l’entrée, était de couleur rouge. C’est dans ce service novateur que Alfred recevait sa dose quotidienne d’oxygène, depuis que le professeur Dégivré avait perçu des lésions à ses poumons. L’atteinte était la conséquence évolutive d’une exposition au gaz moutarde sur le front, pendant la « Grande guerre ». Hercule avait lu entre les lignes, distillées avec parcimonie et sur un ton badin, confinant l’événement au rang d’anecdote. Il n’avait pas servi le même boniment à la directrice de l’Académie. L’élève n’était pas dupe : le père d’Eugénie était au plus mal. Son retour à l’Académie n’aurait pour but que de disparaître chez lui, près des enseignants, une bonne bouteille à la main pour un dernier baroud d’honneur.
— Tu cherches quelqu’un ?
La voix sépulcrale fit sursauter Hercule. Il fit volte-face. Un géant noir au crâne luisant et glabre, au regard terrifiant et à la barbe noire, taillée en carré, à la Toulouse-Lautrec, lui barrait la route. Ses bras étaient si grands qu’il lui suffisait de les étendre pour toucher les murs du couloir.
— Le docteur Dessuture m’a confié ces échantillons à analyser.
— Suis-moi.
L’enfant n’avait pas l’intention de se défiler. Il suivit le directeur, déposa les échantillons et se fit répondre par la voie du colosse :
— Repasse à 17h00.
— Bien, Monsieur.
— C’est toi qui viens ici, demain ?
— Oui, Monsieur.
— Hum…
Il détailla le stagiaire et se pencha en avant.
— Pas courant, ton stéthoscope. On dirait du bois serpent brésilien.
— C’est bien du Zygia racemosa. Il y avait un morceau de racine dans une caisse livrée chez Delacour, la menuiserie. Il était trop petit pour fabriquer un objet, encore moins un meuble. Il a fait un cornet acoustique épatant.
— Et… tu n’as jamais remarqué… je ne sais pas… des sons provenant de cet objet ?
— Il suffit d’écouter et le bois parle. Même s’il a été coupé depuis des dizaines d’années, il reste vivant. Il a des secrets à révéler.
— Prends-en soin. À demain ou… à tout à l’heure, qui sait…
Hercule s’esquiva après des salutations d’usage. Ce type lui filait la chair de poule. Si un crime était commis, Euphrosin Cannenterre serait en tête des suspects. Juste avant de remonter par l’escalier, Hercule pénétra dans la salle de fabrication des potions et s’adressa au premier sorcier venu.
— Bonjour, Monsieur.
— Salut, petit ! De quoi as-tu besoin ?
— Auriez-vous de la potion Repulsa ?
— Non. Mais si tu veux, je peux t’en fabriquer pour demain soir. Il me faut juste un nom et l’usage qui va être fait de la potion. C’est pour le service administratif. Si tu ne justifies pas tout, ils te transforment en pourceau, ces oiseaux-là !
— Je ne tiens pas à finir dans les assiettes du restaurant. C’est au nom d’Hercule Van Betavende. C’est pour mon usage personnel.
— Tu es… Hercule ? Le garçon qui a aidé les Aurors ?
— Il semblerait.
— Chouette ! Tu veux bien déjeuner avec nous ?
— Ce midi, je serai en compagnie du docteur Dessuture. Mais demain, je pourrai prendre un repas avec vous.
— Excellent. Pas de souci pour la potion. Tu crains pour ta vie ? C’est pour repousser des agresseurs ?
— Entre autres, oui. Je sais que je bénéficie d’une protection discrète mais là-bas…
Il désigna la zone d’oxygénothérapie.
— Pas de baguette. Si un agresseur veut me poignarder, m’étrangler ou m’occire sans magie, à la sauce moldue, je pourrai le tenir à distance.
— Pas bête ! Tu auras ça demain matin, à ton arrivée. Peut-être même avant…
— Merci beaucoup. Passez une bonne journée !
Hercule remonta sans traîner et prévint le docteur Dessuture que les résultats seraient disponibles à partir de 17h00. Il était bientôt midi.
— Tu as faim ?
— Un peu mais ça va. Hier, aux urgences, j’ai déjeuné en fin d’après-midi.
— Ah ah ah ! Ils n’ont pas d’horaires, eux. Bon, allez, pour se mettre en appétit, on ouvre la dame ! Tu vois les bocaux, bien alignés, sur la paillasse ?
— Oui.
— Il m’en faut dix. Tu me ramènes aussi ce bidon de Zazkonzerfe. Oui, c’est ça ! Je sortirai des organes, un par un. On les étudie au fur et à mesure et tu les mets dans les bocaux. Ensuite, tu remplis avec le liquide conservateur, de fabrication allemande. Il n’y a pas mieux ! Jusqu’au bord. Tu fermes avec le couvercle et tu poses un scellé magique. Tu sais faire ?
— C’est le même sortilège que pour poser un scellé sur un lieu ? Ostium Veto ?
— Celui-là même. Allez, on commence par le plus suspect : le cœur. Pour ne rien abîmer, on prend sa baguette et on lance un bon Diffindo pour trancher les côtes, bien net. Schlack ! Vas-y !
— Diffindo.
— Bien joué. Bonne baguette, sort bien dosé. On dirait que tu as fait ça toute ta vie. Ne t’avise jamais de le faire avec une des cochonneries des Aurors !
— Je passerais au travers du cadavre ?
— Tu pourrais même dégommer un kangourou en Australie, avec les engins de ces ostrogoths !
La réflexion fit rire les deux complices.
— Il faut mettre de l’honnêteté dans le geste. Plus c’est net, plus le sortilège que tu connais désormais, pour rendre un aspect présentable au corps avant de le restituer à la famille, sera efficace. Une fois l’incision primaire exécutée, tu donnes un coup de Repulso à droite, un à gauche et tu positionnes des écarteurs pour faciliter l’accès. Si ça craque en faisant du raffut, c’est normal.
— J’ai compris. Au cas où je n’ai pas d’écarteur sous la main, que je sois obligé d’autopsier sur place, pourrais-je lancer Ferrum Rejicare ? 1
— Pas mal, Van Betavende. Ça ferait l’affaire. Tout est question de…
— … dosage ?
— Exactement ! Bon… Voyons ce cœur. Pas de lésion. Pas de kyste. Diffindo !
Il sectionna les artères et la veine cave. Il sortit le muscle et l’examina sous toutes les coutures. Il émit un bruit de pet avec sa bouche, trahissant sa perplexité.
— Non mais regarde-moi ça ! Un vrai cœur de jeune fille. Il est impeccable. Pas une éraflure.
— À vrai dire, Docteur, je manque de références pour établir une comparaison.
— Oui, je me doute. Il n’a pas de nécrose, aucun gonflement suspect. Rien ! S’il y a une anomalie, elle est à l’intérieur. Je vais le détailler en tranches pour déterminer s’il n’y a pas une hernie ou une obstruction. Enfin, après le déjeuner. J’ai un petit creux.
— Ce n’est pas de refus, Docteur.
— Allez ! Après les lamelles de cœur, je passe au cerveau. Il n’y a que là que ça peut dérailler d’un coup.
Le duo détonnant prit soin de se changer et de se nettoyer à fond avant d’aller déjeuner. Hercule présenta Katarina et Ysandre au légicomage. Elles furent enchantées de rencontrer la référence dans son domaine. Ensuite, elles découvrirent l’humour noir du praticien et déchantèrent. Seul Hercule sembla apprécier les blagues sombres.
L’analyse du cerveau, découpé en lamelles avec la précision d’un orfèvre, prit du temps car Raymond en profita pour détailler chaque zone et expliquer à son jeune assistant, les fonctions connues selon les dernières parutions moldues. Cependant, à l’issue de l’examen, aucune anomalie ne fut relevée. Les autres organes ne cachèrent pas de mauvaises surprises. À 17h00, lorsque le tandem se déplaça au sixième étage, il eut en mains le résultat de toutes les analyses. La déception les frappa de plein fouet. Ni virus, ni microbe, ni bactérie. Des globules blancs et des hématies en nombre suffisant. Pas plus de poison ou de potion dans le bol alimentaire de la défunte – une soupe de légumes et une pomme –. C’était insensé mais la femme de 70 ans était morte d’un arrêt du cœur.
De retour dans la morgue, Raymond observa le cadavre sans parvenir à croire à la conclusion. Cependant, il était à court d’idées sur les examens et analyses complémentaires à conduire. Il avait même pensé à baisser les Feux Éternels pour déterminer si la morte avait été en contact avec du radium ou du polonium dont Marie Curie, la Moldue à l’origine de leur découverte, commençait à supposer à travers certains articles scientifiques qu’ils pourraient nuire au corps humain à moyen ou long terme. Articles moqués par l’intelligentsia moldue mais pris au sérieux par le légicomage.
Hercule, résultat en mains, lui fit une remarque :
— Le débris sous l’ongle de son majeur droit, c’est de la plume. Du Jobarbille.
— Nous voilà avancés. Cela n’explique pas sa mort soudaine.
— Elle a peut-être griffé un agresseur ?
— Un agresseur qui ne l’a pas agressée. Pas de coups, pas de coupures, pas d’égratignures.
— Donc, elle le connaissait. Elle ne s’est pas méfiée mais à la dernière seconde, elle l’a écharpé.
— Son agresseur serait un Jobarbille ? plaisanta Raymond. Un méchant bestiau, dis donc, Van Betavende !
Le garçon éclata de rire, visualisant la scène tragi-comique. Puis, il se reprit avec le sourire :
— Vous ne perdez jamais l’occasion de produire un bon mot, Docteur.
— Jamais. Pas de gaspillage.
— Concernant la victime, je pensais plutôt qu’elle aurait eu affaire à un éleveur de Jobarbilles ou une personne qui aurait utilisé la plume en guise d’ornement. Pour son chapeau, par exemple.
— Oui. Mais qui ?
— Une connaissance, un proche, une relation d’affaires. Je vais tenter de visualiser tout ce que j’ai vu chez madame de Bourgmestre.
— Isole-toi sur la chaise, face à la paillasse. Pendant ce temps-là, je commence à rédiger le rapport pour les Aurors.
Hercule plongea dans son palais mental et fit défiler la rencontre avec la femme. Le physique visible était identique. Les vêtements n’étaient pas les mêmes, mais ils étaient d’une qualité similaire. Des créations originales de Mauricio Meurice, le « créateur d’embellissement vestimentaire sublime ». Elle ne portait pas les mêmes boucles d’oreilles ; celles pendues à ses oreilles, à l’instant de son décès, étaient en or blanc et incrustées de rubis. Son collier avait changé : il était plus simple et figurait un phénix incrusté de rubis, en accord avec les boucles. À l’annulaire gauche, il y avait toujours son alliance, la femme demeurant fidèle au souvenir d’un mari aimé. En revanche, son majeur droit ne portait plus la chevalière avec la pierre noire aux reflets grenat. Il y avait une marque profonde, aussi évidente et donc ancienne que celle laissée par son alliance, retirée et mise en sachet. Le garçon s’interrogea :
« Pourquoi n’a-t-elle pas couvert la marque disgracieuse avec une autre bague, de largeur identique ? »
— Docteur, je me souviens qu’elle portait une chevalière.
— Sur le majeur ?
— Oui. Elle a changé de bijoux parce que c’était une femme coquette, soucieuse des détails. Elle aurait laissé son doigt nu, avec cette vieille marque ? Elle ne l’aurait pas masquée avec un anneau fantaisie ou précieux ? Elle ne portait rien d’autre aux mains. Je vous parie qu’elle ne possède pas d’autres bagues. Du coup, pourquoi retirer la chevalière ? Il n’y a pas d’affection dermique pour expliquer un retrait temporaire.
— Tu imagines quoi ?
— Rien de spécial. C’est juste une pièce du puzzle qui manque. Que sait-on d’elle ? Quel Auror l’a convoyée ?
— Elle n’avait pas décliné son identité à l’hôtel du Botruc Futé, à Aurillac. C’est… Meursault qui l’a amenée à la morgue.
— A-t-on moyen d’accéder à son état-civil ? Savoir où elle est née, si elle a eu des enfants, quand elle s’est mariée ? Étant donné son jeune âge, elle pourrait avoir encore ses parents.
— C’est pas faux ! Allez hop ! Nous avons le temps de faire un saut au ministère ! Suis-moi.
Le légicomage et son apprenti fermèrent la boutique. Ils décidèrent d’informer les Aurors puisqu’ils étaient en possession de l’identité de la morte.
Vers 19h00, Raymond et Hercule étaient de retour à Bonpied. Le commandant de Franjac, averti, avait chargé Meursault d’informer la famille. Juste avant qu’il ne quitte le département, le Belge avait fait appel à sa mémoire et lui avait demandé d’énumérer les bijoux portés par la défunte. Alain, fin observateur, avait dressé une liste précise. La chevalière n’y figurait pas. Soit elle était restée au domicile de la morte, soit elle l’avait perdue – hypothèse peu vraisemblable, étant donné la profondeur de la marque sur le majeur –, soit on l’avait dérobée. Dans ce dernier cas de figure, pourquoi le collier et les boucles d’oreilles, sertis de pierres précieuses, n’avaient-ils pas été volés ? La chevalière, en or, n’était dotée que d’un grenat noir ou almandin, à 1 Gallion les 100 grammes bruts. Cela n’avait pas de sens. Ce qui en avait encore moins, c’était la présence du fils de la défunte, rivé à l’accueil, piaillant comme un gamin capricieux, exigeant des explications.
— Que se passe-t-il ? s’informa le légicomage auprès du soignant de service.
— Monsieur est de la famille de la morte amenée par l’Auror, hier soir.
— Gon-tran de Bourg-mes-tre, annonça le sémillant quarantenaire, déliant toutes les syllabes de son patronyme comme si chacune d’elles était une médaille militaire.
— Quel est votre lien avec la défunte ?
— Je suis son fils et j’exige que le corps de ma mère nous soit restitué sur-le-champ !
— C’est impossible, répondit le praticien.
— Comment ça ? J’ai des relations qui vont se faire un plaisir de mettre un médicomage de bas étage au pas ! Je connais mes droits !
— Ben ça me fait une belle jambe ! Je vous répète que c’est impossible. D’abord, parce que tout corps amené par un Auror, est autopsié. C’est la loi.
— Quoi ?! De quel droit avez-vous autopsié ma mère ?
— On vous a administré un Assurdiato ou quoi ? Je vous dis que c’est la loi sorcière. Vous ne la respectez pas ?
Le grand échalas brun, à fine moustache et aux cheveux gominés, se calma quelque peu.
— Si, si, bien sûr.
— Nous n’avons pas terminé l’autopsie. Votre mère n’est pas dans un état visible.
— Quand le sera-t-elle ?
— Demain matin, à 11h00, nous en aurons terminé.
— Nous ?
— Moi et mon assistant.
— Quoi ? Cet enfant ? Je refuse qu’il touche à ma mère !
— Rassurez-vous, Monsieur, répliqua l’intéressé. Je ne serai pas là demain matin. Je passerai le relais aux Aurors.
— Pour quoi faire ?
Raymond Dessuture n’avait pas encore assisté à l’assemblage des pièces du puzzle dans l’esprit du garçon. Le moment était arrivé.
— Pour qu’ils arrêtent le suspect, qu’ils l’interrogent sous Veritaserum et lui fassent avouer le meurtre de votre mère.
— Un meurtre ? Diantre ! Ma mère a été assassinée… Mais comment est-elle morte ?
— Arrêt du cœur, consécutif à une vieillesse soudaine, précisa l’adulte.
— Que sont ces sornettes ? !
— C’est simple. Votre mère est née en 1670. Par un procédé connu d’elle seule, jusque-là, elle a vieilli bien moins vite que n’importe quel sorcier. Son meurtrier a découvert sa solution de jouvence. Il l’a privée de son artefact alors qu’elle se trouvait dans un hôtel à Aurillac, pour traiter des affaires immobilières. Le temps a fait son œuvre en quelques secondes.
— C’est abracadabrantesque ! s’exclama Gontran. Je n’ai jamais entendu un tel tissu d’âneries !
— À propos de tissu, commença le Belge. Vous portez un costume gris de qualité. Pure laine moldue, n’est-ce pas ?
— Oui. Et alors ?
— À l’instar de votre mère, vous soignez votre apparence.
— Est-ce un crime, jeune homme ?
— Absolument pas. J’adore le sens du détail, l’art de coordonner une cravate avec un accessoire, ce genre de petits riens qui font la différence entre être bien habillé et être élégant. Votre pochette bleue, noire et blanche est très originale. De la plume d’oiseau ?
— Mais oui ! J’ai les moyens de m’offrir ce qu’il y a de plus précieux.
— Un oiseau coûteux… Du Jobarbille ?
— Oui et alors ? C’est décoratif. Je n’ai aucunement l’intention de fabriquer du Veritaserum.
— Rassurez-vous… Le stock des Aurors suffira à vous faire avouer.
— Qu’est-ce que tu racontes, petit crétin ? Et d’abord, qui es-tu ?
— Her-cu-le Van Be-ta-ven-de, répondit le garçon, singeant le ton du suspect, faisant preuve d’un soupçon d’ironie.
Le dandy pâlit tout en le fusillant du regard. Il avait entendu parler du garçon. Il fit mine de se vexer et de ficher le camp en jurant que l’affaire n’en resterait pas là. Deux patients se levèrent et se rapprochèrent du comptoir. L’un d’eux stupefixa l’individu, le désarma tandis que le second le ceinturait et lui appliquait des entraves magiques. Il fut soumis à un Enervatum. Il beugla aussitôt, clamant son innocence. Hercule laissa le légicomage prélever la pochette de Gontran et la glisser dans un sachet.
— Je te parie que les tronches sauront prouver que l’échantillon retrouvé sous l’ongle de notre macchabée, est bien issu de cette pochette.
— J’en suis convaincu. Tout comme je pense que la chevalière de madame de Bourgmestre, née Flamel, descendante de Nicolas, comportait un morceau de la pierre philosophale.
L’un des deux Aurors révéla son véritable visage. Hercule le reconnut.
— On va le cuisiner !
— Il faut retrouver la chevalière avec le grenat noir qui n’en est pas un. C’est la preuve formelle, Auror Prunier.
— Ne t’en fais pas pour ça !
— Tu le paieras ! hurla Gontran. Sale mioche, tu vas crever !
Le jeune Belge ne se laissa pas impressionner par le langage du prévenu, passé du dandy au charretier. Il était presque 19h30 mais Hercule se moquait de l’horaire. Il proposa :
— Me permettez-vous de rendre un semblant de présentation à cette femme qui se montra des plus agréables avec moi ?
— T’as raison, Van Betavende ! On ne va pas la laisser comme ça toute la nuit.
Le tandem reprit le chemin de la morgue. Prunier s’occupa d’embarquer le tueur et de démarrer l’enquête. Quinze minutes plus tard, l’Auror demeuré à l’accueil, gardant un œil sur la chambre froide, fut rejoint par deux remplaçants.
Une fois de plus, Hercule préféra s’occuper des patients plutôt que de se sustenter. Il rejoignit Ysandre et Katarina avec un sandwich à la tomate et à l’œuf dur, collecté au bistrot après avoir achevé ses travaux de préparation du cadavre. Il n’était pas près d’oublier l’incroyable dose d’amour mis dans le sortilège par Raymond. Il ne pourrait pas oblitérer l’affaire qui, selon son mentor et lui, ne faisait que débuter. En effet, tout en préparant la défunte, Raymond n’avait pas pu s’empêcher d’exprimer un doute.
— Dis donc, Van Betavende ! Si l’autre énergumène est le fils de Geneviève de Bourgmestre, moi, je suis le ministre de la Magie !
— Ils sont dissemblables au possible. Il ne ressemble pas davantage à son père, Charles, dont j’ai vu le portrait.
— Décris-le-moi.
— Grand, blond, yeux bleus, teint pâle.
— Les yeux bleus ? As-tu entendu parler des lois du Moldu Mendel ?
— Il a travaillé à mettre en évidence que certaines caractéristiques physiques sont héritées de nos géniteurs, c’est ça ?
— Oui. Avec des éléments dominants, visibles et d’autres, récessifs, invisibles. La probabilité pour qu’un couple aux yeux bleus, comme dans notre affaire, engendre un enfant aux iris marron, est très faible. Le teint pâle alors que le rejeton est mat, la crinière brune tandis que les parents ont les cheveux clairs. Toi qui as une excellente mémoire, comment étaient les oreilles du père sur le portrait ?
— Euh… Comme celles de sa femme. Sans lobe.
— Une aplasie. C’est le terme pour désigner un lobe réduit ou inexistant. Quand les parents ont cette anomalie, tu peux être sûr que les mômes en héritent presque toujours.
— Il ne peut raisonnablement pas être leur enfant. Il a été adopté. Il y a du rebondissement à venir.
— Tu l’as dit, bouffi ! 2
Lorsque le garçon entra dans la chambre, Ysandre et Katarina l’attendaient avec impatience. La journée en soins intensifs d’un bébé de trois mois s’était terminée sur une note optimiste. La jeune fille postée en maternité était toujours aux anges. En revanche, la blonde franco-russe pataugeait sur son cas.
— J’ai du mal à comprendre ce que vous me décrivez.
— Comment vous dire… ? Euh… Son langage est très perturbé. Déjà, il oublie les articles, les adjectifs, les adverbes et souvent la conjugaison. Il n’utilise que des noms communs et des verbes à l’infinitif, quand les mots sont intelligibles. La plupart du temps, il n’y a qu’une syllabe. Comme « Tez », qu’il prononce mal quand je frappe à la porte. Tez pour « Entrez ».
— Quels mots entiers avez-vous entendu de sa bouche ?
— Le premier jour, lorsque je tentais de lui faire exécuter un Reducto et qu’il générait un Amplificatum. Il a ânonné : « Marbre, mâche, goret. »
— Rien d’autre ?
— À un moment donné, je me suis découragée et il a marmonné… « Geler dos propre ». Et tout à l’heure, avant que je ne parte, il a dit : « Revienne deux fourra ». Mais ce n’est pas le pire ! Quand je suis entrée dans son esprit, cela ne s’est pas du tout déroulé comme avec le père d’Eugénie. Avec Alfred, j’étais parvenue à l’Académie, j’avais frappé à la porte de son appartement. J’avais un peu dialogué avec lui.
— Et là ?
Elle expliqua qu’elle était descendue dans sa conscience et avait atterri dans une pièce noire comportant des tas de portes. En levant la tête, elle voyait le plafond avec un Feu Éternel. Elle avait frappé à l’une des portes. Elle s’était ouverte vers elle, elle était sortie et s’était retrouvée dans un jardin. Elle avait découvert une table avec trois enfants installés autour. Il y avait une cuisinière à bois, une bonnetière, un vaisselier et un coffre pour le linge de table. Tout était posé sur l’herbe. Une femme blonde s’activait à préparer le repas. Juste à côté, sans la moindre séparation, il y avait un sofa, des fauteuils, une bibliothèque, le tout disposé sur la pelouse. Quand le patient visité lui avait parlé, il s’était montré très agressif alors qu’en réalité, c’était un amour de patience, souriant, collaborateur.
— Agressif ? C’est-à-dire ?
— Il m’a dit : vous n’avez rien à faire ici ! Fichez le camp !
— Et ?
— Il a rajouté un couvert pour m’inviter. Ensuite, il m’a tendu un carton en annonçant que nous allions vomir.
— Vomir ?
— Oui, oui ! Sur le support, il était écrit : fruit, poisson, entremets. Mais la femme a posé un mélange de légumes cuits, un rôti de bœuf et du fromage sur la table. Il me demande si je prends de l’eau. Je valide ce choix et il sert du vin. Je vous jure, je n’y comprends rien. C’est comme si on avait mélangé des tuyaux des fontaines à Versailles. Quand on croit alimenter le bassin du dragon, l’eau jaillit dans celui de Neptune. Quand on pense avoir remis la tuyauterie dans l’ordre, on s’aperçoit que ça sort de travers parce qu’il y a une fuite.
— Je comprends votre désarroi. Il semble comprendre les tâches grâce aux explications gestuelles, mais il accomplit l’inverse. Dans son esprit, il croit commettre la bonne action, mais il échoue et en prend conscience.
— J’ai tenté de lui faire répéter mon prénom. Impossible. Je lui ai écrit. Même résultat. Alors, je l’ai mis en rébus, à l’aide de dessins. Le chiffre 4 symbolisé par 4 bâtons, un empilement pour signifier un tas, du riz et j’ai laissé tomber pour le NA, je ne trouvais rien.
— Avez-vous obtenu un résultat ?
— Oui. Désormais, il m’appelle Mapati.
— Mapati pour Katari. Même nombre de syllabes. Sonorité similaire mais déviance au départ et tout du long. Voyons… Conscient qu’il subit des défaillances et que vous n’en voyez que le début, il prononce « Marbre mâche goret ». Hum… Arbre… cache… forêt.
— C’est l’arbre qui cache la forêt !
— Par cette expression typique, il vous indique que vous n’avez pas tout découvert. Il lutte pour se faire aider. Il est français, il possède un haut niveau de magie pour falsifier une baguette. Voyons avec l’autre phrase « Geler dos propre », prononcée à l’instant où vous vous fustigiez. Geler. Peler… Non… Jeter… l’opprobre !
— Oh oui ! s’exclama Ysandre. Ça fonctionne avec le contexte !
— Il vous aide en utilisant des proverbes pour imager mais surtout pour aider au décryptage de son expression.
— Je suis certaine de son intelligence. Il est passé par l’Académie. Vous ne pouvez pas faire… ? Votre truc, vous savez…
— Quel truc ? demanda Ysandre.
— J’ai appris par cœur l’annuaire des anciens élèves de l’Académie.
Le Belge laissa sa camarade de digérer l’information. Elle avait vu et consulté l’énorme ouvrage, toujours en pleine croissance. Le mémoriser était surhumain. Hercule ne les entendait plus. Il cherchait un homme, entré à l’Académie entre 1870 et 1875. À l’époque, la parité n’était pas de mise. Avec 75 % d’éléments masculins, cela donnait environ 400 élèves. Il paria sur le fait que le patient avait été diplômé de CHASSE. Cela réduisait le champ de recherche à une centaine d’individus. Katarina l’avait décrit comme un petit brun aux yeux ambrés. Il retira les candidats blonds ou roux, peu susceptibles de brunir à l’âge adulte. Il fit défiler la liste des noms potentiels. Il élimina trois anciens, décédés et poursuivit ses investigations. Il sélectionna les plus brillants élèves en métamorphose, en M.E.S et en français, y compris le rédactionnel. Il grimaça, insatisfait.
« Il a triché sur son identité, en falsifiant sa baguette. Pourquoi ? Pour se protéger ? De quoi ? De qui ? On ne ment pas à ce point sans raison grave. Et si… »
Il revint aux trois sorciers décédés. L’un d’eux avait brillé dans de nombreuses matières, raflant des gratifications. Il avait été diplômé de CHASSE-Runesort. Il avait obtenu des récompenses en français et son dernier emploi connu était reporter au Cri de la Gargouille. Il avait disparu dans l’incendie d’un bâtiment investi par des criminels, lors de l’assaut donné par les troupes de la Compagnie de Régulation Sorcière. L’élève en question se nommait Isidore Galbaud du Fort. Il était issu d’une vieille famille de l’aristocratie sorcière se vantant d’être de Sang-Pur depuis 24 générations.
« Un Galbaud du Fort au Cri de la Gargouille ? Ouuuuuh… Son emploi a dû engendrer des remous parmi ces suprémacistes de la première heure. Échapper au poids de sa famille pourrait constituer un mobile suffisant pour changer d’identité et devenir Raymond Couprie, le sorcier au compte bancaire inaltérable. Il n’a aucune obligation de fournir une adresse et il a la garantie que les Gobelins ne trahiront jamais les mouvements monétaires alimentant le coffre réservé, sans produire la baguette associée. Les Gobelins préféreraient mourir plutôt qu’avouer leurs secrets. »
Le garçon rompit le silence.
— Je pense connaître la véritable identité de votre patient.
— C’est vrai ? Qui est-ce ?
— Son identité secrète pose un problème de sécurité. Cet homme est supposé être mort.
— Oh…
— Voilà ce que vous allez faire.
Le garçon s’empara d’un parchemin, d’une plume et d’encre. Il s’appliqua à dessiner une statue avec des ailes étendues sur les bras et une coiffe en cornes allongées entre lesquelles une sphère était enchâssée. Il rajouta des pyramides et le Sphinx en guise de fond. Puis, tout en bas, il reproduisit un chat en rond en train de dormir. Il apposa deux flèches. La première désignait la sculpture et la seconde pointait le félin endormi. Il montra le résultat à la jeune fille.
— Vous lui montrerez ce rébus et vous guetterez sa réaction.
— On dirait la statue égyptienne d’une divinité.
— C’est Isis, affirma Ysandre. Et un chat qui dort. Isis chat… Non.
— Isis dort. Isidore. C’est son prénom ?
— Je le soupçonne. S’il est aussi brillant que vous le dites, et je le pense, il va comprendre et sauter de joie.
— C’est malin. Si ça…
Une personne frappa à la porte et entra aussitôt. Il s’agissait du potionniste auquel Hercule avait réclamé du Repulsa.
— J’ai ta commande avant l’heure. Ça devrait tenir éloigné n’importe qui à au moins trois mètres.
— Merci beaucoup !
— Pas de quoi ! Bonne nuit, les enfants !
Il disparut aussi vite qu’il était apparu.
— Il s’agit de Repulsa ?
— Oui, Ysandre.
— Tu as peur qu’on te saute dessus ?
— Vous, non. Les suprémacistes, ce n’est pas exclu. Or, demain, je me rendrai dans un local où les baguettes, entre autres, sont interdites. Par chance, il n’est pas interdit de boire.
— Et comme ce qui n’est pas écrit, n’est pas interdit, tu as pensé à cette solution de rechange.
— Tout à fait. Les Aurors devront se tenir à distance. Pas le choix.
— Tu as raison.
— Je suis éreinté. La journée avec le docteur Dessuture…
— Alors lui, on n’a pas envie de le recroiser. Il nous fiche la trouille, concédèrent les jeunes filles.
Hercule éclata de rire. Raymond valait le détour, c’était un puits de science mais aussi un homme d’une grande humilité, un être touchant, reconnaissant. Il n’avait pas cessé de répéter que ce petit gars-là, en parlant du Belge, était son digne successeur. En aparté, il avait demandé à l’enfant ce qu’il avait prévu de faire cet été. Hercule lui avait soufflé :
— Résoudre des énigmes.
Les yeux de Raymond s’étaient allumés comme deux Feux Éternels.
1 Rejeter le fer.
2 Expression datée du début du 19e siècle.