Beauxbâtons - La dernière chance
Chapitre 39 : Sortilège 39 : cibles à abattre
9039 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 10/10/2026 13:37
La seconde et dernière nuit, passée au Mollusque Nocturne, fut l’occasion de récupérer du rythme trépidant des Aurors. Le scandale des affaires d’héritage ne faisait que gonfler et les tâches de la justice et de la police n’en étaient qu’aux prémices. L’enfant était attablé dans la salle de restaurant du Mollusque, un croissant dans une main, une cuillère dans l’autre, brassant son cacao. Il attendait la venue de Gérôme, transformé en chaperon pour la journée.
L’emploi du temps du Belge était bien garni. À 9h00, le commandant lui remettait ses émoluments pour « services rendus à la nation sorcière » ainsi qu’une surprise. Dans la foulée, l’élève assistait à la conférence de presse du ministre qui, en dépit de ses aventures et de son épuisement, avait conversé avec son homologue hollandais une partie de la nuit. Après le discours, l’enfant passerait du temps dans le quartier magique de la Place Cachée. Il avait demandé et obtenu le droit d’ouvrir un compte à la banque Pasdelazare, bien qu’il ne soit pas citoyen français. Il désirait aussi dépenser un petit paquet de Gallions pour les Delacour.
De temps en temps, il lorgnait du côté de la porte donnant sur la cage d’escalier menant aux étages. À chaque fois, il croisait le regard d’un couple accompagné de son nourrisson, allongé dans son landau magique flottant à un mètre du sol. Vu l’âge du bambin, la famille était venue faire quelques emplettes au magasin de puériculture, la Poussette Prodigieuse.
N’y tenant plus, la jeune mère, un journal à la main, se leva et se dirigea vers le Belge. À sa hauteur, elle lui dit :
— Excuse-moi…
— Oui ?
— Tu es Hercule Van Betavende ?
Incapable de réprimer son instinct, le Belge mit son majeur en position pour éjecter sa baguette en amourette. Il accorda le bénéfice du doute à l’inconnue, en faisant preuve de politesse :
— Oui, Madame. Que puis-je pour vous ?
— Oh… Non, rien. C’est juste qu’avec Hubert, mon mari, on se demandait si tu étais celui dont on parle dans le journal.
— Lequel ?
Elle tendit un feuillet plié en deux, soit quatre pages.
— Le Dragon Déchaîné. Tu le veux ?
— C’est fort aimable. On parle de moi ?
— Il y a un article. Est-ce vrai, ce qui est écrit ?
— Cela dépend. Qu’a-t-on dit ?
— Que tu es l’arme secrète des Aurors !
— Ah ah ! ricana l’intéressé. C’est une blague. J’ai quelques relations chez les Aurors. Amicales. Cela m’arrive d’exposer mon point de vue et on y trouve souvent de la logique, parfois une piste à explorer.
— Eh bien, monsieur Torzien, l’auteur de l’article, ne partage pas ta modestie, Hercule. Lis, tu verras.
— Je vais m’y employer tout de suite.
— Euh…
— Oui ?
— Je peux te poser une question ?
— Bien sûr.
— Est-ce que tu as déjà signé un autographe ?
— Jamais. Je ne suis pas une vedette du vol sur balai, comme Umbelina.
— De Laranjeira ? Vous êtes amis ?
— Tout à fait.
— Voudrais-tu bien…
Elle tendit un petit carnet à la couverture en cuir et l’ouvrit à une page vierge. Elle collectionnait les autographes de célébrités. Une marotte partagée par le défunt monsieur de la Meurthe.
L’enfant n’avait jamais imaginé une telle situation, ni même conçu une signature dédiée aux admirateurs. Umbelina, confrontée au problème, en avait créé une totalement différente de celle apposée au bas de documents officiels. Pour gagner du temps, il demanda son prénom à la jeune mère et inscrivit : « Pour Catherine et Hubert, mon premier autographe. Puissiez-vous ne jamais faire appel à mes services. Amicalement. Hercule Van Betavende. »
À présent, il devait inventer une signature, là, sans réfléchir et en faire usage si, d’aventure, la situation se représentait. Sans comprendre le cheminement de sa pensée, il revit le visage caractéristique du docteur Dessuture, véritable sosie d’Albert Einstein, l’auteur de la célèbre formule E=M.C2, en version miniature. Il eut envie que sa marque ressemble à une équation à résoudre pour les sorciers et il traça, avec la plume sans encre prêtée par la sorcière, la formule suivante : √Bh.
Le fait qu’elle comportât le « h » en indice (position basse dans une équation) était un clin d’œil aux indices qu’il récoltait lors d’une enquête.
Elle le remercia et lui fit cadeau de son exemplaire du Dragon Déchaîné. Elle retourna s’asseoir auprès de son mari, toute guillerette. L’enfant découvrit la une du quotidien, intitulée : « Picaillou, évadé ? ». Le point d’interrogation sous-entendait que le journaliste émettait des doutes étayés sur le récit du ministre. Selon le rédacteur, le compte-rendu de l’évasion rocambolesque souffrait de zones d’ombre. L’évadé se disait prêt à relater les journées de détention mais à huis clos. Il souhaitait vite oublier cet épisode, pour rebondir, selon ses termes. L’auteur de l’article avait surtout la conviction que le ministre ne voulait pas risquer de se contredire en répétant et en détaillant les conditions de son enlèvement. Comment, dans ce cas, les Aurors parviendraient-ils à retrouver la trace de ses ravisseurs ? N’importe quel politicien aurait réclamé justice, à défaut d’obtenir la tête des geôliers. Mais non, Picaillou, grand prince, leur pardonnait et leur accordait presque une grâce ministérielle. Le corps des Aurors allait-il devoir une nouvelle fois faire appel à son arme secrète pour obtenir des aveux sincères du ministre ?
Le journaliste invitait le lecteur à se rendre en page 2 pour découvrir le portrait du joker des policiers sorciers. Hercule eut la sensation que l’émissaire du Dragon Déchaîné avait assisté à sa rencontre avec le ministre et que, face à l’absence de réaction de ce dernier à un ordre entendu des ravisseurs hollandais, sa déduction était identique à celle du Belge.
Lorsqu’il ouvrit le journal, il découvrit une photographie datant de la veille où il conversait avec Gérôme. À l’évidence, monsieur Torzien était très bien renseigné, très rapide ou alors, fait plus intrigant et fantastique, il avait constitué un dossier complet sur le petit Belge. Il lut :
« Hercule Van Betavende, né en 1907 à Bruges, est-il l’arme secrète des Aurors français ? Ce jeune garçon, sans histoire, est devenu orphelin de père lorsque les tristement célèbres Van Kriedt ont organisé le meurtre de sa mère, sœur de Waldo Maertens, injustement accusé d’avoir assassiné de Joop et Emma Van Kriedt. À l’issue de la bataille où Louis Van Betavende perdit la vie, Gertha, sa femme, disparut, sa vie étant menacée. L’enfant, abandonné, releva tous les défis que son existence rencontrait, en dépit des attaques dont il fut la victime. Après les incidents et accidents survenus à l’Académie de Beauxbâtons, des Aurors furent dépêchés pour enquêter. C’est à ce moment que le corps d’élite de la communauté sorcière s’intéressa à Hercule, non parce qu’il figurait sur la liste des coupables mais parce qu’il parvint à éblouir ses aînés, orientant les enquêtes dans la bonne direction. Il fut si brillant qu’il se rendit au département pour y effectuer des tâches administratives, idéales pour se familiariser avec les procédures policières et judiciaires. Ce fut, pour Hercule, l’occasion de démontrer ses capacités logiques, analytiques. Ses remarques permirent de boucler Marcel Minasse, convaincu de corruption et de détournement d’argent public.
Croyez-vous que le commandant des Aurors soit assez fou pour abandonner une telle pépite ? Non !
Face à l’enlèvement du ministre, l’assurance de monopoliser les forces vives de la nation, il a utilisé son joker : Hercule Van Betavende, l’enfant qui voit ce qui est invisible aux yeux des autres. Et pour voir, il a vu ! Un meurtre au lieu d’un accident. Vous croyez qu’il ne peut pas être partout ? Erreur ! À l’Académie, un quatrième ordre est né. Il concentre les talents les plus rares autour du jeune Belge. L’enfant fait des émules au point où l’une de ses camarades, ex-major de promotion et précédente détentrice de la meilleure moyenne, a mis en œuvre ses méthodes pour révéler que le docteur Beauxbâtons, désormais sans héritier, n’avait pas succombé à une surdose de Morphos mélangée à l’alcool mais qu’il avait été victime d’une tentative de meurtre !
Alors, j’ose affirmer, sans prendre de grands risques, que Hercule Van Betavende est l’arme secrète des Aurors. Mieux : si vous suspectez une origine criminelle lorsque votre voisin, votre ami, votre grand-oncle, richissime, décède intestat, faisant l’affaire du gouvernement, adressez-vous directement à l’enfant. Il trouvera. »
Le garçon reposa le journal, abasourdi. Il fut certain que l’auteur n’avait pas pu amasser autant d’informations en une nuit. Il chercha qui aurait pu signer l’article basé sur un historique précis. Il ne trouva qu’un seul nom : Léon Torzien. Il était accompagné d’un numéro de boîte postale à la Poste magique, Place Cachée. Il ferma les yeux quelques minutes, balayant chaque cliché mémoriel de l’annuaire de l’Académie, à la recherche d’un sorcier doté de ce patronyme. Jusqu’à la promotion 1840, sans succès.
« Il s’agit d’un nom d’emprunt. Les journalistes du Cri de la Gargouille ont le courage de signer avec leur véritable patronyme. Ceux de la Gazette de Paname en ont l’outrecuidance, je dirais. Ces deux journaux disposent de services de sécurité et de défenseurs. Leurs moyens sont conséquents par rapport au Dragon Déchaîné. Ce quotidien, à la diffusion plus confidentielle, a la réputation de frapper là où ça fait mal, de mettre les pieds dans le plat, sans vergogne. Ce Léon est pointilleux, soucieux du détail, sans jamais trahir ses sources. »
Il rangea le quotidien dans sa valise lorsque le couple Prunellier-Pourpoint fit enfin son apparition. Hercule nota qu’ils avaient tous les deux l’air très fatigué. Innocent, il soupçonna la direction du Mollusque Nocturne de lui avoir attribué la meilleure literie de tout l’hôtel et de leur avoir réservé les paillasses dévolues aux elfes de maison.
La foule de fonctionnaires et de journalistes, massée devant la tribune, installée en un tournemain dans le hall du ministère, sous les verrières ornées de constellations, était impressionnante. Quelques minutes plus tôt, le commandant avait remis 1500 Gallions à Hercule. Selon ses dires, il avait pris la somme sur ses deniers personnels. Selon Mathilde, bien mieux informée, une partie du règlement venait du ministre de la Magie en personne, une autre provenait du budget de fonctionnement du département. Dans les faits, Guillaume avait mis 250 Gallions de sa poche. Nanti de cette somme, l’enfant n’avait, en théorie, plus aucun souci à se faire pour le reste de sa scolarité, CHASSE comprise. En pratique, il désirait faire un don conséquent – 400 Gallions – à l’OWL et gâter sa famille de cœur, les Delacour. Guillaume ne s’était pas contenté d’honorer sa dette : il lui avait fait don d’un insigne d’Auror honoraire. Il n’était pas gravé à son nom, car c’était interdit par la loi. Mais l’identité inscrite sur l’objet lui avait fait chaud au cœur. Pierre Bratel. Néanmoins, il ne conserverait pas l’insigne. Il l’offrirait à Eugénie.
Au cours de l’entrevue, Guillaume de Franjac avait honoré l’autre versant du pari. Gérôme Prunellier avait été nommé Auror-Majoris, chef de groupe. Ce n’était que justice.
Hercule lorgnait du côté des piliers menant au Tunnel de Transportation. Il se mêla aux spectateurs, comme s’il voulait être aux premières loges. Puis, il plia les genoux pour s’abaisser et se faufila comme une anguille. En quelques secondes, il mit de la distance entre la foule et lui. Il détala, droit vers le sous-sol. Il acheta un billet aller-retour pour Bruxelles. Cinq minutes plus tard, il débarquait dans son royaume natal avec un pincement au cœur. Hélas ! Impossible de flâner dans la capitale, le temps lui était compté. Il mit presque autant de minutes pour découvrir le bureau de gestion des cheminées. Il lut le nom du préposé : Roger Van Roeland. Il entendit :
— Kom binnen ! Entre, mon garçon !
Le jeune homme avenant, aux cheveux bruns bouclés, aux yeux noisette, abaissa ses lunettes en bakélite noire et dévoila une cicatrice fraîche allant d’un sourcil à l’autre. Hercule lui trouva un air très sympathique, en dépit de la balafre disgracieuse. Roger s’aperçut du trouble de son visiteur et se justifia :
— Un souvenir des Van Kriedt, les criminels hollandais. Enfin sous les verrous !
— Ils ont…
— L’un d’eux avait pris mon apparence pour saboter la cheminée des Van Betavende, y compris la mobile ouverte par une Française à leur attention. Ces salauds !
— Ah…
— Qu’est-ce que je peux faire pour toi ?
— Je voudrais rouvrir la cheminée de mes parents.
— Tes parents ? C’est-à-dire ? Attends… Tu es… Oh ! Nom d’un Gigogne déplumé ! C’est pas possible ! Tu es le fils Van Betavende ?
— Oui.
— Je te l’ouvre d’office ! Avec une clé toutes options. Avec système anti-suie, la dernière création de nos savants ! Pratique, quand tu loues un costume de Père Noël et que tu livres des cadeaux à la famille en passant par leurs cheminées. Tu peux même avoir de l’international. Demande et tu auras.
— J’ai de quoi régler l’abonnement.
— Mais qu’est-ce que tu racontes ? Payer ? Jamais de la vie ! Ce sera gratuit, jusqu’à ta mort. Je parle au nom d’Edmund Van Den Broecke ! Non mais ! Allez, on va noter sur un parchemin…
Roger jura que la cheminée serait connectée à toutes les sorties publiques belges avant la fin de la journée. Le garçon ne réclama pas de connexion privée en Belgique. En revanche, il souhaita une liaison avec deux cheminées françaises. L’une, publique, se trouvait au ministère et l’autre à une adresse qu’il communiqua au fonctionnaire.
— Ce sera plus long pour ces deux-là. Une semaine, dix jours, grand maximum. Est-ce que c’est bon pour toi ?
— C’est parfait, Monsieur. Je vous remercie infiniment. J’ai faussé compagnie à mes gardes du corps. Aussi, je ne peux m’attarder.
— Je comprends. À bientôt !
— Bientôt ?
— Au procès. J’y serai. Je témoignerai.
— J’ignore si je pourrai…
— T’en fais pas ! Ils paieront cher, quand ils seront à Fengsel.
L’enfant acquiesça, caressant l’espoir que son interlocuteur disait vrai. Il le salua et se pressa de regagner la France. Quand il parvint au terme du voyage, il perçut vite la voix pleine d’emphase et amplifiée par magie d’Émile Picaillou. Il détaillait des mesures d’apaisement entre les nations et l’assouplissement de certaines restrictions budgétaires très impopulaires. L’assistance était sur le point de plonger dans le sommeil alors qu’il n’était que 10h30.
Pour la seconde fois de sa courte existence, Hercule mettait les pieds à la banque Pasdelazare. Cette fois-ci, il était accompagné par un Auror et non par son amie Sigrid. Le gigantisme et la richesse du bâtiment lui firent encore impression. Il tenta de faire abstraction de la petite aventure vécue quelques minutes auparavant à la Poste magique.
Vivement intéressé par le quotidien à diffusion confidentielle, il était allé déposer une demande d’abonnement au Dragon Déchaîné, directement dans la boîte postale du journal. À peine son parchemin avait-il été introduit dans la fente du numéro 66 qu’il s’était volatilisé sous ses yeux. Gérôme avait balayé l’intérieur de la boîte avec un Lumos activé à la pointe de sa baguette. L’emplacement agissait comme le coffre de l’Observatoire de l’Académie avec l’armoire de cuisine Delacour. À moins de parvenir à entrer dans l’emplacement de 30 centimètres de côté sur 40 de longueur, il était impossible de déterminer le lieu où l’envoi aboutissait. Léon Torzien faisait preuve d’une extrême prudence.
Le garçon fit un tour de l’hémicycle sans s’arrêter aux guichets ouverts et dépourvus de clients en cours de transaction. Lorsqu’il parvint à hauteur de la caisse numéro 29, il stoppa, l’air satisfait. Il s’approcha du guichet, posa la main sur sa baguette de cèdre et demanda en langue gobeline, un langage étrange fait de claquements et de raclements dans le palais :
— Je souhaiterais ouvrir un compte, monsieur Tromdur.
L’intéressé leva les yeux sur l’enfant haut de vingt centimètres supplémentaires depuis leur première rencontre. Il sourcilla et pâlit. Il inspira et bredouilla :
— Les… comptes d’enfants sorciers français sont… ouverts à leur naissance. Mais… vous êtes belge, monsieur Van Betavende. Votre baguette, s’il vous plaît.
Le Gobelin savait donc à qui il avait affaire. À la bonne heure ! Hercule présenta sa possession de cèdre, celle qui avait toujours signé son identité. Le banquier la saisit du bout de ses doigts crochus, réprimant un tremblement. L’identité du garçon s’afficha en lettres de feu sur la vitre du guichet, dès que le Gobelin l’eut introduite dans le fourreau enchanté. Le professionnel crut bon de lui expliquer les règles.
— Pour tout sorcier étranger, le montant minimum à verser à l’ouverture d’un compte est de…
— 100 Gallions.
— Tout à fait. Comme vous êtes âgé de moins de 17 ans…
— Je me porte garant, coupa Gérôme.
— Oh… Bien. En ce cas, voici la clef du coffre… 1907.
— Difficile d’oublier l’année de ma naissance.
— Pouvez-vous me remettre la somme ?
Hercule ouvrit la valise dont il ne se départait plus. Si le bagage entier disposait d’un charme d’allégement, la bourse qu’il tira à grand peine, n’avait rien de plus qu’un sortilège d’extension. Il dut requérir l’aide de l’Auror pour la hisser sur le comptoir. Il en ajouta une seconde, moins lourde.
— Ce sac contient précisément 1756 Gallions à entreposer dans le coffre.
— Les lois sorcières m’obligent à vous réclamer la provenance des fonds.
— 1500 pièces proviennent d’un pari perdu par le commandant des Aurors. Le reste est issu de mes travaux à l’Académie de magie auprès de différents enseignants et une part non négligeable a été obtenue cet été chez A.D, l’entreprise de menuiserie, située à Py.
— Que dois-je faire du second sac ?
— J’aimerais verser son contenu, 400 Gallions, à l’organisation de Wilfried Laflèche, l’OWL.
— L’OWL, l’OWL… Oui, cette association est connue de la banque.
— Est-il possible d’effectuer le versement de façon anonyme ?
Gérôme sourit. Son petit équipier était incroyable.
— Nous sommes obligés de tracer chaque mouvement financier en mentionnant une indication. En général, il s’agit de l’identité de l’émetteur. Cependant, nous pouvons associer à votre compte un alias de votre choix. Il sera repris pour toutes les futures transactions.
— Chaque fois que je réglerai une entreprise, un magasin, un service, c’est cet alias qui apparaîtra ? Pour toujours ?
— Il ne pourra plus être changé. Choisissez judicieusement.
— Hum…
Il prit quelques secondes de réflexion. Quel que soit son avenir, il ne se laisserait pas enfermer dans le moindre carcan. Il collaborerait volontiers mais toujours à ses conditions. Dans ce futur, il serait entouré d’un véritable réseau de connaissances et entretiendrait son cercle amical. Il ne travaillerait probablement pas avec l’un d’eux, à une exception près : la seule personne capable de suivre son intellect, sa logique et l’unique apte à l’éblouir avec sa magie : Sigrid Vlaamel. Il décida d’associer leurs noms et de les mettre sur un pied d’égalité.
— Je souhaite que l’alias soit libellé de la façon suivante : « Agence W. »
— Bien. La somme sera créditée sur le compte de l’OWL au nom de l’agence W. Puis-je accomplir autre chose, monsieur Van Betavende ?
— Non. Ce sera tout.
— Voici votre baguette, votre clef et…
Il se pencha en avant, montrant à quel point son nez crochu était démesuré et murmura, en langue gobeline :
— Le jour venu, nous servirons la Vérité.
Il opina, recula et clama, en français intelligible :
— Client suivant, s’il vous plaît.
Hercule, un brin ébranlé par la déclaration, demanda à Gérôme s’il était disposé à faire les boutiques de la Place Cachée. Ce dernier accepta à contrecœur.
— Il faut vous y faire. Bientôt, Mathilde vous le réclamera. Ensuite, ce sera l’habitation commune, la créature magique familière, les enfants.
— Arrête ça !
Hercule éclata de rire, heureux d’avoir déterminé à quoi ressemblerait l’Épouvantard de l’Auror. L’homme avoua que l’élève n’était pas tombé très loin. Gérôme était en panique totale le jour où il avait dû enquêter sur l’enlèvement d’une sorcière travaillant dans une nurserie. Ce jour-là, il faisait équipe avec Meursault. L’aîné s’était fichu de lui pendant une semaine.
Le Belge entama ses courses par une visite chez Capenoir, la boutique de haute couture pour sorciers élégants. Il acheta une tenue complète pour le bal du soir. Il choisit un costume trois pièces jaune pâle, une chemise blanche, des boutons de manchettes en forme de Vif d’or, un nœud papillon et une pochette assortie, rouge, tirant sur le grenat. Il racheta des vernis noirs, car les précédents étaient trop étriqués. Il était hors de question qu’il ne fasse pas danser ces demoiselles. Parlant des modèles, des toilettes féminines visibles dans le magasin, le jeune garçon ne put s’empêcher de vanter les mérites d’un élève de l’Académie dont l’art s’exprimait souvent à l’aide de tissus, de ciseaux, de fils et d’aiguilles.
— Comment se nomme-t-il ?
— Jo Alonzo.
— Est-il doué ?
— Demandez aux jeunes filles de l’Académie qu’il habille de ses créations, vous verrez. Elles sont unanimes.
— Intéressant.
— Il a créé une encre aux couleurs changeantes. Il s’en sert pour teindre des tissus. C’est un enchantement.
— Jo Alonzo. J’écrirai à ce garçon. En quelle classe est-il ?
— En dernière année de BANQUET. La CHASSE Enchant’Arts ayant été rouverte, avec l’arrivée de la professeure Dunne, il en sera l’un des plus brillants animateurs l’année prochaine.
— Très intéressant.
Hercule promit de repasser dans l’après-midi, une fois que les retouches seraient accomplies. Le Belge s’occupa ensuite des cadeaux pour les Delacour. La Poussette Prodigieuse fut idéale pour acheter de la layette pour le futur garçon, le premier et le dernier. L’enfant se dit qu’il trouverait des tas d’idées chez H. Gentil, le vendeur d’artefacts magiques. Il y en avait pour tous les goûts, toutes les bourses et tous les âges. On y trouvait aussi bien des Multiplettes, des Scrutoscopes, des Lunoscopes, des traducteurs, des ustensiles de cuisine enchantés que des jouets, des outils de bricolage, des bijoux envoûtés. Aucune mauvaise surprise, car la maison Gentil ne vendait que des produits certifiés ESO (Enchantement Sans Occulte). Le client tomba en pâmoison devant une broche dorée sertie d’une pierre noire. Lorsqu’il effleura le minéral, une spirale blanche se dessina à sa surface et se mit à tournoyer à une allure modérée mais régulière. Une voix de sirène envoûtante accompagna le mouvement. Il se mit à respirer plus calmement, incapable de se détacher de la vision et du timbre mélodieux.
— Efficace, monsieur Van Betavende, non ?
La réflexion venait de monsieur Gentil en personne, le propriétaire du magasin. Il masqua la spirale infernale. Hercule secoua la tête pour chasser l’emprise et reprendre ses esprits. Hector reposa la broche en rayon et elle redevint inerte. L’enfant trouva le moyen de répondre :
— Inattendu et irrésistible. Je la prends pour une jeune fille hardie qui pourrait en avoir l’utilité.
Il songea à Roxane, même si elle n’en aurait pas l’usage pour captiver Noël Millefeuille au bal du 31, à condition que sa lettre l’ait convaincu.
— Cherchez-vous un produit en particulier ?
— Je souhaite gâter sept demoiselles dont des quadruplées âgées de 5 ans.
— Pour les plus jeunes, nous avons tout un rayon de jouets en bois, en métal, en tissu comportant des enchantements garantis sans danger. J’étudie, en ce moment, le moyen d’envoûter des objets en bakélite 1 moldue. Je suis certain que l’usage de ce matériau thermoformé va se répandre. Il faut vivre avec son temps, n’en déplaise aux suprémacistes !
Il acheva cette phrase avec un clin d’œil complice. Le garçon se rendit compte que l’homme l’avait appelé par son nom de famille alors qu’il ne lui avait jamais communiqué lors de ses précédentes visites. Était-il, lui aussi, un lecteur du Dragon Déchaîné ?
— Quel âge ont les deux autres fillettes ?
— Neuf et dix ans. L’une adore les activités manuelles, l’autre est passionnée par l’astronomie.
— L’astronomie ? Oh oh ! Venez voir ce que j’ai créé. Suivez-moi.
Il entraîna à l’arrière de la boutique, dans la réserve. La pièce, aveugle, n’était éclairée que par un seul Feu Éternel. Hector déballa un objet en forme de demi-sphère, en verre peint en noir. Il réduisit la lumière ambiante au minimum, plongeant le local dans la pénombre. Puis, il tapa deux fois dans ses mains. L’article, contenant un Feu Éternel, fut percée d’une multitude de points lumineux. La Voie Lactée et les constellations visibles dans l’hémisphère nord de la Terre apparurent.
— C’est… splendide ! Avec un Feu Éternel pour projeter ! Comment… c’est féerique !
— N’est-ce pas ? Ce n’est pas aussi sophistiqué qu’un planétarium moldu, avec de la couleur, du son mais attendez de voir mes petits ajouts.
Il frappa trois fois dans ses mains. De nouvelles constellations apparurent. Elles étaient inconnues des Français de métropole mais familières pour les natifs de la Réunion, de la Nouvelle-Calédonie ou même de la Guyane.
— L’hémisphère sud… Fantastique !
— Attention…
Il claqua des doigts et prononça :
— La Croix du Sud.
Toutes les étoiles s’éteignirent, hormis la formation la plus caractéristique visible de l’autre côté de l’équateur.
— Est-ce que la sphère de projection reconnaît d’autres constellations ?
— Faites l’essai.
Hercule frappa dans les mains à deux reprises, claqua des doigts et énonça :
— La grande Ourse.
La demi-sphère obéit au doigt et à l’œil. Elle projeta la fameuse casserole. Le garçon estima indispensable de faire ce cadeau à Sidonie. Hector ne lâcha pas d’information sur le procédé utilisé pour créer l’artefact mais réagit lorsque l’enfant suggéra l’usage de vernis au poil de Demiguise. Hector avait trouvé le moyen d’envoûter les poils, un par un !
Le vendeur, persuadé que l’enfant cachait de vraies appétences pour les Arts magiques, lui présenta ensuite un ensemble fait d’un tricotin enchanté et de pelotes de laine multicolores pour créer écharpes, gants et bonnets par magie. Le cadeau conviendrait à Jeanne. Enfin, le propriétaire le conduisit dans un rayonnage contenant des poupées de chiffon ainsi que des personnages en bois articulés. Tous avaient été créés d’après un modèle humain existant. Il y avait une quantité non négligeable de joueurs de Quidditch mais aussi des personnalités sorcières politiques, des enseignants célèbres, des Aurors très connus par le passé et entrés dans les livres d’histoire de la magie. Chaque poupée ou personnage disposait d’une ficelle à tirer, fixée dans le dos, pour lui faire prononcer sa réplique favorite. Il en remarqua aussitôt une. Avec ses longs cheveux bruns, ses yeux noirs, déterminés, ses traits harmonieux et son teint mat, c’était le portrait d’Umbelina. Il tira sur la ficelle et une voix féminine prononça :
— Je volerai jusqu’aux étoiles !
— Ah ah ah ! Excellent et très ressemblant. Je la prends.
— Sachez que sur le prix de vente, je reverse 10 % au modèle original, à condition qu’il soit toujours de ce monde.
— Bien. Voilà qui ravira mon amie Umbelina.
— Si vous appréciez le Quidditch féminin, j’ai Gisèle Galarza.
— La capitaine et gardienne des Pimentines ? J’essaie.
Il tira sur la ficelle et obtint son célèbre « Vous ne passerez pas ! ». Il fureta et reconnut des enseignants. Il eut plusieurs pincements au cœur lorsqu’il entendit Abraham Piedargile énoncer son « Quand, comme moi, 150 ans vous aurez, moins vaillant vous serez » ou qu’il écouta à plusieurs reprises le « Moi vivant, il n’y aura ni fantôme, ni spectre dans cette Académie ! » d’Armand Fontebrune. L’émotion se transforma en mélancolie accompagnée d’une larme lorsqu’il s’empara d’un bonhomme très dandy, doté d’une chevelure brune courte, d’une fine moustache de la même teinte et de lunettes cerclées en métal. Il sollicita la cordelette, avec la certitude de connaître la phrase enregistrée.
— Il y a de la magie dans les sciences et des sciences dans la magie.
Il prit la figurine de Jean Racine. Il ajouta Antoine Justice, au physique si reconnaissable grâce à son crâne glabre, sa grande taille et ses cheveux bleus perçants rien que pour la phrase enregistrée, prononçant un cynique mais ambigu :
« Que le match soit brutal, sanglant mais courtois ! ».
Il tenait ses quatre poupées ou personnages pour les quadruplés. Du coup, il délaissa les hommes politiques dont un Émile Picaillou serinant à tout-va « Il faut faire des économies ! », un slogan bien moins effrayant que celui débité de façon glaciale par Octavius de Klerk :
« Mogen de onreinen bloeden en de Belgen naar de hel goan ! » 2
La palme de l’horreur revenait à une reproduction de Luc Millefeuille, lâchant sur un air sardonique « Mangez mais laissez-en pour les autres… Ah ah ah ah ! ». À la mine effrayée du garçon, Hector répondit, le visage contrit, par :
— Il en faut pour tous les clients.
— Hum…
— Si les cadeaux sont pour la famille à laquelle je songe, puis-je vous conseiller ceci ?
Il lui présenta un livre très épais intitulé « histoires sorcières animées ». Réalisé avec du carton enchanté, il mettait en scène des contes sorciers traditionnels. Lorsqu’on ouvrait une page, une représentation en trois dimensions 3 se déployait et s’animait sous les yeux du lecteur. Un mât se dressait et un parchemin se déroulait jusqu’au pied du support, document sur lequel le texte était écrit.
— Pour monsieur Delacour. Je le sais féru d’histoires sorcières.
— Vous le connaissez bien ?
— Nous traitons souvent ensemble. Je vends certains de ses articles comme les agendas perpétuels.
— Le dodécaèdre.
— Exact. Ce sera tout ?
— Oui, monsieur Gentil.
Hercule en eut pour une somme rondelette mais la famille qui l’avait accueilli cet été et à Noël, s’était mise en quatre pour lui. C’était mérité. Il repartit la bourse allégée mais le cœur rempli de joie.
Après avoir déjeuné, puis récupéré sa tenue de bal, l’enquêteur souhaitait terminer par l’achat massif de friandises pour ses amis du Gerbera et accomplir une visite-éclair chez Magillard. Dans la librairie, il demanda quels livres traitaient de l’Égypte ancienne et d’artefacts célèbres issus de cette civilisation multimillénaire. Durant près d’une heure, il éclusa les publications consacrées à l’égyptologie, aux enchantements protégeant les pyramides, aux malédictions frappant pilleurs de tombes, archéologues ou profanateurs, en passant par l’art de créer des tapis volants, sans oublier les histoires de djinns, de génies célèbres. Curieusement, c’est dans un ouvrage de photographies animées signé par le professeur Farouk Fellouk que Hercule trouva enfin un cliché mentionnant Benben. La photographie montrait la pointe d’un obélisque, en pierre rouge foncé, supposée avoir coiffé la colonne centrale du temple d’Héliopolis, consacré au dieu-soleil, Rê.
Hercule ouvrit sa valise, prit sa loupe magique et examina le cliché en détail. Il découvrit cinq symboles gravés à la base de la pierre large d’environ 150 cm. Il y avait un obélisque, un arbre, un temple ou une construction à plusieurs piliers, un soleil ainsi qu’un sceptre ou un fléau.
En outre, à la base minérale, le garçon nota un morceau manquant. Ce n’était pas de l’usure causée par les outrages du temps mais plutôt le résultat d’une cassure. Il choisit d’acquérir le livre et compléta ses achats avec un recueil de nouvelles blagues sorcières, afin que Gervais puisse renouveler ses discours émaillés d’humour.
L’heure de se rendre au ministère et de prendre le module de Transportation à destination de Bourg-Enchanteur sonna. Mathilde les rejoignit sur le quai. Les Aurors assumèrent leurs fonctions jusqu’à la dernière seconde, ne manquant pas de contrôler l’identité des voyageurs présents. Ils revinrent vers le garçon et le saluèrent.
— À bientôt, dit Gérôme.
— Pas trop tôt, tout de même. Laissez au commandant le temps de refaire sa trésorerie.
— Sans toi, sans le Gerbera, nous n’aurions rien vu, rien su, souligna Mathilde. Nous pataugerions toujours avec l’enlèvement du ministre.
— Méfiez-vous des apparences. C’est ce que je retiendrai de cette aventure, rétorqua le garçon. Ne faites pas confiance à Picaillou. Il a menti, j’en ai la preuve.
— Tu crois qu’il s’est permis une opération publicitaire, pour rehausser sa popularité ?
— Si c’est le cas, c’est un moindre mal. Prenez soin de vous !
L’œuf entra sur le quai et les doubles portes s’ouvrirent. Le garçon céda le passage à une sorcière âgée d’au moins 100 ans, munie d’une valise enchantée, en sustentation, qu’elle tenait en laisse. La femme avait un nez en patate, tordu comme celui d’un boxeur. Ses pommettes étaient saillantes et, en dépit des années, ses yeux bleu roi étincelaient autant que sa chevelure argentée. Il laissa aussi passer un homme brun d’une quarantaine d’années, à la mine joviale, les joues rondes et le sourire large, les bras chargés de sacs à extension au tissu bien rebondi. En dépit de l’opacité des bagages, il était facile de deviner le contenu : du fromage. Il embauma l’ovule en moins d’une seconde.
— Désolé pour l’odeur, s’excusa-t-il. J’organise un repas pour une centaine de sorciers dans mon restaurant, à Guéthary. J’ai acheté une vingtaine de kilos pour dix spécialités.
— Le fumet ne me dérange pas, concéda le garçon. Bien au contraire !
— Ça sent très bon, confirma la vieille femme.
Après d’ultimes salutations, à travers le verre de l’ovule, le départ fut autorisé et activé par un employé. Après quelques secondes de voyage, le module se mit à tanguer. Hercule, assis dans le sens de la marche, s’aperçut que l’œuf frottait contre les parois incurvées du tunnel. Les vibrations s’intensifièrent.
— Que se passe-t-il ? demanda la femme.
Hercule éjecta sa baguette quand les premières étincelles furent produites par les frottements. Il hurla :
— Accrochez-vous !
Il visa la femme et prononça :
— Arresto Momentum !
L’ovule, lancé à pleine vitesse, stoppa avec une violence inouïe et se fracassa contre la roche ayant traversé le tunnel. La terre s’infiltra dans l’œuf éventré et le Feu Éternel éclata. L’effondrement dura jusqu’à ce que l’ensevelissement soit total. L’air devint irrespirable.
Lorsque Hercule reprit connaissance, il était incapable de distinguer quoi que ce soit. Il n’avait plus sa baguette, mais il sentait toujours sa valise entre ses jambes. Il se déhancha pour l’atteindre, pour la hisser à la hauteur de sa taille, devant lui. Il tira avec précaution pour ne pas déplacer de roches et aggraver la situation. Il parvint à l’entrouvrir et à mettre la main sur sa traductrice.
— Lumos maxima !
Une vision cauchemardesque s’imposa à lui. Ils étaient enterrés vivants, ensevelis sous des tonnes de terre. La vieille sorcière était en vie mais paralysée, enterrée jusqu’au cou. L’autre voyageur avait été malchanceux. Une roche d’au moins 500 kilos l’avait pulvérisé.
— Madame ? Vous m’entendez ?
— Oui, mon garçon. Je… ne peux plus… bouger.
— N’essayez pas. Tout peut s’écrouler.
— C’est impossible. Je… ne sens plus mes jambes.
— Par Flamel !
L’enfant balaya les restes de l’œuf avec le faisceau de sa baguette de cèdre. Il ne trouva pas trace de l’autre en amourette.
— Accio baguette d’amourette.
— Pourquoi cherches-tu ton autre baguette ?
— C’est la seule à pouvoir nous sortir de là. À moins que vous ne sachiez transplaner ?
— J’ai su, mon garçon. J’étais même monitrice de transplanage. Mais, sous terre, loin de tout repère, à plus de 100 kilomètres du moindre lieu que je connaisse, c’est impossible.
— Je pense qu’il s’est écoulé 10 ou 12 secondes après le départ. Nous devrions être aux alentours d’Orléans.
— C’est trop loin pour moi. À 20 ans, j’aurais essayé.
— Accio baguette d’Hercule Van Betavende en amourette.
La terre se mit à frémir et sa compagne jaune parsemée de taches marron se fraya un chemin jusqu’à la surface, au niveau de la taille du garçon. Il exulta :
— Oui !
— Cela ne nous avance guère.
— Ne soyez pas si sûre, Madame. Bien, à présent, je vais me dégager quelque peu.
Il força sur ses hanches et se pencha en avant. Il creusa jusqu’à ce qu’il trouve le bras droit de la femme. Il sentit qu’elle était toujours enchaînée à son bagage. Il entortilla sa main libre autour de la lanière de cuir.
— Que fais-tu ?
— Je m’attache à votre laisse en cuir. Maintenant…
Il tira et sortit la main de la femme. Il glissa sa baguette de cèdre entre ses doigts.
— Nox.
La baguette Ollivander s’éteignit. Il tendit les mains vers le plafond de l’œuf, se concentra et hurla en agitant la main droite d’un mouvement circulaire :
— Lumus Solem Maxima.
Il agit de même avec la main gauche et ordonna :
— Aquaglaciem.
La sorcière ferma les yeux, par réflexe. Puis, elle les rouvrit. L’éclat n’avait rien d’aveuglant. Un large rayon creusait la roche et la portait à une température de fusion. Mais, au fur et à mesure que l’orifice d’un mètre de diamètre grignotait la matière, le second sortilège refroidissait et solidifiait le matériau. L’opération dura plus de trois minutes au terme desquelles la lumière du jour apparut enfin, à plus de trente mètres de leur position. Hercule, exténué, prit du temps pour récupérer avant de poursuivre le sauvetage par :
— Ascendio !
La masse de terre emprisonnant la sorcière jusqu’au-dessus de sa poitrine et le bagage attaché fut impossible à déplacer. Hercule, face au problème, innova. Il visa la femme et édicta :
— Shoony Taul.
— Mais… qu’as-tu fait ? Je me sens… comme un nuage ! Plus aucune douleur !
— Ascendio !
Au cours de l’ascension, il stoppa l’enchantement népalais et empêcha un atterrissage brutal :
— Jaadu Chiikal. Arresto Momentum !
Leur envol dans le conduit vertical fut similaire au jaillissement d’un geyser. Ils se posèrent en douceur. Le garçon ouvrit sa valise et utilisa tout ce qu’il pouvait pour installer la sorcière, soutenir sa tête et la protéger du froid. Ensuite, il lança tous les sorts qu’il connaissait jusqu’à ce qu’elle obtienne des sensations dans ses membres. Après, il chercha de quoi fabriquer un lit de camp, mais il était au fond de la Beauce et il n’y avait pas d’arbre à l’horizon. Il fit appel à ses souvenirs, lorsque les médicomages invoquaient l’apparition d’un brancard. C’était une mauvaise idée : ils ne faisaient qu’appeler un objet déjà présent dans l’infirmerie. Sans balai, ni moyen de se repérer, la situation n’était guère brillante, d’autant qu’il faisait froid à pierre fendre et que la nuit allait tomber, dans une petite heure.
— Comment vous sentez-vous, Madame ?
— Appelle-moi Adeline, mon garçon.
— Adeline. Bougez vos membres, s’il vous plaît.
Elle exécuta la demande du garçon.
— Je pense avoir réparé ce qui était endommagé. Néanmoins, il faut vous hospitaliser à Bonpied. Si j’avais mon balai…
— Nous sommes en vie. Pas comme ce pauvre homme.
— Bon sang ! Je l’avais oublié !
Il se redressa. Elle s’inquiéta :
— Que fais-tu ? Tu ne vas tout de même pas…
— Pas question que je le laisse là-dessous !
Le garçon plongea dans le conduit, sans lui laisser le temps de contester.
Il était 18h30 lorsque des sorciers de la RATP les repérèrent, après avoir constaté l’effondrement du tunnel et sa mise hors service. À 19h30, Adeline était admise aux urgences de l’hôpital tandis que le sorcier décédé rejoignait la morgue. Hercule était blessé à la tête et au bras gauche. Son genou droit avait aussi souffert d’une rencontre avec une roche bloquée entre ses jambes. Par chance, sa valise magique était intacte. Vers 20h00, il reçut la visite du patron des Aurors dans la salle où il était soigné.
— Ben alors, Van Betavende, on ne veut plus rentrer à l’Académie ?
— Le sort s’acharne, Commandant.
Guillaume s’assit au bout du lit et prit de quoi noter. Il demanda, avec un sérieux de rigueur, ce qui s’était passé. Hercule déroula l’accident, seconde après seconde, avec un luxe de détails inouï. L’adulte l’informa de l’envoi d’hommes à quelques dizaines de mètres du point d’émergence de l’enfant et de la vieille femme. Des sortilèges anti-Moldus avaient été mis en place autour de la zone. Deux Oubliators avaient effacé la mémoire des voisins, après les avoir interrogés. Ils avaient été témoins auditifs d’une explosion retentissante, survenue à 16h31.
— 16h31 ? Quelle sorte d’explosion ? Minière ? Un désamorçage de bombe ?
— Selon les Moldus, il y a deux jours, une cabane mystérieuse est apparue au milieu du champ, comme par magie. Les plus curieux ont tenté d’approcher mais ont fui en entendant des rugissements d’une bête terrifiante.
— Un sortilège. Qu’ont découvert les Aurors ?
— Un minuscule orifice, moins de 20 centimètres de diamètre, comblé après quelques mètres. Une forte odeur de poudre.
— Un explosif ?
— Un gros paquet. Quelqu’un projetait de tout faire sauter. C’est juste une sacrée coïncidence. 16h31. Pas 16h30 ou 17h00. Pourquoi une minute ?
— Arrivée de l’œuf à 4 places à 16h30 à Paris. Le temps de prendre place, de fermer les portes, de manœuvrer la clé.
— Une minute est presque écoulée. Dix secondes de voyage et la mort assurée au bout.
— Vous ne croyez tout de même pas que… Non, je n’étais pas visé. Le sorcier, peut-être ? La victime…
— Michel Elzarduy, restaurateur à Guéthary, patron de l’Auberge de la Grotte, un établissement dissimulé dans une cavité sous-marine, accessible par transplanage, uniquement.
— Est-il riche et sans enfant ?
— Il ne possédait que cette affaire. Il gagnait bien sa vie, mais il n’était pas riche, ni influent. Il a une fille de 20 ans.
— Amaya, promotion 1910, sortie de l’Académie avec un diplôme de BANQUET. Travaille au restaurant, selon l’annuaire de l’école.
— Exact. Pas le profil à organiser l’élimination du père.
— Comment va la vieille dame ? Adeline.
— Adeline Bonnelangue.
— Bonnelangue ? Est-elle…
— C’est la grand-mère paternelle de la directrice.
— Fichtre ! Les suprémacistes auraient voulu l’éliminer ?
— Je n’écarte pas cette hypothèse. La chère mamie n’est pas une enquêtrice de premier plan même si, autrefois, elle fut une transplaneuse de renom.
— Comment va-t-elle ?
— Selon le docteur Dadé, si la compression de la terre et des roches avait duré un quart d’heure de plus, la paralysie eut été permanente. Tu as agi comme il fallait. D’un point de vue médical, tous les sortilèges dont tu as fait usage, se justifiaient. Mais…
Le policier expliqua alors à l’enfant qu’il ne comprenait pas comment il avait réussi à s’extraire de l’éboulement, ni comment, avec les formules utilisées, il avait pu creuser un puits de trente mètres au-dessus de leurs têtes. Le sort jeté sur la passagère lui faisant face, pour la stopper et indirectement arrêter l’œuf de Transportation, était logique. Le Lumos Maxima pour y voir plus clair était on ne peut plus indispensable. L’action sur sa seconde baguette était inattendu puisqu’il était déjà en possession d’une auxiliaire de magie suffisante pour faire le travail. Hercule objecta que la baguette de cèdre était souvent rétive avec les sortilèges brutaux, contrairement à l’amourette.
— D’accord. Tu as lancé un Lumus Solem Maxima pour y voir plus clair et après ça, l’Ascendio.
— Qui a échoué. Adeline était bloquée.
— Mais à quel moment as-tu lancé un Defodio pour creuser la galerie verticale ?
— Je ne l’ai pas lancé. À la place, j’ai utilisé le Lumus Solem Maxima.
— Euh… À moins d’avoir tout oublié de mes apprentissages, ça envoie de la lumière.
— C’est le cas. Je vous ferai une démonstration.
— Et Shoony Taul ?
— Pour aider à dégager les jambes de madame Bonnelangue. Cela injecte des molécules plus légères que l’air.
— Ah… La Terre a été comprimée par un gaz. Astucieux.
— C’est l’idée de ce sort.
— Comme quoi, lire des bouquins, ça sert. Du coup, second Ascendio. Le sortilège suivant…
— Il annule l’injection de gaz.
— Parfait. Ensuite, un Arresto Momentum pour ne pas se fracasser, les soins, l’extraction du corps avec un Repulso pour dégager la victime. C’est bon pour moi. Tout s’enchaîne à la perfection.
— Vous pensez que je peux rejoindre l’Académie ? Par cheminée ?
— J’envoie un message à la directrice. Repose-toi en attendant.
Le Belge se conforma aux recommandations de monsieur de Franjac. À 20h45, le passage pour la cheminée fut ouvert. Le garçon salua la grand-mère d’Agathe. La femme l’étreignit comme si c’était son propre enfant. Il crut qu’elle allait le remercier une fois de plus mais au lieu de cela, elle murmura :
— Toi aussi, tu l’as, le Don. Il est… immense.
Il ne comprit pas le sens de ses paroles, mais il lui promit de rassurer Agathe. Elle se contenta de sourire. Une minute plus tard, il débarqua, couvert de suie, dans un état lamentable, dans le bureau de la directrice.
— Hercule ! Monsieur de Franjac m’a relaté ta mésaventure. Comment vas-tu ?
— Je crois que la soirée sera courte. J’ai mal un peu partout. Se retrouver enseveli sous terre est une épreuve que je ne souhaite même pas à mon pire ennemi.
— Je crois que tu es attendu. Viens voir !
Elle l’invita à jeter un œil par la fenêtre. La fête battait déjà son plein et rares étaient les personnes esseulées. Le Belge aperçut Andrea, sans cavalière. Il n’avait pas convaincu Luisa. Sortant du Tivoli, il découvrit Laurine et Eugénie, en pleine discussion, inquiètes. Elles étaient magnifiques.
Il se tourna vers Agathe et dit :
— Il me semble, Madame, que vous attendiez une visite, ce soir ou plutôt, cet après-midi.
— Il y a eu un terrible accident et je n’ai aucune nouvelle…
— … d’Adeline, votre grand-mère.
— Vous…
— Nous étions dans le module accidenté. Elle est soignée à l’hôpital.
— Je me suis fait un sang d’encre !
— Elle est saine et sauve, c’est l’essentiel.
— Merci.
— Je vais aller me doucher et me mettre en tenue.
— Oui, oui…
Agathe ne songeait plus qu’à une chose : se rendre au chevet de sa grand-mère. Hercule se pressa de quitter la zone administrative mais stoppa avant d’atteindre le restaurant. Il était dans un état de crasse indescriptible et ses vêtements étaient en lambeaux, couverts de boue. Il ne pouvait décemment pas bousculer les élèves vêtus de leurs toilettes impeccables, massés à l’intérieur du réfectoire, dans le hall, sur le perron et sous le Tivoli accolé aux marches. Si seulement il y avait une porte arrière avec un accès direct sur le nord du domaine !
Il avait vécu assez d’émotions pour ne pas ajouter la honte devant les étudiants. Il baissa ses paupières et songea à la douche salvatrice à déguster dans l’espace toilette du pavillon de quartz. Il connaissait la moindre parcelle de la Destination. Il était Déterminé à ne pas se couvrir de ridicule. Alors, il Décida d’y aller. Lorsqu’il ouvrit les yeux, il reçut une pluie chaude sur le visage. Sa présence avait déclenché la douche. Il esquissa deux pas en arrière, hébété.
1 La bakélite, ancêtre du plastique, servait beaucoup au début du 20ᵉ siècle, notamment pour fabriquer les vieux téléphones indestructibles.
2 Que les impurs saignent et que les Belges aillent en enfer !
3 Le premier manuscrit comportant une animation – une volvelle pour les phases de la Lune – date de 1230 et fut l’œuvre de Joannes de Sacrobosco.