Beauxbâtons - La dernière chance
Chapitre 31 : Sortilège 31 : les visiteurs
8504 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 10/10/2026 13:22
Aux alentours de 23h00, Noël entendit frapper à la porte du Quartier Général. Il se pressa de masquer le Feu Éternel et se précipita pour abaisser le pont-levis. Il découvrit Hercule, le visage souriant. Il fit entrer son invité et demanda :
— Tout s’est bien passé ?
— À la perfection.
Sitôt le dîner avalé, le Belge avait attendu dans le pavillon blanc jusqu’à la dernière limite pour ne pas subir la punition runique se déclenchant à 22h00. Une fois dehors et dissimulé par la couverture en poils de Demiguise, il avait filé au gymnase et s’était servi dans l’armoire à balais. En moins de dix minutes, un Friselune avait été équipé d’un guidon comportant les instruments de vol, d’un support pour intégrer la carte géographique pliable, de deux Picbarboules pour l’éclairage du « cockpit » – il avait emprunté le terme à l’aviation –, d’une selle confortable et de repose-pieds. Il avait embarqué un sac à dos, doté d’un sortilège d’extension, dont le fond avait passé les tests d’étanchéité avec succès. Une fois cette étape franchie, le garçon avait gagné le château, pris l’escalier, rejoint l’Observatoire et avait utilisé la sortie secrète du coffre où les lunettes individuelles étaient rangées. Dehors, à l’air libre, il avait pris son envol et avait mis le cap sur 240 degrés, ouest-sud-ouest. Il avait déclenché le chronomètre et avait poussé sa monture à fond, volant à environ 400 mètres au-dessus du sol. Le tachymètre indiquait 80. Si ses calculs étaient exacts, il lui faudrait 7 minutes pour survoler Py. Au terme du décompte, il repéra les habitations éclairées du hameau et fit demi-tour au-dessus de l’entreprise Delacour, en retrait. Il remarqua que les Picbarboules suffisaient tout juste à éclairer les instruments. Il fut convaincu qu’une casquette protectrice, dotée d’un miroir intérieur, augmenterait la lisibilité des instruments tout en atténuant la dispersion lumineuse autour de lui, abaissant le risque d’être aperçu par des Moldus. Il avait regagné de la hauteur et réglé sa boussole sur 60 degrés. À l’arrivée, il s’était fié au clapotis du torrent par lequel il devait rejoindre le tunnel. L’opération avait été une réussite. Il était prêt pour l’expédition de la dernière chance, afin de solutionner le nourrissage de la jeune demi-vampire.
— J’espère que tu trouveras plein de vers.
— Il m’en faut une quantité raisonnable. Si je charge trop mon aquarium, ils risquent de dépérir très vite.
— Tu devras refaire une sortie ?
— Peut-être plusieurs. À moins de trouver un moyen sûr pour me faire expédier des vers. À partir du moment où on sait ce dont on a besoin, on avance.
— J’ai préparé le lit. J’ai des boissons fraîches. Je les avais cachées dehors, dans la neige, sous des branchages. J’ai aussi du lait et du chocolat. Il suffit de faire le mélange et de le passer un quart d’heure sur un Feu Éternel. Tu veux le matelas ? Je peux prendre le pliable.
— Non, non, j’adore ce modèle japonais. J’y dors très bien.
— D’accord. Au fait ! J’ai trouvé ce livre, à la bibliothèque.
Il produisit un ouvrage presque neuf, pliable, à la couverture émeraude. Il s’intitulait : « Une vie de Cracmol » et était signé par une dénommée Iléana Bánffy. Datée de 1673, c’était une édition originale.
Dès qu’il eut l’ouvrage en mains, le sorcier belge eut une sensation de familiarité avec un détail. La couverture verte n’avait rien d’extraordinaire. La reliure était d’excellente facture, ce qui avait permis au livre de traverser 250 années d’existence, même s’il avait été peu manipulé. Le prénom de l’auteur trahissait des origines roumaines comme celles de Timéa, la vendeuse de créatures magiques dissimulée dans une des rues menant à la Place Cachée. Le nom de famille, en revanche, était d’ascendance hongroise. Hormis cette Timéa, il ne connaissait aucun autre Roumain et il n’avait pas de Hongrois parmi ses relations. Noël ouvrit le bouquin et capta son attention :
— Là, il est écrit : « La vie que j’ai vécue, fut ponctuée d’obstacles très difficiles à surmonter. Dès mon enfance, j’ai refusé d’être assimilée aux Moldus et j’ai tout fait pour demeurer dans le monde sorcier, même si c’était au prix de brimades, de rejets perpétuels de ceux qui me voyaient comme un être inférieur.
L’absence de magie m’interdisait l’usage d’un balai ou d’une baguette. Cependant, je recherchai très vite les moyens magiques pour compenser mes faiblesses. Cela passa par l’acquisition d’un grand nombre d’artefacts qui furent, parfois, l’occasion de déconvenues, me faisant escroquer par des aigrefins à l’affût d’une bonne arnaque.
De toutes mes tentatives pour pallier mon infériorité, le tatouage magique fut mon meilleur investissement, même si le processus me causa la pire torture de l’existence. L’ostracisation dont j’étais victime dans le monde sorcier, connaissait des écarts très significatifs. Si la plupart des sorciers me considéraient moins bien qu’une Moldue, même si quelques-uns me classaient dans la même catégorie que les elfes de maison, il s’en trouvait toujours qui sortaient du lot et qui faisaient abstraction de ma condition.
Petru Viitor était de ceux-là. C’était un garçon charmant, charmeur, doué pour préparer toutes sortes de potions. Il possédait un pouvoir de persuasion si puissant qu’il avait réussi à me convaincre d’essayer de me tatouer une créature magique qui saurait répondre à mes appels et me défendre si nécessaire. Il m’avait expliqué le processus et son cortège de souffrances. Petru m’avait proposé de choisir une créature de taille modeste mais aux capacités répulsives efficaces. Parmi le bestiaire magique, il y avait une créature idéale, parfaite pour moi.
Mais de compromis, je ne voulais point. La Roumanie est connue pour abriter des élevages de dragons, à distance confortable, sécuritaire, des Moldus, dans les Carpates. Les dragons sont une spécialité roumaine et je ne voulais rien d’autre ! Petru me parla des différentes espèces existantes mais mon choix était déjà arrêté. Je voulais le plus puissant, le plus redoutable, le plus cruel, à mes yeux : le Longuecorne roumain. Ce dragon ne se contentait pas de cracher du feu ; il embrochait ses ennemis sur ses longues cornes tranchantes avant de les rôtir d’un souffle long et ardent. Petru m’avait prévenu que je pouvais être rejeté par le tatouage, mourir de souffrance durant l’année du processus ou ne pas survivre au premier appel de la bête. J’ignorai ses avertissements et fonçai tête baissée. Bien sûr, si je peux relater cette aventure aujourd’hui, c’est que cela fonctionna. Néanmoins, bien des années plus tard, je reprochai à mon ami d’avoir édulcoré la terrible réalité. Durant une année, je ne dormis guère plus de vingt minutes par jour. L’enfer fut tel que je voulus périr des dizaines de fois. Je vieillis de dix ans en une année mais, au terme de l’aventure, je fus capable de me faire respecter, même de mes pires détracteurs, grâce au Cornelongue. Je n’ai aucun regret, sauf peut-être celui d’avoir attendu ma vingtième année avant d’encrer ma chair. » Tu vois, Hercule, il y a au moins un Cracmol qui a réussi.
— Fantastique ! Un dragon de cette taille a dû lui causer huit heures de souffrance quotidienne. Je doute que Jacques désire une créature aussi puissante. Je verrai plutôt un Dirico, pour notre ami. Une petite créature capable de transplaner sur de courtes distances. Exactement ce que Jacques aurait besoin face à un adversaire : effacer la distance entre la mâchoire d’un ennemi et ses redoutables poings.
— J’ai lu les recettes de potion pour quelques encres. Ça n’a rien de coûteux, de compliqué ou d’exceptionnel. Il faut juste savoir animer plusieurs cuillères en même temps, verser certains ingrédients dans tous les chaudrons, de façon synchronisée. Bien maîtriser les sortilèges d’animation et de lévitation. Si tu regardes le processus avec l’œil du potionniste, c’est le tatouage de Laiséon qui est la créature la plus compliquée à réaliser.
— Sept couleurs auxquelles il faut ajouter du blanc et du noir.
— Exactement ! En plus, un Laiséon, à part ronronner et se frotter dans nos jambes, ça ne sait pas faire grand-chose.
— Il sert de sujet d’étude du sang, grâce à son extrême sociabilité. Ce qui n’est pas si mal.
— À ce propos, Barthélémine est d’accord pour que je fasse un don. Mais…
— Je m’y oppose. D’abord, parce que ma constitution physique est plus solide que la vôtre. Ensuite, un élève avec des symptômes d’épuisement, intermittents mais réguliers, c’est susceptible d’attirer l’attention de curieux toujours prêts à exploiter, à vendre une information. Deux élèves dans le même état, c’est un risque accru de se faire pincer.
— Je comprends tes arguments. Mais j’aimerais quand même réaliser un acte important pour le Gerbera. Depuis quelque temps, j’ai moins de soucis, sauf en classe. Surtout en étude des Moldus où les suprémacistes se croient tout permis avec la professeure Alinea. Je continue à être harcelé par des élèves de ma classe qui répondent aux consignes de Rosier. Je ne dois jamais quitter la pièce en dernier, sauf accompagné par un professeur ou par di Maggio et Moser. J’ai l’impression que Rosier et sa bande recrutent de plus en plus parmi les modérés.
— Je le constate aussi.
— Alors ? Qu’est-ce que je peux faire ?
— J’ai une mission à vous confier. Une recherche et une réalisation.
— Dis-moi.
— Avez-vous déjà réalisé la potion Repulsa, en classe ?
— Pas encore. Mais je l’ai préparée dès que les suprémacistes ont commencé à me harceler. J’en ai toujours un flacon sur moi. Le problème, c’est que si je l’utilise, elle fonctionne sur tout le monde. Y compris sur… euh…
— Roxane Delacour ? suggéra Hercule, le sourcil gauche en accent circonflexe et un sourire en coin.
— Ben ouais… C’est ma meilleure amie. Elle est… gentille et…
— Jolie ?
— Trop mignonne ! avoua Noël.
— Hum… Alors, Repulsa ?
— Je sais la faire.
— Je ne veux pas d’une Repulsa basique, que je saurais reproduire. Il me faut, pour un projet secret, à ne mentionner à personne, une Repulsa si puissante qu’elle fonctionnera pour tenir un dragon à distance, à au moins vingt mètres, voire plus. Il faut qu’elle fonctionne sur les sorciers, les elfes de maison, les créatures magiques de toutes sortes.
— C’est le genre de potion que les Aurors rêveraient de posséder. Quand ils doivent attaquer un atelier clandestin, gardé par des bêtes féroces.
— Un atout de poids mais valable pour un Auror solitaire.
— Ah bah oui, forcément ! Il repoussera ses collègues.
— Tout à fait.
— Je vais rechercher dans la bibliothèque de monsieur Amand. Et si je ne trouve pas ?
— Nous irons dans l’autre endroit consacré à la connaissance.
Sans savoir s’il rencontrerait des difficultés insurmontables, Noël remercia l’aîné pour sa confiance. Ils listèrent les créatures disponibles à l’école pour exécuter un test probant et déterminèrent où trouver les manquantes. Une sortie des élèves de deuxième année était prévue chez les Boulanger au mois d’avril. La dragonne Piment Cornu pourrait évaluer la puissance de la version monstrueuse de Repulsa. Hercule savait où conduire la validation ultime mais serait-il valable face à une monstruosité au pouvoir de destruction supérieure à une escouade de Détraqueurs ou d’Inferis ?
Katarina et Hercule piaffaient autant que Rostock, Sigfried, Fafnir, Gunnar, Sigi et Aslaug, impatients de se dérouiller les ailes. Les élèves du niveau d’Hercule, inscrits au perfectionnement de médicomagie, avaient pris place à bord du carrosse aux côtés des dix étudiants de première année CHASSE-Médico aux rangs desquels figurait un certain Louis Delplanque. Pour les étudiants de CHASSE, il n’était pas question de concourir pour décrocher un stage à Pâques mais de donner huit semaines de labeur l’été prochain à l’hôpital ou en cabinet privé. Ils disposaient de l’année pour s’orienter vers l’une des trois disciplines : médicomagie, légicomagie et vétérinomagie. Dans les faits, l’Académie produisait un seul vétérinomage tous les deux ans. Le reste choisissait le soin des sorciers. Quant à la spécialité analysant les cadavres, il n’y en avait pas eu depuis Mauricio Colangelo, diplômé en 1898 et Raymond Dessuture dont le diplôme de CHASSE datait de 1869 !
Fait exceptionnel pour une sortie, les élèves avaient ordre de conserver leur baguette magique sur eux.
— Pour travailler sur des cas pratiques ! avait précisé le docteur Beauxbâtons.
Ysandre de la Fare s’était rapprochée du duo et Louis s’était ajouté au nombre.
— C’est vrai, ce qu’on raconte, Van Betavende ?
— Que dit-on, Louis ?
— Que tu t’es offert un microscope, ce qui t’a permis de décrocher une note OR ?
— La rumeur est justifiée.
— Tu disposes de quel grossissement ?
— 400 fois, maximum.
— Joli ! Tu as pensé à enchanter ton appareil ?
— Je ne l’ai pas fait. Le détournement d’objets moldus, même à des fins scientifiques, n’est-il pas réprimé par le ministère ?
— Il n’est pas arc-bouté sur la question. La preuve : l’Hyperloupe a été inventée à partir d’une idée d’optique moldue. Après, c’est devenu un objet à part entière mais, à la base, il y a un détournement.
— C’est juste. Jusqu’à présent, je m’en suis sorti avec les colorations contrastantes. Mais il serait bon que j’étudie la question.
— Je peux te filer une astuce. Dégote-toi le processus d’enchantement des Multiplettes et tu auras une bonne base pour améliorer ton microscope. Les deux font appel à l’optique.
— C’est vrai. Ah ! Nous décollons, dit Hercule.
— Tu as résolu ton acrophobie. Grâce à Katarina et ses talents pour pénétrer l’esprit.
La Russe rougit jusqu’aux oreilles, mais elle savait qu’elle n’avait pas accompli de miracle avec le Belge. La « guérison » était due à la bague de Gerbera qui ne le quittait jamais. Le secret était bien gardé. Peu à peu, le garçon développait une vraie force : l’Occlumancie. Entrer dans son palais mental était de plus en plus dur. Il égalait Shin, une référence en la matière.
— Le Quidditch me manque, avoua Louis. Mais en CHASSE, le temps, c’est LE problème. On travaille sans relâche. Enfin, tu verras bien, Van Betavende, dans trois ans.
— Vous pensez ?
— La rumeur enfle.
— Laquelle ?
— Que tu pourrais bien devenir le prochain légicomage produit par l’Académie.
— Ah ah ! Vous savez que les voyants se trouvent presque tous au Gerbera et qu’aucun n’a su dire ce que je deviendrai ?
— Justement. Il y en a deux sur trois. La dernière est chez Lonicera. Mon ordre, même si en CHASSE, on loge tous au château et on ne fait plus le distinguo.
— Bien ! Et ?
— Valentine a réalisé un Patronus prédictif, en salle commune du pavillon.
— Vous y avez encore vos entrées ?
— Je contourne pour voir les amis.
Il chuchota :
— Avec le Gerbera, c’est le seul ordre où la mainmise des suprémacistes n’a pas eu lieu. La preuve : les joueurs de Quidditch n’ont pas été remerciés. Tant que Fuchs sera capitaine, ça n’arrivera pas.
— L’Académie se radicalise. Tôt ou tard…
— Hercule ne manquera pas de cadavres à disséquer, plaisanta Ysandre avec un certain cynisme.
— C’est un art dans lequel vous avez un talent évident, Ysandre.
— Je te remercie pour le compliment, Hercule. Mais je préfère les vivants, répliqua-t-elle avec un sourire ensoleillé. Surtout les enfants, les petits, les bébés. Ce n’est jamais simple de poser un diagnostic avec des bébés qui s’expriment avec des pleurs.
— C’est bien plus perturbant qu’un mort qui ne peut pas mentir. Alors, Louis, ce Patronus prédictif ?
— Ah oui ! Tu es apparu au-dessus de ses couettes. Ton front était ceint d’une couronne de lauriers, surmontée d’un caducée. Symbole de réussite, de victoire, selon Valentine. Avec un symbole médical facile à identifier.
— Vous gagnerez peut-être le prix Nobel de médecine ? suggéra Katarina.
— N’exagérons rien ! Que je décroche une CHASSE, ce serait déjà une excellente chose !
La Russe mit un léger coup de coude au Belge et désigna Rostang de Hautefeuille du menton, postée à trois mètres du quatuor, tendant l’oreille vers la cible de son espionnage. Hercule secoua la tête d’un air navré, haussa les épaules et déclama, en guise de provocation, assez fort pour être entendu :
— J’espère que le docteur Dessuture aura un suprémaciste à autopsier !
— Que voulez-vous étudier sur ces oiseaux-là ? rebondit Katarina, tendant une perche à son ami.
— Pas le cerveau. L’Hyperloupe est puissante mais incapable de grossir ce qui n’existe pas. Non, je pencherai plutôt pour leur vésicule biliaire hypertrophiée par un excès de fiel.
Louis entra dans la danse, ayant compris le but de la manœuvre :
— Il paraît qu’on utilise une balance moldue de fort tonnage pour déterminer le poids du fiel d’un suprémaciste.
— Je ne serais pas étonné de découvrir un matin, dans le Cri de la Gargouille, que les Moldus se plaignent de mystérieuses dégradations de leurs instruments de pesage, répliqua le Belge, ayant de plus en plus de mal à garder son sérieux.
— Vous avez remarqué que les Noises ont tendance à verdir, à force d’être manipulées, coupa Ysandre, désireuse de jouer à leur jeu. Vous pensez qu’on peut les décaper avec du fiel de suprémaciste ?
— Ma chère Ysandre, voilà une excellente question. Ma réponse sera : oui. Nos Noises sont en bronze et non en cuivre, comme les petites monnaies moldues. Pour éliminer l’oxydation de notre petite monnaie, il faut diluer quelques gouttes d’ammoniaque dans de l’eau tiède et frotter le métal avec ce mélange. Or, l’ammoniaque est basique, avec un pH de 11. Le fiel, la bile, si vous préférez, est également basique avec un pH oscillant entre 7,6 et 8,5, selon les individus. Il faudra juste une quantité plus importante de fiel que d’ammoniaque.
— C’est fantastique, alors ! Cela veut dire que les suprémacistes nettoient les pièces sorcières mais qu’ils sont inefficaces face aux productions moldues.
— Tout à fait. Les pièces de cuivre, qui s’oxydent aussi, verront leur lustre restauré à l’aide de solutions acides.
— S’il y a une autopsie, Hercule, essaie de récupérer un morceau. Ça pourrait servir d’inclusion en cours d’Arts magiques, proposa Ysandre.
— Vous n’y songez pas, ma chère ! La magie noire n’est pas au programme de la professeure Dunne. Sinon, son cours déborderait d’inscriptions.
Excédée, Amélie se redressa d’un coup et choisit de rejoindre un groupe composé de René Lebrun et Jean Laplace. Ils affichèrent leur irritation, car son attitude les désigna comme des supporters avérés de Rosier ce qui, en fait, n’était un secret pour personne. Le quatuor venait de réussir à dégoûter la grue blonde. Les membres éclatèrent de rire. Leur attitude attira l’attention de Wilfried, Claire et Alfred, les accompagnants.
— Ils riront beaucoup moins, une fois sur place, déclara monsieur Laflèche. Les Goules de Forbach ont envoyé l’équipe entière des Doxys de Nice à l’hôpital, dimanche dernier. Les Doxys menaient 120 à 20, ils étaient partis pour gagner à la poursuite jusqu’à ce que les batteurs réussissent à les éliminer un par un. Résultat : victoire par forfait pour les noirs de Forbach. Il y a eu foule aux urgences.
— Tant mieux ! Je rajouterai quelques questions sur la posologie du Poussos. Il y en a bien trois ou quatre qui oublieront la fiche signalétique avec le poids du patient.
— Qu’est-ce que cela donne, trop de Poussos ?
— Sept ou huit orteils, un front avancé, un nez à piquer des choux dans la terre, ce genre de bizarreries, s’amusa Alfred.
— À condition de prescrire la formulation classique, fit remarquer Claire. Si tu te mélanges les pinceaux en utilisant du Poussos Draconicus, la version vétérinaire, tu as des cornes qui te poussent sur le front et tu te retrouves avec une queue à rendre un gibbon jaloux.
— Plaisant, lâcha Wilfried. Vraiment.
Le carrosse défilait au-dessus des nuages gorgés d’humidité. La neige s’était invitée sur toute la France, hormis en Bretagne, région au climat moins rigoureux. L’hiver s’annonçait rude.
Après une heure de voyage à une allure magique, le carrosse amorça sa descente vers une ferme de la Seine-et-Marne, gérée par une famille sorcière. Outre les écuries indispensables pour accueillir les six Abraxans, la distillerie de whisky pur malt pour les abreuver et le foin pour les réchauffer, l’exploitation agricole disposait d’une large cheminée publique reliée à l’hôpital, au ministère et à la Place Cachée. Quelques minutes plus tard, les étudiants débarquaient en ordre et en silence. Les choses sérieuses débutaient.
Le service des urgences, situé au rez-de-chaussée, contigu de l’accueil, était assez calme. Une mère patientait en compagnie d’un enfant âgé de quatre ou cinq ans. La main droite du bambin était prise dans la pince d’un Malagrif qui, en dépit d’un sortilège de découpe, n’avait pas lâché sa proie.
Un jeune homme à la tignasse noircie avait été victime d’électrisation. Il paraissait avoir voulu vérifier si son pouvoir sorcier annihilait l’électricité. Or, en cours de sciences à Beauxbâtons, dès la première année, on apprenait que la magie sorcière perturbait l’électricité d’origine moldue, pas qu’elle la neutralisait.
Un amateur maladroit de vol sur balai avait percuté un des trois cercles de Quidditch et avait trouvé le moyen de s’insérer dans l’un d’eux, de le tordre et de tomber avec.
Une fillette, assise à côté de son père inquiet, était prise d’un hoquet infernal. À chaque soubresaut, elle éructait une flamme écarlate, accompagnée d’un hurlement de douleur.
Enfin, un homme, livide, respirant avec difficulté, était assis sur une chaise.
Le docteur Brahma, le chef des urgences ayant soigné Umbelina après son agression perpétrée par Mysterio Flamingo, reçut la cohorte d’étudiants. Il posa quelques questions aux plus âgés. Tout le monde était attentif au moindre de ses mots. Seul Hercule avait la tête ailleurs. À vrai dire, le sorcier d’une cinquantaine d’années, assis dans la salle d’attente, voyait sa respiration devenir difficile et inspirait quelque inquiétude au Belge. Le visage du patient était constellé de couperose, un signe d’abus d’alcools forts. Cependant, l’allure écarlate qu’il avait au naturel, n’était plus qu’un souvenir. Il ressemblait au garçon lorsqu’il donnait son sang à Barthélémine.
Hercule se rapprocha de l’homme assis, la tête dodelinant, le teint livide.
— Monsieur ? Parlez-moi. Où avez-vous mal ?
— Je… j’ai… pas…
— Aucune douleur ?
— Non… Juste l’air… Pas assez…
Hercule fut certain d’avoir lu quelques articles sur l’appareil respiratoire dans les différents ouvrages consacrés à la médicomagie. Le garçon demanda au patient de s’allonger sur trois sièges mais le sorcier secoua la tête. La station horizontale lui était insupportable et compressait encore plus sa cage thoracique. C’était illogique. Hercule ouvrit sa mallette et s’empara de son stéthoscope magique. Il l’appliqua sur la poitrine. La respiration était sifflante, comme si le pauvre bougre allait se métamorphoser en locomotive à vapeur.
Le groupe d’élèves était toujours agglutiné autour du docteur Brahma. Trois autres praticiens firent leur apparition par la porte menant aux étages supérieurs s’enfonçant sous terre. L’un d’eux était Alphonse Dadé, le potionniste. Il était accompagné de Federico Zimmermann qui avait été diplômé de CHASSE l’année où Hercule avait rejoint l’Académie. Le troisième personnage avait dans les 60 ans, était presque chauve et portait une étrange barbe de bouc épargnant les joues et la gorge. Alors que les deux médicomages portaient une tenue bleue, l’aîné était vêtu d’une blouse noire et d’un chapeau pointu miniature. Le signe distinctif d’un maître de médicomagie.
Alphonse remarqua l’élève esseulé, affairé autour d’un patient. Hercule déplaça le cornet acoustique du stéthoscope vers le cœur. Il compta 160 battements à la minute alors que le malade était au repos, immobile, depuis leur arrivée. Il questionna :
— Percevez-vous autre chose ? Des parasites ?
Dans les écouteurs, la réponse fut claire :
— Amoza !
Il fit glisser l’embout amplificateur jusqu’à ce que, dans le vacarme du corps humain, il distingue un autre son, comme de la succion.
— Que se passe-t-il ? dit une voix derrière le Belge.
Hercule se retourna et reconnut le docteur Dadé, le praticien qui avait déjoué la fausse Dragoncelle mise en œuvre en première année.
— Bonjour, Docteur. Cet homme. Je crois que dans sa folie alcoolique et son extrême pauvreté, il se fait piquer par des Pucestis pour contenter sa dépendance.
— Il est livide.
Le médecin palpa le patient. Il passa ses doigts à l’endroit où Hercule avait perçu des bruits de succion. Le malade poussa un cri strident.
— C’est ça ! Les saletés ont déjà migré sur le cœur.
— Aucune potion antiparasitaire n’est assez puissante pour les déloger, n’est-ce pas ? Il se videra de ses liquides corporels si on lui injecte dans une veine.
— Oui…
— Même résultat avec un aérosol. Cela ne fonctionne que si les parasites en sont au stade rampant sur la plèvre.
— Alors ? Que fait-on dans ce cas ?
— Il faut ouvrir et les détacher. Un par un. Pas question d’utiliser un Accio.
— Le patient meurt neuf sur dix. Hémorragie massive.
— C’est son jour de chance, Docteur.
Hercule éjecta sa baguette d’amourette et éclaira Alphonse sur la spécificité du sortilège Lumus Solem. L’homme vit aussitôt l’avantage procuré par l’outil, réclama un chariot et de l’aide pour transporter le malade. Il découpa ses vêtements en toute hâte tandis que le brancard était installé dans une salle d’opération. Le garçon, resté en retrait avec son stéthoscope autour du cou, était désarmé. C’est à ce moment précis que l’homme électrisé se redressa et le mit en joue.
— Avada Keda…
— Expelliarmus !
Le sortilège, proféré par la mère de l’enfant pincé par le Malagrif, fut si puissant que le criminel traversa les urgences en volant tandis que sa baguette atterrissait dans les mains de la femme. La scène dura à peine cinq secondes, provoquant la stupeur parmi les élèves, les professeurs accompagnants et le personnel médical présent.
— Ça va, Hercule ? demanda la mère du garçonnet.
— Oui. Qui êtes-vous ?
— Une Auror en mission, concéda la femme inconnue aux intonations familières.
Guillaume de Franjac n’avait pas fait les choses à moitié. L’enfant retira la pince de Malagrif, sortit une baguette et pétrifia l’agresseur. Puis, il reprit une taille d’adulte et les traits de Gérôme Prunellier, l’Auror avec lequel Hercule avait examiné l’appartement du professeur Piedargile. L’officier fit apparaître des menottes magiques et les apposa sur les poignets du sbire ayant raté son coup.
Dix minutes plus tard, le docteur Dadé revint à l’accueil investi par les Aurors, l’air hébété. Il s’informa auprès de ses confrères et se décomposa. Une tentative d’assassinat, à l’hôpital : les suprémacistes ne reculaient devant aucune ignominie. Il s’inquiéta de l’état du jeune garçon mais ce dernier n’avait d’intérêt que pour le patient.
— Alors, Docteur ? Vous avez réussi ?
— L’opération lui a causé une souffrance terrible. Lui faire avaler une potion pour l’endormir aurait pu précipiter sa fin. L’essentiel, c’est que je suis parvenu à griller les larves. L’une d’elles avait déjà la taille d’une grosse puce à Croup. Le Lumus Solem était un peu trop large pour ne pas toucher le cœur mais l’entaille modeste s’est refermée en une fraction de seconde. Je n’en reviens pas. Cette baguette, quel outil fantastique ! Où l’as-tu acquise ?
— Pas chez Cosme Acajor.
— Je m’en doute. Oh ! Professeur Beauxbâtons ! Je connais ce jeune élève. Il a passé quelques nuitées dans un de nos lits, il y a deux ans. Maître… voici Hercule. Hercule, je te présente le directeur de l’hôpital, en charge de l’étage de la Folie.
— Enchanté, Monsieur. Maître…
— Bonjour, jeune homme. Hercule ? Van Betavende ?
— Oui, c’est moi.
— Le garçon qui a découvert une bactérie affectant les Laiséons ?
— Euh…
Le jeune Belge ne masqua pas son étonnement. Comment cette information se retrouvait-elle entre les mains d’un inconnu ? L’homme lui fut présenté comme le docteur Godefroy Dégivré, un spécialiste des envoûtements et des malédictions durables, surtout les sortilèges atteignant l’esprit, la raison des sorciers. Il avait coutume de répéter : « Les potions se digèrent, les maléfices prospèrent ».
Le Belge sentit que le Maître le sondait, cherchant à déterminer jusqu’à quel point le garçon était aussi brillant qu’on le décrivait. La tentative de meurtre perpétrée dans les murs de son établissement tendait à confirmer que l’enfant était un élément de valeur. C’était aussi un adepte de l’Occlumancie car Godefroy avait beau tripoter sa baguette de saule, il peinait à percer le mystère de l’enfant.
— Une bactérie découverte, une solution trouvée en mêlant des techniques sorcières et du matériel moldu, un patient correctement diagnostiqué dès ton arrivée. Nous verrons après la visite et le contrôle si nous aurons le plaisir de te revoir.
Ne sachant que répondre, Hercule hocha la tête et dit :
— Merci, Monsieur.
Les Aurors achevèrent de remettre l’accueil en ordre et quittèrent l’hôpital. En réalité, sur la dizaine venue renforcer les effectifs déjà sur place, le Belge n’en vit que huit partir par les cheminées. Un quatuor patrouillait dans les parages, déguisé en personnel soignant, craignant une seconde vague criminelle.
Après les frayeurs des premières minutes, la visite se poursuivit en suivant les étages dans l’ordre croissant. Ysandre apprécia tout particulièrement le premier étage consacré à la maternité, la pédiatrie, l’encadrement des nouveaux-nés présentant des signes magiques incontrôlables et précoces. Il y régnait une ambiance joyeuse, détendue. Rien à voir avec la tension palpable des urgences. Au second niveau où Umbelina et Hercule avaient mis en scène leur fausse Dragoncelle, le personnel gérait toutes les maladies sorcières ou moldues, les empoisonnements par potions – criminels ou par surdosage, un des ravages de l’automédication –. Le troisième accueillait les accidentés, toutes les victimes d’explosions de chaudron, de détournements ratés d’objets moldus, de collisions en balai, de brûlures, de coupures, de désartibulations, d’éviscérations, de pertes de membres ou d’organes, sans oublier les processus Animagus loupés. Il s’agissait du service au taux de remplissage flirtant souvent avec les 100 %. Le quatrième n’accueillait que les atteintes causées par des créatures ou des plantes. Les morsures, venimeuses ou non, piqûres, brûlures par contact, inhalations et autres tracas animaliers, exigeaient des connaissances zoologiques, botaniques et médicales spécifiques. Le dernier niveau d’hospitalisation était dédié à toutes les altérations mentales susceptibles de toucher la population. Les chambres individuelles, équipées de dômes protecteurs, accueillaient aussi bien des enfants infectés par des Obscurus, capables de magie sans contrôle, dévastatrice que des sorciers sans âge, victimes de maléfices noirs, de sortilèges interdits leur ayant fait perdre la raison. Parfois, il s’agissait de faux Cracmols, révélés à un âge adulte avancé. Les protections étaient érigées pour leur sécurité et celle du personnel soignant.
Les deux derniers niveaux étaient occupés par la « technique », l’antre des sorciers analystes, potionnistes et des spécialistes de l’Hyperloupe et par l’étage administratif abritant la direction, le restaurant et un bistrot.
Le directeur soulignait la gravité des cas.
— Parfois, nous aimerions disposer d’un sortilège capable de neutraliser temporairement les pouvoirs magiques. La précocité et le retard patent sont d’ailleurs les principales causes de dysfonctionnement de la magie chez nos patients. La disparition des dons permettrait de soulager immédiatement, de mûrir, de guérir. Ensuite, on pourrait réintroduire la sorcellerie à petites doses. Hélas, ce protocole idéal reste à inventer.
— Monsieur ?
— Oui, jeune fille ?
— Est-ce que le personnel est toujours affecté au même étage ?
— Non, je m’y refuse. Pour deux raisons : d’abord, la formation permanente des infirmiers et des médicomages. Il est bon d’attiser la curiosité, de multiplier ses connaissances, ses talents. Ensuite, exercer aux urgences ou à cet étage, toute sa vie, serait trop éprouvant, même pour les plus résistants d’entre nous.
La visite se poursuivit avec les explications du docteur Dadé. Il s’attarda sur un cas dont la chambre n’était pas conçue comme les autres.
— Voici une patiente très particulière. Comme vous pouvez le constater, la chambre de cette jeune femme ne possède pas de fausse fenêtre. Son espace toilette est dépourvu de miroir et la vitre à travers laquelle vous pouvez l’observer sans qu’elle ne vous voie, est enchantée pour supprimer tout reflet. Ne vous fiez pas à son apparence très juvénile. Juliette, une née-Moldue, est en réalité âgée de 25 ans. Elle souffre d’un trouble qui déforme sa perception de tout être vivant. Là où vous voyez des visages humains, souriants, elle ne voit que des monstres assoiffés de sang.
« Écoute. »
Hercule sursauta, réfléchit et demanda :
— Que se passe-t-il si elle voit un Fléreur ?
— Elle fait face à un monstre.
— Et si on lui montre une créature hideuse ? Un Troll, par exemple.
— Elle voit une chose innocente, inoffensive. Cela lui fait courir un danger. Voir un adorable Dirico au lieu d’un Troll, peut s’avérer lourd de conséquences.
— Est-ce pour cette raison qu’un Épouvantard vit dans l’armoire de sa chambre ? C’est son animal de compagnie ?
Le concept glaça l’assistance. La maladie mentale de cette jeune femme était effroyable.
— Effectivement, Juliette, qui a été abandonnée par ses parents moldus alors qu’elle n’avait que deux ans, a toujours apprécié ce compagnon. Nous imaginons que son abandon a joué pour beaucoup dans l’apparition de son syndrome, à partir de ses six ans.
Hercule frissonna lorsqu’il découvrit l’identité de la jeune internée.
« Juliette Pasteur. »
Il fouilla dans sa mémoire à la recherche d’articles, de notes, de lectures. Il trouva. Jean-Baptiste Pasteur, fils de Louis, l’un des plus grands biologistes moldus. Son père avait toujours affirmé ne jamais avoir eu d’enfants avec son épouse, Jeanne. Petit mensonge.
Hercule ne put détacher son regard de la jeune femme aux grands yeux bleus ourlés de long cils noirs et à la mine réjouie par sa lecture, assise dans sa chaise à bascule, calme. Impossible d’imaginer qu’elle déchaînait son pouvoir si la moindre personne « normale » entrait dans son champ visuel. Elle occupait ses journées avec des livres.
« Une excellente activité ! » songea le petit Belge.
Le groupe s’éloigna pour discuter du cas suivant. Hercule s’apprêtait à le rejoindre lorsqu’il fut traversé par un doute. Il ouvrit sa mallette, chercha ses Multiplettes et braqua l’objectif binoculaire sur la chambre de Juliette. Il parcourut les titres des ouvrages alignés dans la bibliothèque lui faisant face. Il alla de surprise en surprise.
« Juliette, vous gagnez à être connue. »
Il rangea les jumelles magiques, satisfait de sa trouvaille. Lorsqu’il rejoignit ses camarades, Katarina l’invita à rester en retrait.
— Pourquoi cette précaution ?
— C’est triste à voir.
— Vraiment ?
— C’est le professeur Racine. Son visage est si tuméfié qu’on le reconnaît à peine. Le personnel doit l’attacher pour qu’il cesse de s’infliger des coups.
— Quelle tristesse…
Après avoir achevé la présentation par un passage rapide – trop, selon le Belge – à l’étage technique, les élèves furent conduits au bistrot, au dernier niveau. Le lieu, très apaisant, avec son ciel étoilé, avait été aménagé pour que les 23 étudiants y passent le test final. Après soixante minutes d’efforts et une correction expresse exécutée par messieurs Beauxbâtons et Dadé, Hercule et Katarina décrochèrent la timbale. Néanmoins, la présence du professeur Racine et du Belge dans un même étage risquait d’engendrer quelques soucis, le premier prenant le second pour son principal tortionnaire. Le docteur Dadé en souffla un mot au directeur et après une bonne minute de conciliabules, Alphonse vint en faire part au garçon. Il lui demanda quel domaine de l’hôpital, de la médicomagie, suscitait de l’intérêt chez lui. Le Belge répondit :
— J’aimerais travailler sur l’Hyperloupe. Savoir comment elle fonctionne, jusqu’à quels enchantements il faut recourir pour lui donner toutes ses capacités. Sinon, j’apprécierais de participer à une autopsie avec le docteur Dessuture, si l’occasion – un crime, une mort suspecte – se présente. Son ouvrage sur la légicomagie est l’un des mieux conçus, des plus instructifs que j’ai lus. Son approche chronologique des symptômes m’a inspiré pour l’usage de boîtes de Petri.
— Boîte de Petri ? J’ai bien entendu ce terme moldu ? s’exclama une voix éraillée et nasillarde.
Hercule se retourna et découvrit la version sorcière du savant Albert Einstein. La même chevelure frisottée, indisciplinée, d’une teinte grise et cette grosse moustache masquant la bouche en partie. Sauf que l’homme possédait deux petits yeux verts lui donnant un air de Fléreur et culminait à 130 centimètres, rendant presque une tête à l’élève.
— Bonjour, docteur Dessuture.
— Ah ! Je suis démasqué ! À qui ai-je l’honneur ?
L’homme avait du Gobelin dans ses aïeux. Il tendit une main d’une longueur extravagante, étroite, capable de se glisser dans les recoins d’un cadavre. Hercule la serra avec vigueur et chaleur.
— Hercule Van Betavende, Monsieur.
— Van Betavende. Bien sûr ! Celui dont de Franjac vante les exploits. Des louanges partagées par ton professeur ici présent. Cruel dilemme ! Avoir le soutien des Aurors et des médecins ! Tu sais ce que ça donne, comme mélange, mon garçon ?
— Un légicomage ?
— Et pas qu’un peu ! Du talent et du cerveau ! Eh bien… qu’il en soit ainsi ! À Pâques, si j’ai de la viande froide, je t’appelle et on découpe à deux !
Même si les termes le choquèrent un peu, Hercule se fit une joie d’apprendre auprès de l’étrange et comique personnage.
— Des boîtes de Petri… Hum… Qu’as-tu mis en culture ?
— La bactérie Chromaphagis.
— Ta découverte. Dégivré m’en a touché un mot. J’espère que ces andouilles de chez Branchiflore prendront l’habitude d’en commander. Ça sert aussi en légicomagie. Oh que oui ! Nos criminels jouent aux biologistes, en plus de verser dans les potions noires. Pour tromper le docteur Dessuture. Mais raté ! Grâce à la petite boîte, on a tout loisir d’observer. Tu as un microscope, mon garçon ?
— Optique Carl Zeiss. Grossissement 400 fois.
— Sans modification ?
— Aucune.
— Oh… Alors là, je suis déçu. Mais… tu disais t’intéresser à l’Hyperloupe ?
— Bien sûr, Monsieur.
— Hum… Tu ne cherches pas à doubler le grossissement. Tu veux du haut de gamme. Fabriquer ta propre version…
Il avisa la mallette d’Hercule.
— … transportable ! Je peux jeter un œil ?
Hercule procéda à l’ouverture et au déploiement. Les yeux verts de Raymond s’arrondirent d’émerveillement. Il hocha la tête, posa plusieurs questions, comme s’il s’assurait de la personne qu’il avait devant lui. Il lâcha alors une révélation des plus énigmatiques, en partant et en sifflotant :
— En voilà un qu’on retrouvera dans LA bibliothèque !
Hercule fut certain qu’il avait usé de l’article défini au singulier avec l’intention clairement avouée de faire gamberger le petit Belge.
Le docteur Dadé s’aperçut que l’entente entre les deux sorciers était en très bonne voie. Il précisa un point qui titilla la curiosité de l’élève.
— Apprendre à te servir de l’Hyperloupe, c’est possible. Cinq jours suffisent pour découvrir les fonctions de base, les plus utilisées au quotidien. En revanche, il est impossible de rencontrer son concepteur.
Alphonse eut les jambes sciées lorsque le gamin de douze ans eut l’aplomb d’affirmer, en présence de Godefroy Degivré :
— Il y a trois raisons possibles qui m’interdisent de rencontrer son créateur. La première, c’est parce que le niveau d’intelligence sorcière est si complexe que l’Hyperloupe a été classée comme sujet protégé par le département des Secrets d’État. La seconde, c’est que son concepteur est décédé. La dernière, et non des moindres, a ma faveur. L’appareil est né de l’esprit d’un génie, un être doué en biologie, en médicomagie, en enchantements. Une personne familiarisée avec les notes de la Moldue Ada Lovelace, une visionnaire lisant les rapports d’Albert Einstein, de Laplace, de Gallois avec une aisance forçant le respect. Un être stupéfiant, interdit de tout contact humain. À vie.
Alors que le docteur Dégivré pâlissait, Alphonse se mit à ricaner. Il eut du mal à poursuivre sans s’étouffer.
— Deux heures et il fait voler en éclats le secret le mieux gardé de cet établissement. Imaginez, Maître, ce qu’il va faire en une semaine.
Il se remit à rire de plus belle.
Le voyage de retour eut lieu après avoir dîné dans un restaurant de la Place Cachée. Avant les agapes, les élèves furent introduits chez Branchiflore où les futurs médicomages installés en cabinet auraient des habitudes d’achat. Monsieur Aziz Branchiflore, le propriétaire des lieux, était le 26ᵉ du nom à diriger l’antre des produits médicaux, des accessoires, des ingrédients, des substances chimiques, voire des inclusions les plus rares. Hercule n’hésita pas à se faire connaître du sorcier vêtu comme à l’époque médiévale, avec chapeau pointu, robe sorcière en velours, parsemée d’étoiles, petit monocle devant l’œil gauche et deux nids posés sur ses épaules où des oisillons piaillaient. Hercule proféra le mot magique :
— Boîte de Petri.
— Oh ! Voici le jeune homme en question ! Quelle nouvelle trouvaille vas-tu me réclamer ?
— Une plume de Jobarbille ?
— Hein ?
— Non, je plaisante, Monsieur.
— Ah ! Ouf ! Cet oiseau exige tant de documents et de travail administratifs que je préférerais ne pas en vendre.
— Non, plus simplement : j’aimerais savoir si vous avez une porte à l’arrière de la boutique, pour sortir en douce ?
— Derrière le rideau, à droite. Pourquoi donc ?
— Un Auror mal grimé qui m’espionne. J’ai besoin de faire une course chez monsieur Gentil.
— Très bien. Et sinon, prendras-tu quelque chose, jeune homme ?
— Votre stock de boîtes de Petri.
— Le carton entier ?
— Je compte les revendre à prix d’or au docteur Dessuture, plaisanta le garçon.
— Ah ah ah ! Excellent ! Allez, vas-y, file !
Hercule se glissa hors de l’échoppe de l’apothicaire et se rendit dans le drugstore sorcier. Il fit l’acquisition d’une nouvelle couverture de dissimulation et concrétisa l’idée de Louis Delplanque : acheter une paire de Multiplettes en pièces détachées, à monter et à enchanter soi-même. Après avoir dissimulé son butin dans sa valisette, il regagna la boutique de l’apothicaire, prit possession de sa commande avant de s’extasier devant l’armoire vitrée enchantée abritant les produits les plus sensibles, rares et chers de l’échoppe. Le plus attrayant était une minuscule fiole affichée à 200 Gallions. Elle contenait deux larmes de Phénix. Elles pouvaient tout guérir : blessures, morsures, empoisonnements, même des sorts de magie noire. Il lui faudrait fabriquer dix baguettes originales pour s’offrir ce trésor.
« Écoute. Tu sais, au fond de toi, que tu vas avoir besoin de ces larmes. Alors, dès demain, lance la fabrication de nouvelles baguettes. Écris à Gervais et demande-lui un billot spécial. Du saule à oreillette. L’un des plus rares. C’est un gros buisson haut de un à trois mètres, avec un tronc très étroit. Le Botruc préfère des arbres plus imposants. Mais ce végétal combat les fièvres, les inflammations de toutes sortes. Salix Aurita donnera une baguette à l’écoute des patients. L’outil d’un guérisseur. Il le faut pour sauver une vie. Qu’est-ce que 200 Gallions, par rapport à une vie ? »
— On y va, souffla Claire au creux de son oreille.
— Oh pardon, Professeur !
Il régla ses achats et suivit le groupe jusqu’au restaurant où ils firent bombance. Alfred fut très heureux d’annoncer que de deux élèves promis à un stage, le compte était passé à trois, à cause d’une contrainte provoquée par l’un des bénéficiaires. La troisième personne élue fut Ysandre de la Fare. Elle bondit de joie. Vers 21h00, l’attelage se posa sur le terrain de Quidditch de l’école. Les enfants se pressèrent pour rejoindre leurs pavillons respectifs. Avant de réintégrer l’étage de CHASSE, Delplanque lança :
— Bonne nuit, Katarina ! Bonne nuit, docteur Van Betavende !
— Ah ah ! Très drôle, Louis. Excellente nuit à vous.
Le duo était attendu et ne manqua pas de faire part des aventures vécues et des découvertes. Laurine fut pétrifiée lorsqu’elle sut à quoi Hercule avait échappé de justesse. Elle comprit alors la signification des boules grises dans son système prédictif : la proximité de la mort. Son ami les collectionnait.
Après les récits enfiévrés, il fallut se résoudre à dormir. Les devoirs et les travaux, même le samedi matin, n’attendaient pas. Aucun d’eux, pas même Shin ou Laurine, n’imagina à quel point le lendemain serait crucial. Pour le jeune Belge.